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Chapitre III

Xe problème social : le mal et son remède

L'homme né de la femme arrive en ce monde dans une pénible posture, avec ses bras croisés sur sa poitrine. Le premier souffle qui s'introduit dans ses poumons lui cause une douleur ; il ouvre ses yeux et le premier rayon qui les frappe en fait couler des larmes. Sa vie commence avec un gémissement et se termine par un soupir. La douleur et l'affliction l'environnent comme un cercle fatal. De quelque côté qu'il se tourne, il rencontre la lutte à outrance. C'est à la sueur de son front qu'il doit arracher à la terre ce qui lui est nécessaire pour soutenir sa vie et prolonger son agonie jusqu'à ce que, affaibli par des efforts réitérés, épuisé par le travail et brisé par le chagrin, il disparaisse dans la poussière et l'oubli. Comme elle est vraie cette pensée du poëte allemand Richter : "L'homme n'a que deux minutes et demie sur la terre, l'une pour sourire, l'autre pour soupirer et la moitié d'une seulement pour aimer." Kt comm'e la vie de chaque homme est une suite de souffrances qui s'étend du berceau à la tombe, ainsi la race humaine toute entière est-elle plongée dans un véritable océan de maux physiques et de tortures morales. La vue des misères humaines opprime le cœur et embarrasse l'esprit. En voyant cette multitude d'hommes déçus par les sophistes, opprimés pur la tyrannie, courbés sous le joug intolérable du despotisme financier,

qui se précipitent de découragement dans un abîme de dégradation spirituelle et corporelle, nous sommes tentés de nous arrêter et de nous demander à nousmêmes : "Y a-t il une chose plus vile et plus misérable que la race humaine ? Dieu n'a-t-il pas créé l'homme tout simplement pour faire peser sur lui le poids de sa colère et se moquer en quelque sorte de son impuissante misère ?"

On serait peut-être porté à croire que nous venons d'ébaucher une peinture de l'humanité aux temps de la barbarie. Car, ne sommes-nous pas arrivés maintenant, après des siècles de progrès et de civilisation, à l'âge d'or où la douleur et l'affliction ne sont plus que de vains mots ? Ne sommes-nous pas environnés par tous les conforts et par toutes les voluptés de la vie ? Est-ce que le génie inventif de l'homme n'a pas banni, par ses œuvres merveilleuses, la pauvreté et la maladie de la surface de la terre ? La vapeur et l'électricité ont été mises à contribution pour chauffer et éclairer nos maisons, nos villages et nos villes; pour nous transporter avec rapidité sur terre et sur mer; pour transcrire et répéter nos paroles d'un hémisphère à l'autre, et enfin pour mouvoir nos machines, filer, tisser et forger pour notre utilité. C'est à présent, semble-til, que l'ère du contentement et de la paix universelle va luire aux yeux des nations et que le bonheur va pénétrer dans chaque habitation humaine. Hélas ! la réalité apporte à toutes ces riantes espérances de cruelles déceptions et répond aux hypothèses optimistes par un formel démenti. Le monde actuel est rempli de mécontents;

jaiiais il n'eut plus de censeurs que maintenant.

Les peuples se plaignent d'interminables calamités dans l'ordre politique, domestique et social. Les colonnes des l'ournaux quotidiens sont remplies de récits de meurtres, de suicides, d'accidents de chemins de fer, d'incendies criminels, de vols, de brigandages, de corruptions, de banqueroutes, d'impudicités, d'infidélités conjugales, de désertions, de divorces, d'ivrognerie, d'agiotage, de détournements dans le service civil et militaire. Des fortunes colossales sont réalisées par un petit nombre d'individus, pendant que beaucoup de gens arrivent à grande peine à se procurer les choses nécessaires à la vie, et, dans plusieurs endroits, des hommes d'une grande avarice "sont parvenus à imposer aux pauvres travailleurs un joug différant peu de celui de l'esclavage." (L,éon XIII.)

La gravité du présent état de choses remplit de frayeur les personnes censées; les hommes d'Eglise ou d'Etat regardent l'avenir avec une sombre appréhension. Toutes sortes de combinaisons ou de plans sont imaginés afin de prévenir les calamités menaçantes des révolutions sociales. Les causes du malaise toujours croissant sont étudiées et des remèdes sont proposés dans les réunions populaires, les assemblées législatives et dans la presse. Les socialistes prétendent connaître mieux que personne la cause de tous les maux de la société qu'ils font consister dans l'inégale répartition des richesses. La terre, disentils, appartient à tout le monde et non à une partie seulement du peuple. Toute propriété particulière

devrait être confisquée au profit du domaine public, lequel serait sous l'administration, soit de l'Etat, soit des corporations municipales. Ainsi, chaque citoyen aurait sa part de jouissance. L'Etat serait, de la sorte, la volonté organisée ou collective de la nation et le peuple, la classe laborieuse. Dans le nouvel Etat, le travail serait la base du pouvoir et de la propriété et aucun membre de la société ne pourrait jouir sans travailler, ni travailler sans avoir sa part de jouissance ; car le travail est l'unique cause de la richesse. Afin d'engager tous les hommes à apprécier les avantages de l'Etat socialiste, pour les encourager à travailler au bien commun comme des frères, sans motifs d'intérêt personnel, les philanthropes socialistes proposent un remède infaillible — l'éducation obligatoire de l'un et de l'autre sexe. — Il faut dire en passant que l'un des articles fondamentaux du credo socialiste est l'aphorisme bien connu : "l'éducation perfectionne l'homme ef le rend plus heureux".

Ee Pape Eéon XIII a réfuté très clairement et très succinctement la théorie socialiste dans son Encyclique"Sur la condition des ouvriers". Pour nous qui sommes les enfants de la sainte Eglise, le Pape est l'organe autorisé de la vérité, et, quand il parle, nous écoutons sa voix comme celle du Christ. Peu nous importent les opinions émises par les savants sur le droit de propriété individuelle, advenant le jugement du Souverain Pontife en cette matière, iiou<î considérons la question comme réglée pour toujours. Pierre à parlé en Eéon XIII et sa parole ne saurait tromper.

Toutefois, pour ceux qui ne partagent pas notre foi, nous pouvons ajouter que la substitution du communisme à la propriété individuelle est antirationnelle et antisociale sans favoriser le moins du monde la classe ouvrière.

Vo3^ons un peu. Un ouvrier loue sa force et son industrie pour obtenir un salaire ; cette récompense qu'il reçoit d'un autre, en échange de son travail, est certainement sa propriété. Maintenant, supposons que ce même ouvrier réalise quelques épargnes en vivant avec la plus stricte économie et qu'il consacre son pécule à l'acquisition d'un terrain ; ce terrain, n'est-il pas vrai, sera son salaire sous une autre forme et, par conséquent, sa propriété. D'après la théorie socialiste, l'homme n'aurait aucun droit au fruit de son travail, aucune liberté d'en disposer et conséquemment «aucun espoir ou possibilité d'améliorer sa

condition D'ailleurs, l'homme n'est pas comme

les animaux privés de raison qui cherchent purement et instinctivement à satisfaire leurs besoins du moment. L'homme est doué d'un esprit qui le rend capable de prévoir l'avenir et de pourvoir non seulement aux nécessités présentes de la vie, mais encore à celles qui regardent les temps à venir. Or, la nature, qui s'harmonise si bien avec les exigences des êtres qui la composent, doit offrir à l'homme les ressources qui lui sont nécessaires pour ses besoins présents et futurs ; ces ressources ou ces garanties de l'avenir se trouvent dans l'inépuisable fécondité^de notre mère commune : la terre. L'homme ne possède pas seulement les fruits du sol, mais le^sol lui-même. Si l'on dit quel-

quefois que Dieu a donné la jouissance de la terre au genre humain tout entier, ceci n'empêche pas qu'il puisse y avoir propriété privée quelque part. Dieu n'a pas, il est vrai, assigné aux in Uvidus telle ou telle partie du globe, (i) mais, en octroyant la terre à l'humanité, "il a laissé à l'industrie humaine et aux lois de chaque peuple le soin de fixer les limites de la possession individuelle." Déplus, malgré le partage du sol, et à cause de cela peut-être, la terre n'a pas cessé et ne cessera pas de subvenir aux besoins de tout le monde ; car il n'est personne qui ne vive des produits du sol.

Une autre raison pour laquelle l'homme peut et doit devenir propriétaire du champ de ses labeurs, c'est que hi t<^rre n'est plus l'Eden d'autrefois. Elle a cessé de couler le lait et le miel comme à l'âge d'or de l'humanité. L'homme doit lui prodiguer maintenant son industrie et son travail avant qu'elle produise des fruits. Il ne peut bénéficier de la fécondité du sol qu'en lui imprimant, en quelque sorte, le cachet de sa personnalité et qu'en l'arrosant de la sueur de son front. Ee morceau de terre primitivement incul-' te n'est transformé en un champ fertile que par les pénibles labeurs de l'homme ; le lui enlever serait lui voler le fruit de son travail. Il n'est pas surprenant que le Souverain législateur et le Maître de l'univers soit opposé aux enseignements du socialisme. Il a promulgué pour les hommes de tous les temps le décret suivant : "Tu ne convoiteras pas la femme de

(i) Note du traducteur. Nous voyons néanmoins dans l'Ancien Testament que Dieu donna à Abraham et à sa race le pays de Canaan.

ton prochain, ni sa maison, ni son champ. . . .ni rien de ce qui est à lui." Aussi, )es socialistes considèrent-ils Dieu comme leur éternel ennemi. Ainsi, au lieu de remédier aux maux actuels de la société et de bannir la pauvreté du monde, le socialisme plongerait l'humanité dans une profonde dégradation et la réduirait en servitude. Il n'est pas étonnant que le Chef de l'Eglise du Christ ait désigné cette secte nouvelle sous les noms de "plaie" et "d'engeance maudite."

Si nous voulons une solution com^enable du grand problème social qui nous occupe, nous devons chercher ailleurs que dans les doctrines socialistes. Mais il n'est pas digne d'un homme sérieux de rester à la surface des choses, il lui faut en rechercher les causes, et, quand il s'agit de calamités publiques ou de plaies sociales, c'est à la racine du mal qu'il faut aller. Les hommes les plus instruits de l'antiquité ont étudié la question et ont essayé souvent de lui donner une réponse. Les payens modernes, quoique supérieurement doués sous le rapport intellectuel, sont restés bien en deçà de la solution proposée par les anciens philosophes de la Grèce et de Rome. Et, à l'heure actuelle, la seule véritable solution de la difficulté soulevée par le problème social nous vient du plus ancien et du plus fidèle des monuments historiques; celui-là qui est de nos jours à la portée de tout le monde et se trouve dans toutes les maisons des familles véritablement chrétiennes: Nous avons nommé la Bible, le saint livre de Dieu. Dieu soit loué et béni de nous avoir révélé en des paroles écrites comment la pauvreté et les différentes sortes de souf-

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frances arrivèrent en ce monde ! C'est à genoux qu'il faut lire l'histoire de l'amour de Dieu se manifestant, d'abord par la création de l'univers, et ensuite, par celle de l'homme fait à l'image et à la ressemblance de son auteur.

Avec un peu du limon de ia terre, Dieu pétrit le corps humain, et, à cette forme d'argile, il communiqua le souffle mystérieux et ineffable de la vie. Admirez le premier homme sortant des mains de son créateur ! Mais continuons. Il envoya un profond sommeil à Adam; lui enleva l'une de ses côtes, qu'il remplaça par de la chair; et, de cette côte, Dieu fit la femme. Contemplez Adam et Eve-, nos premiers parents dans la beauté radieuse et immaculée de la création ! Leurs corps, admirablement modelés, sont dans toute la vigueur de la jeunesse et de la santé, sans aucune trace d'infirmité et à l'abri de toute souffrance. Mais leurs âmes sont encore beaucoup plus parfaites. Comme leurs esprits sont développés et ornés de toutes sortes de connaissances ! L/'homme le mieux doué de nos jours ne saurait en acquérir de semblables par toute une vie d'étude. Ayant un jugement parfaitement sûr, ils ne peuvent se tromper; les désirs de leurs cœurs sont purs et honnêtes et ne tendent en aucune façon vers le mal. En eux règne la plus parfaite harmonie: le corps obéit à l'âme et l'âme, à Dieu. A ce moment, Adam et Eve sont dans un état d'innoctnce et de justice ; leurs cœurs nagent dans un véritable océan de délices. Dieu les aime avec l'amour du plus tendre des pères ; il converse familièrement avec eux et met la création toute

entière à leurs pieds: Chaque matin les réveille pour de nouvelles jouissances ; jamais les soucis ou l'inquiétude ne troublent pour eux la douce paix de l'Eden durant le jour ou n'agitent le calme repos de leurs nuits. Les oiseaux gazouillent joyeusement audessus de leurs têtes ; autour d'eux les animaux prennent leurs ébats et la terre verdo5'ante, émaillée de fleurs, sourit sous leurs pas, exhale sur leur passage ses parfums les plus suaves. Tout est volupté et délice pour nos premiers parents au jardin du Paradis. La création toute entière est un harmonieux concert de louanges à Dieu par l'entremise de l'homme. Toutefois, la persévérance dans cet état de bonheur dépendait d'une épreuve victorieuse, du bon usage du plus grand des dons naturels fait à l'homme par son créateur : la liberté. Nos premiers parents abusèrent du libre arbitre et, par là, ils attirèrent de terribles châtiments sur eux et leurs descendants. Mais, ceci n'est qu'une partie du récit biblique. La terrible tragédie commença dans le ciel et finit dans le paradis terrestre. Les hommes et les anges seulement sont faits à l'image et à la ressemblance de Dieu; seuls parmi toutes les créatures, ils sont intelligents et libres ; seuls aussi, il pouvaient troubler l'ordre de l'univers en se révoltant contre le Créateur.

Beaux et brillants esprits, éblouissants comme des astres dans la splendeur des cieux. les anges jouissaient sous l'œil de Dieu d'une inénarrable félicité. L'un d'eux, le plus beau de tous, Lucifer, l'étoile du matin, dans un moment fatal, détourna ses ï'egards ae son Maître--ô crime ! — les fixa sur lui-

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même et consentit à s'adorer. Cet acte coupable devint contagieux et l'enfer fut créé à cet instant ; car, le ciel ne pouvait plus servir de demeure à ceux qui s'étaient révoltés contre la sainteté et la justice infinies. Ici se rencontre le premier péché, la cause ou la racine de tous les autres.

"Quand l'ange déchu, désormais sans beauté et sans lumière, vit l'homme et la femme dans le paradis tout resplendissants des beautés surnaturelles de la grâce, il éprouva en lui-même une profonde tristesse, et, voj^ant qu'il lui était impossible de les égaler en gloire, il résolut de les envelopper dans sa propre condamnation." (i)

Il s'introduisit dans le paradis sous la forme d'un serpent, le sj'mbole de la ruse et de la fourberie. La femme écouta la voix de l'ange rebelle et devint légère, orgueilleuse et vaine ; elle commença par s'éloigner de Dieu en se rapprochant de l'arbre "des iniernales illusions et des divines menaces" et son esprit perdit sa merveilleuse lumière, sa volonté, sa iorce. Le premier péché fut alors commis sur la terre, péché néfaste, qui voila d'un nuage la face de Dieu et jeta l'humanité dans un abîme de malheurs! L'esprit de l'homme fut, dès ce moment, dégradé par l'orgueil et sa chair, par la concupiscence. Comme l'ordre physique correspond à l'ordre spirituel, dont il est en quelque sorte le reflet, le monde visible se tourna contre l'homme devenu son ennemi et celui de son Créateur. Bientôt la terre se couvrit de ronces et •d'épines, les animaux se mirent en révolte contre leur

(i) Donoso Cortès.

monarque prévaricateur, et les éléments eux-mêmes déchaînèrent contre lui leur fureur. Tel fut, dans ses funestes conséquences, le péché, comme l'atteste l'humanité toute eiitière, la cause de tous les désordres physiques et moraux dans le monde — Quand l'homme cessa de servir Dieu, il tomba entre les mains d'un nouveau maître et devint l'esclave du péché et du mal ; quand il ne voulut plus se soumettre au souverain de l'univers, sa propre royauté de la terre lui fut enlevée et tout se révolta contre lui.

Ceux qui ignorent le grand fait historique que nous venons de raconter brièvement ne pourront jamais s'expliquer la cause et la nature des souffrances de ce monde. Il en est qui blasphèment et rendent Dieu responsable de ce qu'ils appellent l'influence prédominante du mal. Rien pourtant n'est plus erroné que cette sacrilège affirmation. Dieu est le bien suprême et absolu. Toutes ses oeuvres sont bonnes. Les choses créées par lui sont relativement bonnes. Il n'est pas ju.'qu'à l'enfer qui n'ait sa propre excellence, parce qu'il est le lieu de la justice divine. Bref! Dieu ne peut communiquer le mal à qui que ce soit, car il ne le possède pas. D'un autre côté. Dieu ne peut donner à sa créature le bien absolu qui n'appartient qu'à lui seul essentiellement.

L,e mal, en ce monde, vient de l'homme, et n'existe qu'en ce dernier, non d'une manière substantielle, mais comme un pur accident. L,e mal tire son origine de l'abus fait par l'homme du plus grand de ses dons, celui de la liberté.

Le péché, qui est la cause du mal physique et social, est la seule chose que Dieu n'a pas faite. Le péché est la négation du souverain bien et, par conséquent, le mal suprême et unique en ce monde.

Le grand homme d'Etat et profond philosophe Donoso Cortès donne une exacte description de la nature et des conséquences du péché :

"Le péché a mis le deuil dans le ciel, les flammes en enfer, les ronces et les épines sur la terre. Il introduisit dans le monde la maladie et la peste, la famine et la mort. 11 creusa, si ncus pouvons nous exprimer ainsi, la tombe des plus fameuses et de-; plus populeuses cités. Il présida à la destruction de Babylone, aux magnifiques jardins; de l'orgueilleuse Ninive; de Persépolis, la fille du soleil; de Memphis, aux profonds mystères; de l'impure Sodome; de la folâtre Athènes; de l'ingrate Jérusalem et de Rome la grande ; car, bien que Dieu ait voulu ces choses, il les a voulues seulement comme des châtiments ou des réparations du péché. Le péché ! c'est lui qui arrache des gémissements aux poitrines humaines, qui fait couler les larmes qui tombent goutte à goutte de nos yeux ; et, ce qui est encore plus, ce qu'on ne saurait ni concevoir ni exprimer par des paroles, c'est lui qui provoqua les pleurs du fils de Dieu, le doux agneau qui monta sur la croix chargé des péchés du monde. Ni les cieux, ni la terre, ni les hommes ne l'ont vu rire, et les hommes, ia terre et les cieux le virent pleurer. Il pleura parce qu'il avait ses regards fixés sur le péché» Il versa des larmes au sépulcre de Lazare, et, dans la mort de son ami, il regretta seulement la mort d'une

âme pécheresse. Il devint triste et troublé dans le jardin (de Gethsémani) et ce fut l'horreur du péché qui lui inspira ce sentiment de tristesse et lui occasionna ce trouble inaccoutumé. 11 eut une sueur de sang et c'est le péché, toujours le péché, qui fit couler de son front cette sueur étrange. Enfin, quand ou le cloua sur la croix, ce fut le péché qui enfonça les clous du crucifiement et qui devint la cause de son agonie et de sa mort." (i)

Bien que Dieu ait une souveraine horreur du péché, il le permet néanmoins afin qu'il lui fournisse l'occasion d'une nouvelle manifestation de sa justice €t de sa miséricorde.

Dieu fait sortir l'ordre du désordre, le bien du mal. Il nous envoie la souffrance comme une peine expiatoire qui, volontairement acceptée, peut devenir pour nous la cause de grandes bénédictions, nous procurer à la fois le remède et la guérison. La douleur a, maintenant, la vertu de produire un changement radical dans le caractère de l'homme. Elle rend l'orgueilleux humble, le voluptueux chaste ; elle donne la douceur et la patience à l'homme irascible, la force au faible, la clémence au cœur inexorable et la générosité à l'avare. Ceux qui passent par le creuset des souffrances sortent purifiés des scories du vice ; ils sont créés derechef sous la douce influence de la charité.

Pendant que le plaisir apporte avec lui le germe pernicieux qui tend à corrompre l'homme ou à l'éner-

(i) Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme.

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ver, la douleur communique à l'âme humaine un moyen d'expiation et une cause de sanctification.

L'exemption des souffrances, des pénibles labeurs et de la pauvreté, au lieu de nous procurer la joie et de satisfaire nos désirs, constitue plutôt pour nous une cause de crainte et d'appréhension. La richesse et les plaisirs ressemblent à une maison de verre et renferment dans leur jouissance le péril de la damnation éternelle. "Eu vérité, je vous le dis, il est plus difficile à un riche de se sauver qu'à un chameau de passer par le chas d'une aiguille." Malheur à vous, riches de la terre, parce que vous avez déjà reçu votre récompense !

Depuis la chute d'Adam le travail est devenu obligatoire et comme la pénible expiation de sa désobéissance. Ceux qui rêvent un état de choses d'après lequel le travail serait abandonné au bon vouloir de l'homme, tout en faisant ses délices, ignorent le grand fait historique du péché d'Adam et le châtiment qui lui fut infligé par le Dieu trois fois saint. "La terre sera maudite à cause de ce que vous avez fait, et vous n'en tirerez de quoi vous nourrir pendant toute votre vie qu'avec beaucoup de travail." De cette façon, les souffrances et les autres difficultés de la vie n'auront ni fin ni cessation sur cette terre ; car les conséquences du péché, bien qu'elles soient amères et dures à supporter, accompagnent l'homme aussi longtemps qu'il demeure ici-bas. Endurer et souffrir, tel est donc le partage de l'humanité. C'est en vain que les hommes cherchent à secouer le joug qui les opprime, à se débarrasser du fardeau qui les accable ; aucune

puissance, aucun artifice ne saura bannir de la vie humaine les maux et les troubles qui l'assiègent. S'il en est qui prétendent le contraire, qui promettent au peuple durement opprimé l'affranchissement de toute peine et de toute douleur, qui lui laissent entrevoir pour partage une paix inaltérable et une félicité constante, ils flattent tout simplement ce même peuple et veulent lui en imposer. L,eurs trompeuses promesses ne serviront qu'à envenimer le mal au lieu de le guérir. Rien n'est plus utile que de prendre le monde tel qu'il est et non tel qu'on voudrait qu'il fut, et de rechercher en même temps le remède qui convient à ses maux. (Léon XIII). Mais où faut-il chercher ce précieux spécifique au milieu d'un monde tumultueux et agité? "A qui irons-nous. Seigneur? Où êtes-vous ? La tempête fait rage; la nuit est noire et sans étoile. Où est le Christ qui seul peut nous montrer le remède? il est dans la nef du i^alut, qui est l'Eglise, et, de cette barque mystique, il enseigne les multitudes comme il le faisait, il y a dix-neuf siècles, dans les bateaux des pêcheurs sur les bords du lac de Tibériade. Et que dit-il par la bouche de son vicaire le pape Léon XIII ? Ecoutons.

"Dieu ne nous a pas créés pour les choses périssables et passagères de la terre, mais pour celles du ciel et de l'éternité. Il nous a donné ce monde comme un lieu d'exil et non comme une véritable patrie. Nous pouvons posséder en abondance l'argent et les autres choses que les hommes croient bonnes et dé'àirables, ou en être complètement privés. Pour autant que le bonheur éternel est concerné, cela

importe peu. Le seul point véritablement important -est le bon usage que l'on fait des biens de ce monde."

Jésus-Christ, en accomplissant le grand œuvre de la rédemption, n'a pas retranché les peines et les douleurs qui, dans une si large proportion, semblent constituer notre vie mortelle. Il les a transformées en motifs de vertus et en occasions de mérites, et nul ne peut espérer l'éternelle récompense à moins qu'il ne suive la trace ensanglantée de ses pas. *'Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec lui." Par les souffrances et les labeurs auxquels il s'est volontairement soumis, il a adouci toute souffrance et tout labeur. Non seulement il a rendu, par son exemple,la douleur et la peine plus faciles à supporter, mais il leur a donné un prix inestimable par l'efi&cacité de sa grâce et l'espérance des récompenses éternelles ; "car le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie, produit en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparable gloire." (II Cor. V. 17)

ly' Eglise seule peut résoudre la grande question sociale en remontant à la source du mal. KHe possède la clef du grand mystère de la douleur et de la pauvreté qui reste suspendu comme un nuage menaçant au-dessus de l'univers. KHe peut modifier le présent état de choses en changeant les esprits et les cœurs et en amenant la société à se prosterner aux pieds du Rédempteur de l'humanité, Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme. Dans le Christ, notre Sauveur, et en lui seul, nous pouvons concilier les apparentes contradictions de la vie hu-

maÏDe et expliquer les souffrances et les inégalités qui existent ou qui régnent pirmi les hommes. Jéiu^ Christ unit toutes choses en lui. "Elevé au-dessus de la terre, Il attire tout à lui." Il est le centre mystérieux dans lequel Dieu et l'homme sont hypostatiquement unis. Il est aussi le point de ralliement de l'humanité toute entière ; car c'est par lui que s'étabUssent les liens de la charité parmi les hommes, et c'est vers lui que convergent toutes les saintes affections de la fraternité chrétienne. Du reste, il appartient à toutes les classes de la société ; il est à la fois pauvre et riche : parmi les indigents il n'en est pas de plus pauvres et parmi les riches de ce monde il n'en est de plus fortunés ; il est esclave et roi : venu sur la terre pour obéir et servir il n'en est pas moins le Roi des rois ; ' 'Car son royaume à lui n'aura pas de fin; ' ' il est la sagesse éternelle et l'abject folie ; il est une cause de scandale, une pierre d'achoppement et, en même temps, l'espérance et le salut de tous. Celui qui se détourne de lui tombe dans les ténèbres et le désespoir r celui qui le suit trouve la paix de l'esprit et la joie du cœur. "N'avoir jamais connu Jésus-Christ en aucune façon", dit Léon XIII, "est la plus grande des infortunes ; ceci, néanmoins, ne suppose aucune perversité,. aucune ingratitude ; mais le rejeter ou l'oublier, après l'avoir connu, est un crime si monstrueux et si insensé qu'on a peine à y croire. Car il est l'origine et la source de tout bien, et, de même que l'humanité n'a pu être délivrée que par le sacrifice du Christ, de même aussi elle ne peut être préservée que par sa puissance."

La vie devient insupportable et affreuse si le Christ n'y a pas sa place. La véritable solution de la question sociale consiste à le faire connaître et aimer par tout le monde.

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