Chapitre IV
Ce qu'il taut ce n'est pas le socialisme mais la reforme sociale.
L'essence du socialisme se trouve à peu près contenue dans les déclarations qui vont suivre, savoir: l'homme est bon par nature et il se suffit à lui-même; cette bonté s'appuie toute entière sur l'ordre naturel ; l'ignorance seule et des exemples pernicieux ont conduit l'homme à l'abîme de misères dans lequel il gémit actuellement; pour l'en retirer deux moyens infaillibles devraient être employés : l'instruction universelle et gratuite de l'un et de l'autre sexe et l'égalité des conditions sociales, laquelle doit s'obtenir par un communisme effectif.
L'Evangile nous ordonne de résister à la nature, de vaincre ses penchants vicieux, et de rechercher avant tout le bonheur de la vie future. Le socialisme nous enseigne qu'il faut suivre les inclinations de la chair, satisfaire tous nos désirs et chercher notre félicité dans les plaisirs de la vie présente. Pendant qu'il promet la liberté et l'égalité, il enchaîne l'homme à sa nature corrompue et le fait devenir une machine de l'Etat.
Le socialisme n'est pas simplement l'œuvre pernicieuse d'un certain nombre d'agitateurs; il est la conséquence naturelle, et, pour me servir d'un terme pathologique, une excroissance du Protestantisme, comme nous aurons l'occasion de le démontrer dans les chapitres subséquents. Comme le torrent de
la mot7tagne, dès qu'il a été grossi par la tempête du seizième siècle, il s'est précipité dans la vallée du temps, causant dans sa course effrénée la dévastation et la mort.
Toutefois, il ne faut pas croire que tout ce qu'on attribue au socialisme lui reviciine de droit et qu'on puisse qualifier de socialistes toutes les idées qui ont rapport au relèvement de la démocratie dars l'échelle sociale. Car, il y beaucoup de bon dans nos modernes aspirations ; nous devons séparer la paille du bon grain et encourager tous les mouvements populaires qui se font pour la diffusion de la richesse et du confort.
Une courte étude des principales questions soulevées par le socialisme dans ses tentatives de réformes nous aidera à mieux comprendre les vues de l'Eglise catholique sur cette dangereuse utopie.
§ l. Xa propriété lpul)lique
La question soulevée par le projet de concentrer la propriété entre les mains de l'Etat ou des corporations municipales a, depuis plusieurs années, attiré l'attention du public, et le nombre de ceux qui favorisent ce communisme semble s'accroître constamment. Le seul fait de croire au système de la propriété publique ne signifie pas qu'on se range du côté des socialistes; car, la possession par l'Etat ou la propriété publique diffère du véritable socialisme dans ses tendances, dans sa fin et aussi dans ses moyens d'action. L'agitation qui se fait en faveur de "l'Etat propriétaire" ne cherche pas à bouleverser la société
ni a renverser le gouvernement ; elle veut tout simplement accroître ou élargir le "pouvoir et le devoir" de ce dernier. On veut que l'Etat prenne en mains la possession et le contrôle du gaz, de la lumière électrique, des aqueducs, des chars urbains, des chemins de fer, des lignes télégraphiques et des forêts. Comme ces questions sont d'une nature purement économique, il n'appartient pas au catholique de porter sur elles un jugement dogmatique; il lui suffit de se tenir au courant des théories qui s'y rapportent et d'avoir les connaissances nécessaires pour les approuver ou les combattre d'une manière intelligente. Personnellement, je serais en faveur du contrôle, par l'Etat, des forêts et des lignes télégraphiques — et, rien de plus. Des fonctionnaires incorruptibles et suffisamment préparés sont absolument nécessaires au bon fonctionnement du service civil, et tel n'est pas toujours le monde officiel, comme on a pu s'en convaincre dans les récents scandales du Bureau général des Postes.
Il y a une tendance marquée parmi les hommes de nos jours à multiplier les attributions de l'Etat, afin de favoriser, dit-on, un gouvernement plus fort et plus paternel. De ce que l'on ignore généralement les limites et la sphère d'action de l'autorité civile il résulte beaucoup de confusion dans les esprits, et cela en dépit des enseignements contenus dans les immortelles encycliques de lyéon XIII. L'Etat, hâtons-nous de le dire, ne doit pas absorber les droits des individus, mais les protéger et les tenir pour inviolables, à moins qu'ils ne soient contraires au bien
commun ou préjudiciables aux intérêts d'autrui.
Il incombe au gouvernement de l'Etat de procurer le bien de la communauté et de favoriser, par là même, le bien-être ou la prospérité individuelle. Pour cette fin, il doit maintenir la paix et le bon ordre, en sauvegardant la vie de famille, en respectant la religion et en punissant les malfaiteurs.
L'iotervention de l'autorité civile, dans le domaine de ce que nous appellerons les droits individuels ou collectifs, peut être parfois utile et même nécessaire. Spécifions davantage par des exemples. L'Etat peut et doit intervenir : si, lors des grèves, il y a danger imminent que la paix publique soit troublée ; s'il y a péril pour les mœurs, dans les ateliers ou les usines, à cause de la p-omiscuité des sexes, la conduite scandaleuse des contremaîtres, l'incurie des patrons ou d'autres occasions de péchés ; si les maîtres imposent à leurs ouvriers des travaux trop pénibles, des règlements injustes, ou s'ils les condamnent à des fonctions qui dégradent en eux la dignité humaine ; si la santé des travailleurs est compromise par un travail excessif, ou par l'absence des mesures hygiéniques; enfin, si le travail est disproportionné avec l'âge et le sexe des travailleurs. Mais l'Etat ne doit intervenir ou s'immiscer dans les entreprises individuelles ou privées qu'en autant que cela est nécessaire pour prévenir le mal ou éloigner le danger.
L'Etat ne doit pas seulement protéger la propriété privée comme une chose sacrée et inviolable; mais il est de son devoir d'encourager, autant que possible, les citoyens à devenir des "propriétaires". En aug-
mentant le nombre de ces derniers, l'Etat contribuera à un partage plus équitable de la propriété, ce qui est d'autant plus à désirer que, de nos jours, l'abîme qui sépare l'immense richesse de l'abjecte pauvreté va s'élargissant de plus en plus. Les ouvriers devraient tout particulièreraent^être encouragés à faire l'acquisition d'un^terrain pour y construire leurs demeures. L'homme'donne généralement plus de soins à la terre qui lui appartient qu'à celle d'autrui ; il s'intéresse à son propre domaine, lui prodigue ses travaux et ses sueurs et n'ppargne rien jusqu'à ce qu'il en ait reçu la récompense qui favorise ses intérêts et réjouit son cœur. Il s'attache à ce coin de terre qui fut l'objet de sa laborieuse sollicitude ; il en fait son "chez soi", mille fois plus cher à ses yeux que la terre savamment cultivée où s'élève le palais somptueux. Le possesseur de la plus pauvre chaumière ne changerait certainement pas la hutte qui l'a vu naître pour le paradis des rêves socialistes.
La propriété est un des plus grands bienfaits accordés à l'homme en ce monde. La question sociale du jour a pour objectif cette chose qui nous tient tant au cœur : "le home". Si nous parvenions à procurer à l'ouvrier une résidence bien à lui, pour lui et sa famille, nous rendrions à la société un éminent service.
"Les hommes sans foyers sont généralement insouciants," dit le cardinal Manning, "il n'y a que très peu de patriotisme dans un pays où personne n'est tenu de combattre pro aris et focis." Les hommes qui s'accommodent des maisons de pension et des
hôtels, qui se désintéressent des devoirs de la vie de famille, sont, très souvent, d'une faible utilité pour la société et constituent fréquemiutnt pour elle un véritable danger. Ceux qui passent la plus grande partie de leur vie dans les pensions, promenant ainsi leur existence vagabonde d'un hôtel à l'autre, ceux-là, dis-je, sont privés de grands av^autages au point de vue moral et matériel; ils ne perdent pas seulement l'inestimable bien-être que l'on trouve au foj^er domestique,la vie si douce de la famille; mais, souvent, ils abandonnent leurs habitudes si précieuses de frugalité, de tempérance, d'abnégation et de chasteté. Dieu veut que l'homme ait son propre foyer. Le Verbe fait chair nous donne un exemple suggestif à cet égard : Les trente premières années de sa vie mortelle furent entièrement passées sous le toit de son père adoptif. Dans l'ordre ordinaire des choses, chacun devrait avoir sa demeure ou son foyer et vivre au milieu des siens, et, tout en assumant les responsabilités qui pèsent sur le chef d'une famille, savourer les joies si pures qui reviennent à ce dernier dans l'exercice de ses augustes fonctions.
Dieu merci ! le nombre des foyers est encore relativement considérable. D'après Mgr Spalding, plus de huit raillions de familles aux Etats-Unis possèdent une ou plusieurs propriétés, et, sur treize millions de familles qui se partagent la richesse du pays, onze millions à peu près appartiennent à la classe ouvrière ou salariée. La condition des travailleurs s'tst grandement améliorée et s'améliore constamment de plus en plus.
Seraient-ils mieux, ces pauvres ouvriers, avec le communisme d'Htat? Les expériences faites en Amérique, d'après les théories socialistes, ont démontré le contraire. Ces tentatives communistes ont misérablement échoué. Le gouvernement voudrait il à son tour tenter une nouvelle épreuve ? S'il en est ainsi, nous serions curieux de savoir par où il va commencer et par où il va finir. Si l'Etat doit entretenir les écoles, les bibliothèques, les musées, les bains publics, pourquoi n'ajouterait-il pas à son programme déjà si bien rempli la distribution des vivres, des vêtements et des. .. .logis ?. . Il est bonde subvenir aux besoins des indigents, c'est même un df s devoirs de l'Etat ; mais, il est anti-social d'encourager le paupérisme,c'est à-dire, la pauvreté vicieuse et volontaire.
Autant que possible, instruisons les pauvres gratuitement ; enseignons-leur les quatre règles simples et donnons-leur, pour la vie, un bon point de départ ; mais, laissons à ceux qui en ont le moyen, le soin de paj-er pour l'éducation de leurs enfants.
La meilleure façon de promouvoir la prospérité publique est de favoriser la concurrence ; car, cette dernière sert de stimulant au travail. Il est juste de combattre la fraude et l'exploitation tyrannique qui déshonorent parfois l'industrie privée ; mais, il ne faut pas, d'un auire côté, couper les ai'es au génie et priver le talent individuel de l'aiguillon qui le porte à l'action, ni lui enlever sa récompense légitime. Le système industriel actuel, comme tout ce qui est humain, a ses défauts, ses imperfections, voire même ses vices ; mais, il a aussi ses avantages. Les entre-
prises particulières ont plus d'initiative, s'adaptent mieux aux circonstances, que les grandes opérations industrielles ou commerciales. Les capitalistes, qui opèrent pour leur propre compte, sont plus économes et plus ent'-eprenants que les corporations publiques ou les fonctionnaires de l'Etat. "L'œil sans cesse en éveil, l'oreille toujours dressée, prompts à saisir les occasions favorables, ne perdant aucune chance d'améliorer l'état de leurs affaires, toujours à l'affût de nouveaux débouchés et n'ayant à consulter que leur propre jugement, ils sont plus en état de s'adapter rapidement aux situations qui leur sont faites et de prendre avantage des fluctuations du marché. Ils assument des risques qu'une société ne voudrait pas encourir et, bien longtemps avant que le dirtcteur de la susdite société ou coîporation n'ait amené ses collègues à remuer un doigt, ils (les capitalistes indépendants) seront déjà dans le champ des opérations et 3^ auront un pied à terre." (i)
D'ailleurs, le peuple songe peu en général à enlever le monopole des affaires à ceux qui le détiennent, pourvu, toutefois, qu'il ne se commette pas d'abus trop criants. Le professeur HugoR. Meyer, du Harvard, établit par des statistiques que les tentatives de propriété publique faites sur une large échelle par l'Etat, en Australie et en Nouvelle-Zélande, ont complètement échoué. Malgré leurs ressources naturelles, ces deux pays sont maintenant dans un état de stagnation et de marasme financier tout à fait déplorable. La conclusion qui s'impose est celle-ci : Le
(i) Rae "Contemporary Socialism."
gouvernement de l'Etat ne doit nullement empêcher les entreprises inviduelles, mais les encourager et les protéger ; il ne doit pas, non plus, s'improviser négociant ou manufacturier, mais laisser le champ libre à l'énergie d'un chacun.
§ 11. %c capital et le travail
Oa a justement comparé le capital à un instrument de musique qui ne plait qu'en autant qu'il est habilement joué.
Le capital, considéré en lui-même, est le résultat du travail et le fruit de l'épargne ; au point de vue économique, c'est un des principaux éléments de la production.
Dans le domaine de l'industrie, It capital ne peut rien sans le travail qui est l'élément primordial de la production.
Le succès d'une industrie, toutefois, dépend beaucoup plus de l'intelligence des travailleurs que de leur force physique. Les Allemands disent, avec l'énergique concision qui caractérise leur langage, que: Chaque ouvrier travaille "aussi" avec sa tête. Les Allemands ont raison; car, un artisan, qui à l'œil et la main parfaitement exercés aux fonctions de son état, produira, dans un temps déterminé, une somme de travail trois fois plus considérable et de meilleur qualité, que l'apprenti ou l'ouvrier incompétent. De fait, la coopération du cerveau est de la plus grande utilité pour tous les travaux. Ceci nous amène à établir les rapports qui existent entre le travail et le capital dont l'efiScacité productive dépend, dans une si
large mesure, de l'intelligence humaine. Le génie de l'inventeur, la persévérance et la clairvoyance du découvreur, l'adroite prévoyance de l'homme d'affaires, la hardiesse entreprenante du capitaliste sont tout aussi nécessaires au bien de la société que le travail pénible de l'ouvrier. Les capitalistes et les travailleurs devraient vivre en parfaite harmonie ; car, ils travaillent les uns pour les autres. Celui qui sème la discorde entre le riche et le pauvre, ou qui fait naître l'inimitié entre le patron et l'ouvrier, fait tout simplement l'œuvre du diable. La religion du Christ rapproche le riche et le pauvre en leur rappelant leurs devoirs réciproques. L'esprit du mal les sépare et en fait des ennemis. Le capital et le travail dépendent l'un de l'autre, ils se complètent mutuellement. Le capital ne peut rien sans le travail et le travail ne peut rien non plus sans le capital. De l'accord qui règne entre ces deux puissances, résulte le bonheur de la société. "Le travailleur," remarque le cardinal Mauning, "possède le capital vivant de la force et du savoir-faire. Si la force physique et l'industrie sont improductives sans le concours de l'or et de l'argent, l'or et l'argentsont également stériles sans la coopération du travail. Pour donner aux uns et aux autres leur fécondité, il faut une alliance ou contrat librement et fidèlement observé."
Il n'est pas juste de prétendre que le capital absorbe tout les produits et que le travail n'en reçoit rien ou presque rien. D'après le recensement des Etats-Unis pour l'année 1900, plus de la moitié des
profits nets des industries manufacturières ou mécaniques a été p^yée aux ouvriers. Comment ces derniers auraient ils pu toucher une aussi large part des bénéfices réalisés, sans le travail intellectuel des inventeurs et des patrons, et, surtout, sans les capitaux qui ont été déboursés pour les machines, les bâtisses, les frais de transport, etc ?
Il n'est pas vrai que le travail manuel soit l'unique source de la richesse en ce monde. "Le travail lui même n'est pas plus la cause de la fortune des peuples que la plume de Shakespeare ne fiit celle d"'Hamlet." La véritable source de la richesse se trouve dans les motifs déterminants de l'industrie dont le travail n'est que la manifestation extérieure." (Mallock, "Social Equality," p. 67.)
La condition du travailleur est meilleure de nos jours qu'elle n'a été depuis trois cents ans, ou, plutôt, depuis les jours de la malheureuse Réforme. L'ouvrier d'aujourd'hui est mieux nourri et mieux vêtu ; ses gages sont plus élevés, sa journée de travail plus courte ; il peut faire partie des unions ouvrières, se mettre en grève pour obtenir un meilleur salaire et tout lui fait espérer, pour l'avenir, un sort plus heureux. Le paupérisme n'a certainement pas augmenté depuis les cinquante dernières années. Toutefois, nous pouvons nous demander, en passant, si le salaire de l'ouvrier américain s'est accru en proportion de notre fortune nationale. Ici, nous devons rendre hommage à certaines branches de l'industrie qui accordent au travailleur une juste rétribution. Honneur aux patrons de la grande république, qui savent
payer convenablement leurs ouvriers ! Mais, à côté d'eux, dans notre monde industriel, il y a malheureusement des maîtres peu consciencieux qui n'accordent à 1^ main-d'œuvre qu'une faible portion des produits ou bénéfices. Les capitalistes devraient, ce nous semble, ne pas ignorer que les gages élevés influent considérablement sur la qualité et même la somme du travail. L'ouvrier, dont on surexcite l'ardeur par l'appât d'une généreuse rémunération, s'applique davantage à ce qu'il fait ; il y déploie tout son courage et toutes les ressources de son esprit. Un salaire insuffisant, au contraire, tarit dans son cœur la source de la gaieté, lui enlève le grand réconfort de l'espérance et l'empêche de développer ses aptitudes naturelles au profit de sa profession ou de son état. M. Rae dit quelque part : "Le travailleur intelligent apprend plus vite son métier, demande moins de surveillance et gaspille moins de matériaux ; quand il est satisfait, il éprouve moins de fatigue et dépense plus d'énergie. Les hommes qui vivent au jour le jour, n'ayant que le stricte nécessaire, ne peuvent, évidemment, reposer une grande confiance dans leur travail ni l'aimer, et l'on ne saurait s'attendre à voir se propager dans la classe ouvrière des qualités intellectuelles de premier choix, quand cette dernière n'a ni le temps ni les moyens de participer au mouvement qui se produit partout, autour d'elle, dans le monde des idées."
Le patron devrait aussi se rappeler que la justice et la charité sont les grands facteurs de la prospérité et du progrès. Il n'a pas le droit de dire à l'ouvrier:
6o SOCIALISME ET CHRISTIANISME
"Je puis VOUS donner le salaire qu'il me plaira; si vous n'êtes pas satisfait de ce que je vous offre, cherchez ailleurs un autre emploi." Il ne peut pas dépouiller le travailleur de la part équitable «qui lui revient dans les bénéfices ; et, de son côté, le travailleur ne peut pas, non plus, accepter un salaire quelconque. Pourquoi pas ? dira-t-on. Léon XIII répond, comme il suit, dans ?on encyclique sur le travail : "Le travail de l'homme renferme deux notes ou caractères ; prem'èrement, il lui est "personnel", puisqu'il est l'exercice de ses facultés ou puissances individuelles et le moyen de lui obtenir une rémunération personnelle; deuxièmement, il lui est "nécessaire"; car la loi naturelle qui oblige l'homme à sa propre conservation, lui fait, par là même, une obligation de pourvoir à sa propre subsistance. Si le travail était une affaire purement personnelle, l'homme pourrait se contenter du salaire qu'on voudrait bien lui offrir sans se préoccuper du montant reçu ; mais, comme il est nécessaire au soutien de la vie, le travailleur est tenu d'eu percevoir, au moins, ce qu'il lui faut pour son entretien et, s'il est marié, ce qui est requis pour assurer, à lui et à sa famille, une modeste et honnête aisance."
Nous croyons, avec Jchn Mitchell, que "tout homme devrait avoir les moyens Je soutenir sa famille, d'élever ses enfants, de faire face aux éventualités de l'avenir. Six cents dollars constituent le minimum qu'il faudrait payer annuellement aux travailleurs ordinaires ou peu expérimentés. Les gages devraient, naturellement, s'élever avec la qualité, la
leurs pertes ? Des millions sont parfois engloutis dans des entreprises avortées. Ceux qui ont construit les bâtiments, disposé les machines, qui ont travaillé d'une manière ou d'une autre, n'ont rien perdu ; ils ont reçu le fruit de leur travail. 11 n'en a pas été de même pour les capitalistes malheureux : leur argent s'en est allé, converti en travail. Nous avons tous été les témoins de ces faillites gigantesques où sont venues s'abattre de grandes institutions commerciales ou industrielles, qui avaient été, pendant plusieurs années, le gagne-pain d'un grand nombre de familles. La gérance de leurs établissements leur ayant été enlevée, ceux-là, qui avaient fourni leurs capitaux, donné le pain et le logement à des milliers d'ouvriers, sont restés absolument sans le sou.
Concluons. Celui qui fomente le trouble et la discorde entre le capitaliste et l'ouvrier, cause du dommage à l'un et à l'autre, mais il est surtout préjudiciable au deriiier. Il y a de mauvaises gens dans les deux partis et, conséquemment, il y aura toujours un abîme entre la foule des vagabonds, des criminels, des habitués des prisons et le riche sans entrailles ; mais, il ne saurait y avoir d'antagonisme sérieux entre les patrons consciencieux et les travailleurs rangés et économes.
§ 3. XeS QVCVC5,
La richesse honorablement acquise doit^être respectée. Cette même richesse employée dans les entreprises industrielles fournit du travail à un grand nombre d'hommes et donne à ces derniers une hono-
rable existence. Si le riche est un vrai chrétien, il se considérera lui-même comme l'administrateur des biens qu'il possède et les utilisera au profit de ses semblables. Mais, hélas ! l'égoïsme est plus intense et plus universel maintenant, qu'il n'était, même avant l'ère chrétienne. I^es riches se croient les maîtres absolus de leur fortune, et s'imaginent n'avoir aucun compte à rendre de l'administration de leurs biens. Le capitaliste met toute sa confiance dans l'argent et se pense invincible parce qu'il possède des millions. Très souvent, le malheureux travailleur doit opter entre les dures conditions d'un maître impitoyable et la misère noire pour lui, sa femme et ses enfants. N'est-il pas un moyen qui puisse le protéger contre la rapacité et la cruauté d'un tel patron ? Pour autant que sa cause est juste, il a le droit de se mettre en grève ; car, il est parfaitement libre de travailler ou de ne pas travailler. Les grèves sont vieilles comme le monde ; comme la guerre, elles furent souvent inévitables dans le cours de l'histoire. De nos jours elles constituent, à peu près, l'unique force de résistance que le peuple ouvrier puisse opposer au despotisme du capital.
Dans les grèves, l'innocent souffre avec le coupable, et, quand enfin on en vient à un arrangement, c'est le grand public qui paye les dépenses. Songez a iK sommes énormes englouties dans les 2515 grèves qui eurent lieu, entre les années 1881 et 1900, dans la seule industrie de la houille, et ne vous étonnez plus, si le prix de ce combustible n'a cessé de s'accroître! Tjiitefois, dans l'histoire de nos grèves, uae chose
nous console: le nombre de celles que l'on peut appeler violentes tend à diminuer considérablement. Oui, nos grèves sont moins acharnées, moins agressives, parce que le travail est mieux organisé. Les assauts contre les personnes et la destruction des propriétés sont dénoncés énergiquement par les chefs du travail. "Si vous voulez gâter votre cau^e," dit John Mitchell en s'adressant à ses mineurs, "et perdre le fruit des sacrifices que vous avez faits pour vous et vos familles, donnez libre cours à votre colère et commettez quelques violences. Quelques émeutes suffiront pour vous aliéner la sympathie du public, avec laquelle il faut compter en dernier ressort, et vous aurez bien mérité cette censure de l'opinion."
Il y a quelques années, les grèves étaient, aux yeux du peuple, une cause d'horreur et d'épouvante. Maintenant, on les regarde avec une certaine sympathie, et l'on en suit avec intérêt les moindres péripéties, au moins, dans un grand nombre de cas. Lors de la récente grève des chemins de fer électriques, on a vu la grande majorité du peuple sympathiser ouvertement avec les grévistes, refuser l'usage des chars, marcher au lieu d'y monter, et cela, pendant plusieurs semaines, afin de donner gain de cause aux ouvriers en grève. Pourquoi ? Parce qu'il y avait un courant d'opinion, parmi les citoyens, qui favorisait la grève et qui reconnaissait que le travail n'avait pas une part suffisante des profits de la coTipagnie.
Il y a une certaine grève appelée "sympathique" qui, heureusement, perd du terrain de olus en plus dans la faveur populaire. Souhaitons qu'elle dis-
paraisse tout à fait. Les journaux ne devraient manquer aucune occasion de la dénoncer et de montrer l'injustice et l'absurdité de ses réclamations. Durant la grande grève de l'année dernière, John Mitchell disait publiquement qu'il n'avait pas encore vu une seule de ces grèves sympathiques réussir. En principe, les unions ouvrières s'opposent à toutes grèves qui se font uniquement pour en soutenir d'autres et, de fait, à toutes celles qui peuvent être détournées. Les grèves pourraient être prévenues, ou, si elles sont déclarées, elles pourraient être rapidement réglées par un tribunal d'arbitrage, composé de patrons et d'ouvriers, appartenant aux unions intéressées. Il serait injuste de condamner indistinctement toutes les grèves. S'il arrive qu'une grève se produise dans notre voisinage, il sera peut être de notre devoir de conseiller à ses partisans le respect de l'ordre et des lois ; mais il serait imprudent de combattre la grève, sous prétexte qu'elle paralyse les affaires et nous cause une foule d'inconvénients et d'ennuis. L'avantage personnel doit céder le pas au bien public. C'est le peuple, après tout, qui doit juger si la grève est nécessaire pour diminuer les heures du travail et augmenter les gages insuffisants.
La grève a été justement comparée à une épée à deux tranchants. Elle blesse, en même temps, l'ouvrier et le patron. Elle fait plus; elle cause des dommages à un tiers tout à fait en dehors du litige — le public — dont les intérêts sont sérieusement affectés par la cessation du travail et le marasme des affaires qui s'ensuit ; tandis que, dans le même temps, elle
occasionne parfois des violences et donne lieu ? des désordres publics. Toute tentative faite en vue de rapporcher le patron et l'ouvrier, et vice versa, de les amener à envisager d'un commun accord leurs intérêts respectifs, est un mouvement dans la bonne voie et un moyen efficace d'atténuer l'antagonisme qui existe entre le riche et le pauvre. Les relations qui s'établissent, les pourparlers qui ont lieu au sujet des devoirs, des droits et des griefs réciproques, adoucissent nécessairement l'aspérité des sentiments dans l'un et l'autre des partis belligérants. Le patron apprend à connaître les privations et les difficultés de la classe laborieuse; l'ouvrier, à se rendre compte des soucis du riche et à constater que celui-ci n'est pas toujours, quoiqu'on pense, sur un lit de roses et que souvent, très souvent même, il doit gémir sous les lourdes charges qu'impose la fortune aux plus choyés de ses favoris. Quoiqu'il en soit, les grèves et les suspensions de travail ne cesseront pas d'avoir lieu à l'avenir. I/'évêque Spalding met le doigt sur une plaie vraie de notre société quand il dit: "Le système de compétition à outrance, sous lequel nous vivons, qui résulte d'une capitalisation et d'une production exagérées, est responsable, dans une large mesure, des maux dont nous souffrons. Quelques-unes de nos plus grandes industries sont cotées quatre ou cinq fois leur valeur réelle, et, l'on a recours à tous les subterfuges, pour arriver à payer des dividendes à leurs stocks ou fonds ainsi majorés. La conséquence de cet état de choses, est généralement une panique financière qui, tôt ou tard, engloutit des millions et
précipite dans le gouffre de la misère des milliers d'êtres humains."
§ 4 Xes xauions ©uvrieres (tra&e unions)
Les travailleurs ont un moyen de protection plus efficace que les grèves ; il consiste dans leur travail d'abord, et ensuite dans les sociétés de secours mutuels. C'est en vertu d'une inclination naturelle que les hommes s'unissent les uns aux autres pour constituer la société civile ; le même penchant les porte à devenir les members d'associations particulières. I^a sainte Ecriture reconnait cette tendance sociale de l'homme qui, voyant sa propre faiblesse, s'efforce de chercher secours et protection au dehors de lui-même: "Il vaut mieux être deux ensemble que d'être seul ; car ils tirent de l'avantage de la société. Si l'un tombe, l'autre le soutient. Malheur à l'homme seul ! car, lorsqu'il sera tombé, il n'aura personne pour le relever." (Eccl. IV 9 et lo) "Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville forte." (Prov. XVIII, 19) Il est conforme au droit naturel que l'homme puisse entrer dans l'une ou l'autre des associations qui ont été fondées pour l'avantage particulier de leurs membres. L'Etat ne peut empêcher les citoyens de former de telles sociétés ; au contraire, il doit protéger les droits individuels en favorisant ces unions, à moins que ces dernières ne deviennent évidemment mauvaises, injustes ou dangereuses pour la société civile.
Le travail possède les mêmes droits que le capital relativement à l'organisation des sociétés. Dans son évangile de la richesse, "Gospel of Wealth," M.
Carnegie, parfaitement renseigné sur les unions ouvrières,reoonnait leur salutaire influence sur le travail et même sur le capital : "Le droit de s'entendre, de se coaliser, de former enfin des unions, n'est pas moins sacré pour les ouvriers que pour les patrons, et tôt ou tard, il faudra le leur concéder. A la vérité, l'ouvrier américain donnerait une pauvre idée de luimême, s'il allait se priver de l'exercice d'un droit dont son camarade d'Angleterre jouit depuis plusieurs années. Mon expérience m'a depuis longtemps démontré que les unions ouvrières, en somme, favorisent l'un et l'autre, le travail et le capital. £iies contribuent certainement à faire l'éducation du peuple ouvrier et donnent avix travailleurs une notion plus exacte des relations qui existent entre le capital et le travail, notion qu'ils ne pourraient acquérir autrement. Dans ces associations, les plus capables et les meilleurs ouvriers arrivent invariablement aux premières charges."
Le progrès des unions ouvrières aux Etats-Unis ne doit pas être considéré comme un mal. Ces sociétés, qui prennent tous les jours une nouvelle extension, deviennent de plus en plus confiantes en ellesmêmes, de plus en plus prudentes, et seront, avant peu, l'une des forces conservatrices de notre pays. Ces unions ne font, du reste, que commencer à faire sentir leur utilité. Leur programme, qu'elles réaliseront tôt ou tard, s'il ne l'est déjà, est d'élever les salaires en diminuant les heures de travail. On a beaucoup parlé et écrit contre les unions ouvrières qui, au grand déplaisir des patrons, abrègent le temps de
70 SOCIAI^IGME ET CHRISTIANISME
l'ouvrage et contribuent, dit on, à remplir les cabarets et les maisons de jeu aux heures de loisir des ouvriers. L'expérience, toutefois, démontre que les longues heures d'un dur travail sont loin dêtre un remède à la dissipation. Au contraire, il semble qu'un travail trop prolongé prédispose à l'ivrognerie et aux autres dé-ordres. "Il n'}' a pas de doute," dit M. Mitchell, "que la journée de huit heures a diminué l'abus des liqueurs enivrantes. Dans les villes de l'Etat de l'Illinois, oii elle a été adoptée, la moralité publique y a gagné ; on y voit moins de cas d'ivresse et moins de buvettes. Cet état de choses existe, bien que les salaires y soient plus élevés. L'homme qui travaille dix heures durant, revient à la maison épuisé de fatigues. Il n'est pas disposé aux délassements honnêtes ou intelligents, il lui faut aller au lit ou dans un cabaret."
On ne peut raisonnablement s'attendre à ce que l'on établisse un temps uniforme, partout le même, pour tous les jours de travail. Il appartient aux différentes industries de déterminer le nombre des heures laborieuses de l'ouvrier. Nous pouvons, d'ailleurs, nous demander s'il ne serait pas convenable que les travailleurs, qui ont pour eux l'expérience du métier, fussent admis à donner leur opinion, tout aussi bien que les patrons, sur l'importante question de la fixation des heures du travail. Voici ce que soutient John Mitchell : "Partout, nous travaillerions plus et nous travaillerions mieux, si nous avions seulement huit heures d'ouvrage. Une telle question doit être envisagée pour une période de temps assez prolongée
et non pour un jour. Chaque homme contient en luimême une somme déterminée de travail, si vous lui en demandez trop en un jour, il ne pourra vous donner, le jour suivant, qu'une faible portion de son labeur. Un professeur de collège fait le raisonnement suivant: Si vous voulez retirer d'un homme toute la somme d'ouvrage qu'il peut faire en un seul jour, employez-le durant vingt-quatre heures. Si vous voulez avoir de lui ce qu'il peut faire en une semaine, imposez-lui vingt heures de travail par jour. S'il s'agit d'un mois, donnez-lui dix-huit heures; s'il est question d'une année, quinze heures. Si vous voulez l'avoir à votre service durant quelques années , permettez-lui de travailler dix heures par jour. Mais si vous désirez obtenir de ce même homme ce qu'il peut produire dans toute sa vie, abrégez encore le temps de son travail et donnez-lui huit heures par jour. Le fait est qu'un ouvrier peut faire, et qu'il fait en réalité, plus d'ouvrage en huit heures qu'en dix."
Ceci, pense Mitchell, est dû, dans une large mesure, à ce que les hommes travaillant huit heures sont plus frais et dispos. L'expérience a été faite dans les houillières de l'Illinois où les heures de travail ont été réduites de dix heures à huit. Après ce changement dans la durée du travail, on mesura le produit des mines pour un temps déterminé et l'on en vint à cette conclusiou que la journée de huit heures rapportait tout autant que celle de dix.
L'un des bons résultats de l'unionisme est d'écarter le sentiment de l'insécurité ou la perspective peu
rassurante de l'avenir, qui se rattache d'ordinaire à la condition ouvrière. "Les unions ouvrières," dit Rae, "ont éloigné le sombre nuage qui enveloppait de son ombre lugubre l'âme désespérée des travailleurs mercenaires." Les unions ouvrières sont destinées à rester parmi nous. Et les patrons ne sauraient s'en débarrasser en feignant de les ignorer, en les tournant en ridicule ou en les méprisant. Il faut accepter le fait accompli ; les unions doivent être reconnues et respectées. Ce n'est pas avec une simple théorie que les maîtres de l'industrie doivent traiter, mais bien avec une inéluctable réalité. Ce serait folie de leur part de vouloir s'en tenir à l'ancien dicton aussi insensé qu'égoïste : "Mes affaires sont mes affaires; personne n'a rien à 5'^ voir; j'y suis indépendant de qui que ce soit." Les patrons devront compter, à l'avenir, avec le travail organisé ou syndiqué. D'ailleurs, c'est dans leur propre intérêt, de rester en bons termes avec les unionistes, de les intéresser, comme partie intégrante, au succès de leurs établissements commerciaux ou industriels» et de leur faire comprendre qu'ils y sont toute autre chose qu'un élément étranger et, encore moins, un brandon de discorde. Disons-le avec franchise, le patron ne devrait pas être la seule et unique tête dirigeante de son établissement ; il devrait partager son autorité, dans une mesure convenable, avec ses ouvriers, considérer ces derniers comme les membres d'une paternelle association dont il est le chef et les admettre à discuter avec lui, d'une façon toute amicale, les conditions, les heures du travail et l'impor-
tante question du salaire. Il ne peut pas dire s'il est juste et, encore moins, s'il est charitable : "Travaille pour tel salaire ou va t'en!" Les hommes, d'ordinaire, sont porté? à se marier, à faire l'acquisition d'un terrain, à s'y construire une demeure, à s'établir enfin près du lieu de leur travail. La manufacture, le chantier ou l'usine: voilà bien ce qui détermine la fixation d'un grand nombre de familles et ce qui les encourage implicitement à faire tous les déboursés qui en résultent. Alors, comment, sans manquer aux règles les plus élémentaires de l'équité, pourrait-on congédier des ouvriers sans autre raison que leur refus d'accepter un salaire insuffisant? Il serait dur, ce nous semble, pour ces malheureux, d'abandonner leurs demeures, de sacrifier le fruit de leurs épargnes et de partir, uniquement parce qu'un maître inhumain s'est mis dans la tête que l'ouvrier n'a pas, vis-à-vis de lui, le droit de réclamer la juste récompense de son travail. Les patrons qui se sont donné la peine d'étudier les différentes phases et les tendances de l'unionisme, lui deviennent de moins en moins hostiles ; ils y ont même entrevu la perspective de jours meilleurs, et pour le capital et pour le travail. W. H. Sayward, de Boston, parlant au nom de ces derniers dit : "Mon expérience m'a convaincu que le travail parfaitement organisé et sincèrement reconnu est encore plus important pour le patron que pour le travailleur. Par lui, l'entente est possible, entre les deux parties, et cet accord tend à faire disparaître, les uns après les autres, les plus dangereux éléments de discorde et de mésintelligence."
Les sociétés ouvrières de ce pays, d'après ce qui semble prévaloir dans leur direction, ne ch-^rchent pas à s'immiscer dans l'administration des richesses, ni à s'opposer à leur accroissement ; elles veulent tout simplement établir cette vérité basée sur le droit naturel, à savoir : que le travail est un élément essentiel dans la production des richesses. Elles semblent, il est vrai, outrepasser quelquefois les bornes fixée par la justice et le droit. Ainsi, les membres des unions ouvrières es'^ayent, assez fréquemment, de limiter le nombre de ceux qui veulent embra^ser leur état ou profession. Ceci ressemble à un attentat contre la liberté individuelle. Toutefois, gardons-nous de les condamner trop tôt. La barrière imposée aux apprentis n'est que le moyen juste et raisonnable de s'opposer aux forces rivales qui, laissées libres, mettraient en danger la position des ouvriers eux-mêmes. L'usage du boycottage n'est pas, non plus, si injuste qu'on l'a prétendu ; si les unions ouvrières l'ont employé, quelquefois, vis à vis des non unionistes, ce fut à leur point de vue, tout comme le "walking delegate," un moyen de protection, une juste représaille contre la liste noire (black listing) des patrons. A mesure que l'unionisme devient plus conservateur, il est moins hostile aux hommes qui n'appartiennent pas aux unions, moins porté à se servir du boycottage, voire même, des grèves, et plus soucieux d'encourager l'émulation parmi les meilleurs et les plus forts travailleurs. Et, bien que nous soyons parfois contristés par les abus de l'unionisme qui, malheureusement, n'échappe pas toujours au contrôle des éléments per-
vers qu'il renferme, bien qu'il arrive que l'union ouvrière devienne accidentellement une cause de dissension, de confusion et de tyrannie exercée par d'insolents directeurs, (walking delegates) cela n'empêche pas que le principe de la fédération du travail est excellent ; car, cette fédération ou organisation du travail, considérée en elle-même, n'est pas du tout responsable de l'inconduite de ses membres.
Il 3^ a eu de fréquentes et sottes déclamations contre l'intolérance et la tyrannie des unions ouvrières, vis-à-vis des ouvriers indépendants. Mai*!, nous nous hâtons de le dire, l'unionisme n'est pas responsable des mauvais traitements, grandement exagérés du reste, infligés à ceux que l'on est convenu d'appeler avec mépris "the scabs" (ce terme ne saurait se traduire littéralement en français). Si l'on se donne la peine de s'enquérir un tant soit peu, on s'apercevra que les unionistes ont été excessivement patients à l'égard des soi disant "scabs" qui cherchent à contrecarrer leurs légitimes revendications et qui, sans être à la peine, sans rien sacrifier, sans lutte enfin, bénéficient dans une large mesure des victoires remportées par les hommes de l'union. L,e noble président des mineurs américains (United Mine Workers) vient d'opposer un démenti formel à l'assertion qui soutient que l'unionisme cherche à combattre les droits et même à s'immiscer dans les affaires des hommes qui ne lui apparti-nnent pas.
Les unions ouvrières ne cherchent pas à molester d'une manière illégale les ouvriers non-unionistes. Il y a eu ici et là des cas isolés de mauvais traitements
contre les travailleurs' non-fédérés ; mais, ces actes de violence, toujours regrettables, furent exercés individuellement et non avec la participation ou l'autorisation des unions elles-mêmes. Que dire des outrages et des meurtres occasionnés par les grèves, où les unionistes jouèrent, a-t on dit, un rôle néfaste ? Combien de discours véhéments ont été prononcés ; combien d'écrits enflammés ont été publiés contre ces crimes de l'unionisme !
Nous n'entreprendrons pas de faire l'apologie des assassinats ni des attentats commis durant des moments d'excitation par des grévistes affolés, agissant de leur propre mouvement, sans qu'il y eût connivence de la part de leurs chefs. Nous ferons seulement remarquer que les morts survenues à l'occasion des grèves suscitées par l'unionisme durant trentecinq ans, n'égalent pas le nombre de celles qui sont dues à la violence, dans la seule ville de New York, durant trois mois ; et que les désordres qu'on attribue à l'unionisme, si nous en faisons le relevé pour une période de vingt ans, sont inférieurs en nombre à ceux de la grande métropole pendant un mois seulement. Du reste, ces crimes imputés à l'unionisme sont répudiés par ses membres les plus sensés ; tous même sont unanimes à flétrir de tels actes de violence. Nous prétendons, disent-ils, nous servir de la persuasion vis-à-vis de l'ouvrier non-unioniste, pour l'engager à ne pas travailler aux jours de grèves ; nous voulons le convaincre de vive voix sans lui faire violence en aucune façon. Nous réclamons également le droit de ne pas travailler avec lui, si bon nous
semble, de l'ignorer au besoin, et de ne point fraterniser avec lui. Nos ouvriers américains ont largement bénéficié des unions ouvrières et ne l'oublieront pas facilement. "lya fédération du travail," affirme Brooks, "en dépit des fautes qu'on lui reproche, relève le niveau de la vie populaire. L'abolir équivaudrait à rendre plus longues les heures du travail, moins élevés les salaires et plus amère la condition des travailleurs." Et nous ajoutons que la dissolution des syndicats ouvriers amènerait des conséquences encore plus graves. Si l'unionisme est renversé, le socialisme prendra sa place. Les socialistes en veulent aux unions ouvrières ; ils se réjouissent quand ils constatent de l'inimitié entre le capital et le travail fédéré. Eu garde! dirons-nous aux travailleurs, conservez vos sociétés ; faites-les grandir et prospérer ; maintenez-les sur des bases irréprochables ; qu'elles aient pour fondement la justice et la loi. Seulement, pour assurer le succès à leurs justes réclamations, les ouvriers devraient boycotter leurs pires ennemis, savoir : les débits de boissons, les salles de jeu, les théâtres de bas étage, les romans immoraux, la littérature socialiste, les discours obscènes et le dernier, mais non le moindre, les délégués ambulants, (i) fauteurs de troubles, qui n'en sont pas moins irresponsables vis-à-vis des unions qu'ils représentent.
§ 5. X'bomme et la macbine.
Au fur et à mesure que les unions ouvrières ont fait des progrès dans le monde industriel, on a vu disparaître l'antagonisme entre l'ouvrier et la machine.
^ (i) Walking dele^ates.
On a peu à peu cessé de dire, en se plaignant, que cette dernière avait ruiné le travail manuel ; et le travailleur, de nos l'ours, n'est pas éloigné de la considérer comme une alliée, sinon comme une amie. Au début, lors de l'introduction du mécanisme dans l'industrie, la classe laborieuse eut à souffrir, et les hommes de cette catégorie s'effrayèrent et s'insurgèrent, comme le cheval qui se cabre en voyant, pour la première fois, et, surtout, en entendant le rouleau à vapeur; mais, quand ils se furent habitués à la machine et qu'ils eurent bel et bien constaté qu'elle n'était en définitive, que le produit du travail de l'homme, toute agitation cessa. La révolution, qui s'est opérée dans le monde industriel par les inventions modernes, confine au merveilleux ; une machine à broyer la pierre fait l'ouvrage de six cents hommes ; une pelle à vapeur accomplit, en huit minutes, ce qu'un terrassier peut à peine faire en dix heures avec une pelle ordinaire. Néanmoins, les statisticiens du travail nous assurent que la machine n'a pas diminué la maind'oeuvre, qu'elle l'a doublée au contraire. Le mécanisme produit la richesse et la production de la richesse engendre le travail. Il y a maintenant plus de bras employés dans les difiérentes branches de l'industrie qu'il n'y eu avait autrefois, avant l'introduction des machines. En outre, les nouvelles inventions ont créé de nouvelles industries et multiplié, par conséquent, la main-d'œuvre. Combien d'hommes et de femmes sont employés sur les chemins de fer, dans les lignes télégraphiques, au téléphone, à la construction des automobiles, des bicyclettes, etc ?
Le mécanisme industriel, comme les unions ouvrières, doit demeurer en ce monde et, d'après les desseins de la divine Providence, il est appelé à promouvoir, en même temps, les intérêts du capital et du travail. Il n'a pas été introduit ici-bas pour affamer le travailleur ni lui soustraire le fruit de son travail, mais pour ennoblir et faciliter sa tâche et lui donner une part légitime dans les produits. S'il arrive que la machine fasse de l'homme une brute, un automate; si les ouvriers sont obligés de courir pour la servir s'ils deviennent vicieux à cause du servilisme abject où elle les a réduits ; s'ils meurent à brève échéance à cause des fatigues qu'elle leur impose ; ceci n'est pas imputable aux forces mécaniques appliquées à l'industrie ; la matière ne saurait avoir de responsabilité morale ; c'est à l'homme qu'il faut s'en prendre, à l'homme qui sait abuser des meilleures chos^es. Le patron qui bénéficie d'un outillage perfectionné, mais dangereux pour ses ouvriers, voit en même temps s'accroître ses responsabilités. Il doit, aux victimes des accidents qui surviennent, de légitimes compensations. Ce n'est pas ce qui se pratique toujours, néanmoins. Il arrive fréquemment que les travailleurs blessés dans les manufactures ne reçoivent rien ou presque rien. Quelques corporations, à la vérité, se conduisent honorablement vis è- vis de leurs ouvriers, dans des cas analogues ; mais, il en est d'autres, dignes d'être flétries, qui mettent décote leurs travailleurs devenus impotents comme des outils hors de service qu'on jette aux ferrailles ou de vieilles machines.
La nécessité d'une législation concernant l'hy-
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giène ou la salubrité des manufactures devient de plus en plus urgente. C'e^t le besoin pressant de l'heure actuelle. Comme l'admet Brooks, "Nous sommes en arrière de la plupart des peuples civilisés dans la manière dont nous traitons les accidents survenus dans le domaine industriel." Aucun pays n'est aussi faible et aussi imprévoyant dans ses ordonnances ou ses lois destinées à protéger le travailleur, que la République américaine. Nos magnats de l'industrie ont plus ou moins accaparé le pouvoir dans les conseils municipaux et les gouvernements des Etats qu'ils contrôlent à leur gré. Les candidats du peuple sont en réalité les candidats des "boss" (chefs) et "des tireurs de ficelles." Nous n'avons pas de monarques couronnés dans ce pays, et nous ne désirons pas en avoir; mais nous avons le roi de l'or, le roi de l'argent, le roi des chemins de fer, le roi du pétrole, le roi du caoutchouc, le roi du porc, de la bière et de l'eau de vie qui ont mis leur confiance dans le pouvoir de l'argent et qui gouvernent grâce à son influence prépondérante. C'est l'arâfent qui agit sur les assemblées préliminaires (caucus) et les conventions, qui achète les votes et les candidats. "L'Auri sacra fames"a transformé plusieurs de nos conseils et de nos législatures en succursales, et les élus du peuple, en mercenaires des trusts, des syndicats et autres harpies des affaires publiques et privées. Grâce à ces influences scandaleuses, des privilèges sont accord 's au détriment du travail à qui on enlève frauduleusement une partie notable de ses revenus légitimes. Est-ce que Mgr. Spalding se trompe quand il déclare
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notre politique essentiellement immorale? Quand donc le peuple pourra-t il placer ses inté êts les plus chers entre les mains d'hommes incorruptibles qui redresseront tous les torts? Il faudrait à la classe laborieuse un bonet solide S5^stème d'assurance. non seulement contre les accidents, mais encore contre les épreuves de la vie: tels sont les maladies, le chômage forcé, la vieillesse, etc. Ceci aurait pour effet, tout d'abord, de donner aux travailleurs ce dont ils ont le plus besoin, la sécurité de l'existence, et ensuite, de les empêcher de se jeter dans les bras du socialisme. La loi devrait mettre en vigeur un système d'assurance contre les accidents dans toute entreprise industrielle où les machines sont employées.
Il n'est pas de pays au monde où les ateliers, les établissements industriels renferment un mécanisme plus varié, plus compliqué même que ceux de la République américaine; et, pourtant, nulle part ailleurs, étant donné la criminelle apathie de notre législature, on ne se montre aussi mesquin vis à-vis ceux qui sont victimes des accidents de manufactures. "Il serait difi&cile," dit Wiiloughby, dans un ouvrage intitulé "Workingmen's Insurance," "d'assigner un champ de réforme sociale ou légale où les Etats-Unis soient aussi en arrière des autres nations. La cause de ce triste état de choses repose toute entière dans ce fait que les principes qui devraient amener l'évolution graduelle d'une responsabilité limitée-ceci regarde les patrons-à l'obligation d'indemniser, pratiquement, tous les ouvriers blessés ou injuriés à leur service, la cause, dis-je, vient de ce que ces principes
n'ont" pas même encore été compris aux Ktats Unis." Ici est l'une des sources de mécontentement parmi la classe laborieuse et un puissant moyen de propagande pour le socialisme.
La machine industrielle est la servante et l'amie de l'ouvrier ; mais la machine politique est son ennemie. Cet engin est aux mains des "boss" et des "tireurs de ficelles." Ceux-ci n'ont que des paroles mielleuses à l'adresse des électeurs avant le jour de la votation, et font à la classe ouvrière les promesses les plus alléchantes dont ils ne se souviennent plus att lendemain du scrutin. Les citoyens chrétiens, surtout le-! catholiques, devraient souvent réfléchir sur la gravité du devoir qui leur incombe dans l'émissioa de leur vote, et sur l'infamie qui s'attache à la vente ou à l'achat de la conscience du voteur. C'est à la boîte du scrutin que les chrétiens remplissent leurs obligations vis-à vis de l'Etat et qu'ils contribuent effectivement à épurer notre politique et à détruire un système administra if discrédité.
§ %cs enfants et les femmes ^ans les mannfactnres.
L'immortel Léon XIII met en garde les parents, les tuteurs et les patrons contre le travail de l'enfant. Il est vraiment cruel de soumettre aux pénibles labeurs des usines ces pauvres petits dont l'esprit et le corps ne sont pas encore sufl&samment développés ou formés. On devrait punir sévèrement le père sans entrailles ou la mère avare qui obligent leurs enfants en bas âge à travailler pour subvenir aux dépenses de la maison ;
non moins coupable est le patron d'un établissement industriel qui reçoit ces garçonnets ou ces fillettes au nombre de ses travailleurs. Un chrétien devrait se servir de toute l'influence qu'il possède pour préserver d'une telle servitude les enfants dont le corps s'affaiblit et dont l'esprit s'émousse sous le poids d'un travail disproportionné avec leur âge.
Ce que nous venons de dire de l'enfant s'applique également à la femme. L,a conduite criminelle d'un si grand nombre de mères, oui de mères, à qui l'on permet néanmoins de vivre hors des prisons ou des bagnes, a eu pour effet de pousser les femmes en dehors de leurs sphères d'action et de les porter à s'enfermer dans les usines et les ateliers qui souvent ne conviennent pas à leur constitution physique ou morale. Regardons et voyons quel triste spectacle nous offre le sexe faible dans les villes manufacturières. La plupart des femmes sont pâles, émaciées, épuisées par un travail bien au-dessus de leurs forces. Devenues à moitié sourdes par le bourdonnement et le grincement des machines, sans cesse menacées par le spectre de la tuberculose, ces malheureuses traînent une misérable existence hors du foyer qu'elles devraient égaj^er de leur présence, et nous pouvons facilement supposer combien parmi elles meurent des suites de ce long martyr causé par un travail cou. tre nature.
Si la religion chrétienne n'était pas là pour illuminer des divins rayons de la foi et de l'espérance la sombre et lugubre existence de ces infortunées, plusieurs deviendraient folles de désespoir. A la vérité.
si nous étions à la place de ceux qui gouvercent la société civile ouïe foyer domestique, nous ne permettrions pas aux dames de s'assujettira des travaux qui sont du ressort de l'homme.
Sous aucun prétexte, excepté dans le cas d'une extrême nécessité, on ne devrait permettre le travail des manufactures aux femmes mariées. Ces dernières, en effet, ont contracté devant Dieu l'engagement solennel de remplir, vis à-vis de l'homme, les devoirs d'épouse, de mère et de ménagère ou gardienne du foyer. Ce contrat ne saurait être violé, même, avec le plein consentement du mari. La loi naturelle demande que la mère donne tous ses soins et son temps i ses enfants et à son ménage. Enfreindre cette loi serait, tout simplement, ruiner la vie domestique et saper dans sa base la société elle-même. Il arrive malheureusement trop souvent que, dans les paroisses composées d'ouvriers de manufactures, des jeunes femmes, au lendemain de leur mariage, reprennent le chemin de l'usine. Une telle coutume est tout à fait démoralisante et injurieuse pour la famille chrétienne.
Le prêtre devrait faire tout en son pouvoir pour maintenir à la place d'honneur qui lui convient celle dont l'Ecriture Sainte nous à tracé un si beau portrait sous le titre de la femme forte.
Léon XIII résume la question en peu de mots: "Une femme est constituée par la nature pour travailler à l'intérieur de la maison, et c'est précisément ce travail à domicile qui sauvegarde sa modestie, lui permet de bien élever ses enfants et de procurer le bien-être à sa famille."
Nous nous permettrons d'ajouter quelques réflexions [qui nous aideront à mieux juger les théories qui se rapportent à la ques^tion sociale du jour.
Nous ne rendons aucun service à la religion en nous opposant constamment et directement à tous les mouvements de la démocratie moderne. Il est tout à fait inutile de regretter les jours qui ne sont plus, et de soupirer après des institutions qui ne reviendront jamais. Ce serait à tort que nous regarderions avec dédain les œuvres de notre temps, et que nous condamnerions indistinctement les tendances et les généreuses aspirations de notre époque. Dieu, nous le répétons, est de tous les temps. Il est maintenant avec nous, et II le sera dans l'avenir. Notre devoir de catholiques est de discerner le bien du mal, de savoir distinguer entre une vérité bien établie et une opinion contestable, de purifier, si nous pouvons parler ainsi, les agitations présentes de tous les éléments pervers qu'elles renferment, et de nous diriger enfin dans les voies sures et droites que nous montre notre sainte religion. "In dubiis libertas."
Nous pouvons différer d'opinion avec quelqu'un et pourtant, voyager avec lui, dans le même vagon, assis sur le même siège. "In omnibus caritas." Donnons à la charité, la préséance partout et toujours quand la chose est possible. Les cœurs qui sont remplis des flammes de cette vertu ne faibliront pas sous les épreuves et dans les combats de la vie, ou ne reculeront pas devant le devoir. "La charité tolèr e tout, elle croit tout, elle souffre tout."