Chapitre II
X'ibistoîre &u Socialisme- Sa &iffusion &an5 les ]Êtats*XIlni5
Le socialisme n'est pas, comme on pourrait le penser, une produ'^tion des temps modernes : c'est tout simplement la résurrection d'une vieille erreur. Il est d'origine payenne et fut, je ne sais combien de fois, répudié, combattu, condamné par les hommes les 'plus sages et les meilleurs de l'antiquité; c'est un sophisme qui ne saurait trouver grâce devant les lois divines et humaines.
§ l. Histoire Générale &u Socialisme
Une histoire abrégée du socialisme nous aidera à mieux comprendre ses principes et ses tendances.
Quatre cet^ts ans avant le Christ, le philosophe grec Platon écrivit un livre intitulé "La République" dans lequel il représentait l'Etat communiste ou socialiste comme la forme idéale d'un gouvernement. Son fameux disciple Aristote examina soigneusement les théories platoniciennes bien qu'elles fussent regardées par les contemporains du grand philosophe comme d'inutiles rêveries ; il démontra clairement qu'elles étaient défectueuses en principe et injustes dans leur application.
Dans les âges subcségu^nts, l'utopie communiste fut, de temps en temps, remise en honneur. On la vit reparaître au seizième siècle dans un roman politi-
que "Utopia" écrit par l'illustre Thomas More, le lord chancelier de l'Angleterre.
Le socialisme moderne, qui s'attribue la mission de faire disparaître toutes les inégalités de conditions enire le riche et le pauvre, fit son apparition en Europe, pour la première fois, lors de la Révolution française en 1789. Depuis ce temps, il n'a cessé de croître et de rf pandre son venin à travers le continent. Les philosophes infidèles de France, particulièrement J. J. Rousseau, proclamèrent que le besoin est le seul fondement de la propriété : "Celui qui a besoin d'une chose a droit de la posséder, celui qui possède plus que le nécessaire est un voleur." Le comte St-Sirnon (t 1S24) donna au socialisme sa forme actuelle en enseignant que 'ie travail seul était la source et la base de toute valeur". Charles Fourrier (t 1837) prétendit que la volonté humaine ne se distinguait pas de l'économie des lois de l'attraction universelle; d'après lui, la volonté de l'homme, ou l'instinct, devrait être gratifiée, par l'organisation sociale, du privilège de faire ce qui lui plaît. Louis Blanc (t 1882) demanda que l'Etat devînt le principal producteur, et que la production ou l'industrie privée fut rendue impossible. Rodbertus (t 1875), le père du socialisme scientifique, prétendit que le capital était un vol et ne voulut rien voir de bon en dehors du travail. Karl Marx (11883) proposa de r< mettre tous les terrains, n(iiî^i(s plaines et vallons, dont se compose un pays, à l'Eta^ qui entreprendrait ensuite de payer à chaque citoyen la valeur adéquate de son travail. Ferdinand Lassalle (t 1864) '"le roi du travail" proclama la loi de fer des
salaires 'Iron law of wages"' d'après laquelle les salaires devraient correspondre adéquatement au montant requis pour l'entretien de la vie et la propagation de la race.
§ IL %c Socialisme aux ]£tat5*1Ilnis
N'est-il pas étonnant que l'Eldorado des opprimés et des persécutés, la terre de la liberté et de l'égalité, puisse offrir un milieu propice au développement du socialisme ? C'est pourtant la triste réalité que nous avons sous les yeux aux Etats Unis. La stagnation périodique du commerce et de fréquentes dépressions industrielles contribuent malheureusement à y propager le sentiment socialiste. L'accumulation colossale des capitaux, les "trusts" gigantesques, semblent, de nos jours, fomenter des troubles, exciter la haine entre les classes de la société tout en faisant disparaître des catégories mitoyennes de cito^^ens autrefois puissantes et essentielles.
Dans nos grandes villes, nous trouvons de splendides demeures pour les bourgeois, de somptueux palais pour le monde officiel de la cité ou de l'Etat, de superbes bibliothèques, des avenues et des parcs magnifiques pour tout le monde ; mais, à côté de cet étalage luxueux, nous n'avons pour le pauvre ouvrier que la maison de rapport insalubre et malpropre, les sombres ruelles et les bouges. Il faut avouer que le contraste entre l'opulence et la pauvreté est chez nous parfaitement établi. Ajoutons à cela, que le capital contrôle sur une large échelle le gouvernement de l'Etat et des villes, la presse et les écoles publiques. Les so-
SOCIALISMSE ET CHRISTIANISME 25
cialistes américains prétendent, et non sans raison, "que notre système économique se trouve à la merci des grands intérêts du capital syndiqué ; que pour eux la classe ouvrière est immolée sans pitié, les guerres sont suscitées entre les nations et les massacres ordonnés froidement. Ils ajoutent que l'on ne recule pas même devant la destruction de tout un peuple quand il s'agit d'étendre le règne commercial de messieurs les capitalistes ou d'établir leur suprématie." (i)
La première association socialiste aux Etats-Unis remonte à l'année 1868 ; ses membres se recrutaient principalement parmi les émigrants allemands dont quelques-uns étaient doués d'une grande énergie et d'une rare intelligence. Le mouvement se propagea bientôt au milieu des autres nationalités. La chaude réception qui fut faite par les socialistes d'ici au chef fénien, John O'Donovan Rossa, gagna à ceux-ci la sympathie des socialistes irlandais. La défaite de la Commune à Paris en 1871 amena sur nos rives un grand nombre de radicaux français et, en même temps, plusieurs recrues aux camp des socialistes américains.
F. A. Sorge, homme de tact et d'habileté, vétéran de la révolution allemande de 1848, l'ami personnel, le compagnon de Karl Marx et d'Engels, F. A. Sorge, dis je, a été l'esprit dirigeant du premier mouvement socialiste au pays. Eu 1874, le parti ouvrier socialiste fut établi, ayant pour programme
(i) "History of Socialism in United States" by Morris Hillquit,New York, 1903, p. 349. Nous avons bénéficié de l'ouvrage clair et laborieux de M. Hillquit qui nous a valu nne connaissance exacte des efforts du socialisme aux Etats- Unis.
d'amener le socialisme à se rapprocher de plus en plus des institutions et des coutumes américaines, en un mot à "s'américaniser". Les associations commerciales (trade-unions) si répandues aux Etats-Unis sont regardées, mais à tort croyons-nous, par les socialistes comme leurs alliées naturelles.
Ces derniers ont fait maints efforts pour s'en rendre maîtres et le^ utiliser au profit de leur ambition qui est de faire la conquête de la machine gouvernementale. Mais les associations ouvrières n'ont vu jusqu'ici dans le socialisme qu'un dangereux parasite qui détruira bientôt, si on le laisse faire, les principes vitaux des sociétés du travail, et elles lui ont fort heureusement tourné le dos. (i) Cette lutte de l'unionisme contre le socialisme trouve son pendant dans celle du socialisme contre le parti anarchiste. Tous les deux, le socialisme et l'anarchie, sont mécontents de la condition et de l'organisation pré-fentes de la société ; mais, tandis que le socialisme cherche à obtenir la suprématie collective du corps social sur les individus, l'anarchisme demande l'émancipation complète des individus et la destruction violente de l'ordre social actuel. ly'anarchisme sembla, pour un temps, vouloir s'unir au socialisme d'une manière permanente et fut sur le point de discréditer ce dernier aux yeux des ouvriers américains ; mais, finalement, le parti socialiste réussit à se dégager de la fatale étreinte des dynamitards.
L'histoire du socialisme aux Etats Unis, avec ses triomphes et ses revers, est tout à fait intéressan'e
(i) Gompers, à la dernière réunion de la Fédération américaine du travail. Boston, Nov. 1903.
et même dramatique à ses débuts. "Durant presque toute une génération", remarque Hillquit, "ils (les socialistes) s'appliquèrent à la tâche qu'ils s'étaient imposée, rencontrant sur leur chemin des dificultés îans nombre, éprouvant des adversités telles qu'on ne trouve rien de semblable dans l'histoire du mouvement socialiste d'aucun autre pays. Leurs dissentions intestines, qui ne furent que la conséquence de leurs grandes luttes avec les ennemis du dehors, peuvent facilement leur être pardonnées et leur courage, leur persévérance et leur dévouement à la cause commune ne sauraient manquer de soulever l'enthousiasme."
Aujourd'hui, dans la république américaine, le socialisme est représenté par le parti ouvrier socialiste et le parti socialiste pur et simple. Le mouvement de ces deux groupes ne se ressemble guère. Le parti socialiste fait de rapides progrès, tandis que le parti ou syndicat du travail socialiste perd constamment du terrain. Toutefois, nous ne saurions nous baser sur leurs succès ou leurs revers aux élections nationales pour apprécier leurs forces respectives.
La plus grande preuve de la rapide diffusion du socialisme aux Etats-Unis — je ne dis pas la diffusion du parti politique socialiste — est le nombre toujours croissant de ses publications.
Ici, nous sommes en présence de faits capables de renseigner parfaitement ceux qui cherchent à se rendre compte du mouvement socialiste.
Les socialistes ont aux Etats Unis "quatre revues mensuelles : "The International Socialist Review",
"Wilshire's Magazine", "The Comrade", et "The Southern Socialist" ; vingt autres hebdomadaires en anglais dont 1' "Appel à la Raison" (The Appeal to Reason) réclame à elle seule une circulation d'au delà de 250,000 exemplaires ; trois journaux quotidiens et sept revues ou journaux hebdomadaires en langue allemande ;un journal socialiste dans chacune des langues qui suivent : en français, polonais, bohénien italien, suédois, hongrois et en hébreu.
A part ces publications strictement socialistes, il y a un grand nombre de journaux, d'organes des unions ouvrières, de revues et follicules qui sont ouvertement S5'mpathiques au socialisme et qui propagent ses doctrines subversives. Ici se trouve le grand danger qui finira bientôt, s'il n'est conjuré, par infecter les populations ouvrières des Etats-Unis ; car ces feuilles périodiques sont imbues de préjugés antireligieux et ne respirent que la révolte contre la loi divine.
Morris Hillquit termine le dernier chapitre de son intéressante "Histoire" par ces paroles significatives : "L,e mouvement socialiste aux Etats-Unis, durant les quelques dernières années, s'est immensément accru en nombre et en influence. Il a pénétré les grandes masses de la classe ouvrière américaine ; il a gagné des adhérents dans les autres classes de la population et il a envahi peu à peu toutes les parties du pays. Et encore, ce mouvement n'a-t-il pas atteint apparemment toute la mesure de son développement. De nouveaux gains dans ses rangs, de nouvelles ac. quisitions dans la presse et de nouvelles victoires aux
élections sont constamment enregistrés à son crédit ; et, si tous ces indices ne nous trompent pas, le socialisme deviendra bientôt un facteur puissant dans ce pays."
Ivcs socialistes américains prétendent, par ailleurs, que les conditions de ce pays sont tout à fait favorables à leur parti et que rien ne saurait empêcher leur victoire définitive. "N'y a t il rien dans votre chemin ?" demandai-je, il y a peu de temps, à l'un des chef-j socialistes. "Oui monsieur", répondit il lentement, "il y a quelque cho-ie dans notre chemin, il y a un obstacle, un seul, l'Eglise." Et cet homme "avait raison. L'Eglise catholique sauvera la république américaine des ruines et des funestes effects du socialisme radical.