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Chapitre V

X'®rôre social, av>ant et après la retovme protestante.

Dans notre premier chapitre, nous avons attribué à la réforme protestante la majeure p^irtie des maux de la société moderne. Je me propose, maintenant, de prouver cette accusation, en établissant un rapprochement entre ce qu'était la société avant le grand soulèvement du seizième siècle et ce qu'elle devint à la suite de la prétendue réforme du moine de Wittemberg Nous ferons voir surtout, comment les changements qui ont affecté les différentes classes de la société, après rétablissement du protestantisme, ont é é la conséquence déplorable de cette secte subversive.

Voici, du reste, la double thèse que je veux établir : Il existait un plus haut degré de civilisation dans le monde, avant qu'après la réforme protestante. La dégénération sociale, dont les hommes se plaignent, est la conséquence directe de cette même réforme.

Mais il est important, au début, de s'entendre sur les termes. Et d'abord, qu'est ce que la civilisation ? Il y a quelques années un ambassadeur américain, à qui on posait la question, dans une cour étrangère, répondait par cette boutade : "La civilisation peut se définir en deux mots : une gare de chemin de fer et un poteau télégraphique !" Il 5' a peut-être du vrai dans cette plaisante définition; mais, nous ne saurions conseiller aux sociologues de l'insérer dans un dictionnaire, ou dans un de leurs savants ouvrages.

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Sous le nom de civilisation, nous entendons généralement la condition d'une société, où tout va bien, où tout est prospère. On s'accorde à dire qu'un paj^s est civilisé, quand le bien commun' y est suffisamment obtenu, le droit reconnu et respecté ; quand le commerce, les sciences et les arts 5' trouvent un développement convenable, de telle sorte qu'ils suffisent au bien-être physique et moral du peuple. La civilisation s'appuie sur la moralité d'une ou de plusieurs nations. Quand les hommes du vingtième siècle parlent de la civilisation, ou qu'ils écrivent à son sujet, nous supposons qu'ils ont en vue celle du christianisme, la plus pure et la plus élevée dont l'histoire fasse mention, et, qu'en lui rendant hommage, ils reconnaissent qu'elle est basée sur la morale chrétienne et qu'elle fut proclamée par l'Église du Christ.

La morale chrétienne prescrit le partage des richesses, de telle sorte que chacun puisse vivre confortablement ; elle moc'ère le débir désordonné des biens de la terre, en élevant les regards de l'homme au-dessus d'un monde périssable en lui faisant envisager sa véritable fin qui est le ciel ; elle enseigne le bon usage de la fortune, et n'oublie pas de montrer à ceux qui sont favorisés des biens de ce monde que leur superflu est le patrimoine du pauvre et de l'indigent.

Les maximes de la morale chrétienne, sur lesquelles s'appuie la civilisation, sont les suivantes: les hommes sont tous frères ; le travail est un devoir pour tout le monde : il purifie et élève l'âme ; la paresse est un vice ; les talents dont il a plu à la Provi-

dence de nous gratifier ne doivent pas être enfouis, mais utilisés pour le bien de tous ; nous devons avoir, comme les vierges sages de l'Evangile, l'huile des bonnes oeuvres dans nos lampes, si nous voulons être reçus dans le royaume du ciel. La diffusion de tels principes moraux, parmi les hommes, est le plus grand bienfait qui se puisse accorder à une société. L,' Église catholique les a inculqués aux peuples qu'elle a formés, et c'est grâce à eux qu'elle a véritablement civilisé le moyen- âge. Sa doctrine a été l'unique fondement sur lequel s'est appuyé durant des siècles, l'édifice social des nations européennes.

§ l. Hvant la IReforme protestante.

Celui qui ignore la constitution et l'histoire de l'Eglise Catholique ne peut comprendre comment la religion Chrétienne fut, au moyen-âge, le principe de la vie intellectuelle, sa note dominante au quelque sorte, et la base de toute organisation sociale.

Toutes les associations, soit qu'elles eussent pour objet l'agriculture, le commerce ou l'industrie, toutes les corporations, et même les société d'amusemeuts, avaient un ca-actere religieux et faisaient en quelque sorte partie du système économique de l'Eglise, "C'est ainsi que l'on donnait un cachet éminemment spirituel aux moindres transactions de chaque jour faites, soit au point de vue des affaires, soit pour le simple plaisir.

Ce fut l'Eglise qui établit, à cette époque, des liens ou rapports d'homme à homme, de classe à classe, de nation à nation. L'Eglise produisit, au

moyen âge, parmi tous les hommes, une véritable unité de sentiments, en favorisant ce que nous pourrions appeler un cosmopolitanisme de bon aloi que nous ne pourrions que difficilement concevoir, dans ces jours d'individualisme et de nationalisme à outrance. Aussi longtemps que l'Eglise fut puissante, aussi longtemp:^ qu'elle put faire des lois respectées, elle s'interposa courageusement entre le travailleur et le maître, entre le paysan et le seigneur, afin d'assurer le règne de l'équité et d'empêcher, par là même, l'oppression des faibles." (i)

Il est tout à fait impossible que la société soit prospère et heureuse sans la double condition qui va suivre, savoir: le, la stabilité du travail et des mesures efficaces de prévoyance pour les besoins de l'avenir ; 2e, la conviction, pour chacun de ses membres, de pouvoir jouir, s'ils le méritent, des joies du paradis au sortir de cette misérable vie.

Rien n'est plus propre à satisfaire l'individu, considéré en lui-même ou dans l'organisme social, comme cette assurance d'une paix temporelle et éternelle.

Or, l'Eglise avait gratifié la société du moyenage de cette double et bienfaisante condition. Dans cet heureux temps, chacun pouvait accomplir sa tâche journalière et jeter un regard confiant vers l'avenir, étant pleinement convaincu que 1h sainte Eglise avait d'amples provisions pour les besoins du corps et de l'âme. Aux âmes coupables, maculées par la souillure du péché, mais repentantes, l'absolution du prêtre rendait la pureté et l'amitié de Dieu ;

(i) "Westminster Review," January, 1884.

aux moribonds, à ceux qui voyaient arriver leurs derniers moments, la religion prodiguait ses consolations, ensoleillant en quelque sorte, l'agonie des serviteurs du Christ, en attendant qu'elle les introduisît dans le port de la bienheureuse éternité.

Les possesseurs des biens de ce monde n'étaient pas alors regardés avec un œil d'envie par le pauvre. L'idée ne venait à personne de les jalouser parce qu'ils étaient favorisés des biens de la fortune. On les considérait uniquement et simplement comme des économes établis par Dieu pour administrer le patrimoine des pauvres et des indigents.

Le soin des malheureux était alors réputé le plus sacré des devoirs. Les revenus et les biens de l'Eglise appartenaient, comme un héritage, aux classes les plus pauvres de la société. Les membres de l'Eglise étaient imbus de ce principe, qu'ils étaient tous les enfants d'un même Père qui est au Ciel, les descendants du même couple humain, les membres d'un même corps mystique qui est le Christ venu sur la terre pour nous unir par les liens les plus étroits de la fraternité. L'Ange de l'Ecole, St-Thoniasd'Aquin, n'établissait pas une simple théorie, mais bien une règle de la vie pratique, quand il disait : "Les hommes ne doivent pas considérer leur superflu, comme leur entière propriété, mais plutôt comme celle de la communauté, de telle sorte, qu'ils doivent le partager sans difficulté quand les autres sont dans le besoin."

Un autre principe vdvant qui exerça son influence salutaire sur la vie du riche dans ces âges de foi, fut celui de la charité mise au service des malades, des

pauvres et des abandonnés, oonformément au commandement nouveau du Seigneur : "Aimez- vous les uns les autres." Grâce à l'observation de ce précepte, l'Eglise devint la plusi grande institution de charité dans le monde. Elle abolit Teeclavage, bâtit des hôpitaux et des asiles pour les malades et les délaissés, construisit des hospices pour les vieillards indigents ; enfin, elle pourvut de secours la plupart des misères humaines. Au troisième siècle, il existait, à Alexandrie, une confrérie pour soigner les malades. Fabiola fit construire à Rome le premier hôpital. Saint Basile en établit un chez les orientaux, près de Césarée. Saint Jean Chrysostôme devint, à son tour, le fondateur d'un hôpital pour les malades pauvres. Saint Zotique. un riche Romain, qui fut d'abord sénateur, puis prêtre de la sainte Eglise, bâtit un orphelinat, au commencement du quatrième siècle. Saint Pacôme établit un hospice ou lieu de refuge pour les pèlerins dans son palais épiscopal, à l'embouchure du Tibre ; son exemple fut suivi par saint Augustin qui rachetait aussi les esclaves. Au fur et à mesure que l'Eglise prit de l'extension, elle fonda d'innombrables ordres religieux d'hommes et de femmes pour le service des malades, soit dans les hôpitaux, soit à domicile. Les monastères, les résidences épiscopales et les collégiales furent aménagés de telle sorte qu'ils purent offrir des secours aux malades et l'hospitalité aux pèlerins. L'hôpital du St-Esprit, à Rome, a fait plus pour l'humanité souffrante, que n'importe qu'elle autre institution de ce genre dans le monde entier. Cet asile de la charité, qui fonctionne en quelque sorte sous les

yeux du pape, est bien digne du père commun des fidèles, dans le cœur duquel brûle toujours le feu divin que le Maître est venu allumer sur la terre.

Il ne sera pas hors de propos de mentionner ici les ordres à la fois religieux et militaires de l'Eglise, comme les Chevaliers de St-Jean, les Chevaliers de la Croix et les Chevaliers du Temple, qui ont rendu à l'humanité d'immenses services par des actes de la plus touchante et de la plus sublime charité. Ils ne furent pas établis pour propager l'Evangile par le sabre ; mais, ils devinrent soldats du Christ et marchèrent sous la protection de la Reine du Ciel, pour défendre !es lieux saints, combattre le brigandage, protéger les pèlerins et secourir les malades, les pauvres, les orphelins et les veuves. "Il est indubitable que la chevalerie ne fut jamais plus digne d'admiration que dans les ordres religieux et militaires dans lesquels il fallait sacrifier toutes les affections terrestres, renoncer à la gloire du guerrier et à la solitude du cloître, assumer la responsabilité de deux états de vie, servir dans les camps et remplir les devoirs d'un moine, devenir la terreur des ennemis de la religion et la consolation des affligés. Les Chevaliers de l'Europe allaient par le monde à la recherche des aventures; les chevaliers religieux marchaient sous la bannière de la sainte pauvreté au servi ce de toutes les infortunes. Le grand maître des Hospitaliers s'intitulait lui-même, le gardien des pauvres de Jésus-Christ. Les pauvres étaient appelés par les chevaliers "Nos maîtres." Etonnant pouvoir de la religion qui, alors que le sabre était partout en hon-

tieur, enseignait au vaillant à devenir humble, et lui montrait que l'orgueil n'était pas, comme on le cro3'ait communément, un élément essentiel de bravoure."

Ainsi s'exprime César Cantu, l'historien italien, dont les paroles renferment de profonds enseignements. Le célèbre historien allemand, Frédéric Hurter, soutient que toutes les institutions de bienfaisance que le genre humain possède de nos jours pour le soulagement des infortunés, toutes celles qui ont été établies pour les indigents et les affligés, sous quelque point de vue qu'on les considère, quelles que soient les souffrances qu'elles allègent, viennent directement ou indirectement de l'Eglise Catholique.

L'admirable charité de l'Eglise ne doit pas être confondue avec la philanthropie moderne, qui singe bruyamment la charité chrétienne. "La philanthropie," comme dit Ozanam, "est semblable à une femme qui s'admire; la charité ressemble à une mère qui tient son enfant dans ses bras."

Un facteur puissant qui contribua largement an bien de la société avant la Réforme protestante et qui n'est plus guère apparent de nos jours, était la haute estime accordée au travail par toutes les classes de la hiérarchie sociale. C'était alors une doctrine universellement reconnue que tous les hommes sont nés pour travailler, les uns, avec leurs bras dans les champs et les ateliers, les autres, dans les sciences et les arts, un certain nombre, dans les armées pour la protection du foyer et la défense de la patrie, d'autres enfin, pour servir le Christ et son peuple. Tous les hommes, sans

exception, étaient censés appartenir à la classe des travailleurs. Werner Rolewir-k, un moine instruit de l'ordre des Chartreux, écrivait au commencement de la Réforme : "Dieu et le travailleur sont les maîtres et seigneurs de tout ce qui est au service de l'homme." Nous trouvons cette formule dans un livre de prière en usage parmi le peuple au quinzième siècle et intitulé le "Moniteur Chrétien." "Faisons de telle sorte que les sociétés et les confréries règlent leur mode d'existence conformément aux principes de la charité chrétienne afin que leurs oeuvres puissent être bénies. Travaillons d'après la loi de Dieu et non pour le seul motif du lucre; autrement nos labeurs seraient vains et préjudiciables à notre salut. Les hommes doivent travailler pour la gloire de Dieu qui a voulu que notre partage ici-bas fut une existence laborieuse. L'homme doit s'appliquer au travail afin d'obtenir pour lui et sa famille les choses nécessaires à la vie et aussi afin de contribuer au bonheur de la communauté chrétienne et au soulagement des pauvres malades." Que ces conseils fussent généralement suivis, il n'y a pas à en douter, étant donné la condition prospère de l'industrie et l'absence complète du paupérisme. Les corps de métiers et les unions ouvrières étaient alors florissantes, pendant que les paysans devenaient graduellement propriétaires du sol et s'élevaient à la condition de francs-tenanciers.

A cette époque déjà loin de nous, la société n'offrait pas le spectacle alarmant d'une double catégorie de citoyens séparés par un gouffre béant, et, dans cette communauté pétrie de foi, on ne voyait pas se

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dresser en face l'un de l'autre, comme de nos jours, les deux farouches antagonistes qui s'appellent l'extrême richesse et l'extrême pauvreté. Avec la bienveillante permission du lecteur nous allons maintenant exposer plus en détail, quoique brièvement, la condition oiî se trouvaient au moyen-âge les trois branches de l'industrie: l'agriculture, le travail manuel et le commerce.

(H) Xa vie aoricole.

Jansen a fait un tableau charmant de la vie des paysans en Allemagne vers la fin du moyen-âge. (i) Il nous représente l'intérieur d'une maison de fermier dont le centre est occupé par une large cheminée. En face du foyer, sur un siège élevé, le meilleur de la maison, se tenait comme une reine l'épouse du fermier qui avait l'œil ouvert sur tout l'établissement surveillant en même temps, les enfants et les serviteurs, les chevaux et les vaches, le grenier, la cave et les différentes pièces du logis. Tout le long du jour le feu flambait joyeusement dans l'âtre et couvait sous la cendre durant la nuit ; on ne le laissait s'éteinder, suivant la vieille coutume, qu'à la mort du chef de la famille. Pas n'est besoin de dire que cette scène champêtre avait pour décors les sereines beautés de la nature et qu'elle se déroulait sous les yeux d'une Vierge peinte, en présence d'un Christ, accroché à la muraille.

Un livre d'agriculture, écrit peu de temps avant la Réforme, renferme le passage suivant: "Le véritable fermier n'a rien de plus précieux que sa maison, sa femme et ses enfants. Il aime son travail et tient son é-

(i) Cf. "History of the German People." Vol. i.

tat en haute estime, car Dieu lui-même l'institua dans le paradis." Une chanson populaire exalte la condition c^e l'homme des champs : "Le Chevalier dit au paysan : Je suis issu d'une race noble. Le paysan répondit avec fierté: Je cultive le froment; c'est la part la meilleure. Si je ne travaillais pas vous ne pourriez vivre dans votre château."

Etroitement unis les uns aux autres et fidèles à leur devise: "Tous pour chacun et chacun pour tous", les agriculteurs de ces temps reculés avaient conscience de leur dignité; ils se considéraient comme les laboureurs de la terre du Bon Dieu et les pourvoyeurs du reste de rhumanité. Deux principes admis partout chez le peuple agricole servaient de base à ses libertés, d'appui à ses réclamations et de fondement à ses droits et obligations ; l'un venant du droit canonique : "Aucun homme ti'appartient à un autre", l'autre emprunté à la loi impériale : "Les peuples sont à Dieu et les tributs à l'empereur."

A la fin du moyen-âge, le sol appartenait surtout aux nobles, aux monastères, aux institutions de charité et aux maisons d'éducation. Il y avait néanmoins un grand nombre de paysans propriétaires ou francs-tenanciers. Et, comme la valeur des terres s'accrut constamment à cette époque, le nombre des fermiers indépendants devint aussi de plus en plus considérable. La loi d'hérédité protégeait les propriétés foncières en empêchant leur partage : la ferme revenait, par droit Cq succession à l'ainé des enfants mâles, qui, en retour, devait pourvoir aux besoins du reste de. la famille. Les

fermiers tenanciers ou locataires, non encore affranchis de leurs redevances vis-à-vis des grands propriétaires du sol, (rois, nobles, abbayes ou monastère,) ne doivent pas être confondus avec les serfs, car le servage n'existait plus à cette époque. A part les fermiers propriétaires ou locataires il y avait encore les tenanciers proprements dits qui étaient pourvus d'une chaumière et d'un jardin et qui travaillaient sur les fermes moy- «nnant salaires.

Les fermiers tenanciers, ou ceux qui payaient une rente pour leur terre, ne pouvaient laisser la ferme sans la permission du propriétaire ou sans l'avoir préalablement notifié. Mais les baux d'aiïermage étaient perpétuels et assuraient à la classe agricole le plus précieux des avantages, c'est-à-dire, une existence stable. Les loyers étaient peu élevés, souvent nominaux, spécialement sur les terres détenues par les monastères qui affermaient leurs propriétés uniquement pour procurer aux gens du peuple l'abri et le travail. Ainsi, en Autriche, les fermiers payaient leurs rentes en consacrant annuellement douze journées de travail au service des propriétaires du sol. Durant le temps de cet espèce de corvée féodale, le propriétaire était tenu de nourrir ses fermiers, de leur faire faire "bonne chère", suivant l'expression reçue, de telle sorte que le temps du service de ces derniers devenait souvent une époque de réjouissance et de fête pendant laquelle ils reconnaissaient les droits de leurs seigneurs et jouissaient de leur paternelle bonté.

D'ordinaire, les paysans étaient bien logés, propre-

ment vêtus et copieusement nourris, de telle sorte que certains prédicateurs du temps leur reprochaient leur inclination à l'orgueil et au luxe et dénonçaient en termes véhéments leur sensualité qui les portait à se nourrir des viandes les plus délicates et à boire les vins les plus dispendieux et les plus exquis.

Les manœuvres ou garçons de ferme étaient aussi payés et bien nourris. Si l'on en juge d'après les conditions stipulées par contrats entre le fermier et ses aides, nous pouvons affirmer que ces derniers n'avaient aucune raison de se plaindre de la table de leurs maitres. D'après une clause, en effet, les serviteurs avaient droit à deux plats de viande le midi et pouvaient en exiger au moins un le soir.

Le même état de chose existait chez les fermiers anglais avant la Réforme, et ce n'est pas en vain que l'on désignait l'Angleterre d'alors sous le nom "d'heureuse Angleterre" (Merry Englandj. Les relations domestiques ou familiales, qui avaient un caractère tout à fait patriarcal à cette époque, reposaient sur la religion. La femme était le bras droit du mari, sa fidèle compagne, en un mot, la reine du logis. Elle surveillait les servantes, leur enseignait à tenir la maison, à broder et à coudre. Elle devait aussi avoir l'oeil ouvert sur les serviteurs, garder soigneusement le trousseau des clefs, soigner les malades et, tout en ménageant ses paroles, ne pas épargner ses pas.

L'abolition des couvents, des monastères et autres institutions religieuses et la confiscation qui suivit, comme nous le verrons bientôt, eurent pour effet de jeter

)e? paysans anglais dans un état de pauvreté sans précédent. Aux moines, qui avaient été des seigneurs faciles et indulgents, succédèrent des maitres égoïstes et despotiques qui introduisirent le système des rentes exorbitantes et mirent les malheureux paysans dans cet état pitoyable de servitude où le dix-neuvième siècle, à la honte de la protestante Angleterre, trouve encore les fermiers tenanciers de l'Irlande.

(b) Xes Corporations.

Des corporations semblables à celles des artisans et des marchands, ayant un but de protection et de secours mutuel, furent organisées même du temps des païens comme il est facile de le constater par les historiens romains. Une certaine appréhension résultant de l'incertitude où ils se trouvent de pouvoir gagner leur vie et la crainte de se voir assujettis à la condition des esclaves ont porté les hommes de tous les temps à former des associations pour s'assister mutuellement. Les corporations du moyen-âge, toutefois, n'étaient pas simplement bienfaisantes ; elles furent essentiellement religieuses et l'œuvre de l'Eglise; elles naquirent de cet esprit de charité fraternelle qui imprégnait alors les peuples de la chrétienté.

L. Brentano, écrivain tout à fait renseigné sur ce sujet, affirme, dans son essai magistral sur "l'histoire et le développement des corporations", que les corporations du moyen-âge, comme celles qui existent encore dans les pays catholiques, furent d'origine plus ou moins monastique. Ces associations, dit-il, furent com-

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me une imitation mitigée du cloître conçue et exécutée par des hommes qui, tout en cherchant à amasser des tT"ésors pour le ciel, ne voulaient pas néanmoins renoncer tout à fait à la terre.

On peut découvrir des vestiges de cet épanouissement au dehors de la vie monacale dans les régions du midi où le christianisme et les ordres religieux furent d'abord établis.

Il y eut des corporations pour chaque état ou profession : pour les bijoutiers, les ouvriers sur métaux, les boulangers et les bouchers, les tailleurs et les savetiers, les charpentiers et les maçons, les tanneurs, les drapiers, les chapeliers, les tisserands, les fileurs et pour plusieurs autres encore.

Etroitement liés par des règlements et des coutumes, les membres de ces sociétés portaient l'uniforme, avaient leurs sceaux et leurs lieux de réunion. Ils vivaient généralement sur la même rue ou dans le même quartier autour de la salle où ils s'assemblaient fréquemment pour discuter les questions d'intérêt commun, voir à l'observation des statuts ou prendre part è. des agapes fraternelles. Le modèle de ces corporations était la famille chrétienne.

Les ofïiciers élus par le suffrage des membres avaient pour mission de gouverner la corporation, de conférer les brevets ou diplômes, de percevoir les contributions, de visiter les ateliers et d'imposer les amendes jugées nécessaires. Ceux qui étaient choisis pour remplir un ofifice dans une corporation devaient accepter la charge ou payer une amende assez lourde. Les

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membres d'une même association devaient soumettre leurs différends au conseil de la société au lieu de recourir aux tribunaux civils. Les dépenses encourues nécessairement pour l'administration de la corporation étaient défrayées par les taxes d'entrée, les contributions régulières et les legs. Chaque métier jouissait de la plus entière liberté et réglait à son gré ses propres affaires La permission ou licence du roi n'était pas requise pour l'établissement d'une nouvelle société. Toutefois, les corporations luttèrent plus d'une fois contre l'autorité royale qu'ils tenaient responsable des torts infligés à leurs membres. Les règlements ou statuts des corporations ouvrières du moyen-âge respirent le plus grand respect pour la loi et l'amour le plus ardent pour la liberté. On ne pouvait faire dans ces sociétés aucune ordonnance contre le droit commun ; les droits, privilèges et libertés des villes ou villages devaient être également respectés ; tout membre en révolte contre la loi devait être expulsé de sa corporation. Presque toutes les associations ouvrières étaient légalement incorporées et sujettes au même système administratif. La chartre contenant la constitution et les règlements des sociétés ouvrières devait être soumise aux conseils des villes et des villages afin d'obtenir l'approbation requise.

Ce fut la religion de Jésus-Christ, telle qu'enseignée par l'Eglise catholique, qui conserva l'union fraternelle au sein des corporations ouvrières du moyenâge, fortifia cette union par les liens de la charité et fit briller aux regards des travailleurs fédérés l'espéran-

ce des récompenses éternelles. Le grand archevêque Hincmar nous fait toucher du doigt la nature intime de ces associations qu'il nous représente comme les servantes de la relig'ion "obsequium religionis" qui savaient associer merveilleusement la prière aux oeuvres de la charité. C'est, en effet, le service divin et la prière que se proposaient avant tout les sociétés de ces siècles de foi. Les corporations ouvrières étaient sous la protection spéciale des papes et des évêques et jouissaient de nombreux avantages spirituels fort appréciés dans ces temps de véritable piété.

Le nombre des corporations était très grand. Au commencement du seizième siècle, il y en avait près de frente mille en Angleterre qui possédaient pour la plupart terrains et maisons. On en comptait quatre-vingt dans la seule ville de Cologne en Allemagne, soixantedix à Lubeck et plus de cent à Hambourg. "La corporation", comme le fait remarquer Brentano, "remplissait vis-à-vis de ses membres le rôle d'une tendre mère; elle pourvoyait à leurs besoins, les assistait dans toutes les circonstances de la vie, et leur continuait sa protection tutélaire même après leur mort."

Les ordonnances relatives aux décès des membres étaient inspirées par le même sentiment d'égalité fraternelle sur lequel s'appuyaient les autres parties des règlements corporatifs, d'où la force et l'efficacité de ces derniers. Quelques-uns des membres venaient-ils à mourir insolvables, leurs parents et amis devaient être l'objet d'une considération aussi grande que celle dont jouissaient ceux des riches. Ceci peut sembler invrai-

semblable dans ces temps d'avarice et d'ég'oïsme où nous vivons ; mais nous devons nous rappeler que la religion avait tellement pénétré les différentes couches de la société, à cette époque; elle s'identifiait de telle sorte avec ce que nous pourrions appeler la vie sociale, que les syndicats ouvriers ou marchands, qui fleurissaient alors, semblaient être autant de fraternités religieuses. L'une des principales conditions requises pour la formation d'une corporation, et, de fait, la plus essentielle était de trouver un prêtre "saint et instruit", qui put en devenir le chapelain, présider aux offices religieux et célébrer la sainte messe pour les membres vivants et défunts. "Sous ce rapport", remarque encore Brentano, "les corporations ouvrières de tous les pays étaient toutes semblables les unes aux autres, et, en lisant leurs statuts, on pourrait s'imaginer quelquefois que les artisans du bon vieux temps n'avaient d'autre souci que la sanctification de leurs âmes. Toutes leurs sociétés avaient un saint pour patron dont le nom servait fréquemment à les désigner, et, quand la chose était possible, elles en choisissaient un qui avait eu quelques relations avec la profession de leurs membres. Elles fondaient des messes et dotaient les cathédrales de riches autels et de vitraux peints. Même de nos jours, leurs écussons et leurs dons pieux figurent honorablement à côté de ceux des barons et des rois. Nous trouvons aussi dans les statuts des corporations du moyenâge de nombreuses ordonnances relatives au soutien des malades et des pauvres. C'est afin de donner un asile convenable aux infortunes de ce monde que les so-

ciétés anglaises de cet époque bâtirent des habitations près de leurs salles de réunions."

Un tel état de choses doit rencontrer, sans aucur» doute, l'entière approbation de CarroU D. Wright qui soutient qu'"une condition idéale de société ne peut exister que là où prédominent les éléments religieux" (i}

La procession de la Fête-Dieu fournissait aux corporations une excellente occasion d'exhiber au grand jour leurs différents costumes, leurs bannières, leurs insignes et autres emblèmes. Mais la manifestation grandiose qui avait lieu à cette occasion était avant tout, pour les unionistes d'alors, un acte éminemment religieux, une profession solennelle et publique de la foi catholique en la présence réelle du Christ dans la sainte Eucharistie, comme cela se pratique encore dans les villes catholiques telles que Vienne ou d'autres cités de la vieille Europe.

Les fêtes patronales des corporations étaient des jours de grandes réjouissances et de parade. De magnifiques processions aux costumes éclatants et pittoresques à la fois, avec flambeaux, fleurs Pt musique, réjouissaient délicieusement le coeur des jeunes et des vieux. Tout y était profondément religieux. "Le premier mouvement de ces processions, quelle que fut la société alors en liesse, était vers l'église où une messe solennelle était chantée ; de là, la fraternité toute entière se rendait à sa salle pour le banquet traditionnel. La procession qui avait lieu à cette occasion, et les autres amusements si chers au peuple anglais quand leur pays

(i) "Some Ethical Phases of tlie T. r Questions."

était encore "The Merry England", étaient généralement édifiants et instructifs ; ils venaient en aide à la religion et ne contribuaient pas peu à rendre les fidèles bons et heureux...

Par de tels moyens, la classe ouvrière pouvait non seulement se délasser, mais ses réjouisances mêmes l'instruisaient tout en l'amusant." (i)

Les banquets publics avec chants et musique, auxquels tous les membres de la corporation prenaient part avec leurs femmes ou leurs fiancées, suivaient, avonsnous dit, la cérémonie religieuse. Après ces agapes fraternelles venaient les représentations théâtrales d'un caractère semi-religieux qui intéressaient vivement tout en instruisant les jeunes gens et les vieillards. Ainsi, comme on peut s'en apercevoir, le corps et l'âme trouvaient amplement leur compte dans ces fêtes patronales. Il est vrai que, dans ces réjouissances corporatives, tout n'allait pas sans quelques abus, et que l'autorité ecclésiastique dut sévir plus d'une fois contre certains excès; mais, la prompte soumission des délinquants et l'obéissance filiale des corporations vis-à-vis des pasteurs de l'Eglise prévinrent toujours à temps les graves désordres et les empêchèrent de se généraliser.

Les moyens d'éducation ne manquaient pas non plus aux enfants des membres confédérés. C'est ainsi que plusieurs écoles et plusieurs collèges furent fondés à même le trésor des corporations.

Les constitutions et les règlements des corporations étaient les mêmes, au moins dans leurs parties fonda-

(i) "The Church of Our Father," par le Chanoine Rock, vol. ii, p. 418.

mentales, pour tous les pays. Ils étaient inspirés et mis en quelque sorte à exécution par cette sainte Eglise que toutes les nations de l'Europe vénéraient et aimaient comme leur mère commune. "Si un frère tombe dans l'indigence, s'il lui arrive de souffrir des pertes par le feu ou im naufrage, si la maladie ou la mutilation le rendent incapable de travailler, les autres frères devront contribuer à l'assister. Si un frère en trouve un autre en danger de mort, sur la mer ou en captivité, il est obligé de le secourir, même au prix d'une partie de sa propre fortune. Toutefois, il devra être indemnisé convenablement, «oit par le frère qu'il a sauvé ou racheté, soit par la communauté. Les corporations anglaises, dans leurs statuts, mentionnent fréquemment les prêts que l'on devait accorder à ceux des membres qui se livraient à quelque négoce, et, souvent, sans autre condition que le remboursement après que le besoin d'argent avait cessé de se faire sentir. Ceux des membres qui étaient malades trouvaient dans leurs corporations respectives les secours et les soins nécessaires; venaient-ils à mourir, la société faisait prier pour eux et n'oubliait pas de faire chanter un service à leur intention; elle portait la sollicitude, parfois, jusqu'à doter les filles du défunt quand elles étaient pauvres. Les clauses nombreuses qui se rapportent, soit aux pauvres, soit aux pèlerins, soit aux autres personnes privées de secours, dans les statuts des corporations anglaises, prouvent surabondamment que la charité des sociétés catholiques du moyen-âge ne se renfermait pas strictement dans les limites du syndicat ouvrier ou marchand, mais s'exerçait au dehors partout où il y avait des mi-

sères à soulager, des plaies sociales à cicatriser ou à guérir" (i)

Les devoirs des frères confédérés consistaient principalement à accomplir des oeuvres de charité. Les principes et les motifs de l'association étaient chrétiens, puisés, par conséquent, aux sources les plus pures de l'amour de Dieu et du prochain, et ne ressemblaient pas à ceux de nos organisations de bienfaisances qui, pour la plupart, ont pour but le gain ou le profit personnel. Quelque chose de plus noble qu'un intérêt matériel ou un avantage temporel inspirait les hommes du moyen-âge et les portait à s'associer les uns aux autres. C'était une foi vive qui les animait tout d'abord et ensuite un ardent désir de pratiquer les vertus chrétiennes, ou, comme l'insinue à ses membres une ancienne société d'Exeter en Angleterre, la pensée des grands intérêts éternels : "Nous devons", disait-elle, "nous réunir en assemblée pour l'amour de Dieu et l'avantage de nos âmes, ayant en vue la santé pour la vie présente et les joies inénarrables que nous désirons obtenir dans l'autre monde par la grâce de Dieu.

L'un des principaux objets des corporations ouvrières, relativement au bien-être temporel de ses membres était d'assurer à ces derniers un moyen sûr de gagner convenablement leur vie, dans leur propre métier ou profession. Le libre accès des différentes branches de l'industrie ou du commerce était en opposition directe avec les dispositions de la loi. Tous les artisans et les professionnels devaient d'abord choisir leur métier ou

(i) "On the History and Development of Guilds," p. 3g.

profession ; mais, après avoir fait ce choix librement et délibérément, ils ne pouvaient plus en exercer un autre. La loi pourvoyait aussi à la protection de ceux qui s'engageaient dans une carrière commerciale ou industrielle et leur permettait, avec un petit avoir, de gagner leur pain de chaque jour en les mettant à l'abri de la concurrence d'un voisin rusé ou malhonnête. Ceci devint un principe fondamental dans toutes les corporat'ons ouvrières du moyen-âge.

Nous en trouvons l'expression dans la "Réforme Séculaire" du roi Sigismond publiée en l'année 1434.

Ici se trouve remise en pleine vigueur et renforcée, l'ancienne loi qui défendait à qui que ce soit d'exercer d'autres métiers que le sien propre: "Voulez- vous savoir, dit ce document, ce qui est ordonné par la loi impériale? Nos ancêtres n'étaient pas des insensés. Les métiers ont été séparés les uns des autres afin que chacun gagnât son pain de chaque jour et que nul ne pût intervenir ou s'immiscer dans la profession d'autrui. Grâce à cette disposition de la loi, le monde est débarrassé de ses misères, et tout homme peut y trouver sa subsistance. S'il arrive que quelqu'un est fabricant de vin, il pourra volontiers s'appliquer à l'industrie vinicole, mais il lui sera interdit de vaquer à un autre emploi. Est-il boulanger, la même chose, etc. Aucun métier ne fait exception. Et, s'il arrive que les villes impériales ne se conforment pas à cette loi, qui veut que quiconque ayant déjà son métier ne puisse en exercer un autre, elles seront admonestées par ordre de l'empe- Teur et condamnées à une amende de 40 marks d'or".

Les rapports entre les maîtres et les ouvriers étaient réglés par la loi. Toutes disputes ou difficultés naissantes étaient réglées par le gouverneur de la corporation dont le jugement, en pareille matière, était décisif. Si le maître refusait de payer à ses travailleurs le salaire légitime ou légal, il devait discontinuer ses travaux jusqu'à ce qu'il eût acquitté sa dette. D'un autre côté, si quelqu'un parmi les ouvriers, se comportait vis-à-vis de ses patrons d'une manière répréhensible ou insubordonnée, personne ne pouvait lui procurer de l'ouvrage, dans la même branche d'industrie, avant qu'il eiît fait amende honorable en présence du maire de la ville et des conseillers et qu'il eût ainsi racheté sa faute devant ces derniers." (i)La corporation des tailleurs de Vienne avait un règlement ainsi conçu : "Nul ouvrier ne pourra laisser son patron durant les quatorze jours qui précèdent une fête ou un festival." La raison de cette ordonnace provenait des nombreuses commandes qui ont coutume d'affluer chez les tailleurs aux approches des jours de fête.

Les règlements des corporations relatifs aux salaires étaient sanctionnés par la loi de l'Etat. Les gages étaient moins élevés l'hiver que l'été. Il y avait une certaine échelle de salaires fixée pour toutes les branches de l'industrie. On ne considérait pas, au moyen-âge, que l'intervention de l'Etat, en cette matière, fut préjudiciable à la société; car, le premier devoir de l'Etat chrétien consistait précisément à protéger le faible contre le fort, le pauvre contre le riche. Les peuples d'alors

(i) Riley's "Memorials."

n'étaient pas non plus, comme ceux d'aujourd'hui, imbus de la seule notion de leurs droits et privilèges ; ils admettaient aussi les devoirs et les obligations d'un chacun vis-à-vis de la société. Tout acte qui tendait à opprimer le prochain et même toute tentative de se prévaloir injustement de sa détresse passagère, étaient mis au ban de l'opinion, considérés comme usuraires et condamnés sévèrement.

Le riche qui accordait à ses ouvriers des gages plus élevés que ceux alloués par les statuts et qui empêchait ainsi les patrons moins fortunés de se procurer des travailleurs, ce riche, dis-je, était puni.

En l'année 1362, après une tempête désastreuse qui avait causé des dommages considérables aux toits des maisons à Londres, un édit royal décréta que "le prix des matériaux pour toiture et les salaires des couvreurs ne pourraient être augmentés ou élevés à raison des dégâts occasionnés par l'ouragan."

Les hommes appartenant aux différentes corporations avaient appris, dès leur enfance, à considérer le travail comme une chose sacrée, une fonction sainte, le complément de la prière et le fondement d'une existence vertueuse. Ils avaient constamment devant les yeux les admirables exemples de ces sublimes travailleurs, les saints du Bon Dieu qu'ils aimaient à se représenter avec l'outillage de leurs différents métiers. Ainsi, la Très Sainte Vierge Marie était peinte devant un rouet ; saint Joseph, avec un marteau et une scie. Comme chacun des membres d'une corporation était supposé légitime de naissance et d'une réputation sans tache, son

travail devait être irréprochable et comme la manifestation d'un caractère intègre. La fraude et la supercherie étaient universellement méprisées à cette époque, et, quand son travail était jugé de qualité inférieure, on infligeait des peines légales à l'ouvrier négligent ou peu consciencieux. Afin de prévenir toute malhonnêteté de la part des travailleurs, les corporations étaient sous la surveillance attentive de leurs gouverneurs et des autorités locales. Aussi, la bijouterie, qui offre un certain danger aux ouvriers peu consciencieux, était-elle l'objet d'une attention toute particulière.

Afin de réprimer certains abus qui s'étaient glissés dans le négoce ou la fabrication des bijoux, un acte fut passé en 1403, s'énonçant comme suit: "Etant donné que plusieurs artisans (bijoutiers) ont imaginé de tromper le public en fabriquant frauduleusement des broches, des anneaux, des chapelets, des chandeliers, des poignées, des pommeaux de sabres, des boîtes à poudre ou de toilette, se servant de cuivre et de plomb en guise d'or et d'argent," une pénalité est décrétée contre ceux qui voudront faire passer pour l'or et Vargent ce qui en réalité n'est que du cuivre ou du plomb. Chacun doit toujours se rendre compte de ce dont une chose est faite "afin d'éviter tout dol ou tromperie". Dans leur anxiété de n'avoir que des produits de bonne qualité, les Anglais n'admettaient dans leur pays que la soie grège ou brute; les tissus venant de l'étranger étaient considérés comme "faux et trompeurs." L'étoffe qui n'était pas absolument pure laine était considérée comme un produit frelaté et une

fausse marchandise ; car les personnes qui achetaient cette étoffe "s'imaginaient qu'elle était au dedans ce qu'elle semblait être au dehors, tandis que c'était tout le contraire."

On apportait le même soin dans l'inspection des denrées alimentaires. Les bouchers et les boulangers étaient punis sévèrement s'ils exigeaient un prix trop élevé ou =;'ils fournissaient à leurs clients du pain et de la viande <"le mauvaise qualité. Dans quelques parties de l'Allemagne, les boulangers malhonnêtes, pris, en faute, étaient mis dans un panier, qu'on attachait ensuite à une longue perche, et plongés dans un étang fangeux. La corporation des boulangers de Winchester ordonnait que le pain fut blanc et bien cuit ; tous les pains devaient avoir le poids réglementaire, sous peine, pour le <lélinquant, d'encourir un châtiment qui était en rapport avec le défaut plus ou moins grand de la pesée. La distribution ne devait se faire qu'après le midi. Tout boulanger devait apposer son sceau sur chaque pain cuit dans son four, afin qu'il ne piît le désavouer s'il n'était pas bon. Tout ce qui était produit ou fabriqué par les membres d'une corporation devait être parfait ''pour ia gloire de Dieu et le bien-être des hommes".

Afin de produire des marchandises de bonne qualité les ouvriers ne travaillaient pas la nuit à la lueur des bougies, mais seulement à la lumière du jour. Les frères des corporations avaient de nombreux jours de repos ou de congé ; leur journée de travail était relativement courte, et ceci, afin qu'ils pussent remplir convenablement leurs devoirs de chrétiens et de pères de famille.

Ainsi, les tisserands de Londres ne pouvaient travailler entre Noël et la Chandeleur fdu 25 décembre au 2 février.^ Les couteliers de Hallarnshire devaient chômer à partir du 8 août au 5 septembre, de Noël au 23 janvier.

Chaque métier était divisé en trois classes : les maîtres, les compagnons et les apprentis. L'apprentissage durait de deux à sept ans et commençait entre les âges de douze et dix-sept ans. Un maître ne pouvait avoir qu'un seul apprenti à part son propre fils ; seuls les bouchers et les boulangers étaient libres de prendre le nombre qui leur plaisait. L'admission d'un apprenti était accompagnée de cérémonies imposantes. Celui-ci devait être reçu dans la salle de la ville, pendant une session solennelle de la corporation en présence des autorités municipales. On le mettait publiquement sous la tiHelle du maître qui le prenait sous sa garde et le recevait comme un membre de sa propre famille. A partir de ce moment, ce dernier lui tenait lieu de père et surveillait tout autant sa conduite morale que son travail.

La nomination ou réception d'un compagnon, qui était le second événement important dans la vie d'un ouvrier, venait à la suite d'un apprentissage satisfaisant dont le terme était expiré. Mais, le membre d'une corporation n'atteignait le plus haut degré, la place d'honneur dans son état, qu'en arrivant à la maîtrise. Pour devenir maître, le compagnon ou l'homme de journée devait subir l'épreuve redoutable connue sous le nom d'ordalie ou jugement de Dieu : sous la surveillance d'un juge compétent choisi par la corporation, il était

tenu de produire son chef-d'oeuvre, c'est-à-dire unepièce d'ouvrage d'une exécution irréprochable.

De toutes les corporations, celles des tisserands semblent avoir joui au moyen-âge de la plus haute considération et; en même temps, de la plus grande somme d'indépendance. Leurs membres se signalèrent particulièrement en Flandre et dans le Brabant par leur richesse, leur légitime fierté, et se tinrent constamment à la tête des autres travailleurs. Les différentes corporations emboitèrent le pas et marchèrent sur leurs traces.

Grâce aux relations suivies qui existaient entre les villes des pays industriels, surtout entre les villes hanséatiques, (i) il s'établit une certaine uniformité dans l'évolution de l'ordre social. Aussi n'est-il pas étonnant que la même ferveur religieuse et le même esprit de charité se soient solidement implantés dans toutes les corporations de l'Europe. C'était partout la même dévotion pour le repos des âmes des trépassés — de là le grand nombre de messes et les constantes aumônes "pour l'âme et la mémoire du défunt" — , la même sollicitude pour les veuves et les orphelins, et le même empressement à soulager toutes les misères humaines. On accordait souvent des dots aux filles pauvres, afin de leur permettre d'entrer en religion ou de se marier. Une corporation de Londres avait cette clause dans ses statuts: "Si quelque bonne fille de la corporation, d'âge à se marier, ne peut recevoir de son père ce qu'il lui faut, soit pour entrer au couvent, soit pour trouver un é-

(i) Les villes hanséatiqoes 60f)t ainsi nommées parce qu'elles appartenaient à la hanse ou fédération commerciale.

poux, quelle que soit sa volonté, un secours convenable lui sera accordé amicalement, à même nos propres ressources ou notre caisse commune, afin de lui permettre de faire l'une ou l'autre des deux choses conformément à sa volonté".

La corporation de Berwick-upon-Tweed édicta l'ordonnance qui suit: "Si un père vient à mourir en laissant une fille qui soit pure et de bonne réputation, mais sans dot, la corporation devra lui procurer de l'argent afin de lui permettre de se marier ou d'entrer en religion."

Grâce à la condition florissante des congrégations, les métiers atteignirent, dans les différentes branches de l'industrie, une perfection que l'on n'a plus revue depuis la Réforme Protestante. Dans plusieurs monastères, vivaient et travaillaient un grand nombre d'architectes, de peintres- et d'ouvriers sur cuivre. Le calme et la douce sérénité qui régnaient en ces saints lieux exerçaient une influence salutaire sur ces moines artisans, et leur communiquaient une indomptable énergie dans l'accomplissement de leurs travaux. L'Eglise, pour sa part, employait des centaines et même des milliers d'ouvriers et d'artistes de tous genres à la construction de ses cathédrales, de ses écoles et de ses monastères. Les évêques du moyen-âge étaient les suprêmes protecteurs ou patrons des architectes et des constructeurs, et ce n'était pas en vain que la truelle trouvait place dans leurs armoiries. Les villes épiscopales étaient les plus prospères. Les foires et les marchés se tenaient généralement aux abords des grandes

Il6 SOCIALISME ET CHRISTIANISME

cathédrales à l'époque des solennités de l'Eglise (fréquemment aux jours anniversaires de la dédicace des églises, (d'où le mot "kermesse" du flamand "kerk", église, et "misse", messe) et ne contribuaient pas peu à favoriser le commerce et l'industrie.

Toulmin Smith, après avoir examiné soigneusement les statuts des corporations anglaises, nous donne un aperçu de leur histoire et nous explique comment l'ancien principe des associations avait été pendant des siècles une partie essentielle de la vie sociale en Angleterre, et comment aussi tout alla bien dans ce pays, jusqu'au jour où les vieilles institutions disparurent, emportées par la tourmente luthérienne. Il croit fermement que si l'on pouvait mettre sous les yeux de la génération présente les sentiments fraternels qui animaient nos ancêtres, les faisaient prier ensemble, les réunissaient dans leurs assemblées, les portaient à se secourir mutuellement ; si l'on pouvait, dit-il, faire revivre leur confiance dans la loi, leur amour de la liberté et leur charité; ceci aurait pour effet, non seulement de nous rapprocher, pour notre profit, des générations qui ne sont plus, mais encore de donner d'inappréciables leçons aux hommes sincères et aux travailleurs d'aujourd'hui, (i).

(c) %c commerce.

Avant la Réforme Protestante, l'agriculture jouissait de la plus haute estime aux yeux des peuples ; les travaux industriels venaient ensuite. Le commerce occupait la dernière place dans l'estime populaire.

(i) "English Guilds," from original MSS., London, 1870.

Le commerce, disait-on, ne pouvait enrichir une nation ; car, on le jugeait tel alors, il ne fait que transmettre des marchandises d'une main à une autre, et, ce que le marchand gagne est au détriment du peuple. Le célèbre homme de lettres de Rotterdam, Erasme, park des négociants de son temps en termes peu élogieux : "Les marchands", dit-il, "sont les plus vils et les plu? méprisables des hommes ; ils sont menteurs, escrocs, voleurs et trompent les autres."

Mais, avec le progrès de l'industrie, le commerce commença à prospérer et, à la fin du quinzième siècle, nous pouvons déjà constater un peu partout les signe? de la plus grande activité commerciale. Le commerce du poisson et celui de la houille prirent, vers cette époque, une extension considérable et accrurent la richesse nationale en Angleterre, pendant que des citoyens de ce pays s'élevaient graduellement, des conditions les plus modestes, au sommet de la fortune. La laine ne tarda pas non plus à y devenir d'un usage générai et l'un de ses principaux articles commerciaux. La laine anglaise était de la meilleure qualité et réputée supérieure à celle qui venait du continent. On l'exportait en Flandre et en Espagne d'où elle revenait transformée en drap. La demande de cet article excédait sa production. Ce fut précisément à cause de la valeur croissante de la laine qu'un grand nombre de terrains furent convertis en pâturage ; l'élevage des moutons devint plu? lucratif que la culture du blé et des autres grains. Maigré tout, les céréales étaient abondantes et suffisaient amplement au marché étranger.

Il8 SOCrATJSME ET CHRISTIANISME

L'Allemagne, à cause de ses mines, était le Mexique et le Pérou de l'Europe. Quelques-unes des villes de la Germanie entretenaient un commerce européen. Nuremberg, véritable ruche industrielle, exportait partout ses inappréciables ouvrages en or, en argent, en cuivre, en bronze, en pierre et en bois.

En 1458, Enéas Sylvius, plus tard le Pape Pie II, écrivait: "Nous le proclamons hautement, l'Allemagne n'a jamais été plus riche ni plus prospère que de nos jours. La nation allemande l'emporte sur tous les autres peuples par la richesse et la puissance. Les maisons des bourgeois à \'ienne sont spacieuses et richement décorées ; elles sont bâties en pierre de taille, avec de hautes et larges façades, et sont peintes au dedans et au dehors ; elles ressemblent à des palais princiers."

Le Christianisme, représenté par l'Eglise catholique, a toujours exigé que les lois de la justice fussent observées dans le commerce ; toujours, il a condamné l'usure comme étant diamétralement opposée à l'équité. Aussi, avant la Réforme protestante, quand les peuples de l'Europe étaient encore tout imprégnés de ses enseignements, il y avait, dans les moeurs populaires et jusque dans les moindres transactions, une probité, une délicatesse de conscience qui étonne, de nos jours, et que l'on poussait si loin, que le prêt à intérêt était vu d'un mauvais oeil et souvent condamné. Sous Henri VII, on passa "contre l'usure", un acte au Parlement, lequel, selon l'interprétation reçue à cette époque, s'appliquait à tous ceux qui prêtaient à intérêt. Jansen explique dans son "histoire du peuple allemand" comment

cette belle notion de la justice et du prêt désintéressé prévalut à cette époque au point de devenir la règle de conduite de tous les peuples civilisés. "La loi ecclésiastique (i) voulait qu'on n'exigeât aucun intérêt de ceux qui étaient dans le besoin et à qui on venait momentanément en aide en leur prêtant de l'argent ; une telle exaction était considérée comme une honteuse spéculation sur l'indigence d'autrui, et une appropriation malhonnête de ce qui appartient à un autre. Ce code moral et religieux obtint la sanction juridique de l'Etat au moyen-âge, comme la plus haute expression de l'ordre social chrétien de cette époque ; la loi ecclésiastique contre l'intérêt fut regardée comme une loi séculaire et resta en vigueur aussi bien devant les cours civiles que religieuses."

Au quinzième siècle, les Italiens devenus pauvres tombèrent entre les mains des Juifs et celles de chrétiens peu scrupuleux qui prêtaient l'argent à un intérêt exorbitant. Les religieux franciscains collectèrent alors ée larges sommes, ouvrirent des banques et délivrèrent le peuple des, griffes des usuriers en lui prêtant à petit intérêt ou même sans intérêt. Désappointés, les Juifs essayèrent de renverser ces charitables institutions ; mais, l'Eglise les couvrit de sa protection et leur permit de prospérer. Telle fut l'origine des "Monts-de-Piété".

On considérait comme la pire des usures d'acheter <ies marchandises avec l'intention de les revendre ensuite à un prix plus élevé. "Quiconque achète le blé, la

^i) Usura est, ubi amplius requiritiir, quod datur. Corpus Juris Can. C. ig, X De Usura, 519.

viande et le vin", dit Trithemius, "afin d'en faire hausser le prix et d'amasser ainsi de l'argent aux dépensd'autrui, n'est pas meilleur, aux yeux de la loi ecclésiastique, qu'un vulgaire criminel." Le droit canonique condamnait l'augmentation arbitraire des prix des vivres et autres articles de première nécessité et demandait qu'ils fussent déterminés et fixés, ainsi que les salaires, d'après les règles de la justice. Jansen conclut justement en disant : "Ce fut l'oubli de ces principes qui causa la ruine des classes ouvrières et, dans ces derniers temps, le soulèvement du prolétariat."

Il n'est pas étonnant que les écrivains non catholiques aient été forcés de rendre hommage à cette période brillante de l'histoire qui s'appelle le moyen-âge. Ils y admirent le contentement quasi universel des ouvriers, l'harmonie qui régnait entre les différents groupes sociaux, et, faisant un retour sur l'état cahotique de la société qui suivit la révolte religieuse du seizième siècle, sur les troubles et les mécontentements des temps modernes, ils ne peuvent s'empêcher de regretter le passé et d'accorder aux jours disparus des corporations les éloges les plus flatteurs. "La preuve de la bienfaisance de ces institutions," dit le protestant Novalis,. "et de leur parfaite adaptation aux exigences de la nature humaine, se trouve dans la vigoureuse expansionqu'elles ont donnée à toutes les énergies humaines; dans l'harmonieux développement des facultés morales et intellectuelles; dans la perfection atteinte par les individus dans toutes les branches de l'industrie, des sciences et des arts, et dans la prospérité universelle imprimée

au commerce sous toutes ses formes, non seulement à travers l'Europe, mais encore, jusque dans les contrées les plus éloignées. La vieille foi catholique était un christianisme vivant. Son influence sur les peuples, son humanité profonde, ses mariages indissolubles, sa merveilleuse taciiité À s'adapter aux besoins de l'homme, sa joie dans la pauvreté volontaire, son obéissance et sa fidélité: tout cela se retrouve dans ses institutions (du moyen-âge), les caractérise et nous la montre comme la seule et véritable religion". (ï)

§ 2. Hpres la IReforme protestante.

Le grand philosophe Balmes représente l'Europe, avant le protestantisme, comme étant très prospère : "On y déployait partout la plus grande activité, et, dans toutes les classes de la société, il y avait ce que nous sommes convenus d'appeler l'esprit d'entreprise ; le temps é' tait venu pour tous les peuples de l'Europe de voir s'ouvrir devant eux des horizons de puissance et de grandeur dont la limite se dérobait à 1 oeil de l'homme". (2)

Mais de sombres nuages ne tardèrent pas à s'élever et couvrirent bientôt ces riantes perspectives de leurs manteaux de deuil. L'heure néfaste arriva oti "l'ignoble sanglier" entra dans la vigne si florissante de la civilisation chrétienne pour la saccager. Alors on vit, ô scandale ! un prêtre lever la main contre l'Eglise qui l'avait nourri de ses enseignements, élevé à la dignité sacerdotale et reçu au nombre de ses religieux sous la triple consécration des voeux d'obéissance, de chaste-

(i) Cf. "Dublin Review," vol. m.

(2) "Protestantism Comphred with Catholicity."

té et de pauvreté. Le coup qu'il porta à l'Eglise ne put causer la mort de cette dernière, car elle est immortelle ; mais il fit aux peuples de l'Europe, de larges et terribles blessures qui saignent depuis trois siècles et qui ne se refermeront qu'après leur retour à l'unité de la foi.

Il n'y a que quelques années que l'on étudie l'histoire de la Réforme d'après des sources authentiques et que les soi-disants réformateurs, dépouillés de leur grandeur imaginaire et de leur héroïsme de commande, apparaissent sous leur véritable jour et parlent leur propre langage. Martin Luther n'est plus, aux yeux des savants et des historiens sérieux, un "héros sublime" et un "saint réformateur", comme ses adeptes se l'imaginent ou cherchent à le faire croire ; son nom sera désormais transmis aux générations humaines avec la double flétrissure de l'infamie et du déshonneur. Luther n'a pas été un réformateur, mais un libertin orgueilleux et le père d'une fatale révolution. Il substitua l'anarchie intellectuelle à la hiérarchie spirituelle instituée par le Christ. Sous prétexte de liberté à conquérir, les hommes furent détournés de la soumission à l'autorité divinement constituée et induits à accepter les opinions des réformateurs. La raison, toutefois, n'avait rien à faire avec la Réforme protestante, pas plus, du reste, que la liberté. De là, la remarque de Laurent : "Le protestantisme aboutit non seulement au reniement de la liberté, mais encore à" celui de la raison."

Les enseignements de Luther eurent un effet désastreux sur la condition matérielle du peuple allemand

et bouleversèrent de fond en comble l'ordre social préalablement établi. Ils consommèrent la ruine des libertés populaires et replacèrent la classe agricole sous resclavagfe de la glèbe ; ils détruisirent les corporations dont nous avons parlé au chapitre précédent, ou les réduisirent à n'être plus que l'ombre d'elles-mêmes, en ruinant l'influence de la vieille Eglise Romaine qui leur donnait la vie et la stabilité et les empêchait de devenir égoïstes et monopolisantes ; ils démolirent peu à peu l'édifice social en Allemagne, en affaiblissant la croyance religieuse et en donnant libre cours, surtout vers 1? seconde moitié du seizième siècle, aux plus ignobles passions de la populace. La dissolution des moeurs qui suivit la révolte luthérienne ne trouve son pendant ou terme de comparaison que dans la ruine de l'industrie et l'anéantissement presque complet, vers cette même époque, de toute activité intellectuelle et artistique. Luther ne fut rien moins qu'un libérateur du pauvre contre la tyrannie des grands de ce monde. Il fut constamment du côté de la richesse et de la puissance. En 1898, le professeur Harnack disait, au congrès social évangélique de Berlin, que le fondateur du protestantisme n'avait jamais accordé ni un regard ni une pensée au progrès social de son temps. Luther professait sur l'autorité des puissants de la terre la doctrine la plus tyrannique : "Même contre toute science et toute raison". Il soutint que l'abolition de l'esclavage était contraire à l'Evangile. Il fut la cause, en 1525, d'une révolte sanglante, connue sous le nom de guerre des paysans. II excita d'abord ces derniers à prendre les armes.;

mais, quand il vit les crimes que l'on commettait au nom du "nouvel Evangile", il devint l'apôtre du despotisme et prêcha le massacre des malheureux qu'il avait soulevés. "Qui que tu puisses être, perce avec le fer ! frappe ! étrangle ! Heureux si tu trouves la mort en agissant ainsi, car tu ne saurais rencontrer une mort plus glorieuse." (i)

Après la guerre des paysans, l'Allemagne offrait au monde le plus lugubre aspect. Plus de mille couvents ou châteaux avaient été réduits en cendres ou démolis, des centaines de hameaux avient été rasés jusqu'au sol par le fer et la flamme et les champs demeuraient incultes, car les instruments aratoires avaient été volés et les bestiaux tués ou enlevés. Les veuves et les orphelins de plus de cent cinquante mille paysans tués durant la guerre vivaient dans la plus profonde misère. Tels furent quelques-uns des fruits de la prédication de Luther, qui, semblait se complaire à toutes ces horreurs : ''Moi, Martin Luther, je me reconnais comme l'autelir des massacres des paysans durant l'insurrection, parce que j'ai commandé qu'ils fussent tous tués; que leur sang retombe sur ma tête. Mais j'en attribue la responsabilité au Seigneur Dieu au nom duquel j'ai parlé." (2)

A moins de connaître le véritable caractère de Luther et de ses oeuvres, nul ne pourra jamais se faire une juste idée de la nature violente, sinistre même de sa prétendue Réforme. On peut dire la même chose des autres réformateurs ; ils furent les mor-

'i) Sammtliche Werke, vol. 24.

(2) L. C, vol. 59.

tels ennemis du peuple et les farouches apôtres du despotisme et de l'absolutisme. C'est grâce à leur doctrine subversive que l'on eut à déplorer la disparition de cet esprit si élevé de la démocratie chrétienne et la ruine de ces libertés populaires qui fleurissaient au moyenâge sous la puissante égide de la foi : "Nous devons maintenir le peuple dans la pauvreté afin qu'il puisse demeurer soumis et obéissant", disait Calvin. Ces paroles semblent dures dans la bouche de celui qui se vante d'avoir apporté la liberté et la prospérité à des millions d'individus. Cet homme organisa, à Genève, le Règne de la Terreur, et, partout où sa doctrine fut acceptée, le peuple retomba dans l'état de la barbarie.

Durant les deux siècles que l'Ecosse eut à subir le joug du Calvinisme, ce fut le pays le plus pauvre et le moins civilisé de l'Europe.

Les disciples des "Réformateurs" avaient en vue beaucoup moins le bien de l'Eglise que les biens de cette même Eglise; ils avaient faim et soif, non de justice et de pureté, mais d'or et d'argent. Les seigneurs virent dans la Réforme un moyen d'agrandir leurs domaines et d'accroître leurs revenus en s'emparant des biens ecclésiastiques.

Leur zèle pour la religion n'était qu'une raison plausible de spoliation. "Ce qui révolte l'esprit humain, audelà de toute expression, c'est l'association d'une petite puissance à une grande tyrannie ; toutefois, le despotisme ne revêtit jamais une forme plus odieuse que lorsque la religion devint le jouet du caprice et des convoitises de tels hommes. Le peuple eut si peu à faire

avec le mouvement réformateur que l'on peut dire de lui qu'il n'en comprit jamais la portée." (i)

Le protestantisme est essentiellement révolutionnaire : c'est la protestation de la raison individuelle contre l'autorité divine représentée par l'Eglise du Christ. Il est la religion de l'individualisme et, comme tel, il prépare la voie au socialisme et à l'anarchie. Rodbertus, l'un des plus grands économistes de l'Allemagne, reconnaît cette vérité quand il écrit : '*Ce n'est pas l'Individualisme, mais bien le Socialisme qui clôt la série des émancipations qui commencent avec la Réforme. Le Socialisme donne à l'Individualisme sa sanction finale," La Réforme protestante fut, de fait, une émancipation néfaste : elle débrida la bête dans l'homme ; elle fit appel à tout ce qu'il y a de bas et de dégradant dans la nature humaine ; elle refusa l'obéissance à Dieu et mit l'homme à la place du maitre de toutes choses. Tous les soulèvements contre l'autorité légitime, toutes les révoltes de l'esprit humain contre la divinité et l'Eglise du Verbe Incarné, remontent à la Réforme protestante et se rattachent à elle comme à la source de l'anarchie spirituelle et sociale.

Dans son encyclique du mois de décembre 1878, où il nous donne une vue à vol d'oiseau de la condition du monde entier, Léon XIII attribue à la Réforme Protestante, "cette guerre atroce contre la foi catholique" les misères présentes de l'ordre social. Cette grave accusation du Pape contre le protestantisme est motivée par une double raison ; d'abord par la tendance de ce

(i) "The Edinburg'Re\'i€w," October 1880.

dernier à rejeter toute révélation, ce qui donne libre cours au naturalisme ; en second lieu, par les désirs coupables qu'il a fait naître et les passions qu'il a soulevées au sein de la société civile. Nous voyons maintenant se réaliser au milieu de nous ce que les païens eux-mêmes n'osèrent jamais tolérer: des gouvernements sans Dieu ou qui ne veulent pas reconnaître ses lois éternelles. "On a soutenu", dit Léon XIII, et ses paroles s'appliquent particulièrement aux Etats-Unis, "que l'autorité, avec sa dignité et sa puissance, venait non pas de Dieu, mais du peuple, lequel, se croyant libre de toute sanction venue d'en haut, refuse de se soumettre à toute loi qu'il n'a pas votée lui-même de son plein consentement. Ensuite, après avoir attaqué et rejeté les vérités de l'ordre surnaturel, comme étant contraires à la raison, on a obligé, en quelque sorte, l'auteur et le Rédempteur du genre humain à se retirer graduellement aussi bien du programme d'études des universités, des collèges et autres maisons d'éducation que des actes de la vie publique. Enfin, à la suite de leur oubli des récompenses et des châtiments de la vie future, les hommes ont concentré leur désir inné du bonheur sur les choses de la vie présente. Avec de telles doctrines répandues partout et une telle licence dans les pensées et les actions, nous ne sommes pas surpris que les hommes de basse condition, dont le coeur souffre dans une pauvre demeure ou dans un modeste atelier, fixent des regards de colère sur les palais et les équipages fastueux des riches ; aussi, n'est-il pas étonnant que la tranquillité ait cessé de régner dans le do-

maine de la vie publique ou privée, et que le genre humain ait été conduit si près de sa ruine."

Le Dr Dollinger stigmatise les prétendus bienfaits de la Réforme quand il écrit: ''Les exactions, les mé- ])ris, le vol au détriment des pauvres, tel est partout le caractère de la Réforme protestante".

Un grand historien et philosophe anglais, Buckle, corrobore cette grave déclaration dans le premier volume de son histoire de la civilisation. ("History of Civilization"). Voici comment il s'exprime: "La Réforme, étant de sa nature un soulèvement de l'esprit humain, fut essentiellement révolutionnaire ; elle prépara, en favorisant l'insubordination des hommes, les grandes révolutions politiques qui, au siècle suivant, commencèrent à se manifester dans la plupart des pays de l'Europe.... Il sera admis par tous les juges impartiaux, en dépit de toutes les suggestions intéressées, que la Réforme protestante ne fut ni plus ni moins qu'une véritable rébellion.... Ce même droit du Hbre examen, proclamé hautement par les réformateurs est maintenant exalté à un tel point qu'il devient fatal à ceux qui cherchent à le combattre". Ce mouvement, dans l'ordre politique, a renversé les gouvernements, et, dans le domaine religieux, il a bouleversé l'Eglise. Le professeur Laurent, de Ghent, qui ne fut jamais accusé d'aimer l'Eglise catholique d'un amour trop tendre, s'exprime en ces termes : "La Réforme est une révolution, et chaque révolution est une cause de calamités et de ruines sans nombre. La Réforme, plus que toute autre révolution, fut accompagnée d'efïusion de

SOCIALISME ET CHRlvSTIANISME 1 29

sang et de dévastations : en France, la guerre civile et le terrible massacre de la St-Barthélémy ; en Angleterre, l'échafaiid dressé en permanence contre les malheureux vaincus ; en Allemagne, la guerre de trente ans qui fit reculer la civilisation d'un siècle ; partout, la discorde et la haine qui semèrent la division au milieu du peuple chrétien et dont les désastreux effets durent encore", (i)

Ce qu'Erasme dit de la ''Religion Réformée" au sujet de la littérature, "Ubi régnât Lutheranismus, ibi litterarum est interitus", est également vrai dans l'ordre social.

Jansen fait un lugubre tableau de la décadence sociale dont l'Allemagne fut le théâtre de 1520 à 1570. Il prouve à l'évidence, par un grand nombre de faits historiques, que la Réforme fut, avant tout, une révolution dans la société. Elle eut, dit- il, pour effets immédiats la guerre à outrance entre le riche et le pauvre, la suppression des hôpitaux, des asiles, des hospices, des écoles et la spoliation violente des fondations pieuses accumulées pendant des siècles, par la générosité chrétienne, pour le soulagement des malheureux et l'instruction des ignorants.

Parlant de l'Angleterre, sa patrie, William Cobbett prouve dans son "Histoire de la Réforme Protestante" que l'hérésie luthérienne fut "une cause de dévastation pour ce beau pays qui, à l'époque où survint l'événement funeste dont nous parlons, était le plus heureux que le monde eut peut-être vu jusque-là" ; il montre

(i) F. Laurent, "Etudes dans l'histoire de l'humanité," vol. VIII.

ensuite comment le protestantisme s'établit en ce royaume "pillant et dévastant le pays, torturant le peuple et versant le sang innocent;" et, s'adressant à "tous le? Anglais sensibles et justes," il leur met sous les yeux la liste des abbayes prieurés, nonneries, hôpitaux et autres fondations pieuses confisqués par les réformateurs qui firent régner le paupérisme en Angleterre 'au lieu de cette vie facile et heureuse, de cette harmonie et de cette charité chrétienne dont jouissait si largement et depuis si longtemps" cette île des saints ; enfin, il soutient que "la Réforme est la cause de la misère, de la mendicité, du déniiment, de la famine et des innombrables calamités qui frappent nos yeux et nos oreilles. Autrefois, quand elle était catholique, l'Angleterre était justement célèbre comme une terre hospitalière, généreuse, confortable, opulente et pacifique ; sous le joug protestant elle est devenue le pays de l'égoïsme froid et calculateur, le théâtre des souffrances du pauvre ouvrier que l'on traite comme une véritable bête de somme et le lieu où se coudoient la misère la plus abjecte et l'avarice l-a plus sordide."

L'un des meilleurs historiens de l'économie sociale anglo-saxonne, Thorold Rogers, qui ne fut jamais taxé d'admiration vis-à-vis de l'Eglise catholique, s'exprime néanmoins dans ces termes dans son ouvrage intitulé: "History of Agriculture" : "Depuis la réforme, il s'est produit légalement en Angleterre, une véritable conspiration contre les travailleurs afin de les dépouiller d'une partie de leurs salaires, de leur enlever les moyens de pourvoir à leur subsistance durant le vieillesse,

et de les conduire peu à peu dans l'abîme de la plus dégradante pauvreté." Il signale ensuite les corporations du moyen-âge qui obviaient au paupérisme: "Elles aidaient la classe ouvrière en affermissant le prix du travail; elles formaient un centre permanent où venaient aboutir ou s'entendre les diverses associations qui remplissaient alors le rôle des unions ouvrières d'aujourd'hui." "La honteuse confiscation de tous les biens des corporations ouvrières (l'un des actes de tyrannie les plus révoltants qui se soient perpétrés en Europe), qui fut accomplie sous Henri VIII et Edouard VI pour remplir le trésor royal, jeta le peuple ouvrier dans un état de dénûment et de misère qui n'a pas de nom."

Le bonheur de l'Angleterre, "the Merry England", s'évanouit avec la vieille religion ; sa population ouvrière, autrefois si fière et si noble, tomba dans une honteuse servitude. Qu'il nous suffise de signaler un fait pour montrer ce qu'était devenue, sous le régime protestant, la condition des apprentis anglais, qui jouissaient dans les corporations, d'une protection si paternelle. Quand Cromwell eut aboli les fêtes de Noël, de Pâques, de la Pentecôte et les autres solennités religieuses, "parce qu'elles étaient entachées de superstition papiste", et qu'il eut introduit dans toute sa rigueur puritaine la stricte observation du dimanche, les apprentis se trouvèrent privés non seulement de l'avantage de visiter leurs amis, et leurs parents, mais encore de toute récréation légitime ; ils furent obligés de s'adresser en 1646 au Parlement, afin d'obtenir qu'une

journée leur fut accordée, le deuxième mardi de chaque mois, pour les fins susmentionnées.

Un écrivain de la revue d'Edimbourg (Edinburgb Review), dans le numéro de janvier 1842, admet candidement que la condition de la classe ouvrière ou laborieuse allait de mal en pis, et cela, à partir de la moitié du seizième siècle. "L'âge d'or de la reine "Bess''^!^ fut tout autre chose que du jaune métal pour les paysans d'Angleterre." La reine Elizabeth elle-même, après une tournée à travers son royaume, ne put retenir cette exclamation qu'elle emprunta à Ovide : *'Pauper ubique jacet" "la pauvreté et son triste cortège s'étale partout sous nos yeux."

La misère fut si grande après la confiscation des biens de l'Eglise et des corporations, qui jusque-là avaient été le patrimoine des pauvres, que le vol devint pour un grand nombre l'unique moyen de subsistance. On exécuta sous Henri VIII soixante-deux mille hommes ou femmes convaincus de larcins ou de brigandages.

A la fin du règne d'Elizabeth, la condition des petits fermiers devint affreuse. Ces malheureux savouraient dans une indicible détresse les doux bienfaits de la Réforme Protestante. Le prix moyen d'un acre de terre devint un peu plus que le double de ce qu'il avait été un demi-siècle auparavant, alors que, dans le même intervalle, les salaires avaient certainement diminué, et ils continuèrent à décroître pour le plus grand malheur des pauvres. Vers l'année 1495, ^^s gages étaient

(i) Surnom par lequel on désignait la reine Elizabeth.

deux et même trois fois plus élevés qu'ils ne furent un siècle plus tard. Au lieu de porter allègrement le "joug si doux du Christ," les travailleurs anglais devinrent les malheureuses victimes de l'inégalité païenne et se virent condamnés aux horreurs d'un affreux paupérisme. "On s'aperçut alors, en gémissant, que la très "heureuse Angleterre" du temps d'Elizabeth n'était ('sous certains rapports^ qu'un horrible pays, faisant le malheur de ceux qui l'habitaient".

Nous ne pouvons résister à la tentation de citer au long le savant ouvrage de Thorold Rogers "Six Centuries of Work and Wages" : "La condition du travail en Angleterre fut rendue de plus en plus précaire par les actes du gouvernement. La position de l'ouvrier était relativement beaucoup plus encourageante et avantageuse sous les Plantagenets que sous la maison de LIanovre. Sous le règne des premiers, les salaires, quant à leur valeur réelle, étaient plus élevés, et la marge laissée au superflu, en dehors des dépenses strictement nécessaires, était aussi plus large".

"Au commencement de l'histoire du peuple anglais, la tendance chez les juges et dans les cours de justice fut pour l'émancipation des paysans et la défense des droits personnels. Les procédures, d'après lesquelles les serfs devenaient tenanciers, furent grandement simplifiées et facilitées par les interprètes du droit commun. Mais, à partir du règne des Stuarts, les juges devinrent les instruments serviles du pouvoir et les ennemis de la liberté individuelle. Le Parlement dut rêve-

rir à la charge plus d'une fois pour abolir des précédents créés par des jugements iniques contre la liberté, et pour rectifier certaines interprétations de la loi qui violaient la justice".

"Durant plusieurs générations il sembla que l'ennemi le plus redoutable de la liberté publique et individuelle était ces cours de justice qui avaient néanmoins pour mission et pour devoir de juger équitablement et d'appliquer la loi avec honnêteté" — "L'Eglise du moyen-âge combla de bienfaits inestimables le genre humain tout

entier et surtout le peuple anglais L'Angleterre é-

tait alors remplie de monastères et de collégiales. Ces institutions, il est vrai, jouissaient du don fatal des richesses, mais, il semble qu'elles en usèrent pour le bien et l'avantage de la société. Les moines et les chanoines furent des fondateurs d'écoles, des auteurs de chroniques, des maîtres d'agriculture, des seigneurs indulgents et justes et surtout les défenseurs intrépides des paysans. Je ne dirai pas que la faim ne faisait pas sentir quelquefois son aiguillon dans les temps mauvais; mais, heureusement, le peuple anglais avait pour habitude d'user pour sa subsistance de provisions abondantes et de bonne qualité, et cela, même quand les circonstances lui devenaient défavorables. Les Anglais mangeaient du pain de blé et buvaientdelabière d'orge; la viande, un peu grossière, il faut l'avouer, mais d'un prix peu élevé, occupait dans leur cuisine, la place d'honneur. Le mouton et le boeuf à un "farthing" (^un quart de souj la livre, mettez la quantité qu'il vous plaira, douze livres nous semblent une pesée convenable, le

mouton et le boeuf, dis-je, étaient accessibles à la bourse d'un plus grand nombre de gens que maintenant. La pauvreté confinant à la misère, qui permet tout juste de vivre sans qu'il soit permis de songer à autre chose qu'à prolonger sa pénible existence, ne semble pas avoir été la caractéristique du moyen-âge, ni même l'une de ses malheureuses et fréquentes occurrences. Qu'il y en ait, à l'époque dont nous parlons, qui soient morts de privations, nous voulons bien le croire ; mais, quelles que fussent les calamités qui affligèrent parfois les générations médiévales, nous ne croyons pas qu'elles aient connu cette mort lente, à coups d'épingle ou à petit feu, que fait subir à ses malheureuses victimes le paupérisme moderne. Il y avait, du reste, de nombreux moyens de soulager la détresse passagère des indigents. L'un des devoirs fondamentaux du christianisme du moyen-âge, nous devrions ajouter, de tous les temps, était précisément de secourir les pauvres La mendicité n'était pas alors une disgrâce, et

l'empressement à faire l'aumône était regardé comme la plus nécessaire et la plus ordinaire des vertus. Il est certain que les monastères étaient renommés pour leur inépuisable charité. L'obligation de venir en aide aux malheureux était en un mot universellement reconnue."

La fausse monnaie en circulation sous Henri VIII et Edouard VI et la spoliation des corporations ouvrières sont dénoncées par Rogers en termes sévères : "En 1543, Henri fit frapper les premières pièces de fausses monnaies.... Ce procédé fut continué par les gardi-

ens d'Edouard VI.... Elizabeth réforma le cours monétaire en 1560, en rétablissant l'ancien étalon de l'or et de l'argent. — Mais, l'émission d'une monnaie de vil métal devient rapidement et irrémédiablement désastreuse. Elle affecte tout le monde, excepté ceux qui savent de suite mesurer la partie exacte de la fraude, et se servir de leur habileté pour convertir lar monnaie discréditée en article de commerce. Quant aux pauvres et à ceux qui vivent au jour le jour, ils ont tout à y perdre et rien à y gagner. Bien que la falsification des monnaies, par Henri et Edouard, n'ait duré que seize années, l'effet de cette politique frauduleuse n'a cessé de se faire sentir depuis lors, et l'on peut dire qu'il a dominé dans l'histoire du travail et des salaires à partir du seizième siècle jusqu'à nos jours, tellement sont durables les causes qui influent dans l'histoire économique d'une nation. Le second tort causé par Henri à son peuple fut la destruction des corporations et la confiscation de leurs biens. Les^ sommes qu'il avait perçues des différents monastères et les profits réalisés par la falsification de la monnaie ne suffisant pas à ses prodigalités, il résolut de confisquer ce qui restait des biens ou revenus corporatifs. Dans l'avant-dernière année de son règne, un bill fut passé par les deux chambres qui dissolvait tous les Collèges, chantreries, hôpitaux, chapelles libres (de fondation royale), etc; et il est probable que les universités, les collèges et les écoles publiques auraient fini par subir le même sort, si la mort d'Henri n'était venue juste à temps les sauver du gouffre dévorant qui s'appelait a-

lors le trésor royal. Somerset, l'oncle d'Edouard VI, fit adopter l'acte de confiscation contre les terres des corporations, alléguant "les usages superstitieux" auxquels ces propriétés étaient généralement consacrées. Il n'osa pas, il est vrai, s'approprier les biens des corporations de Londres, car cette grande ville pouvait se révolter; il les épargna, moyennant finances, sous le prétexte spécieux que les corporations ouvrières rendaient service au commerce. De même, les chantreries attachées aux collèges d'Oxford et de Cambridge ne furent pas abolies, mais, tout en étant autorisées, ou

plutôt tolérées, elle furent déchargées de leur office

Les terres des corporations, prises dans leur ensemble, étaient considérables, et leur confiscation rendit le ministre et la Réforme impopulaires. Après cet exploit de Somerset, la rapacité de Northumberland rendit la Réforme encore plus odieuse, et, quand cet intrigant chercha à mettre Jane Grey sur le trône, la plupart des districts protestants de l'Angleterre se soulevèrent contre le nouvel ordre de choses, prirent sous leur protection Marie, qui se confia à leur loyauté, et lui mirent

la couronne sur la tête Au seizième siècle, l'ouvrier

anglais se trouvait simultanément assailli des deux côtés à la fois. D'abord, l'argent qu'il recevait pour son travail n'avait qu'une valeur amoindrie ou partielle, et puis, les secours que les sociétés de bienfaisance lui donnaient dans les temps difficiles, les prêts d'argent sans intérêts, l'apprentissage de ses enfants et la pension de sa veuve, tout cela lui manquait en même temps, par suite de la confiscation des biens des

corporations ouvrières. Le prix des choses nécessaires à la vie s'éleva dans la proportion de i à 2^, tandis

que les salaires ne montèrent que de i à i^^ Ses

moyens de subsistance devinrent alors insuffisants

Toutefois, la diminution des gages ne fut pas la seule cause de la pénurie dans laquelle il se trouva. Il perdit aussi ce qui faisait son espoir pour l'avenir, c'est-à-dire les fonds destinés à le supporter lui et les siens durant cette double période de la vie qui s'appelle l'enfance et la vieillesse, alors que le travail n'est pas encore accessible à un âge trop tendre ou qu'il est devenu impossible aux bras débiles du vieillard."

Comme on le voit, la classe des travailleurs eut à peine été soustraite à la bienfaisante influence de l'Eglise, par l'abolition des corporations ouvrières, qu'elle devint faible et désordonnée. L'homme de peine se trouvant isolé dans son travail, fut livré pieds et poings liés à l'avarice impitoyable des patrons.

"Mais, comme le remarque Brentano, "quand le zèle inspiré par la Réforme contre tout ce qui se rattachait au catholicisme se fut un peu refroidi, les vieux membres des sociétés commencèrent à regretter leurs joyeuses réunions d'autrefois, et peu à peu les corporat'ons furent rétablies, au moins pour des fins sociales. De là probablement les clubs et les casinos de notre époque. Nous ne trouvons guère d'autres traces, dans nos institutions modernes, de ce qui constituait la forme essentielle des vieilles corporations.

Maintenant, nous pouvons nous demander si les unions ouvrières d'aujourd'hui viennent en droite ligne

des corporations du moyen-âge. Il peut se faire qu'elles soient les héritières légitimes, bien que dégénérées, de ces dernières. Dans tous les cas, les associations modernes ne sont tout au plus que de grossières ébauches des sociétés catholiques du moyen-âge. L'Unionisme de nos jours est essentiellement dififérent de l'ancien système corporatif. Le maître, au temps des corporations, possédait tout : outils, matière première, atelier et produits. L'ouvrier moderne n'a absolument aucun droit de propriété sur les machines, la matière brute et les produits manufacturés: l'ancien maître-ouvrier des siècles passés est devenu un garde ou surveillant de machine (machine tender).

Le passé reviendra-t-il ? Verrons-nous renaître les corporations? Le Pape Léon XIII souhaite leur retour mais sous une forme un peu différente : "De telles associations devraient être modifiées de manière à pouvoir répondre aux exigences de l'époque dans laquelle nous vivons — époque où l'instruction est plus répandue, les coutumes tout autres de ce qu'elles furent autrefois, et les besoins de chaque jour plus nombreux." Les corporations, telles qu'elles existaient au moyen-âge, ne peuvent être rétablies. Les changements survenus depuis lors dans le monde industriel ont été trop considérables. Ce qui manque surtout à nos classes ouvrières, c'est l'âme et la vie de l'ancienne corporation. la foi commune aux enseignements de notre mère la sainte Eglise et l'obéissance à ses lois. C'est pourquoi nous devons chercher ailleurs que dans les institutions du moyen-âge pour opérer les réformes sociales qui s'imposent de nos jours.

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