Chapitre VI
%c /IDouvement Gatbolique.
Le protestantisme semble avoir terminé son oeuvre de destruction et l'édifice social du moyen-âge, avec ses nombreuses institutions pour le bonheur du peuple, gît renversé de fond en comble. Le fantôme de la soi-disante Réforme continue de hanter les ruines du vieil ordre économique anéanti. Que fera l'Eglise en face de ce triste état de choses ? Va-t-elle, comme Jérémie, s'asseoir sur les décombres et pleurer ? Ou bien, se contentera-t-elle de se laver les mains, en disant : "Je ne suis pas responsable de ces désastres sociaux, je ne me préoccupe nullement de les réparer" ? L'Eglise ne cesse de respirer le souffle de la charité qui lui vient de son divin Fondateur. Elle compatit à toutes les infortunes, parce qu'elle voit luire l'espérance en toutes choses. Elle ne connaît pas le découragement, parce qu'elle ne saurait faillir. Après le terrible bouleversement produit dans la société par un individualisme exagéré et par un libéralisme insensé, quand ces deux enfants de l'hérésie protestante eurent terminé leur oeuvre néfaste et plongé la classe ouvrière dans un abîme de misère et de désespoir, on vit la suave épouse du Christ apparaître encore une fois sur la scène du monde. Elle commença par déblayer le terrain, par le débarrasser des débris de murs écroulés et d'arches brisées qui avaient
appartenu à la glorieuse demeure élevée jadis par les âges de foi, et, sur les ruines ou plutôt l'emplacement de l'édifice chrétien du moyen-âge, elle entreprit avec amour l'oeuvre de la reconstruction ou reconstitution sociale. L'Eglise ne connaît pas d'hiver perpétuel ; tôt ou tard, elle en est sûre, le printemps doit revenir, ramenant avec lui une nouvelle éclosion de vie surnaturelle. Cette riante saison des fleurs et des promesses ne s'est pas fait attendre, cette fois, et notre société moderne l'a vue réapparaître dans toute sa splendeur ; ses doux et vivifiants zéphyrs n'ont cessé depuis cinquante ans, de réconforter le courage des catholiques et de leur mettre au coeur le généreux dessein de se dévouer corps et âme au rétablissement de l'ordre social chrétien dans le monde. Le travail rénovateur s'accomplit maintenant et nous sommes appelés, sans aucun doute, à en voir les merveilleux résultats durant ce vingtième siècle si opportunément consacré, par Pie X, au divin Restaurateur du genre humain.
Celui qui, le premier, s'occupa de la question sociale en Allemagne et qui en recommanda l'étude aux différentes associations catholiques fut le savant et malheureux Dr Dollinger. Des laïques intelligents et des prêtres zélés suivirent ses conseils et ne tardèrent pas à déployer beaucoup de savoir et d'habileté dans la discussion des problèmes sociaux de l'heure présente. Toutefois, il fallait un chef pour grouper les initiatives privées, concentrer les efforts et les aspirations des catholiques et former de toutes leurs doctrines un système d'enseignement parfaitement élaboré ; il fallait quel-
qu'un qui put "faire école", suivant l'expression reçue, et qui, relativement à la question sociale et, surtout, au relèvement des classes ouvrières, eut des idées parfaitement claires, un but bien arrêté et des moyens d'action tout à fait efficaces. L'homme choisi et préparé par la divine Providence pour remplir ce rôle chrétiennement humanitaire fut William Emmanuel Free-Baron Von Kettler, le plus illustre des fils de l'Eglise catholique allemande au dix-neuvième siècle.
§1. X'jEveque IfvCttler.
Né à Munster, en 1811, le jour de Noël (de là son deuxième nom d'Emmanuel), d'une famille noble et riche, mais surtout recommandable par sa foi, élevé dans le confort au sein de l'élégance, Kettler reçut une éducation soignée au foyer paternel et, plus tard, une solide instruction classique et légale dans différentes écoles et universités. Il débuta par le service civil sous les auspices du gouvernement prussien; mais il abandonna bientôt cette carrière, quand le vénérable archevêque Droste-Vischerin, de Cologne, fut emprisonné pour avoir défendu fermement les droits de l'Eglise et consciencieusement rempli les devoirs de sa charge pastorale. Le jeune Kettler refusa de servir, comme il le déclara lui-même, un gouvernement qui se rendait coupable d'une aussi flagrante injustice. Deux ans plus tard, le beau et brillant gentilhomme, qui, au milieu des amusements du monde, n'avait jamais négligé ses devoirs religieux, commençait à étudier pour l'Eglise. Ordonné prêtre, il fut constamment un modèle de zè-
le et de ferveur. Les peviples qu'il évangélisa, soit dans les grandes villes, soit dans les missions rurales, le tenaient en haute estime et le regardaient comme un ange de lumière et de consolation. La flamme de l'apostolat qui brillait en lui redoubla d'intensité quand, lors de sa consécration épiscopale en 1850, il reçut la plénitude du sacerdoce. Devenu évêque de Mainz, Kettler développa les précieux talents qu'il avait reçus de Dieu, pour la gloire de l'Eglise et l'avantage spirituel de son peuple jusque-là négligé. Son zèle, nous dirions, m.ême son enthousiasme religieux, nourri par l'Esprit Saint ne fit que s'accroitre avec l'âge. Il fut tout à Dieu et entièrement dévoué au salut des âmes immortelles. Sa charité ne connaissait pas de bornes ; son courage méprisait les obstacles. Jouissant d'une grande expérience de la vie, parfaitement au courant du service civil et militaire, éminemment formé, surtout, à la pratique des vertus sacerdotales, Kettler était; qualifié pour marcher sur les traces glorieuses de saint Boniface et devenir un second apôtre de la Germanie. Il était d'unetaille avantageuse, d'une remarquable intelligence et d'une indomptable énergie qui le portait à l'action plutôt qu'aux paroles et aux projets ; il possédait de plus une volonté inflexible, affermie dans la grâce de Dieu, et ne souffrait aucune résistance de la part de ceux qui avaient pour devoir d'obéir. Il ne permettait pas aux difficultés terrestres de contrecarrer ses desseins et n'accordait aucun quartier aux ennemis de la sainte cause. Sa pureté d'intention, son désintéressement et sa haute conception du devoir épiscopal l'avaient parfaitement
qualifié pour entreprendre et accomplir l'oeuvre de 1? rcg-énération de l'Allemag-ne catholique. Sévère envers lui-même et très austère dans la vie privée, l'évêque Kettler pouvait se faire tout à tous ; il était gai, enfant même avec les enfants, se montrait l'ami et le père des pauvres et des orphelins; il était doux et miséricordieux envers les faibles et les petits, mais terrible pour les orgueilleux et les impies.
Intrépide mais loyal vis-à-vis du gouvernement civil, il fit preuve des plus hautes qualités de l'homme d'Etat dans ses rapports avec le pouvoir régnant; il j^fïranchit son diocèse du joug intolérable de l'intervention séculière, fit reconnaître les droits de l'Eglise et de la famille en matière d'éducation et, malgré ses fpibles ressources, couvrit le pays soumis à sa juridiction d'institutions de chairté et de maisons d'éducation.
Kettler maniait une plume étincelante en pur acier qu'il promena avec une impitoyable énergie à travers le dédale inextricable des erreurs modernes. Durant sa longue et glorieuse carrière épiscopale de vingtsept années, nul ne parla ou n'écrivit contre l'Eglise, n'insinua même quoique ce soit qui put renfermer l'ombre d'un reproche contre la vérité sainte, sans éprouver la valeur de sa plume vengeresse. Aucun mensonge, si dissimulé qu'il put être, n'échappait à son oeil clairvoyant. Les nombreux pamphlets qu'il écrivit sur des sujets de controverse ou de polimique resteront comme des preuves irrécusables de la lucidité de sor esprit et de la vigilance avec laquelle il savait défendre
la doctrine catholique.
Le roi sur son trône et le paysan à son foyer, l'ami et l'ennemi : tous écoutaient de gré ou de force ce que le vaillant prélat avait à dire pour la défense de la vérité et de la liberté. Mais, c'est surtout en chaire que l'évêque Kettler manifestait ses brillantes qualités. Quelle dignité il avait dans son maintien ! quelle noblesse dans ses moindres gestes ! Sa parole prenait sa source dans un cœur enflammé d'amour pour Jésus- Christ et son Eglise ; elle s'échappait de ses lèvres avec impétuosité et tombait dans l'âme de ses auditeurs comme une pluie de brillantes étincelles. Très souvent l'église ne pouvait contenir les foules accourues pour l'entendre; il parlait alors en plein air en présence de dix à vingt mille personnes. "C'est ainsi," pouvait s'érrier le peuple ravi d'admiration, "que parlait saint Bernard à nos ancêtres!"
Tel était l'homme qui entreprit la réforme sociale des classes ouvrières.
Déjà, en dififérentes occasions, il avait signalé, dans ses écrits ou dans ses discours, les maux actuels de la société; mais ce ne fut qu'en 1863, lors de la publication de son livre sur "La Question du Travail et le Christianisme", qu'il rallia autour de lui, les membres épars de la catholique Allemagne, et qu'il força, en quelque sorte, la nation toute entière à considérer l'Eglise de Rome comme un facteur essentiel au règlement du problème social. Il jugea qu'il était de son devoir de s'identifier avec la question du travail. "Immédiatement après ma consécration", dit-il, "l'Eglise n^e demanda par l'entremise de l'évêque consécrateur :
"Veux-tu, au nom du Seigneur, être bon et compatissant envers le pauvre, l'étranger et tous ceux qui sont dans le besoin?" — "J^ 1^ veux", répondis-je. Car si Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu non seulement sauver les âmes, durant sa vie mortelle, mais encore soulager les misères humaines et guérir les maladies corporelles, de son côté, l'évéque doit aussi prendre soin des pauvres et de ceux qui souffrent". C'est pour cette pieuse considération qu'il entreprit de discuter les questions si importantes du travail.
En parcourant les discours et les écrits de Kettler, nous pouvons facilement nous faire une idée des griefs de la classe ouvrière, des maux de la société moderne et des remèdes qui seuls pourront la guérir. Le saint évêque se plaint de ce que le salaire des ouvriers soit déterminé d'après les plus rigoureuses nécessités de la vie humaine, ou, en d'autres termes, selon le montant strictement requis pour la nourriture, l'habit et le logement. Le travail, dit-il, est devenu, de nos jours, une marchandise sujette, comme toutes les autres, aux fluctuations du marché. Il a sa hausse et sa baisse, et son prix, tout-à-fait aléatoire, dépend de l'offre et de la demande. D'un autre côté, il ne faut pas oublier que le manufacturier ou le patron cherche autant que possible à réduire la dépense dans la production. La concurrence, avec laquelle il doit compter, l'y oblige. Si donc il y a surabondance de travail, ce même manufacturier pourra dire aux ouvriers : "Je ne veux à mon service que ceux d'entre vous qui sont prêts à travailler à prix réduits". Que
feront alors ces derniers? De deux choses, l'une: ou bien ils se résigneront à travailler pour un salaire insuffisant et injuste, ou bien ils devront s'attendre à mourir de faim. Voilà certes une alternative peu enviable, continue Kettler, et le coeur du chrétien se sent ému de compassion en présence d'une pareille détresse et d'un tel dénuement. Il est bien permis aussi de se demander ce que doivent éprouver ces pauvres travailleurs qui, avec ceux qui leur sont chers, sont constamment à la merci des variations qui se produisent dans l'échelle des salaires. Nous n'exagérons pas en disant:
"C'est, bien ici la foire aux esclaves de cette Europe qui a été reconstituée d'après le rêve de la francmaçonnerie, du libéralisme humanitaire, rationaliste, et anti-chfétien !"
Le parti libéral, d'ordinaire, se compose de francsmaçons, de capitalistes, de professeurs rationalistes et d'auteurs populaires. Ces messieurs dînent à la table des riches, leurrent le peuple par de vaines promesses et le trompent en lui prêchant de vilaines théories sur le libre-échange, le travail libre ou indépendant, l'éducation populaire et l'intérêt personnel (^self-help). Le Christianisme peut seul réconcilier l'homme de peine avec son triste état de vie et l'engager à supporter sans murmure ce qui est amer et rebutant dans la trame de sa vie. Toutefois, l'initiative personnelle et la dignité humaine, si souvent invoquées par les libéraux, ne sauraient alléger, d'une manière efficace, le joug qui pèse sur les épaules du malheureux prolétaire. L'éducation sans Dieu, propagée au milieu des masses populaires,
ne peut qu'augmenter l'animosité qui les anime contre les classes dirigeantes. L'infidèle, devenu riche, trouve, ou croit trouver son bonheur dans la jouissance des biens de ce monde ; mais, quand il cherche à ravir à l'ouvrier sa foi en Dieu et en Jésus-Christ, il conduit visiblement ce dernier au désespoir, (i)
L'autre parti, qui s'efforce ou se propose de remédier aux maux de la société, est le groupe radical socialiste. L'évêque Kettler rend hommage à cette faction démagogique et surtout à son chef éloquent, Lassalle, qu'il comble d'éloges et dont il vante la peinture si fidèle de la malheureuse condition des classes ouvrières. Les socialistes se trompent, il est vrai, en niant la propriété individuelle ; mais, malgré l'énormité de l'erreur qu'ils commettent, en s'insurgeant contre un tel droit, il faut avouer qu'ils sont logiques dans leurs errements. Ils sont, comme les libéraux, les tristes produits d'une éducation sans Dieu. Les droits de la propriété sont basés sur les lois éternelles et immuables de Dieu. Qu'ont-ils besoin de respecter le droit ou la propriété d'un tiers qui ne veut pas lui-même reconnaître le souverain domaine du Créateur de toutes choses? Quelle raisor^ invoquer pour les empêcher de fouler aux pieds, les lois et les constitutions des sociétés humaines en rupture de ban avec le ciel? L'autorité, le gouvernement, les constitutions et les lois n'ont d'autre appui que la religion. Retranchez cette dernière et le fondement de la société s'écroule ou s'évanouit. Il n'y a rien sur la terre qui ne puisse être brisé ou anéanti. Dieu seul est néces-
(i) See Niti's "Catholic Socialism," p. 125.
saire. En dehors de lui, il n'y a que des choses contingentes qui existent conditionnellement et qui ne sautaient avoir de droits absolus. II est donc absurde cle parler de la loi comme si cette dernière se confondait avec la souveraine volonté du peuple. La loi ne vient ni du peuple ni même du souverain ; elle est et doit être l'expression de la volonté de Dieu. Raisonnons quel- <jue peu et nous verrons bientôt s'en aller en fumée la doctrine libérale qui ne veut d'autre sanction pour les lois humaines que celle qui lui vient de la force brutale. I.e législateur, s'il est homme, ne peut légiférer qu'en s'appuyant sur la loi naturelle. Pourquoi ? Parce que l'homme est un être moral dont la conscience est le code vivant de cette même loi naturelle. Or, cette loi, qui donc l'a inscrite dans l'âme de tous les hommes? Qui donc a déposé chez tous les êtres humains, fussenti's barbares, incrédules ou athées, la notion du bien et du mal, du juste et de l'injuste? C'est Dieu. Un gouvernement qui rejette Dieu et sa loi morale, ou qui, de parti pris, prétend vouloir les ignorer, ce gouvernement, dis- je, et la nation qu'il représente sont condamnés à ime prompte destruction. Il y a une forte tendance de nos jours à mettre l'Etat à la place de Dieu. Cette nouvelle forme de l'erreur est qualifiée sous le nom d'Etatlâtrie. Hâtons-nous de dire que l'objet d'un tel culte r'est qu'un piètre remplaçant du Père de la Sagesse et de la Miséricorde. Toutefois, Dieu ne se désiste jamais de son autorité au profit d'une créature, si puissante et S' orgueilleuse qu'elle puisse être. "Au-dessus et au-delà ae toute justice humaine, dit Kettler, règne celle de
150 SOCIALISME ET CHRISi^'^ANISME
Dieu et c'est grâce à cet attribut aivin que l'homme trouve un juge dans sa propre conscience et qu'il accomplit par devoir certains actes de charité. Aux temps cù nous vivons, la conscience devient de plus en plus relâchée. On a même jugé nécessaire de lui substituer un système très compliqué d'impôts et de violences qui ruinent la plupart des pays et ne laissent plus d'asile à la liberté individuelle ou à l'initiative privée". Le grand évêque avait en la religion chrétienne la plus inébranlable confiance relativement au règlement des questions sociales et, surtout, â l'amélioration du sort des ouvriers. Le christianisme a fait ses preuves depuis longtemps. Par ses lumineux enseignements et sa puissance créatrice, il a résolu, dans le cours des siècles, tous les grands problèmes qui intéressent le genre humain, y compris même ceux de l'ordre temporel. C'est à lui que l'on doit l'abolition de l'esclavage au temps du paganisme, à une époque où cette œuvre humanitaire semblait impossible. On en était arrivé à un tel état de dégradation que les simples notions de la dignité de l'homme et ses hautes destinées paraissaient avoir complètement disparu. On semblait également méconnaître notre commune origine. Il n'y avait pas un seul Romain, pas un seul Grec, jouissant de la liberté, qui ne crût à l'animalité pure et simple des esclaves et qui ne niât à ces infortunés le droit d'être traités comme des êtres humains. Le Christianisme a rendu aux travailleurs, si nombreux dans la grande famille humaine, leur dignité primitive si longtemps méconnue. Honneur à lui ! Le paganisme moderne ou le matérialisme, cherche à remettre le peuple
ouvrier sous le joug d'un esclavage qui, pour n'être pas aussi dégradant que celui de l'antiquité, n'en est pas moins véritable. "La tyrannie du capital qui exploite le travailleur comme un simple agent producteur — une machine — jusqu'à ce qu'il soit brisé, anéanti, doit être elle-même immolée ou renversée. C'est un crime de lèse-humanité, une abomination contre la classe pauvre qu'elle dégrade !"
Un évêque catholique ne saurait se contenter de signaler les abus du capital et de faire connaître la misérable condition des ouvriers ; il est de son devoir de proposer les moyens de combattre les premiers et d'améliorer la seconde. Les moyens suggérés par l 'évêque Kettler sont substantiellement les mêmes que ceux préconisés vingt-sept ans plus tard, par Léon XIII <lans son encyclique sur "La Condition des Ouvriers", Il n'est pas impossible que les écrits de l'évêque Kettlerj bien connus en Italie, n'aient exercé une certaine inflence sur l'énergique évêque de Pérouse. qui en épousa plus tard les idées quand il monta sur le trône apostolique et devint le pape du Travail .
Un retour au christianisme est le seul moyen de rétablir la paix sociale et la prospérité des états. Ce n'est pas par des opérations extérieures ou des combinaisons plus ou moins ingénieuses de l'esprit humain que l'on parviendra à enrayer le mal, à empêcher l'esclavage de l'ouvrier, mais par la religion de vérité et de charité. C'est elle qui communique aux hommes un nouvel esprit, de nouvelles pensées et de nouveaux sentiments sur la dignité et les droits des êtres de leur espèce, si
petits qu'ils puissent être. Ainsi nous devrions prêcher sans cesse les éternels principes de la justice et de la miséricorde. A la lumière de ces enseignements, chacun pourrait comprendre comment il se fait que Dieu est le Propriétaire absolu des choses de ce monde — l'homme^ tout simplement son intendant. On verrait également que au-delà de ses propres besoins, le riche n'a plus l'entière jouissance de ses biens qui deviennent la propriété dii pauvre. Celui-là qui refuse l'aumône aux indigents est un voleur. Disons plus : les droits de la propriété privée ont leurs limites. La plus haute loi qui gouverne leshommes, enseignons-le hardiment, est celle qui les oblige à conserver leur propre vie. La nature entière nous montre des milliers d'êtres qui luttent pour l'existence. Le roi de la création, pour qui le monde a été créé, ne saurait se soustraire à l'obligation de vivre. Si donc il arrive qu'un homme est dans une extrême nécessité, c'est-à-dire, dans un déniiment tel qu'il voit la mort, ou quelque chose d'analogue, le menacer à brève échéance, il est tout à fait justifiable de se pourvoir, fut-ce au détriment d'autrui.
Le projet favori de l'évêquc Kettler, son plan de prédilection pour venir en aide au peuple ouvrier, fut la formation de ce qu'il désignait sous le nom d'associations productives. Le capital nécessaire à ces sociétés coopératives devait être prélevé parmi les fidèles au moyen de contributions volontaires. Le courageux prélat rappelait, à cet effet, les âges de foi alors que les nobles et les riches dotaient les chaires de la science, fondaient des monastères, des hôpitaux et des
asiles pour toutes les infortunes. Pourquoi, disait-il, la même foi chrétienne ne produirait-elle pas, de nos jours, les mêmes merveilles? Le devoir des catholiques n'est-il pas partout et toujours de contribuer aux oeuvres de bienfaisance ? Hélas ! le bon évêque fut douloureusement déçu dans ses espérances ; son zèle ardent ne fut pas secondé et les sommes d'argent sur lesquelles il avait compté n'affluèrent pas pour la réalisation de ses charitables desseins. Ses amis et ses partisans jugèrent son idée peu pratique et furent unanimes à se décharger sur le gouvernement du soin de subvenir pécuniairement aux besoins de la classe ouvrière.
Toutefois, Kettler n'en fut pas moins le véritable père de l'école du socialisme catholique en Europe et dans le monde entier. Il mit au service des travailleurs. non seulement son indomptable énergie et sa haute intelligence, mais encore l'ascendant de son fier caractère, l'influence de sa haute position dans l'Eglise et l'Etat et le charme indéfinissable de sa sainte et chevaleresque personnalité. Il fut vraiment le Grand Pontife qui "a soutenu la maison du Seigneur tant qu'il a vécu, et qui a fortifié le temple pendant ses jours
Il a eu un soin particulier de son peuple, et il l'a délivré de la perdition il s'est acquis de la gloire par
la manière dont il a vécu avec son peuple il a brillé
pendant sa vie comme l'étoile du matin au milieu des nuages, et comme la lune lorsqu'elle est venue en son
plein comme une flamme qui étincelle, et l'encens
qui s'évapore dans le feu". (Ecclésiastique C. L.)
Depuis vingt-neuf ans ses restes mortels reposent de-
vant l'autel de la sainte Vierge qu'il aima, sous les dalles de la cathédrale de Mainz, dont il "a. fortifié" les murs et restauré l'intérieur qui menaçait ruine ; mais, au fur et à mesure que le temps s'écoule, la figure de l'évêque Emmanuel Von Kettler se détache dans l'histoire de l'humanité, s'illumine et projette de chauds layons sur des millions de cœurs qui l'aiment, bien qu'ils ne l'aient pas connu en cette vie, et qui s'efforcent de suivre les nobles exemples de ce champion des classes ouvrières, en soulageant les misères humaires et en conjurant, dans la mesure du possible, les désastres sociaux, (i)
§ . Br./IDoutano.
L'un des plus ardents disciples de Kettler, et le défenseur en même temps de ses vues sociales, fut le savant Dr Monfang, professeur du grand séminaire et chanoine de la cathédrale de Mainz. Monfang posséda l'entière confiance du grand évêque tout en différant d'opinion avec lui sur plusieurs questions. Kettler soutenait, comme nous l'avons vu plus haut, que les capitaux nécessaires à l'établissement des sociétés coopératives devaient être obtenus au moyen de souscriptions volontaires; Monfang, pour la même fin, voulait tout simplement solliciter les secours de l'Etat. L'Eglise, d'après lui, peut faire beaucoup pour les pauvres ouvriers ; elle propage au milieu de la société l'esprit de charité et de justice; elle secourt les malheureux, soigne les malades et tend la main aux délaissés.
(i) Le P. Pfulf, un jésuite, vient de publier une biographie tout à fait classique de l'évêque Kett'.er. Cet ouvrage en trois volumes est le plus beau monument, "aère perennius", élevé à sa mémoire.
Mais, il est du devoir de l'Etat de protéger le travail, en créant des lois protectrices, en accordant des secours pécuniaires, en rendant plus léger le joug du militarisme et de l'impôt et, surtout, en mettant des bornes à la tyrannie et aux exactions du capital. Le pouvoir civil devrait non seulement limiter le travail des femmes et des enfants, mais le prohiber tout à fait. Ce travail, en effet, n'augmente pas les ressources de la famille, car il diminue le salaire des hommes. Monfang croyait à l'intervention de l'Etat, en cette matière, mais à une intervention ferme, accompagnée d'un certain nombre de lois énergiques; il demanda avec instance la formation d'une commission d'Etat, composée de fonctionnaires et d'ouvriers, qui aurait pleine et entière autorité pour faire exécuter ses propres décisions et fixerait, dans chaque branche de l'industrie, un salaire minimum équitable, correspondant à la moyenne d'une journée de travail.
§ 3. Xe pece 1î3it3e.
L'oeuvre sociale de Kettler de Monfang fut habilement et vigoureusement continuée par le Dr Hitze qui, très probablement, est de nos jours l'économiste catholique le plus en vue de l'Europe. Cet homme a mérité le titre glorieux et enviable de "roi sans couronne des travailleurs de la Germanie." D'après le Dr Hitze la plupart des troubles sociaux viennent de notre système économique. La liberté sociale, dit-il, est pour l'ouvrier la cause de tous les malheurs; il lui faut revenir aux anciennes institutions corporatives. Et pourquoi ce retour de la classe ouvrière aux corporations
du moyen-âge? Parce que, dans les sociétés où la foi catholique est professée, on ne permettra jamais d'introduire, dans l'ordre économique, les maximes et les usages qui bouleversent actuellement le monde civilisé. La question sociale, continue-t-il, se confond avec celle du changement survenu dans notre système économique et, par conséquent, dans nos relations sociales, par suite de l'introduction des machines dans le domaine industriel. On peut donc la définir : La recherche d'un système social qui puisse correspondre aux conditions modernes de la production, au même degré et à peu près de la même façon que les systèmes sociaux du moyen-âge correspondaient aux conditions si simples de la production, dans les villes, les villages et les districts ruraux.
Lors du congrès catholique de Fribourg, le Dr Hitze donna au clergé de sages conseils dont pourraient également profiter les prêtres d'Amérique. "Supposons que nous veuillions^^ rester étrangers aux questions sociales, s'en suit-il que celles-ci ne nous regardent pas? Il est possible que ces questions nous semblent nouvelles et que l'enseignement traditionnel du séminaire ne nous ait pas convenablement préparés à les aborder. Nous sommes encore dans la période ou la voie de formation. Toutefois, les principes qui doivent résoudre, de nos jours, le problème social sont loin d'être nouveaux ; ils furent magistralement exposés par St Thomas d'Aquin : tels sont les principes qui regardent l'intérêt et l'usure, la propriété et le travail, la justice et la charité, la loi et le gouvernement. Ce qui nous semble nouveau.
c'est l'application de ces mêmes principes aux besoins de l'heure présente. Au point de vue intellectuel, le passé n'a rien à envier au présent. Qui donc voudrait comparer, en lui donnant la préférence, notre siècle de chemins de fer, de grandes industries et de villes populeuses, à cette époque lumineuse du moyen-âge où Saint Augustin écrivait sa "Cité de Dieu" et saint Thomas, sa "Somme Théologique"? Les catastrophes qui se sont produites, les ruines qui se sont accumulées, ■dans l'ordre économique ou social ont imposé de nouveaux devoirs à ceux qui ont charge d'âmes et ouvert xin vaste champ d'action à leur zèle. C'est en vain que vous chercheriez dans les traités de philosophie, de morale et de religion, les explications et les solutions que lequiert le présent état de choses. Si vous voulez être à la hauteur de votre mission vous devrez étudier les problèmes du jour et vous efforcer d'apprendre tout en enseignant. Hâtons-nous, le temps presse et les besoins sont urgents."
Le prêtre, d'après le Dr Hitze, doit savoir discerner le vrai du faux dans la question sociale, le juste de l'injuste; il doit connaître et appuyer toutes les justes réclamations des ouvriers et s'opposer, dans la mesure de ses forces, à toutes celles qui s'écartent du droit et de l'équité. L'erreur est beaucoup plus à craindre quand elle revêt l'apparence de la vérité. Il y a plusieurs articles du programme socialiste qui sont raisonnables et conformes aux lois de la justice. Il serait imprudent de les combattre tous indistinctement sous prétexte qu'ils sont préconisés par les ennemis de la religion et
de l'Etat. Bref, le meilleur moyen d'enrayer la diffusion du socialisme est de lui emprunter ses vérités et de rejeter ses erreurs.
Au milieu de la confusion qui règne un peu partout dans les esprits, en dépit des nuages qui s'amoncellent dans l'ordre social, nous devons proclamer hautement l'idéal chrétien et montrer que le véritable progrès ne peut s'accomplir, de nos jours, dans le domaine économique que par la conformité de ce même progrès aux enseignements du Christianisme. La parole de Dieu, en s'inspirant des conditions présentes de la société, aura nécessairement plus de force de conviction et des expressions plus appropriées aux besoins actuels. Les sermons de saint Jean-Chrysostôme n'étaient si éminemment pratiques et si intéressants que parce qu'ils correspondaient fidèlement aux exigences spirituelles de l'époque où vécut le grand docteur. De pompeuses conférences sur le mariage et la famille chrétienne produiront peu de fruits à moins qu'elles ne tiennent un compte rigoureux des circonstances au milieu desquelles nous vivons. Si un prêtre peut obtenir d'un jeune couple, avant le mariage, que la jeune fille devenue épouse ne travaillera ni dans une manufacture ni dans un magasin, mais qu'elle se consacrera entièrement aux soins du ménage, il aura, par ce seul fait, accompli une bopne partie de son devoir vis-à-vis de la société. Le Dr Hitze pense que l'avenir appartient au socialisme.... non à celui de Jaurès et de Cari Marx, mais au socialisme sain et conservateur des unions corporatives. En un mot, il croit que la réorganisation sociale des nations
est l'unique solution de la question sociale.
§ 4 Stimmen aus /iDaria Xaacb.
Les catholiques allemands sont admirablement organisés pour opérer des réformes sociales et, sous la conduite de leurs chefs, ils ne cessent de travailler, au Reichstag et dans les législatures des Etats, à l'amélioration du sort de l'ouvrier. Les savants PP. Jésuites, bien qu'exilés du territoire germanique, se vengent à leur manière de leur ingrate patrie, en publiant dans la revue désignée plus haut d'excellents articles qui produisent sur l'esprit de leurs compatriotes les plus salutaires effets. Les plus en vue parmi eux sont les PP. Lehmkuhl, Cathrein et Pesch qui se sont appliqués aux études sociales avec persévérance et discrétion, et qui, dans la "Stimmen aus Maria Laach", nous ont donné, en de savantes productions, les fruits savoureux de leur savoir et de leur sens pratique. Tous sont .unanimes à reconnaître qu'il ne peut y avoir de solides réformes sans l'intervention de l'Etat. C'est pourquoi ils invitent le parti catholique à soutenir par une action vigoureuse et simultanée toute loi favorisant le travail. Le Père Lehmkuhl considère qu'il est du devoir de l'autorité publique d'introduire dans le domaine industriel la fixation directe et indirecte des salaires. Il soutient également que l'Etat devrait déterminer la durée ou les heures du travail de chaque jour, et dans les pays où. les contrats libres, (free contract), entre les patrons et les ouvriers deviennent une cause d'oppression pour ces derniers, il demande que le pouvoir pu-
IDO SOCIALISME ET CHRIS^taNISME
blic établisse im salaire minimum et qu'il voit à son maintien.
§5 'Cenlatireô protestantes.
Quand les sectes protestantes d'Allemagne s'aperçurent des immenses services rendus à la classe ouvrière par les évêques catholiques, les prêtres et les laïques, elles furent grandement alarmées ; elles craignirent *'les progrès de Rome" et commencèrent, mais un peu tard, une campagne anti-socialiste sous la haute direction du pasteur To'dt et du Dr Stocker, le célèbre prédicant de la cour de Berlin. Ces derniers ignoraient, sans doute, que le protestantisme est la cause principale du socialisme moderne ; quoi qu'il en soit, ils demeurèrent fidèles aux traditions luthériennes en s'alliant aux nobles, aux grands proprétaires du sol, et en s'appuyant sur le pouvoir politique et la richesse. La croisade protestante entreprise à son de trompe contre le socialisme ne fut qu'une simple comédie et se termina en queue de poisson. Le savant Dr Rae, qui ne semble pas être un ami du catholicisme, nous donne les raisons de l'échec de ses coreligionnaires. "Les sectes protestantes, dit-il, ont beaucoup à souffrir de leur dépendance absolue vis-à-vis de l'Etat ; elles sont devenues des églises de docteurs et de professeurs, n'ont que peu ou point d'initiative et n'offrent qu'un médiocre intérêt à leurs propres ouailles; elles ne jouissent pas de cette forte et populaire sympathie qui est, en quelque sorte, l'atmosphère de l'Eglise catholique, ce qui fait que celle-ci ne craint pas de s'élever contre l'Etat, sachant bien
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<}ue sa puissance ou le pouvoir d'en agir ainsi, repose, en dernière analyse, sur l'affection des peuples", (i)
§ 6 %c GarMual /ll^ermUlo^.
L'un des plus spirituels et des plus ardents défenseurs des vues sociales de Kettler, en Suisse, fut l'illustre évêque de Lausanne et de Genève, Mgr Mermillod oui devint cardinal sous Léon XIIL Cet éminent prélat ne tarda pas à reconnaître que la cause des troubles sociaux provenait de l'inégalité des conditions humaines. La question qui revient sans cesse, disait-il, qui est le dernier mot de toutes nos luttes, est celle qui a rapport au problème économique ou social. Il constata avec douleur que les peuples ont une forte tendance à se partager en deux camps ennemis et que le monde est sur le point de devenir un immense champ de bataille. Ne serait-il pas possible, néanmoins, se demandait le saint évêque, d'établir un traité de paix entre le riche et le pauvre?.... Il entrevit l'abîme béant vers lequel s'avance à grands pas la société moderne et entendit la révolution gronder dans le lointain, comme ces torrents de la Suisse qui, subitement grossis par les eaux du printemps, se précipitent en écumant du sommet des montagnes, bondissent de rochers en rochers et envahissent les vallées pour y semer la désolation et la mort. Toutefois, malgré les signes précurseurs de la révolution sociale, en dépit du triste spectacle que nous offre la société moderne, les yeux de l'évêque de Lausanne s'illuminaient de foi et d'espérance : "Ce sera, di-
(i) "Contemporary Socialism." p. 234.
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sait-il, l'honneur de l'Eglise d'aller à la rencontre de. ces forces aveugles qui résident au bas-fond de la société, de les réduire en leur opposant des digues et des canaux et, en plein dix-neuvième siècle, de transformer leurs flots menaçants en rivières majestueuses et fertilisantes." L'esprit chrétien s'est peu à peu retiré des gouvernements et des peuples ; de là, d'un côté, la convoitise et l'ambition effrénées des riches et des puissants et, de l'autre, la condition misérable du pauvre, le sort pitoyable de l'ouvrier réduit à l'esclavage. L'Eglise catholique peut seule rétablir la paix et le bonheur sur la terre en faisant revivre l'esprit du Christ dans le coeur des hommes. Mermillod recommandait intrépidement à la haute classe de coopérer avec le clergé, à la réforme de la société. Chacun doit d'abord accepter la situation telle qu'elle est et en faire une étude approfondie à la lumière des théories chrétiennes ; personne n'est dispensé de professer, soit dans la vie publique, soit dans la vie privée, les maximes et les enseignements du christianisme; et, si le besoin s'en fait sentir, tous doivent généreusement partager les luttes et les privations du pauvre. Le cardinal Mermillod consacra les dernières années de sa vie à la classe ouvrière. Au congrès de Liège il fit un chaleureux appel à tous les honnêtes gens et leur demanda d'aborder la question sociale avec le même courage que s'ils allaient affronter le feu de l'ennemi.
§ 7 (Basparô Decurtius.
Les paroles du Cardinal ne demeurèrent pas stériles ; elles furent entendues et mises à profit par un laï-
que de la Suisse, le noble Décurtius. Cet homme d'un esprit cultivé, possédait à un haut degré l'éloquence populaire et celle de la tribune qu'il semblait personnifier. Décurtius est connu et respecté par toute l'Europe à cause de ses rares connaissances en économie sociale, et la Suisse, son pays natal, lui doit une éternelle reconnaissance. L'influence qu'il exerça sur la législature de la confédération helvétique se traduisit par un bon nombre d'ordonnances destinées à protéger le travail et à arrêter les empiétements du capital. Il jugea à propos et même nécessaire que le travailleur trouvât dans son salaire une équitable rémunération de ses labeurs et une juste compensation pour les risques qu'il encourt. L'Etat devrait, d'après lui, intervenir, afin de corriger ce qu'il appelle la brutalité des lois économiques. Le salaire minimum accordé à l'ouvrier devrait réunir les trois conditions qui suivent: suffire aux dépenses ordinaires de la vie, offrir une certaine proportion avec les dangers de mort ou de mutilation auxquels le travailleur est exposé, et correspondre, dans une juste mesure, aux fatigues et aux efforts que ce même travailleur doit s'imposer ou déployer pour sa tâche de chaque jour.
§ 8 Xa J'rance et la Belgique.
Le socialisme a fait des progrès alarmants en France où, plus d'une fois, il s'est montré violent et révolutionnaire. Des catholiques éminents ont tenté, à différentes reprises, d'arrêter sa marche envahissante ou, du moins, de corriger ses tendances malsaines. Signalons à l'admiration du lecteur LePlay, Claudio Jannet et le
comte Albert de Mun. Tout le monde sait les généreuses tentatives faites par M. Léon Harmel, au Val des Bois, afin de résoudre le problème économique, et chacun a pu apprécier la persévérance et le charité de cet industriel chrétien. Nous sommes parfaitement d'accord avec M. Harmel, quand il dit que la question sociale r'en est pas une de vivres et d'habits, mais, bien et pardessus tout, une question de paix du coeur et de contentement. D'après ce modèle des patrons, la condition de l'ouvrier doit être telle que ce dernier soit content de son sort et n'ait aucun sujet de plainte légitime. Toutefois, nous ne sachons pas qu'aucune action commune parfaitement concertée ait jamais été entreprise par les membres de la hiérarchie française afin de rallier les forces catholiques et les concentrer contre le socialisme infidèle. Il nous semble à nous que, si les évêques français étaient sortis à temps de leur palais pour descendre et combattre dans l'arène sociale, le gouvernement de leur propre pays ne serait pas aujourd'hui aux mains de la canaille socialiste et des pires ennemis de l'Eglise.
En Belgique, l'université catholique de Louvain a été pour tout le pays comme un phare lumineux. Elle n'a cessé d'y briller d'un vif éclat, en dépit de la confusion qui a régné là comme ailleurs. L'illustre professeur Charles Périn a enrichi la littérature par ses oeuvres, devenues classiques, sur l'économie sociale catholique. Le clergé belge parut un peu tard sur la brèche, comme le Dr Hitze en faisait la remarque il y a déjà quelques années. "Nous tenons, disait-il, notre clergé national en
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haute estime, tant à cause de sa science théologique que de l'intégrité de ses moeurs, mais les maux causés en Belgique par les théories de Manchester n'auraient jamais été possibles, si un homme conmie Kettler y avait monté la garde, ou, si l'on avait alors déployé pour y combattre les erreurs socialistes, le zèle et l'intelligence dont on a fait preuve par la suite sous la haute et puissante direction du vénérable évêque de Liège"^. (Mgr Doutreloux). Le clergé belge, nous le savons par notre propre expérience, travaille activement et avec beaucoup d'abnégation à l'oeuvre éminemment chrétienne des réformes sociales. Il ne cesse de propager dans les villes et les campagnes une foule de productions littéraires catholiques ; des conférences populaires sont organisées dans tout le pays; des salles d'amusements et de lecture, sous la direction des prêtres, sont ouvertes un peu par-tout : des sociétés pour les fermiers catholiques et des associations corporatives pour la production et la distribution y seront établies sous peu.. Des milliers de citoyens riches et intelligents de la Belgique assistent les prêtres dans leur noble entreprisa et s'efïorcent, au prix des plus grands sacrifices, de relever ou d'améliorer la condition des pauvres travailleurs.
§ 9 %c GarMual /IDanniuo.
En 1892, quand le cardinal Manning ferma les yeux à la lumière, il s'éleva autour de ses dépouilles mortelles un véritable concert de regrets. Le peuple anglais et le monde civilisé déplorèrent la perte de ce pasteur au cœur pur, à l'esprit élevé, dont le long et glorieux
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pontificat avait été si rempli de dévouement pour l'Eglise du divin crucifié et si fécond en œuvres de charité pour les pauvres du Bon Dieu.
Le cardinal Manning fut un apôtre des réformes sociales chrétiennes. Il était si ardent, si audacieux même, dans ses attaques contre les capitalistes sans entrailles et dans la défense des droits du travail, que certains catholiques ultra-conservateurs craignirent sérieusement qu'il ne devînt vraiment socialiste. Il crut à l'intervention de l'Etat, entre le capital et le travail ; il réclama pour les ouvriers le droit d'avoir du travail, celui d'être assisté, la limitation des heures d'ouvrage et la détermination d'un salaire minimum. Il voulait que le travailleur fut rémunéré, non d'après la condition de l'offre et de la demande, mais, comme les autres fonctionnaires, d'après l'utilité et l'importance de ses fonctions sociales. Si l'Etat protège les droits de la propriété, il doit aussi sauvegarder ceux du travail ; car rien, n'est plus sacré que les labeurs de l'homme. "Si le grand but de la vie est de multiplier les verges de drap et de coton ; si la gloire de l'Angleterre consiste à produire ces articles, ou d'autres semblables, en aussi grande quantité et au plus bas prix possible, de telle sorte quelle puisse les vendre à meilleur marché que les autres peuples du monde, alors, nous n'avons rien à dire; mais, si la vie de famille l'emporte sur toute autre considérat^ion, si la paix et l'innocence des foyers, l'éducation des enfants, les devoirs des épouses et des mères, les graves obligations des époux et des pères sont inscrits dans le code du droit naturel, et si enfin
ces choses sont plus appréciables que tout ce qu'on peut vendre sur le marché, dans ce cas, il nous faut élever la voix et stigmatiser les criants abus du capital. Car, l'absence de tout contrôle dans la durée des heures du travail et la vente au plus offrant des forces et de l 'habileté de l'ouvrier détruisent peu à peu la vie de famille., amènent le délaissement des enfants, transforment les épouses et les mères en machines vivantes et les maris et les pères — comment dirai-je? — en bêtes de somme— je ne veux pas employer d'autres expressions — ■qui se lèvent avant le soleil et reviennent au logis après son coucher, tellement fatig'ués, qu'ils ne peuvent, après leur journée faite, que manger et dormir. La vie de famille, on le comprend sans peine, n'existe plus pour ces parias de l'industrie moderne. C'est pourquoi, nous croyons qu'il est de notre devoir de ne pas suivre nos compatriotes dans la voie funeste où ils se sont engagés."
Se faisant l'écho de l'enseignement théologique, le cardinal Manning déclara publiquement que l'homme a le droit, dans un cas d'extrême nécessité, de prendre à autrui ce qui lui est absolument indispensable. Tout individu de la race humaine est tenu, par la première loi de la nature, de conserver sa propre vie, et quiconque l'en empêche commet un véritable meurtre. Celui qui enlève le pain au malheureux mourant de faim se rend coupable d'homicide. C'est d'après ce principe que l'archevêque IMcHale affirmait, il n'y a pas encore longtemps, que, durant la famine qui sévit f^n Irlande, les pauvres affamés pouvaient sans injustice s'emparer
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des provisions expédiées par les landlords en pays étrangers pour y être vendues. Les services inapprécia blés rendus par le cardinal aux manoeuvres des docks de Londres, durant leur fameuse grève, sont encore dans la mémoire de tout le monde. Le fait de sa généreuse et fructueuse intervention mit en lumière la popularité dont jouissait Planning parmi les populations ouvrières catholiques ou protestantes et fit ressortir la nullité du clergé anglican au point de vue social.
§ 10 %c CarMual Hmericain.
Le peuple ouvrier des Etats-Unis, sans distinction de credo, de couleur et de nationalité, sait qu'il occupe une l-rge place dans le grand cœur du cardinal James Gibbons, le bon et courtois archevêque de Baltimore. Cet éminent prélat s'est toujours montré, soit dans ses discours, soit dans ses écrits, l'ami dévoué des classes pauvres et laborieuses de l'Amérique. A un moment donné, le St Siège fut sur le point de condamner définitivement une société ouvrière des Etats-Unis, (i) Apprenant cela, le cardinal américain n'hésita pas un seul instant, il traversa l'océan, se rendit en toute hâte à Rome et parvint à faire suspendre la condamnation qui aurait probablement détourné de l'Eglise un très grand nombre de catholiques. Le cardinal Gibbons, malgré son grand âge, continue à s'occuper efficacement de l'importante question du travail et, en général, de tous les problèmes sociaux. Nous devons toutefois ajouter qu'il n'est pas seul à donner dans le mouvement des réformes sociales ; l'épiscopat américain tout
(i) "Les Chevaliers du Travail."
entier n'a cessé jusqu'ici de témoigner à la population ouvrière de ce pays la plus intelligente et la plus profonde sympathie dont l'éloquent évêque de Péoria donnait, il n'y a pas encore longtemps, la plus fidèle expression par ses discours et ses écrits.
iî 1 1 %con XIII
L'Eglise est la plus grande association ou confraternité qu'il y ait au monde ; elle est, en même temps, la plus parfaite des sociétés. Dieu lui-même établit l'Eglise; l'Eglise, à son tour, fit la société chrétienne et donna naissance à la véritable civilisation. Elle releva de ses ruines morales le monde, qui allait périr, et non contente de l'arracher à l'abîme de corruption où il s'était laissé choir, elle lui communiqua la grâce de Dieu et l'éleva aux sublimes régions de la vie surnaturelle. C'est donc au Christ qu'il faut revenir si nous voulons retrouver l'harmonie sociale et le bonheur Cette conclusion est la note dominante de toutes les encycliques du Pape Léon XIIL Ce grand pontife embrassa d'un seul regard les désastreux effets de la Réforme protestante et la marche envahissante des idées malsaines. Il vit que, à partir du seizième siècle, on avait commencé à rejeter les principes générateurs de la civilisation du genre humain : la foi dans le Christ et son Eglise, l'indissolubilité du mariage, l'éducation chrétienne et l'obéissance au chef visible de la chrétienté. Il constata avec douleur les terribles conséquences ou plutôt, les effets de ces hardies négations : le divorce, les écoles sans Dieu, la recherche des plaisirs sensuels, l'horreur du travail et de la souffrance et, par-
lyo SOCIALISME ET CHRISTIANISME
dessus tout, le fléau toujours croissant de l'infidélité. N'étant encore qu'archevêque de Pérouse, le cardinal Pecci se trouva en contact avec les pauvres et les ouvriers ; il écouta leurs plaintes et connut leurs misères. Ce fut alors qu'il dénonça, dans une lettre pastorale adressée à ses ouailles, la dureté des patrons et les injustices commises envers les travailleurs. Mais, quand il fut assis sur la chaire de Pierre, Léon XIII se rendit compte encore plus fidèlement de la condition sociale de l'humanité. Il entendit les gémissements qui s'élevaient jusqu'à son trône, des différents peuples de la terre. Il vit à ses pieds un monde rempli de richesses livré à l'activité infatigable des travailleurs, et il ne tarda pas à s'apercevoir que le sort heureux ou malheureux des masses populaires dépendait des fluctuations du marché, des hasards de la hausse et de la baisse et, le plus souvent, du bon et du mauvais vouloii des riches. Le coeur du Pasteur de la Chrétienté s'émut alors de compassion et s'épancha dans l'admirable encyclique sur "La Condition des ouvriers" qui semble venir en droite ligne du cœur de Jésus. Les paroles adressées, sur les plaines de la Galilée, à la foule affamée qui environnait le divin maître : "Miserear super turbam" "J'ai pitié de cette multitude", sont divinement compatissantes. Elles révèlent l'affection sympathique du Fils de Dieu et sa tendresse infinie pour les pauvres et le peuple. Depuis que le Christ a parlé ainsi, remarque le cardinal Manning, "Aucune voix ne s'est élevée pour plaider avec une plus chaleureuse sympathie la cause des faibles et des opprimés que celle de Léon
XIII" lors de son encyclique sur le travail.
Les ouvriers chrétiens reçurent avec déférence la lettre de Léon XIII, reconnaissant dans la parole du Pape celle de Dieu même. Cette encyclique est presqu'unique dans l'histoire de l'Eglise. Si on la considère au point de vue littéraire et philosophique, elle est à coup sûr, le meilleur traité connu d'économie sociale et «de morale chrétienne. Toutefois, ce qui donne à ce magistral exposé de la question sociale, toute sa puissance, ce qui lui assure une influence en quelque sorte illimitée, c'est la haute position de son auteur, sa longue expérience des hommes et des choses et sa science que nul ne saurait prendre en défaut. Sa lettre encyclique "sur la condition des ouvriers" se divise en quatre parties. Dans la première, Léon XIII définit la constHution de la société humaine, après en avoir retracé l'origine ; dans la seconde, il dénonce l'erreur subversive et monstrueuse du socialisme , dans la troisième, il exhorte les gouvernements de la terre a travailler d'un commun accord au règlement de la question sociale ; enfin, dans la dernière partie, il fait connaître aux ouvriers leurs devoirs et leurs principales obligations. Ce document apostolique est si concis, si élaboré dans sa forme, qu'une simple lecture ne saurait en révéler le sens complet, même aux personnes instruites. Si l'on veut en retirer quelqu'utilité, il faut en faire une étude sérieuse et approfondie. Il est douteux que la diffusion de cette encyclique parmi le peuple puisse opérer quelque bien. Nous suggérons, plutôt, respectueusement aux prêtres d'en faire — comme nous nous efforçons
de le faire nous-même — une lecture fort attentive, à petite dose, trois ou quatre fois par année. Nous apprendrons plus à l'école de Léon XIII, et particulièrement de son encyclique sur "la condition du travail", que dans tous les livres d'économie sociale. Carroll D. Wright, notre éminent commissaire du Travail, s'exprime en ces termes : "Je considère, dit-il, que l'encyclique de Léon XIII sur "la condition des ouvriers" a établi les bases sur lesquelles devra s'appuyer quiconque voudra se livrer à l'étude de la science sociale en ce pays. C'est pour moi un "vade mecum", et je sais qu'elle a eu sur l'esprit public une immense et salutaire influence."
Le grand pontife Léon XIII, comme un habile architecte, a dessiné les plans qui doivent servir à la reconstruction de l'édifice social; son digne successeur, Pie X, travaille avec ardeur à mettre à exécution ses merveilleuses et bienfaisantes conceptions.
§ 12. Xecons pratiques.
Après avoir brièvement exposé les différents systèmes de ceux qui, parmi nous, s'occupent de réforme sociale, nous pourrons plus facilement adopter une ligne de conduite pour l'accomplissement de notre charge pastorale.
Nous constatons avec bonheur que, jusqu'ici, un très petit nombre de catholiques américains se sont effectivement incorporés au parti socialiste, bien qu'il y en ait plusieurs qui se soient laissés circonvenir par des principes peu orthodoxes sur l'autorité civile, les droits
individuels et la propriété. Nous savons de plus que le prêtre est grandement estimé par la population ouvrière, et que le clergé, d'une manière générale, ne peut être atteint par les sottes calomnies de la crapule socialiste. Puissent ces bonnes relations entre l'homme de Dieu et le peuple ne jamais cesser sur notre sol d'Amérique !
Maintenant, venons à la pratique. En premier lieu, nous devons procurer aux enfants l'inappréciable bienfait d'une éducation chrétienne. /\u lieu de bâtir des •églises dispendieuses, travaillons plutôt à établir dans les âmes, le royaume de Jésus-Christ. Les êtres humains ont plus de valeur aux yeux de Dieu que les pierres, la brique et le mortier. Construisons des écoles, et n'allons pas nous mettre en peine si, par leur apparence extérieure, souvent très modeste, elles ne peuvent être avantageusem.ent comparées aux luxueux palais où se donne l'enseignement de l'Etat. Ces humbles maisons scolaires produiront plus de bien pour l'Eglise et la patrie que les riches bâtiments savamment aménagés pour les fins de l'éducation et parfaitement hygiéniques, mais d'où la religion chrétienne a été bannie.
Notre système national d'éducation est du nombre des choses assez restreintes que le socialisme se propose de conserver, lors de l'inauguration du nouveau régime social.
Dans les missions pauvres de l'ouest et du sud des Ftats-Unis, il y a des prêtres qui, n'ayant pas de sœurs enseignantes, réunissent autour d'eux les petits en-
fants des familles confiées à leurs soins, leur enseignent les premiers éléments des sciences profanes et déposent, en même temps, dans leurs jeunes cœurs la divine semence de la foi. Les modestes fonctions de ces missionnaires-instituteurs sont plus glorieuses aux yeux de Dieu que celles, beaucoup plus brillantes, des savants professeurs de nos universités.
Il est convenable et même nécessaire que les catholiques s'unissent et forment des associations ; car, l'union fait la force. Ces associations, toutefois, doivent être franchement catholiques et n'admettre que des membres fidèles à leurs devoirs religieux.
Le confessionnal donne plus de paix à l'esprit, plus de repos au cœur de l'homme que les sottes déclamations du socialisme. La corruption, ou, plutôt, l'afifaiblissement de la vie sociale vient de la transgression et de l'oubli des dix commandements de Dieu. La violatioi^ des lois de la morale conduit inévitablement à la décadence industrielle. Le peuple qui observe les préceptes du décalogue jouit d'un plus haut degré de prospérité et de bien-être. Aux heures de l'épreuve, l'homme trouve dans sa soumission à la volonté de Dieu et dans la fidèle observance de sa loi un secours et une protection. Enfin, pour résumer en peu de mots le programme de toutes les réformes sociales, répétons ce que nous avons déjà dit plus d'une fois: le moyen de réformer le pays est de se réformer soi-même en corrigeant ses mauvaises inclinations et en pratiquant les vertus chrétiennes. Soyons les amis et, autant que possible, les protecteurs des pauvres. Le Christ les
9 aimés et l'Eglise fut pour eux, de tous temps, pleine de sollicitude et d'affection, à tel point, qu'elle les a regardés comme faisant partie de ses trésors les plus précieux. Le véritable chrétien ne se contente pas de prodiguer ses consolations aux indigents ; il leur ouvre son cœur et sa bourse et leur donne joyeusement autant et même plus que ses moyens le lui permettent. Chaque fois que nous assistons les malheureux, faisons de telle sorte, par notre délicatesse et notre tact, que ces derniers s'aperçoivent de la joie que nous éprouvons à les secourir ; afin que notre aumône ait à leurs yeux une double valeur, celle de soulager leur misère et de consoler leur affliction ; qu'elle soit, en un mot, spirituelle et temporelle. Les âmes^ tout immatérielles et immortelles qu'elles soient, 'Sont logées, durant cette vie, dans des corps de chair r il ne faut pas songer à les en retirer ni à se mettre en relation avec elles comme si elles étaient de purs esprits. Si nous voulons faire du bien à nos frères, adressons-nous à ce qui constitue en eux l'homme tout entier. Souvent il nous sera facile de convertir le mécréant, d'atteindre son coeur dans la plus intime de ses fibres, en passant par le mur de chair qui entoure son âme, et cela, par le moyen du bien-être corporel que nous saurons lui procurer. Aux yeux des pauvres et des désespérés, les actes sont plus éloquents que les I-aroles. Toute œuvre de charité accomplie sur cette terre d'exil manifeste la vérité de notre sainte religion. Les hospices d'enfants trouvés, les orphelinats, les hôpitaux, les maisons de réforme, les asiles pour les vieil-
îards et les délaissés, qui ont surgi un peu partout dans le monde, sont une preuve manifeste de cette divine cTiarité qui n'a cessé de consumer le cœur des évêques, des prêtres, des religieux et même des pieux laïques de la catholicité.
Ces institutions, en effet, n'ont été fondées et n'ont prospéré que par des prodiges d'abnégation et de patience qui ne sauraient venir que de Dieu. Aussi longtemps que les prêtres consacreront leur vie au soulagement des malades, des pauvres et des affligés, ils conserveront leur prestige aux yeux des ouvriers et leur ascendant sur les masses populaires. Les socialistes auront beau s'écrier: "Vos prêtres vous exploitent et vivent dans le luxe à vos propres dépens, ils ne se préoccupent nullement de votre misérable condition; ils ne songent qu'à flatter le riche et le puissant," les catholiques, qui savent à quoi s'en tenir à ce sujet, se moqueront tout simplement de ces monstrueuses calomnies; ils se rappelleront avec reconnaissance l'homme de Dieu qui a partagé leurs joies et leurs épreuves, qui fut de tous temps leur ami et leur père et qui n'hésiterait pas, au besoin, à donner sa vie pour l'âme de chacun d'eux.