Chapitre VII
Xes fausses ITbeorie,'? De IRotce Epoque.
Pie IX disait, de sdn temps, avec beaucoup d a-propos, qu'il fallait avant tout rendre aux mots leur propre signification. Cette remarque de l'auguste pontife est encore vraie de nos jours. La tendance naturelle de l'esprit humain n'est pas de rechercher la vérité, comme on l'a souvent prétendu, mais, plutôt, de la travestir. Le péché originel a notablement affaibli nos facultés mentales et obscurci, en particulier, notre vision intellectuelle. Depuis la chute primitive, l'esprit humain, on peut s'en convaincre par l'histoire de ses errements, est plus enclin à l'erreur qu'à la vérité. Il résulte de cet aveuglement spirituel beaucoup de confusion dans la définition des termes et la valeur des mots, et une certaine aberration de l'esprit humain qui s'efforce de dénaturer les idées elles-mêmes. Hâtons-nous de dire que ce désordre intellectuel favorise grandement le triomphe momentané de l'erreur. Quel abus n'a-t-on pas fait jusqu'ici des mots religion, charité, civilisation, culture intellectuelle, progrès, justice, droit, amour, liberté, fraternité, égalité, bonheur et plaisir ! Le mot "socialisme" a été tellement détourné de son sens véritable qu'il signifie maintenant le contraire de ce qu'il voulait dire primitivement.
Nous attribuons, dans une large mesure, à cette confusion qui règne dans les idées et dans le langage philosophique, l'affaiblissement des caractères, l'universelle corruption du monde politique, le culte de l'argent, le mépris de la pauvreté, le relâchement du lien matrimonial et la négligence des devoirs qui incombent aux pères et mères de famille.
Dans le chapitre qui va suivre nous allons successivement nous arrêter à quelques-uns de ces termes que la pensée moderne tient constamment à l'affiche.
I 3E&ucation
D'après le droit naturel, l'éducation des enfants appartient aux parents. Nul ne peut, sans tyrannie, refuser à ces derniers le droit de former l'esprit et le cœur de ceux qu'ils ont mis au monde. La société civile et, en son nom, les gouvernements de la terre, ne sauraient s'immiscer dans cette matière à moins que les pères et mères ne deviennent incapables de remplir leurs obligations.
Les parents n'ont pas seulement le droit d'élever leurs propres enfants, mais ils en ont le devoir. Ils font tenus, par la loi naturelle, de donner aux petits êtres nés de leurs entrailles une éducation qui réponde à leurs futurs besoins et qui soit en rapport avec les talents et les aptitudes que Dieu leur a départis. Comme la vie présente n'est pas l'unique but de notre existence ici-bas, mais plutôt un moyen qui doit nous conduire à notre fin dernière, ceux qui président à la formation morale des enfants sont obligés de les élever en
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vue de la glorieuse éternité. L'homme ne meurt pas tout entier comme l'animal privé de raison ; il possède une âme immortelle et, dès son enfance, il doit être initié à l'acomplissement de ses devoirs religieux, è la pratique des vertus chrétiennes, et mis en demeure d'atteindre le but de son existence terrestre qui est la possession de Dieu dans le ciel.
•Toutefois, la plupart des pères et mères, soit à cause de leur peu d'instruction, soit parce que le temps leur fait défaut, sont incapables d'instruire euxmêmes leurs enfants. Ils sont alors remplacés par \e^ instituteurs ou précepteurs. Et, comme il en est peu qui soient en état d'avoir à leur disposition les services de maîtres privés, il leur faut, de toute nécessité, recourir aux instituteurs publics. L'école est donc la conséquence logique des droits et des devoirs qui appart'ennent ou qui incombent aux parents relativement à l'éducation de leurs enfants.
Le but de l'école, il est facile de le comprendre, est d'enseigner à la génération qui grandit ce qu'elle doi* savoir et surtout pratiquer en vue de sa double destinée : celle du temps et, de l'éternité. L'instruction, malgré son importance, n'est qu'une partie de l'éducation. Disons mievix, au risque de soulever les protestations des apôtres de l'instruction à outrance, da ceux qui voient dans la diffusion des sciences profanes le remède à tous les maux de la société; l'instruction n'est pas même une partie essentielle de l'éducation ; elle n'est que l'un des moyens pour arriver à cette dernière. C'est donc un devoir rigoureux pour ceux qui sont
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clans l'enseignement de ne développer l'esprit des enfants qu'afin de former leurs cœurs à la vertu.
L'école, comme on le voit, est le prolongement du foyer domestique et l'instituteur, pendant quelques heures chaque jour, le remplaçant du père et de la mère. Quelle que soit l'autorité du maître de classe^ elle découle nécessairement de celle des parents qui lui confient, pour un temps limité, ce qu'ils ont de plus cher au monde: leurs enfants.
L'école est donc une annexe de la famille. Elle n'est pas et ne saurait être une institution de l'Etat. L'école est antérieure à l'Etat, parce que la famille dont elle dépend est, dans l'ordre chronologique, la première des sociétés. L'école ne peut donc tirer son origine de la puissance temporelle connue sous le nom d'Etat, ni recevoir de celui-ci son existence. Les gouvernements de la terre ne sont pas, de droit, les éducateurs de la jeunesse; leur mission se borne, sous ce rapport, à procurer aux familles qui en ont un pressant besoin les ressources matérielles nécessaires à l'éducation dt leurs enfants.
Tout ce que nous venons de dire des droits du pèr« et de la mère, en matière d'éducation, ne s'applique qu'à Tordre purement naturel. Telles seraient les prérogatives des chefs de la famille si nous n'avions pas le ciel en perspective au delà de cette vie. Mais, audessus de ce que nous sommes convenus d'appeler l'ordre de la nature, il y a celui de la grâce, l'ordre surnaturel chrétien ou l'Eglise catholique qui élève l'homme ou l'invite à monter vers les régions sublimes où
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Dieu se manifeste à ses élus. Or, cette même Eglise réclame aussi ses droits dans l'école. Le divin Rédempteur lui a confié l'éducation du genre humain, quand il a dit: "Allez, enseignez toutes les nations". L'enfant,, selon la chair, appartient à ses parents ; selon la grâce du baptême qui est une renaissance spirituelle, il appartient à l'Eglise. Ainsi l'école, d'après l'ordre établi dans le monde par le divin crucifié, doit représenter ce qu'il y a de plus auguste ici-bas : l'Eglise et la famille.
Le catholicisme, qui ne doute pas de la divinité de son origine, a été, durant dix-neuf siècles, le grand précepteur des individus et des peuples. Il n'a cessé de proclamer, avec une invincible ténacité, la nécessité d'un système d'éducation dont l'âme serait la religion du Christ. Son action bienfaisante ne s'adresse pas à une partie de l'enfant seulement, mais elle embrasse entièrement ce dernier. Fidèle à sa noble mission. l'Eglise, en effet, ne se contente pas d'éclairer les intelligences par l'instruction, mais elle s'efforce de former les cœurs par la religion. Elle s'empare de l'enfance avant que les mystères de la chute primitive lui soient révélés et la conduit dans l'enceinte d'une école où l'atmosphère est religieuse. L'image du Christ suspendue à un mur, l'habit monastique de l'instituteur ou de l'institutrice, les prières fréquemment récitées et les leçons de piété : tout contribue à évoquer- de saintes pensées dans l'âme de l'enfant qui reçut des douce? lèvres de sa mère ses premières notions de catéchisme. Le but de l'enseignement catholique est de façonner d^
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véritables chrétiens. Tout ce que l'on enseigne, en effet, dans cette école, concourt à la formation religieuse de l'enfant. Le Christ y est sans cesse représenté comme le modèle absolument parfait de tout ce qui est noble et bon. L'étude de l'histoire y montre aux jeunes intelligences la divine Providence gouvernant à son gré les événements de ce monde et l'Eglise de Jésus- Christ exerçant son influence salutaire sur les individus et les peuples ; elle met en évidence et propose à l'admiration des enfants l'héroïsme des martyrs, le courage des confesseurs et la chasteté des vierges. Le3 matières de l'enseignement profane ne sont pas négligées non plus dans l'école catholique, et l'on peut affirmer sans crainte que l'enfant y acquiert toutes le."» connaissances utiles de la vie pendant que, sous l.'« puissante égide de la religion, son cœur croît en grâce et en pureté.
Nous proclamons bien haut que la religion est nécessaire à la sage orientation de la vie humaine. Sans elle, il ne peut y avoir de véritable formation morale et, sans moralité, la prospérité d'un peuple devient impossible. Un homme qui, on l'avouera, n'est pas le premier venu, Georges Washington, disait dans son discours ''d'Adieu" ce qui suit: "La raison et l'expérience nous empêchent de croire que la saine morale puisse subsister là où il n'y a pas de religion. Il faudrait plus d'un volume pour montrer les rapports dg l'une et de l'autre avec la félicité privée et publique."
Les enfants ne doivent pas être instruits comme des perroquets. Le refrain qu'on va leur répétant sans
cesse : "Maintenant soyez bons ; soyez sincères ; soyez honnêtes", ne les excite guère à la pratique de la vertu. Il faut qu'ils sachent et qu'ils comprennent la raison pour laquelle il leur faut être bons, sincères et honnêtes. Apprenons-leur que toutes nos actions s'accomplissent sous l'œil de Dieu notre souverain juge; que le premier de nos devoirs est le service de Dieu et l'adoration par la foi, l'espérance et la charité ; que les bons vivront éternellement dans le ciel avec Dieu, les anges et les saints, tandis que les méchants seront cruellement tourmentés dans les flammes de l'enfer où nulle rédemption n'est possible. Efforçons-nous enfin de leur faire connaître la provenance des vérités de la foi, et de leur faire comprendre avec quelle certitude nous devons professer ces mêmes vérités que le Fils de Dieu nous enseigne par l'organe infaillible de son Eglise. Il faut que l'enfant apprenne, dès son jeune âge, à voir en toutes choses l'action de la divine Providence, et qu'il s'efforce, dans tous ses actes, de faire la très sainte volonté de Dieu son créateur et maître. Il importe beaucoup aussi qu'il soit fixé sur la véritable valeur de son existence et qu'il sache que, sans le Christ, elle ne peut lui être d'aucune utilité. En définitive, la religion doit pénétrer la vie de l'enfant au point de s'identifier avec elle et devenir, pour ce dernier, l'objet de ses pensées et de ses aspirations.
Y a-t-il sur la terre une seule mère qui puisse s'opposer à ce que son fils reçoive une telle éducation? La mère chrétienne surtout ne sera-t-elle pas anxieuse de voir les premières leçons de vertu données à ses en-
fants au foyer paternel se continuer et se compléter à l'école? Ou bien, verra-t-elle avec indifférence et mépris cette école où la religion, divinement fidèle à sa mission, sanctifie chacune des leçons qui y sont données, courbe les jeunes intelligences sous le joug bienaimé du Christ et s'efforce d'enflammer les jeunes cœurs par l'amour de l'unique et souverain Bien?
Les évêques des Etats-Unis, réunis en Concile à Baltimore en 1885, déclarèrent ce qui suit dans une lettre pastorale collective : "L'éducation populaire a toujours été le principal objet de la sollicitude de l'Eglise; l'histoire de cette dernière est aussi celle de la civilisation et de l'éducation. Aux siècles demi-barbares, quand des chefs à peine civilisés se vantaient de leur ignorance, elle réussit à propager l'amour de la science et à couvrir l'Europe de ses couvents et de ses universités; et, ainsi, des tribus belliqueuses et grossières de la première période du moyen-âge, elle fit les nations civilisées des temps modernes.
"Dans notre pays, malgré les nombreuses difficultés du début et l'accroissement inouï de la population, elle a déjà partout ses écoles, ses académies et ses collèges bâtis et entretenus par souscriptions volontaires, au prix même des plus grands sacrifices, qui ne le cèdent en aucune façon, soit dans l'ameublement, soit dans l'enseignement, aux meilleures maisons d'éducation de l'Etat.
"La véritable civilisation demande que la condition morale et religieuse d'un peuple soit améliorée tout autant, pour le moins, que son bien-être physique et
intellectuel. Si nous enlevons la religion à ce même peuple, la moralité lui fera bientôt défaut; le sens moral anéanti, sa condition physique ne tardera pas à dégénérer en une corruption qui amène la décrépitude, tandis que ses connaissances intellectuelles ne lui serviront qu'à l'enfoncer plus avant dans le vice et la dégradation."
Le savoir ne rend pas l'homme plus vertueux. La science superficielle ou profonde, si elle n'est pas éclairée par la lumière venue d'en haut, est dangereuse et conduit à sa ruine celui qui la possède. A moins que l'éducation ne soit fortement imprégnée de religion, elle ne favorise nullement la civilisation et le bonheur des peuples. La religion est la véritable atmosphère où l'esprit et le coeur peuvent se développer et atteindre heureusement leur parfaite maturité. C'est donc aussi "l'une des principales causes qui mettent les jeunes existences en harmonie avec tout ce qui est vrai, vertueux et bon. Bannir la religion de l'école et ne l'admettre qu'à l'église ou à la maison, cela équivaut à ne former pour l'avenir que des générations qui, tout en admettant certaines pratiques religieuses à la maison ou à l'église, n'en verront nullement l'utilité pour les affaires de la vie publique." C'est pourtant la religion qui doit inspirer toutes nos actions et régler nos mutuelles relations avec le prochain. De ce que nous insistons sur la nécessité de l'enseignement religieux dans l'éducation, nous ne saurions être taxés justement de sectarisme ou d'étroitesse d'esprit; nous voulons simplement indiquer le moyen de conserver la vérité
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et la morale chrétienne aux générations qui grandissent. Nous ne sommes pas non plus les antagonistes de l'Etat ; au contraire, notre plus grand désir est de fournir à celui-ci les meilleurs citoyens en formant de véritables chrétiens. Enfin, nous ne condamnons pas les écoles publiques pour le seul fait qu'on n'y enseigne pas la religion ; car, nous savons que, en vertu du système d'éducation en vigueur dans notre pays, cet enseignement n'est plus de leur ressort.
Nous savons qu'elles sont hygiéniques, parfaitement confortables et que leurs méthodes pédagogiques surtout y sont admirables. L'argent des catholiques contribue dans une large mesure à leur assurer ce haut degré de perfection, et, d'ailleurs, un grand nombre de leurs meilleurs instituteurs ou institutrices sont membres de l'Eglise. Là où nous ne pouvons nous entendre avec nos concitoyens non catholiques, c'est quand ils préconisent le divorce entre l'éducation et l'un de se? principaux facteurs: la religion de Jésus-Christ. Nous jugeons l'enseignement des écoles publiques tout-à-fait insuffisant pour nos enfants catholiques, parce qu'il ne s'adresse qu'à la partie intellectuelle et néglige tout à fait le côté moral. Nous le trouvons donc radicalement défectueux et, avec le professeur Morisson de la Californie, nous soutenons que : "C'est un système d'éducation qui n'en est pas un, ou qui m.anque le but à atteindre" "It is an educational System which fails to educate".
Bien plus, quoique le système actuel ait été conçu par cet esprit large, bienveillant et philanthropique qui
caractérise la plupart de nos institutions publiques, nous ajoutons qu'il n'est pas américain: il est d'origine ou d'importation étrangère. Les premières écoles établies par les puritains de la Nouvelle-Angleterre ont été paroissiales. Elles furent, par anticipation, fondées selon cet esprit de la constitution et du gouvernement américains qui reconnaissent dans les vérités religieuses les meilleures garanties de paix et de prospérité publiques. Américains et catholiques, nous ne pouvons pas, en conscience, approuver notre système national d'éducation. Cependant, nous ne voulons pas nier à nos compatriotes le droit de choisir pour leurs enfants l'école qu'il leur plaira. Libre à eux d'avoir des maisons d'enseignement neutre, (unsectarian) pourvu qu'ils ne nous obligent pas à payer pour leur entretien. En attendant que nos droits soient reconnus, nous continuerons à bâtir et à soutenir des écoles où la religion du Christ a sa place, où elle exerce son influence et où nos enfants sont formés de telle sorte qu'ils pourront gagner honorablement leur vie en ce monde et, ce faisant, acquérir en l'autre les joies inérarrables du paradis.
Il en est qui attribuent aux écoles publiques le mécontentement et l'agitation qui régnent, en s'aggravant de plus en plus, parmi le peuple américain. Ils ont raison. La fin de l'école neutre est la prospérité purement matérielle, c'est-à-dire, l'augmentation de la jouissance et, par contre, la diminution de la souffrance physique. "La base de cette éducation", remarque M. Erooks, dans un ouvrage fort intéressant, "a été le
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progrès ou la prospérité matérielle s'accentuant à la seule fin de réveiller de nouvelles convoitises ou de créer d'autres besoins." Notre système d'éducation, admirable, sans doute, sous plus d'un rapport, est-il véritablement irréprochable? N'a-t-il pas pour effet d'exciter dans les cœurs des désirs qui ne sauraient être comblés en ce monde, ou de créer des besoins qui ne peuvent être satisfaits? En Allemagne, les hommes les plus éminents, ont reconnu et signalé les dangers de la "sur-éducation". Le véritable danger consiste, néanmoins, dans l'absence de toute éducation religieuse. Où trouver un peuple plus instruit que celui de l'Allemagne? Et, pourtant, il n'y a pas de pays plus tourmenté, plus mal à son aise, que la protestante Allemagne, la terre classique du socialisme. Dans cette partie de l'empire germanique, en effet, l'autorité religieuse a perdu toute action sur les masses populaires et l'agitation, le trouble et le mécontentement y régnent en permanence. L'ex-chancelier, le prince Hohenlohe, disait, en parlant de ce triste état de choses qui lui semblait désespéré: "L'indispensable lutte pour la vie est devenue, de nos jours, si acharnée et si féroce qu'elle nous rappelle les histoires terrifiantes, sauvages, fantastiques, de la vie animale antédiluvienne. Au lieu du progrès, la rétrogradation semble vouloir marquer le commencement du vingtième siècle." Quelle est, maintenant, la véritable cause de tous ces maux? La voici suivant nous. Le protestantisme est un principe essentiellement dissolvant et, quelle qu'ait été sa doctrine chrétienne il y a cinquante ans, il ne lui en
reste plus guère de nos jours. Ses adhérents de l'heure présente s'empressent de jeter à tous les vents les derniers lambeaux de christianisme qu'ils avaient conservés jusqu'ici. La vie future, le ciel et ses inénarrables félicités pour les justes, l'enfer et ses tourments épouvantables pour les méchants : tout cela est problématique pour eux. La religion disparue, que reste-t-il au peuple pour l'empêcher de se ruer à l'assaut du succès matériel et des jouissances charnelles? Un ouvrier qui a jeté par-dessus bord ses croyances religieuses, disait, il n'y a pas longtemps: "Maintenant que les esprits ne sont plus dans notre chemin, nous blâmions qui de droit — la société humaine et ceux qui la gouvernent." Le socialisme, avec ses tendances vers l'athéisme, est la conséquence logique de la révolte contre l'autorité divinement établie sur la terre et sera le dernier et le plus triste chapitre de l'histoire du protestantisme. A nous, catholiques, notre devoir nous oblige, de fortifier notre foi, de nous réfugier dans l'arche du salut qui est la sainte Eglise, de procurer à la génération qui grandit l'inappréciable bienfait d'une éducation catholique, de sauver enfin le plus grand nombre possible de nos frères séparés avant que le flot montant de l'infidélité ne vienne emporter ceux qui ne veulent pas écouter la voix de la vérité et de la charité.
Heureusement pour les Etats-Unis, le système des écoles publiques qui y est en honneur a été jusqu'ici meilleur en pratique qu'en théorie. Plusieurs de nos institutrices sont remplies de l'esprit chrétien; plusi-
enrs sont des catholiques sincères ; et ces dignes pédagogues, sans même s'en rendre compte, font régner dans la s^lle de l'école une atmosphère plus ou moins imprégnée de religion. Par leur conduite irréprochable, leur gentillesse et leur vie vraiment chrétienne, elles combattent efficacement l'influence pernicieuse du vice et conservent dans les jeunes cœurs la douceur et la chasteté. Malgré tout, il est généralement admis que l'esprit religieux s'affaiblit de plus en plus en Amérique. "Plus de la moitié des enfants du pays ne reçoivent maintenant aucune formation religieuse." (Educ. Rev., Feb., 1898.)
Il y a malheureusement dans l'éducation moderne une tendance dangereuse contre laquelle nos écoles catholiques n'ont pas su assez se prémunir; elle consiste à encourager les enfants à poursuivre et à fortifier leurs études pour la seule fin de choisir l'une ou l'autre des professions libérales. "Le travail intellectuel," îeur dit-on, "est beaucoup plus noble et désirable que celui des mains et des bras". La conséquence de cette fausse direction imprimée à la jeunesse studieuse est le nombre extraordinaire toujours croissant de ceux qui se destinent aux soi-disantes carrières libérales, et la foule inquiétante, effrayante même, des produits de collèges masculins ou féminins qui inondent la société américaine. Les professions libérales sont encombrées. Plusieurs jeunes médecins et un plus grand nombre d'avocats réussissent difficilement à gagner leur vie, et cela, après avoir dépensé beaucoup de temps et d'argent pour s'enrôler sous la bannière professionnelle.
Nous avons plus d'une fois rencontré un père laborieux, une mère économe, qui nous disait : Je n'ai pas d'argent à laisser à mes enfants, mais je veux leur faire donner une bonne éducation et les tenir à l'école jusqu'à ce qu'ils aient obtenu leurs diplômes dans une école supérieure (high school) ou dans un collège. Et souvent, ces gradués sont fort embarrassés de se trouver une position qui soit en rapport avec leur haute éducation. Le charpentier, le tailleur de pierre ou le forgeron qui connaît parfaitement son métier n'est-il pas homme de bonne éducation? Cette dernière provient-elle exclusivement des livres? Le travail manuel n'est-il pas d'une nécessité tout aussi grande que celui du cerveau? L'habile ouvrier est-il moins respectable que le clerc qui griffonne du papier dans une cour de police? Quand donc le peuple aura-t-il compris que le savoir puisé dans les livres est, pour plusieurs, une véritable cause de malheur, et que la fin de l'éducation n'est pas et ne saurait être l'avarice sordide et le gain de l'argent? L'Eglise catholique peut seule nous expliquer la nature et le but de l'éducation. Sagement employé, le feu est un agent d'une grande utilité; toutefois, s'il n'est pas utilisé avec prudence et discrétion, il peut devenir la cause des plus terribles catastrophes. Ainsi en est-il de l'éducation; convenablement propagée au sein des populations, elle est un bienfait; distribuée sans discernement ou d'une manière incomplète, elle peut devenir une cause d'infortunes pour les individus et les peuples.
§ 2 X'iEoalite.
Il y a dans notre société moderne, si malheureuse et si tourmentée, une cause de perturbations qui repose sur une idée fort en vogue, puisqu'on la rencontre un peu partout dans les discours et les écrits, mais fausse et dénaturée: celle de .la trop fameuse égalité. Rien n'est plus juste que cette espèce de niveau qui tend à rétablir l'équilibre entre les différentes classes de la société et qui rappelle aux hommes leur commune origine, leur fin identique et leurs droits égaux dans le domaine de la religion et des lois. Mais, les apôtres égalitaires de nos jours ne s'en tiennent pas à ces notions de la saine philosophie. L'antique vérité ne suffit plus à ces novateurs inquiets. Il leur faut flatter les passions populaires, semer la discorde, et démolir quelque chose, dans leur impuissance à ne rien pouvoir édifier. Ainsi, on se plaît à représenter, en l'exagérant, la distance qui sépare le pauvre du riche comme un mal radical, tandis que l'on cajole la multitude en lui laissant entrevoir la possibilité de combler les abîmes qui séparent les classes sociales et de donner à tous les individus de la race humaine une part égale de bonheur et de jouissance. Mallock fait observer que le malaise qui ne fait que s'accroître au sein de l'humanité est le résultat de cette fausse théorie sur l'égalité sociale, "C'est elle", dit-il, "qui a distillé l'amertume dans le cœur du pauvre travailleur en lui faisant envisager, sous un jour défavorable, des conditions et des circonstances qui auraient pu, néanmoins, le rendre heureux; c'est elle qui arrête sur le chemin du progrès
la classe miséreuse des ouvriers, en lui faisant adresser à ses patrons, au lieu de sages demandes qui pourraient tourner à son avantage, des réclamations in-, sensées qui sont une cause de ruine pour tout le monde. Cette erreur a mis les ouvriers dans une position tout à fait fausse". ( i )
Combien de fois n'a-t-on pas abusé de cette sentence insérée dans la Déclaration de l'Indépendance: "Tous les hommes ont été créés égaux". A cela, rien d'étonnant, quand on sait que l'Ecriture Sainte ellemême n'a pas échappé à l'interprétation fantaisiste et sacrilège des hérétiques de toutes les nuances. La véritable signification de ces paroles, "Tous les hommes ont été ou sont créés égaux", est celle-ci : au sens abstrait, considérés dans leur nature, tous les hommes sont égaux — c'est-à-dire, tous ont la même nature qui se compose, comme on sait, d'un corps et d'une âme raisonnable ; tous ont le même Créateur, le même Père qui est dans les cieux (Notre Père), appartiennent à la même famille humaine, sont soumis à la même loi €t destinés à la même fin qui est la bienheureuse éternité.
Tout homme a le droit de vivre comme un homme €t d'être traité comme un homme. Voici comment Léon Xni s'exprime à ce sujet: "L'égalité entre les hommes consiste en ce que chacun et tous les individus de la race humaine, ayant la même nature, sont appelés à la sublime dignité d'enfants de Dieu, et que, de plus, ayant la même fin, tous aussi seront jugés d'a-
(i) "Social Equality," page 211.
près la même loi, punis et récompensés selon leurs propres mérites ou démérites." Tous les hommes sont frères en Jésus-Christ et, par conséquent, égaux comme les enfants d'une même famille; le Fils de Dieu est mort sur la croix afin de les racheter, tous sans exception, de la damnation éternelle; grâce à l'inestimable bienfait de la Rédemption, tous aussi peuvent devenir les glorieux héritiers du royaume du ciel. Les biens de la nature et les dons de la grâce appartiennent, en commun, à la race humaine toute entière. Le Christ a rétabli l'égalité parfaite parmi les enfants d'Adam ea renversant les barrières qui existaient, par suite de sa déchéance morale, entre l'homme et son semblable. La religion chrétienne reconnaît à la femme des droits égaux à ceux de l'homme. "Il n'y a plus d'hommes et de femmes, mais vous n'êtes tous qu'un en Jésus- Christ" (Gai. IIL 28). Devant Dieu et dans le Christ, la femme n'est plus l'esclave de l'homme, mais son égal ; elle a la même nature et la même fin que l'homme et peut, tout aussi bien que lui, parvenir aux plus hauts sommets de la perfection et de la sainteté. L'homme est le maître et seigneur de tout ce qui se trouve au-dessous de lui dans la hiérarchie des êtres créés ; Dieu a mis la terre sous ses pieds afin qu'elle fiât, avec tout ce qu'elle renferme, à son service et à son usage. Il n'y a donc pas de différence entre le riche et le pauvre, le maître et le serviteur, celui-là qui commande et celui qui obéit. "Car ils n'ont tous qu'un même Seigneur" (Rom. X. 12). Comme l'homme est grand de sa nature ! Il voit, à la vérité, Dieu et les an-
ges s'élever au-dessus de lui, mais il n'est pas inférieur à un autre qui est homme comme lui. Nul ne peut impunément porter atteinte à sa dignité ; nul ne peut consentir à sa propre dégradation. Malheur à ceux qui, sous l'empire d'une avarice sordide, se servent dg l'homme comme d'une bête de somme, ou qui engagent les femmes et les enfants à se livrer à des travaux qui ne conviennent pas à leur sexe ou à leur âge ! Malheur à ceux qui ne voient dans l'ouvrier qu'une machine à fabriquer de l'argent ou n'apprécient en ce dernier que la structure des muscles et la puissance physique! Malheur aux patrons qui n'accordent pas aux travailleurs le temps de satisfaire à leurs devoir? religieux, qui les obligent à se désintéresser du soin de leurs familles, leur imposent des travaux au-dessus de leurs forces et les poussent ainsi à l'inconduite et à l'ivrognerie ! Malheur* surtout aux maîtres sans entrailles qui, exploitant la pauvreté et la pénurie de leurs mercenaires, diminuent, sans raison, leurs salaires et les mettent dans l'alternative de travailler ou de mourir de faim ! Ces potentats criminels de la finance et de l'industrie éviteront, sans aucun doute, le bagne qu'ils ont amplement mérité par leur conduite ignominieuse et inhumaine; mais, à moins qu'ils ne se convertissent à la mort, ils n'échapperont pas à la prison de feu qui leur est réservée dans les sombres abîmes de l'enfer; car, malgré les millions du riche (millions souvent acquis par la fraude) le pauvre est son égal devant Dieu ; il est l'enfant du Roi du ciel qui se charge de punir tôt ou tard ses oppresseurs. "Sachez
que le salaire que vous faites perdre aux ouvriers crie contre vous, et que leurs cris sont montés jusqu'aux oreilles du Dieu des armées" (St-Jacques V. 4). — "Un peu de pain est la vie des pauvres ; celui qui le leur ôte est un homme de sang" (Ecclésiastique. XXXIV, 25).
Toutefois, si nous considérons les hommes à un autre point de vue, au sens concret, nous trouvons qu'ils ne sont égaux ni dans leur nature, ni dans leurs droits, ni dans leurs devoirs. Les socialistes, partant de ce principe que tous les individus de la race humaine sont absolument égaux, réclament pour tous des droits et des devoirs égaux et s'opposent énergiquement à toutes les inégalités politiques ou sociales. Le Pape Léon XIII n'est pas de leur avis. Il s'appuie sur un autre principe et déclare que l'humanité doit rester telle qu'elle a toujours été. Il est impossible que tous les hommes soient, tant au point de vue social que moral, sur un pied de parfaite égalité. Vouloir que tout soit rigoureusement de niveau dans la société hunr'aine, c'est vouloir ce qui est irréalisable et contre nature ; car, l'inégalité est la loi de la nature et toute tentative contre la nature est frappée d'avance de stérilité." Partout la variété s'étale sous nos yeux. Il n'y a pas, dans tout l'univers, deux créatures absolument semblables, que dis- je, il n'y a pas deux visages, deux feuilles, deux brins d'herbes qui se ressemblent parfaitement. Cette loi de la dissemblance ou de l'inégalité ne régit pas seulement le monde matériel, elle s'applique aussi à l'ordre spirituel.
Les hommes diffèrent aussi bien par le talent et les connaissances que par la force physique. Chez euXj les degrés de la perfection ou de la puissance intellectuelle sont tout aussi variés que ceux de la santé, de la richesse, de la maladie et de la pauvreté. Oui ne voit pas, à leur valeur intrinsèque, l'énorme différence qui existe entre l'un ou l'autre des biens dont nous sommes gratifiés sur cette terre? Une robuste constitution n'est-elle pas mille fois préférable aux sourires dorés de la fortune? Un estomac sain ne vaut-il pas mieux qu'un palais de marbre ? Allons ! dites, faut-il s'émouvoir davantage en voyant faillir la banque où l'on a déposé son avoir qu'en perdant l'usage de ses yeux? Lequel des deux est le plus digne d'envie : ce fils de millionnaire malingre et tuberculeux, mais richement vêtu, qui promène dans un riche équipage sa cadavérique petite personne, où bien cet enfant d'Italien, à la mine éveillée, à l'œil intelligent, regorgeant de santé sous des vêtements en lambeaux, qui crie d'une voix vibrante, les journaux quotidiens dans nos grandes villes? Dieu, il faut l'avouer, a sagement distribué les b?ens de ce monde, et, seule, notre ignorance nous empêche de reconnaître ce fait providentiel. L'inégalité ou la variété est la conséquence naturelle et nécessaire de la vie; elle en est aussi, dans une certaine mesure, le charme et la condition indispensable. Comme le monde sans elle, serait terne, monotone, ennuyeux ! Dieu a distribué aux hommes les dons de l'esprit et du corps de telle façon que, par leurs nuances, leurs variétés et leurs oppositions mêmes, la vie sociale et publique pût
se développer dans ses différentes manifestations et que chaque individu eiît à se choisir un état de vie conforme à ses aptitudes intellectuelles ou physiques. L'inégalité des droits et de l'autorité vient de Dieu "par lequel toute paternité est nommée avi ciel et sur la terre". Celui qui a créé et gouverne toutes choses, a sagement ordonné que certains hommes fussent élevés au-dessus de leurs semblables pour les gouverner en son nom; car "Tout pouvoir vient de Dieu". Nous sommes, "au for de la conscience", sujets de ceux qui détiennent le pouvoir ; en leur obéissant, nous obéissons à Dieu luimême qui est la source de toute autorité. Toutefois, cette soumission à l'autorité légitime ne nous rend pas esclaves d'un homme ; car, alors même que nous inclinons notre vouloir devant les préceptes de la loi humaine, nous "obéissons à Dieu plutôt qu'aux hommes". "De même que le Tout-Puissant a voulu que les chœurs angéliques fussent à différents degrés de gloire dans le c'el et subordonnés les uns aux autres ; de même qu'il a établi dans l'Eglise la hiérarchie des ordres sacrés ayant leurs fonctions spéciales, de telle sorte que les fidèles ne fussent pas "tous Apôtres, tous Docteurs et tous Prophètes" ; de même aussi. Dieu a voulu qu'il y efit dans la société civile plusieurs ordres de dignité, de droit et de pouvoirs différents" (Léon XIII). De fait, la nature humaine semble se révolter contre toutes tentatives faites en vue de promener sur la société le niveau égalitaire. On se moque en tous lieux, de la révolution sociale et l'on méprise l'utopie égalitaire. Tous les eft'orts tentés jusqu'ici pour faire disparaî-
tre les inégalités sociales sont venus se briser contre l'apathie universelle. Seules les communautés religieuses, sous la bienfaisante influence de l'Eglise catholique, peuvent réahser, pour leurs membres, l'égalité de condition, dans une certaine mesure. Mais il n'en saurait être ainsi dans le monde où l'ignorance et l'égoïsme ne cesseront jamais de prévaloir. Supposons que les vœux des socialistes se réalisent, et que l'on parvienne à établir l'égalité de condition parmi les humains ; celle-ci vivra ce que vivent les roses. Au lendemain de l'inauguration du régime égalitaire la douce amie des humbles et des petits sera détruite, anéantie, par le vieux démon de l'intérêt personnel ; €t l'on verra renaître les distinctions ou les privilèges d'autrefois. Voyez ce qui se passe ici même, aux Etats- Unis. Nous qui sommes si ardents à plaider la cause de la liberté et de l'égalité, nous Américains, nous avons un engoûment quasi national pour les titres nobiliaires et les grandeurs. Nous cherchons par tous les moyens à nous distinguer les uns des autres, à nous signaler vis-à-vis de l'opinion, à former des clubs et des sociétés orgueilleusement exclusifs, à rechercher des écoles fashionables où nos enfants pourront surtout se créer de brillantes relations sociales. Que dire des sociétés secrètes, si florissantes en notre pays, avec leurs Grands, Très Grands, Vénérables, Suprêmes et Archi- 5uprêmes, Maîtres ou Chefs de toutes les nuances? "Il n'y a pas un peuple", observe Brooks, "qui ait plus que nous la passion .des grandeurs et des distinctions sociales. L'un se fait construire un yacht de plaisance, et.
s'il peut y faire dîner un prince anglais, y avoir, à Kiel, une entrevue avec l'empereur d'Allemagne, il ne se possède plus de joie ; ces royales et nautiques réceptions seront pour l'hôte entreprenant, de retour dans son pays, la cause des plus rares et des plus précieux privilèges. Tous les cercles s'ouvriront devant celui qui a eu l'insigne honneur d'effleurer de ses lèvres une main royale". Remarquez, en passant, l'ardeur et souvent l'égoïsme avec lesquels on s'empare et l'on détient un siège complet dans un wagon de chemin de fer, l'empressement non moins grand à se pourvoir d'un siège réservé dans un Pullman ; voyez aussi comme on estime les cabines de bateaux à vapeur et les chambres d'hôtel, que l'on fait retenir plusieurs jours à l'avance, quand on prévoit qu'il y aura affluence de voyageurs. Où trouver en tout cela, chez la foule qui se promène, la plus légère tendance à faire partager son confort, le plus faible désir de voir régner au milieu d'elle, ne fut-ce qu'un simulacre d'égalité? Et, n'allez pas crier à la décadence, à la barbarie ! Ceci, au contraire, est une marque de civilisation. Plus un homme a du caractère, plus sa personnalité est puissante, plus aussi il met de distance entre lui et les autres hommes ; plus il tranche sur la foule de ses semblables. Il se rend parfaitement compte de ce fait que la source de l'inégalité sociale est au-delà de notre influence et que la nature, ou plutôt le Dieu de la nature, nous a fait inégaux.
Alors, pourquoi des hommes vertueux et intelligents se plaignent-ils du présent ordre de choses et deman-
dent-ils, à grands cris, une répartition plus équitable des richesses? Ils ne se plaignent pas de l'inégalité qui règne dans le partage des biens d'ici-bas, entre les humains, mais de ce qu'il y a d'excessif dans cette même inégalité, surtout quand ils en viennent à faire un rapprochement entre la misère noire et le luxe effréné. Ils ne se plaignent pas de la pauvreté, mais du paupérisme. Ils ne dénoncent pas le capital à la vindicte publique, mais bien, la conduite impitoyable et la cruelle tyrannie des capitalistes. Ils en appellent à la justice et non à la philanthropie pour le redressement des torts de la classe pauvre ; et, s'ils réclament quelque chose pour les ouvriers, qui devraient avoir une plus large part de la fortune nationale créée par leurs durs labeurs, c'est un travail rémunérateur et non l'oisiveté, un salaire convenable et non l'aumône. Ils veulent, pour le peuple qui peine et qui sue, une certaine liberté d'action dans l'exercice de ses facultés mentales et physiques et l'avantage légitime de pouvoir gravir, sans rencontrer partout la main de fer du capital coalisé, les hauteurs où se trouve l'existence heureuse et suffisamment fortunée. Ils veulent que les femmes et les enfants soient délivrés de la dure servitude des usines et rendus au foyer qui les réclame; ils demandent, enfin, une journée de travail moins longue et des conditions sanitaires plus favorables. Dira-t-on que ces réclamations ont déjà été entendues et que les mécontents demandent ce que déjà ils possèdent? Voyons plutôt. Dans la seule ville de New York, il y a 30,000 logis, où d'ordinaire on confectionne des habits, qui
sont autant de foyers de pestilence et de maladies. Dans cette même ville, on compte habituellement 20,- 000 consomptifs. Enfin, dans cette riche métropole, il y a plus des trois quarts des chambres à coucher 011 les rayons de soleil n'ont jamais pénétré. Jacob Reis afïirme que dans le Grand, Très Grand New York, au-delà de 300,000 appartements n'ont pas même de fenêtres ! ! ! Continuons. Plus de 20,000 enfants, dont le tiers au-dessous de dix ans, sont actuellement employés dans les manufactures du sud des Etats-Unis. "On peut voir, dans la Pennsylvanie, toute une armée enfantine qui, au milieu d'un épais nuage de noire poussière, au bruit des machines à broyer la houille, est occupée à faire le triage du précieux combustible et à en enlever les morceaux de schiste ou d'ardoise. Des centaines de ces enfants n'ont guère plus de dix à onze ans" (Brooks). A Londres, le nombre des pauvres dénués de toutes ressources est ordinairement de 100,000. 80,000 femmes s'y vendent corps et âmes pour un peu d'argent.
Dans ces grandes villes et dans beaucoup d'autres endroits, la disproportion qui existe entre la part du pauvre et celle du riche est excessive et véritablement scandaleuse: d'un côté, des fortunes colossales, et, de l'autre, la hideuse misère ; ici, la surabondance des richesses, et, là, l'absence complète des choses les plus indispensables à la vie. Un tel état de choses crie vengeance devant Dieu et les hommes, et la société devrait s'efïorcer d'y porter remède au plus tôt. Dans tous les cas, le lamentable spectacle qui résulte de l'inégalité
excessive des conditions sociales, n'est devenu possible que là où les hommes ont perdu l'esprit chrétien et sont retournés aux idées brutales du paganisme.
Dans son remarquable traité sur "l'Egalité Sociale", (Social Equality) le distingué philosophe anglais, William Hurrell Mallock, pose ainsi la question : "Que dirions-nous, dit-il, en supposant que nous fussions aux prises avec la misère, du dénûment, de la faim, de la malpropreté et des douleurs causées par le froid? Que dirions-nous de ces maisons infectes et malsaines — de ces cours encombrées et de ces ruelles oti habitent des millions de pauvres gens? Ce que nous dirions est bien simple. Nous attribuerions tous ces maux, non à l'inégalité sociale, mais au manque du nécessaire. Nous dirions que ce qui est misérable ou intolérable, c'est l'indigence elle-même et non la superposition des classes de la société. Les souffrances de la pauvreté viennent, non de ce que les pauvres possèdent moins que les riches, mais de ce que le peu qu'ils ont en leur possession ne répond pas aux plus modestes exigences de la vie humaine. Il n'y a pas de mal à ce qu'un homme se paie le luxe d'un dîner aux ortolans et à la tortue et qu'un autre homme se contente d'un plat de porc fumé aux haricots. Ce qui est mal, c'est que l'un dîne aux ortolans et que l'autre ne dîne pas du tout. Il n'y a pas de mal non plus à ce qu'un homme coule ses jours dans un palais et qu'un autre spécimen de la race humaine vivote dans une humble maisonnette. Mais ce qui est mal, ce qui nous révolte, c'est que, pendant que le favori de la fortune habite une demeure somptueuse.
204 SOCIALISME ET CHRISTtaNISME
des milliers de pauvres êtres raisonnables sont condamnés à vivre dans de misérables taudis infects et malsains. Accordons une bonne fois à ceux d'entre nous qui sont les plus pauvres, l'avantage d'être vêtus, nourris et logés convenablement ; faisons en sorte qu'ils ne soient plus exposés à vivre dans la malpropreté ou à contracter les fièvres, et nous verrons ces pauvres gens, au moins d'une manière générale, goûter le bonheur, tout autant pour le moins que les riches." (pp. 202, 203.)
Il y aura toujours des pauvres en ce monde, mais l'indigence et la misère devraient en être bannies. Partout et toujours l'inégalité sociale continuera à exister en dépit de toutes les vaines déclamations des démagogues ; et nous ajoutons, au risque de soulever les protestations de la philanthropie naturaliste, que la douleur et la pauvreté sont nécessaires ou essentielles à l'humanité. La distinction des classes dans la société, la répartition inégale des richesses, la pauvreté, les maladies et les autres épreuves de la vie ne sont pas, à proprement parler, des maux véritables ; car ils ne peuvent empêcher l'homme d'être content et heureux. La grande erreur moderne se trouve dans la proposition socialiste qui affirme que la perfection de la société dépend de l'égalité sociale et que le bonheur de l'homme est proportionné aux richesses qu'il possède et à l'élévation ou à la dignité de la position qu'il occupe.
L'expérience de la vie prouve pourtant le contraire. Le bonheur habite tout aussi bien sous l'humble toit de
chaume que dans les palais des rois. Le plus heureux n'est pas celui qui possède le plus, mais celui qui a le moins de désirs à contenter, le moins d'ambitions à satisfaire. L'argent est une chose et le bonheur en est une autre, et ces deux choses sont souvent fort indépendantes l'une de l'autre. Il serait tout à fait déraisonnable de supposer que la félicité humaine soit la conséquence nécessaire de la richesse. Donnez à l'homme tout ce que rêve pour lui le socialisme et vous ne l'avancerez pas d'un pouce vers ce que l'on est convenu d'appeler sa glorieuse destinée ; vous ne lui procurerez même pas l'ombre d'un arvantage. Nous savons, d'ailleurs, que plusieurs de nos millionnaires ont vécu et sont morts l'âme remplie de soucis, d'inquiétudes et d'amers chagrins après avoir éprouvé toutes espèces de déceptions; tandis que plusieurs de leurs pauvres ouvriers, qui les avaient aidé à amasser leurs fortunes, ont coulé une existence paisible, dans le contentement et la gaieté et sont morts dans la paix et l'espérance.
La richesse, la renommée, les belles manières, les habits luxueux, la beauté, le charme et l'élégance du langage, les talents littéraires et artistiques n'ont aucune valeur par eux-mêmes : s'ils ne conduisent à Dieu, ils deviendront la cause de la plus profonde misère. Les remords de la conscience coupable n'en sont pas moins amers pour ceux qui les possèdent et les flammes de l'enfer, moins ardentes. L'abandon complet et sans condition de soi-même à la Providence est l'unique moyen de parvenir au bonheur du temps et de l'éternité. Tout homme peut, en servant le Roi du ciel, jouir
de cette félicité, obtenir tous les biens et, ce qui vaut incomparablement mieux. Dieu lui-même, le Souverain Bien. Sous ce rapport, tous les individus de la race humaine sont égaux. Quant au reste, l'homme diffère de l'homme et chacun a sa propre tâche à remplir sur la terre. Au grand jour des rétributions nous verrons s'étaler la gloire des uns, la honte des autres, d'après leurs mérites ou démérites respectifs et la plus rigoureuse justice sera rendue à tous les hommes sans exception.
Il y a dans la première épître de Saint Paul aux Corinthiens une sentence qui donne à réfléchir: "Prseterit enim figurahujusmundi" I^VII, 31. — Car la figurede ce monde passe. L'Apôtre emprunte la forme de cette proposition au théâtre où le spectacle change constamment. Les différents acteurs paraissent sur la scène pour y remplir leurs rôles avec plus ou moins d'habileté. L'un y tient la place d'un général, l'autre celle d'un roi; celui-ci représente un bohémien, un acrobate ou un mendiant, celui-là un ivrogne, un bouffon ou un brigand. Tout cela n'empêche pas, néanmoins, que, en leur qualité de comédiens, ils soient sur un pied de parfaite égalité. Aussi, quand le dernier acte est terminé, après la tombée définitive du rideau, on peut voir les mêmes acteurs qui personnifiaient tout à l'heure différents personnages, sortir de la salle du théâtre vêtus à peu près comme tout le monde : celui qui portait une couronne n'est pas autrement mis que cet autre qui jouait un rôle d'esclave. Telle sera l'humanité quand le drame de la vie présente sera terminée, quand le ri-
S3CIALISME ET CHRISTIANISME 207
deau sera baissé pour toujours sur la scène de ce monde et que tous les hommes apparaîtront tels qu'ils sont en réalité, sous le vêtement de leurs œuvres bonnes ou mauvaises. Nous sommes tous acteurs, dans un vaste théâtre qui a l'univers pour décor, et le spectacle auquel nous devons prendre part, après avoir débuté au milieu du paradis terrestre, doit se prolonger jusqu'à la fin des temps.
Dieu a donné à chacun de nous un rôle, ou mieux:,, une tâche à remplir : l'un exerce une profession et l'autre un métier; celui-ci est marchand, celui-là, simple manœuvre ; celui-ci est prêtre, cet autre est médecin ; telle personne est homme, telle autre est femme ;; l'vm possède la force, la beauté et l'habileté, l'autre est malade, difforme et maladroit. Il est important et même nécessaire que nous remplissions fidèlement le rôle qui nous est confié. Bref ! nous devons travailler d'un commun accord pour le même maître afin d'obtenir la même récompense. Maintenant, pour en revenir à notre comparaison, nous osons le demander, ne seraient-ils pas insensés, ces comédiens, de s'enorgueillir, l'un de son sceptre de bois, l'autre de sa couronne de carton ou de son sabre doré et cet autre encore d'avoir le cœur brisé parce qu'il doit passer en cour d'assise et subir sur la scène une exécution capitale? Mais n'est-il pas encore plus ridicule, pour des chrétiens, de donner dans les frivolités de la vie, dans l'aisance et le confort, dans le plaisir et la vanité, comme si ces avantages temporels étaient la fin de notre existence ici-bas, comme s'ils devaient toujours durer, comme si le ri-
deau ne devait pas finalement s'abaisser et le théâtre de la vie présente se fermer pour toujours? N'est-il pas, enfin, souverainement imprudent de placer les affections de nos cœurs en des choses qui changent comme les décors d'une féerie et n'ont aucune valeur pour l'éternité? L'unique et importante affaire dont nous avons à nous occuper en ce monde est de connaître la sainte volonté de Dieu et de l'accomplir fidèlement. Dans cette grande entreprise, tous les hommes sont égaux; tous peuvent aspirer au même bonheur. Mais, pour ce qui est de la félicité passagère de cette vie, mon expérience de vingt-cinq années de ministère sacerdotal, chez les pauvres et chez les riches, m'apprend qu'il y a plus de contentement, plus de véritables jouissances, plus de bonheur, en un mot, chez ceux qui travaillent péniblement à gagner leur vie, que chez les privilégiés da la fortune, qui possèdent beaucoup plus que ne l'exige une honnête subsistance. Les travailleurs vertueux n'ont pas le temps de se préoccuper des luttes passionnées et surexcitantes de la vie ; ils ne sont pas tourmentés par les tyranniques exigences de l'étiquette, le capricieux esclavage de la mode et par ce que l'on est convenu d'appeler les amusements mondains ; ils ne sont pas non plus consumés par la fièvre des honneurs et des dignités. Généralement, ils sont heureux à leur travail, au sein de leurs familles et, pendant qu'ils se rendent utiles à la société, ils sont, au point de vue moral, meilleurs généralement que les riches et ceux qui prodiguent le temps et l'argent à leur égoïsme ou ne songent qu'à satisfaire "leur insatiable avidité pour le
faste, la gloriole, l'agitation désordonnée, l'activité fiévreuse, l'éclat et les vains calculs".
§ 3. Xa Xiberte.
Ce mot, comme celui de l'égalité, a été la cause ou l'objet d'une foule d'abus. Il semble avoir perdu de nos jours son sens primitif et tend à s'identifier de plus en plus avec un terme qui lui est diamétralement opposé: la licence. La notion de la liberté est devenue si vague et si erronée, dans ces temps si vantés d'indépendance, que le Pape Léon XIII a jugé nécessaire de publier une encyclique sur "La liberté humaine", où il donne la véritable signification et proclame les principes de la vraie liberté.
Le libre-arbitre est le don naturel le plus précieux qui ait jamais été accordé à l'homme. C'est lui qui constitue la véritable noblesse de ce dernier et le place "dans la main de son propre conseil". Nous ne saurions imaginer l'être humain sans y inclure l'idée d'une volonté qui n'obéit qu'à elle-même, ou mieux, qui n'est déterminée par aucune cause extérieure créée. D'où il suit que la liberté est le plus sublime apanage constitué par le Créateur à sa créature ; les anges et les hommes seuls en sont gratifiés.
Celle-ci est tellement sacrée que Dieu lui-même ne veut y porter atteinte et la tient pour inviolable. En restaurant la nature humaine et en lui communiquant les dons précieux de la grâce, le divin Sauveur ennoblit la liberté humaine qui a toujours été, depuis lors, hautement appréciée par la sainte Eglise.
Tout être intelligent est libre, parce qu'il est doué d'entendement et de volonté. La liberté naturelle consiste dans l'usage de la raison. A strictement parler, la liberté n'est pas la faculté de choisir, mais, bien celle de vouloir, qui suppose l'intelligence. La liberté, alors, consiste dans l'entendement et la volonté ; elle repose, comme en son sujet, dans la volonté éclairée par la raison. ( i )
Dieu seul est parfaitement libre, parce que seul I) sait et veut d'une manière absolument parfaite. L'imperfection de l'esprit humain provient de ce double fait que l'homme, d'abord, ne connaît pas tout ce qui peut être connu et que, ensuite, il est sujet à l'erreur; l'imperfection de la volonté consiste en ce que cette faculté ne veut pas tout ce qu'elle devrait vouloir, et, aussi, en ce qu'elle est exposée à se laisser entraîner par le mal.
Le point vulnérable et défectueux de la liberté humaine se trouve donc dans le pouvoir de poursuivre le mal et d'embrasser l'erreur, c'est-à-dire, dans la faculté de choisir. Ce pouvoir de vouloir ou de choisir le mal constitue un vice dans la liberté humaine. Dieu ne peut hésiter entre le bien et le mal, parce qu'il est absolument libre. Plus l'homme se rapproche de Dieu, plu? aussi il se rapproche de la liberté; plus il devient semblable à son créateur, plus il jouit de la véritable indépendance. Aussi longtemps que l'homme obéit à Dieu.
(i) Note du traducteur. L'homme est libre parce qu'il n'est pas ertraînë, comme les brutes, cr les connaissances singulières et concrèfs des sens. Par son i t 'lligence, qui atteint l'universel et l'abstrait, il connaît une foule de moyens proportionnés à la fin qu'il veut atteindre et sa volont- peut, sous le rayonnement de la lumièr; intellectuelle, librement vouloir et choisir.
son maître légitime ,aussi longtemps il est libre ; mais, quand il lui désobéit, il devient esclave, car il tombe enr tre les mains d'un tyran qui exerce sur le monde un pouvoir usurpé. Le Docteur Angélique, commentant ces paroles de Notre Seigneur: "Quiconque commet le péché, est esclave du péché", (Jean VIII. 34), dit: "Toute chose est ce qui appartient à cette même chose, conformément à sa nature. Quand donc une cause créée est soumise dans son opération à une puissance étrangère ou extérieure, elle n'agit pas d'elle-même, mais sous l'influence d'une autre, comme une esclave. Or, l'homme, de sa nature, est raisonnable. Quand il produit des actes conformes à la raison, il agit de lui-même, d'après sa volonté libre ; en un mot, il jouit de sa liberté. Mais, dès qu'il commet le péché, il s'écarte de la droite raison, se soumet à un autre et devient la victime ou l'esclave d'un pouvoir étranger." Les philosophes eux-mêmes ont reconnu cette vérité, quand ils ont déclaré que l'homme vertueux seul était libre.
La liberté humaine a besoin de lumière et de force pour guider vers le bien les actes qui en procèdent ou pour les détourner du mal. "Sans cela l'indépendance de notre volontétourneraitànotreruine". (LéonXIII). Il doit y avoir, tout d'abord, une "loi" qui gouverne les actions humaines ou, si l'on veut, une règle fixe qui nous dise ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter. L'homme est soumis à la loi, ou n'en est pas exempt, précisément parce qu'il est libre. Car la loi signifie une règle pour la raison, et l'on sait que cette dernière est l'apanage des êtres non déterminés à l'acte ou libres.
Par conséquent, il n'y a qu'un être libre qui puisse être sujet à la loi. La première de toutes les lois, celle qui sert de fondement à toutes les autres, dans le temps, est la loi naturelle. Cette loi qui est gravée dans l'esprit de tous les hommes est notre propre raison qui nous ordonne de faire le bien et d'éviter le mal; elle s'identifie, dans une certaine mesure, avec la loi éternelle de Dieu. Un secours divin, appelé grâce, nous est donné pour éclairer notre intelligence et fortifier notre volonté, sans néanmoins porter atteinte à notre liberté. A la loi naturelle vient s'ajouter la loi positive divine ou humaine. La dernière, la loi humaine, s'efforce de mettre en vigueur la loi de nature et d'appliquer ses préceptes généraux aux cas particuliers. La loi humaine, on le comprendra sans peine, doit donc avoir pour fondement la loi divine ou éternelle ; car, pour être une loi, il lui faut, sous peine de nullité, être conforme aux dictées ou préceptes du droit naturel. Ainsi, la loi naturelle, nous le proclamons hautement, est l'unique et véritable guidon (Standard) de la liberté humaine. Après avoir brièvement exposé les conditions morales dans lesquelles doit se mouvoir notre volonté, nous pouvons légitimement conclure en disant que la véritable liberté est la faculté de faire, non pas seulement ce qui plaît, mais ce qui est juste et raisonnable. Si, de la liberté individuelle, nous passons à celle de la société ou à la liberté collective, nous pouvons dire également que la véritable liberté civile ne consiste pas à gratifier les citoyens du prétendu droit de faire tout ce que bon leur semble, mais bien, à établir dans la grande famille
sociale un état de choses d'après lequel tous, gouvernants et gouvernés, présidents et sujets se conforment au code éternel et divin dont les lois du pays sont supposées n'être que les déductions pratiques ou les applications.
L'Eglise catholique n'a jamais cessé de promouvoix* îa véritable liberté dans le monde. Le principe de la liberté humaine, sa base et, en même temps, son plus fidèle gardien est la vérité. "La vérité vous rendra libres". (Jean VIIL 32). L'erreur et le mensonge, au contraire, conduisent les peuples à la servitude. Or, l'Eglise a pour mission de prêcher partout et toujours la vérité. Elle est même l'Eglise de la Vérité faite homme, et le Fils unique de Dieu nous enseigne par sa bouche. L'enseignement de l'Eglise est celui-là même de Dieu. "Ils seront tous enseignés de Dieu". (Jean VI, 45). Aussi l'Eglise catholique, en promulguant la loi du Christ, qui est une loi de liberté, proclame-t-elle la véritable fraternité humaine ; il n'y aura, dit-elle, parmi vous, à l'avenir, ni Juifs, ni Gentils, ni barbares, ni Scythes, mais vous serez tous frères en votre divin Sauveur. De fait, l'Eglise a aboli l'esclavage, propagé la vraie civilisation, enrayé la tyrannie des méchants, protégé le faible et l'innocent, inculqué le principe de l'obéissance vis-à-vis de l'autorité légitime, ec assigné des limites à l'autorité humaine en combattant l'arbitraire et l'absolutisme. L'Eglise catholique est le rempart de la liberté en ce monde. Combien nous devons nous estimer heureux d'être du nombre de- ses enfants ! : "Nous ne sommes pas les enfants de
la servante, mais de la femme libre ; et c'est Jésus- Christ qui nous a acquis cette liberté." (Gai. IV. 31). Le Christ m'a fait libre ; Il m'a délivré du jovig infamant de l'ignorance et du péché. Aussi longtemps que sa foi éclaire mon intelligence et que son amour est d?ns mon coeur, je suis indépendant; car je suis l'un <lf;s siens. Nul sur la terre, dans le ciel ou dans les enfers ne peut m'assujettir ou me dominer: je suis libre. Il n'y a pas un homme sur la terre, je le répète, pas un gouvernement, qui peut me ravir le trésor de la liberté. Les méchants pourront me persécuter, me surcharger d'impôts, m'accabler de labeurs, m'insulter, iriC torturer, m'affamer et m'emprisonner, me séparer de mes amis, me ravir l'honneur et même la vie; ce qu'ils ne pourront jamais faire, c'est porter atteinte à la prérogative royale de ma liberté. Sous les haillons, au sein de la misère, je ne cesse pas d'être roi aussi longtemps que je continue d'être le serviteur de Dieu. Je suis libre, encore une fois, parce que Jésus- Christ m'a fait libre. Je ne suis pas le sujet d'un autre "•lomme et je refuse d'obéir à quiconque n'a d'autre titre pour me commander que sa seule humanité. Toutefois, je respecte volontiers ceux qui sont revêtus de l'autorité divine et je leur obéi. Mon obéissance à l'autorité légitime est accordée en définitive à Dieu lui-même; car il ne peut y avoir de pouvoir sur la terre qui ne vienne de Lui. L'autorité dont le gouver- Tiement civil est revêtu ne peut venir du peuple, parce ■que cette même autorité est quelque chose de divin. D'oii il résulte que les vieux clichés démagogiques,
tels que "la souveraineté du peuple", "la suprématie de la majorité ou du plus grand nombre", "la suprême volonté et l'autorité de la nation", sont absurdes et dépourvus de sens. La multitude, il est vrai, peut choisir un homme à qui Dieu confère le droit de gouverner ou de commander; mais elle ne saurait donner ce qu'elle ne possède pas elle-même : l'autorité. Ceux, donc, qui rejettent le pouvoir divin et proclament l'indépendance de l'homme vis-à-vis des lois de Dieu, substituent la licence à la liberté, le déshonneur à l'honneur, le mal au bien. Ils font, du plaisir et de la jouissance, la mesure de ce qui est légitime et permis ; et ils ouvrent la porte à la tyrannie d'une populace vicieuse et rebelle. La société humaine doit reconnaître en Dieu son fondateur. C'est lui qui a fait l'homme sociable, et c'est en vertu de sa sainte volonté que les individus de la race humaine s'unissent les uns aux autres et forment des groupements sociaux. La société civile doit donc obéir à son auteur et respecter «a toute-puissante autorité. Plus un pays est attaché aux saintes pratiques de la religion, plus sont grandes •également la liberté et les richesses dont jouissent ses
citoyens. Pourquoi? La raison et l'expérience nous
l'apprennent: il n'y a pas de moralité sans religion, et, sans moralité, il ne saurait y avoir de véritable liberté ni de prospérité durable.
Le devoir le plus important et le plus sacré de l'homme sur la terre est de servir Dieu avec respect et dévotion. Aussi, rien n'est inviolable comme la liberté du culte divin. Toutefois, il faut s'entendre à ce sujet;
2l6 SOCIALISME ET CHRISTIANISME
l'homme n'est pas libre de croire ce que bon lui semble, de pratiquer la religion qu'il lui plaît de choisir; mais, il est tenu de professer les seules vérités qui ont été divinement révélées et servir Dieu comme il veut être servi. De toutes les religions qui se disputent son adhésion, il doit pratiquer celle qui nous fut prescrite par le Seigneur, celle qui peut être facilement reconnue par les notes qui la distinguent. Nul ne peut être contraint par la violence, ou contre son gré, à embrasser la véritable religion ; car, dit Saint Augustin: "L'homme ne peut croire que par son libre consentement." Entre au ciel qui veut, et, dans la perversité de son coeur, il est toujours loisible au fils de la femme de rejeter la vraie foi et de damner son âme. "Celui qui ne croit pas sera condamné". (Marc XVI. i6). Ceci, pourtant, n'est pas la véritable liberté, "mais sa dégradation et l'abjecte soumission de l'âme au péché."
Tl est une espèce de liberté que l'on regarde avec orgueil, en certains quartiers, comme le merveilleux effet du progrès et de la civilisation moderne ; c'est la faculté pour tous et pour chacun de penser, de dire et d'écrire ce qu'il leur plaît. Cette fameuse liberté de la pensée, de la parole et de la presse ne saurait être considérée comme un bienfait pour la société; à moins qu'elle ne soit appliquée avec beaucoup de modération et de sages restrictions, elle peut devenir cause de bien des maux. Le droit est une force morale que la nature n'accorde qu'à la justice et à la vérité; l'homme a le droit de consacrer ses facultés intellectuelles à la pro-
pagation de la vérité et à l'établissement du règne de la justice ; il est libre de se servir de la parole ou de la plume pour exposer les vrais principes, démasquer la calomnie et combattre le mensonge; mais il ne lui est pas permis d'enseigner l'erreur, de publier des livres immoraux ou impies, de couvrir de ridicule les dogmes sacrés, de blasphémer Dieu, de pervertir les esprits et d'exposer les peuples au danger de perdre la foi et les moeurs. Celui qui abuse ainsi des dons si précieux de la parole et de la plume ne saurait se prévaloir des droits de la liberté. Celle-ci, en effet, à cause du mauvais usage qu'on en fait, n'a plus rien de son véritable caractère; elle devient la licence effrénée et, bien qu'elle assume criminellement le nom sacré de liberté, elle n'en mérite pas moins d'être bannie par l'Etat; car, là où fleurit une telle licence, la VI aie liberté disparaît et meurt.
Combien de désastres ont été provoqués, de nos jours, par la liberté illimitée de la presse et combien de ruines accumulées par elle au sein de la famille et de la société! L'évêque Spalding, peu enclin d'ordinaire à l'exagération, signale en ces termes les maux de la mauvaise presse : "Nous trouvons dans les "éditon'aux", à part les assertions faites à la légère, des généralisations fantaisistes, des polémiques acrimonieuses, des demi-vérités exposées avec ignorance et iralhonnêteté, des louanges mensongères ou des calomnies à l'adresse des hommes publics, de frivoles dissertations sur les sujets les plus sérieux et les plus sacrés: tout cela, sous forme de raisonnements faux,
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de syllogismes boiteux et dans ce style vague et décousu, propre aux esprits qui n'ont plus le temps d'apprendre quelque chose à fond. Ce mélange littéraire demi-intellectuel et demi-bestial, qui exhale des odeurs de cabarets et de lieux de débauches, importé des grandes villes aux campagnes les plus éloignées, distribué enfin à toutes les demeures, tombe sur l'esprit et la conscience du peuple, s'y attache comme la rouille et enlève à ce dernier son goiît pour la littérature, sa foi en la vertu et son respect pour Dieu, à tel point, qu'il devient problématique si nous sommes encore vraiment susceptibles d'un progrès intellectuel et moral" (i) Tous les véritables amis de la liberté devTâient se lever comme un seul homme contre sa licencieuse contrefaçon et déclarer une guerre à outrance à ce que l'on est convenu d'appeler de nos jours la liberté de la presse et de la parole. Si le romancier Juif Zangvvùll a raison de qualifier le théâtre moderne en termes que nous n'osons traduire: "Snivel, drivel and devil", le savant et original P. Tabb peut également se permettre en toute justice de dire de la littérature moderne qu'elle n'est, à peu de chose près, que: "fange, doute et désespoir". Et, maintenant, que penser de l'oeuvre humanitaire de Carnegie dont les bonnes intentions ne sauraient être contestées? Le grand métallurgiste fait-il vraiment du bien au peuple en multipliant les bibliothèques publiques, oià le vrai et le faux se coudoient sur les mêmes tablettes, où l'on trouve surtout certains livres qui ne devraient jamais
"Socialism and Labor."
tomber sous les yeux des jeunes gens et des jeunes personnes? La lecture faite sans discernement devient la cause de "nombreuses indigestions mentales" et engendre des maladies mortelles. La religion seule peut nous guider dans l'usage et la jouissance de la vraie liberté.