‹ Socialisme et problèmes sociauxChapitre 10 sur 25 · Discours de M. P. DeschaneL · texte numérisé non relu

Discours de M. P. DeschaneL

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cale nV songe plus et veut actiiellemenl des satisfactions plus substantielles : mise en goût parles pi'omesses socialistes, elle demande à ses l'eprésentants des réformes (jui touchent de pins près à son bien-ôtre ({ue la revision de la Constitution ou la séparation de l'Eglise et de l'Etat, (jui lui apportent des résultatsplus tangibles que ceux des illusoires réformes sociales accomplies par le Parlement depuis dix ans et qui n'ont satisfait personne. Et c'est ce que lui promet ce nouveau socialisme qui, brûlant, comme le lui conseillait VoUmar, ses anciennes brochures, au lieu de rester une propagande de doctrines utopistes difficiles à comprendre pour des cerveaux français, devient un simple défilé de revendications violentes contre l'ordre social existant, avec de vagues visées d'un Eldorado futur qui suivrait le triomphe des candidats du parti. Ceux-ci, cette année, comme en 1893, ont promis à la masse électorale toutes les satisfactions imaginables ; ils flattent l'être humain dans ses passions, ses besoins ou ses convoitises matérielles, sans jamais lui parler du devoir, de nécessité sociale ou patriotique, de sacrifice à l'intérêt général du pays. Ils lui montrent l'Etat prêt à le servir de sa toute-puissance, sans rappeler que le fondement même de cet Etal, s'il doit réellement être quelque chose d'élevé

et de durable, c'est rabnégation et comme le désintéressement des citoyens en faveur de la chose publique. La « solidarité sociale » donl on a fait tant de bruit, n'apparaît plus, dans leur bouche, comme une source de devoirs pour tous, mais comme une simple garantie du .droit de chacun à compter sur l'Etat pour améliorer son sort et celui de sa famille : c'est l'organisation de la mendicité sociale. Ils ont simplement découpé pour leur propagande générale la partie économique du Proqramnie du Parti ouvrier voté par le Congrès de Marseille : La réduction à huit heures de la journée de travail ; le minimum de salaires ; l'égalité de salaires pour les ouvriers de toute nationalité et pour les travailleurs des deux sexes ; l'intégralité de l'instruction scientifique et professionnelle ; la mise à la charge de la société des enfants et des vieillards ; la gestion par les ouvriers des caisses des Sociétés de secours et de prévoyance, « sans aucune immixtion des patrons » ; la responsabilité des patrons en matière d'accidents ; l'interdiction des amendes ; — puis, pour la partie générale du programme, l'abrogation de tous contrats ayant aliéné la propriété publique ; l'impôt progressif sur le revenu et la suppression de l'héritage ; l'abolition des lois restrictives de la liberté de presse et de

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HMinion ; la suppression du budget dos cultes, (le lu dette piibli([ue, des armées permanentes ; la liberté communale...

Viennent ensuite les revendications locales, qui varient naturellement suivant les circonscriptions: la création d'usines municipales, poui' distribuer la lumière et la force à prix de revient ; la fondalion de boucheries communales ; l'organisation de représentations théâtrales gratuites ; l'extension des cantines scolaires ; la laïcisation (les bureaux de bienfaisance, des hospices et hùpilaux, la distribution du pain à domicile ; la création d'une caisse de chômage ; la permanence de fourneaux économiques ; etc., etc.

En somme, il n'y a rien eu de nouveau, dans le programme électoral socialiste-collectiviste urbain, aux dernières élections; c'est le programme élaboré naguère par les Congrès ouvriers, simplement abrégé et précisé sur certains points '. Malgré l'échec retentissant de deux de

1. Voici, par exemple, le programme de M. .T. Guesde à Roubaix :

« Jules Guesde continuera, tout en préparant l'avenir, à sauvegarder et à améliorer le présent. Il poursuivra la réalisation de toutes les réformes qui figurent au programme du Parti, en commençant par les quatre suivantes qui s'imposent aux premiers débats de la nouvelle Chambre et que le Parti socialiste est décidé à faire aboutir immédiatement avec le concours de tous les vrais républicains:

leurs chefs, MM. Jaurès et (luesde, et la uonréélectiou à Paris de plusieurs de leurs collègues les plus marquauts, les candidats de ce parti ont, dans les centres manufacturiers et dans les grandes villes, recueilli plus de 400.000 suffrages, qui sont venus non pas au collectivisme, qu'on

Législation réellement protectrice du travail sur les bases de la journée de huit heures; interdiction du travail de nuit; repos obligatoire d'un jour par semaine; élection, par les ouvriers et ouvrières constitués en collège corpoi'atif, des inspecteurs et inspectrices du travail et du conseil supérieur du travail.

Réduction immédiate à deux ans du temps de service dans l'armée active, sans autre dispense qu'à titre de soutiens de famille, et comme première étape vers la transformation nécessaire des armées permanentes en milices nationales.

Suppression des quatre contributions directes (patentes, cote mobilière et personnelle, portes et fenêtres, impôt foncier) et leur remplacement par un impôt personnel, général et progressif, sur les revenus supérieurs à 3,000 francs, et par un accroissement également progressif des droits sur les héritages supérieurs à .50,000 francs (contre-projet déjà déposé par Jaurès, Jules Guesde et Millerand, le 10 juillet 1894).

Pensions de retraites pour la vieillesse ouvrière et paysanne demandées à la contribution combinée de l'Etat d'une part, de la grande propriété terrienne et du grand patronat industriel et commercial, de l'autre. Et, au cas oîi ne pourrait être évitée une retenue sur les salaires ouvriers, adoption du projet Jacques Escuyer qui, s"il impose aux ouvriers, aux employés, et aux petits cultivateurs le versement d'un franc par mois, leur assurerait dès aujourd'hui : 1° à tout âge, en cas de maladie une somme de 1 fr. 50 par jour et les soins médicaux et pharmaceutiques gratuits ; 2° à partir de 60 ans, une rente annuelle de 500 francs.

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ne leur avait pas proche, mais au socialisme de classe, ce qui est bien difTérentV

Le parti socialiste, déjà maître de plusieurs grandes villes et agglomérations manufacturières, a besoin des campagnes pour augmenter son corps d'ai^mée, pour s'étendre et constituer peu à peu cette légion électorale d'où dépend son avenir parlementaire et sans laquelle la conquête des pouvoirs publics, son idéal actuel, n'est qu'un vain mot.

C'était là un terrain d'action très nouveau pour le socialisme électoral. S'il avait trouvé dans bon nombre de ses auditeurs industriels de

1. « Le jour viendra, écrivait Macaulay dans une page célèbre qu'on ne saurait trop rappeler, où une multitude de gens qui n'ont qu'un maigre déjeuner et qui n'attendent pas un meilleur dîner, auront à élire les Chambres; peut-on douter du caractère des Chambres qui seront élues? Voici d'un côté un homme politique qui prêche la patience, le respect des droits acquis, la fidélité aux engagements publics : voici de l'autre un démagogue qui déclame contre la tyrannie des capitalistes, qui demandede quel droit queUpi'un boit du Champagne et va en voiture, tandis que des milliers de braves genL- manquent du nécessaire. Lequel de ces deux candidats a le plus de chances d'être élu par l'ouvrier dont les enfants demandent du pain ? »

faciles adhérents, dans les campagnes la résistance est, en général, plus sérieuse et plus profonde. Les anciennes influences de familles OU de classes s'y sont mieux maintenues. Le paysan est méfiant et attaché à ses habitudes. Le peu de consistance sociale et le ton enflammé de plusieurs des prédicateurs de socialisme l'effraient volontiers. Il s'est tout d'abord souvenu des partageux de 1848 et a fait un froid accueil à ceux qui lui apparaissaient comme leurs imitateurs.

C'est qu'ici, ce que les écrivains marxistes appellent volontiers du nom assez barbare de structure économique sous-jacerite^ c'est-à-dire l'organisation du travail et de la propriété, ne ressemble guère à cette concentration des hommes et des choses qui a tant facilité au socialisme sa propagande dans les villes ou les milieux manufacturiers. A la campagne, c'est l'ordre dispersé qui règne, et il n'est pas favorable au collectivisme*. Il ne lui fournit ni fallacieuses analogies d'organisation, ni prétextes à réformes radicales. Les passions des populations rurales — l'évolution entière de Thistoire le prouve — sont dans le sens de l'individualisme,

1. Voir une judicieuse élude de M. Henri, sur <■ le Socialisme agraire » dans les Annales de l'Ecole des Sciences politiques, 15 septembre 1896.

parfois do l'individualisme outre. Nos révolutions ont été faites pour constituer la petite propriété, et leur résultat le plus cJM'tain a été la lorniatioii et le maintien de la petite pi'opriété. Tout a été dit sur Tamour du paysan, pour la teiTO, pour sa terre. Tentei' d'arracher à » la stuj)i(lité paysanne » — (le mot est d'un écrivain collectiviste) — cette passion profonde, dans un pays où elle a pu, dans une large mesure, être satisfaite, c'eut été une tentative puérile. Les socialistes s'en sont vite aperçus. Ils se sont trouvés acculés à la nécessité, soit d'abandonner leurs projets de conquête des majorités agricoles, soit de modifier profondément, pour les faire aboutir, une bonne partie de leur programme collectiviste. La ti'ansformation ne s'est pas faite sans une résistance opiniâtre d'une portion du parti. On a plus d'une fois rappelé les protestations indignées d'Engels et des fidèles disciples allemands de Marx^ contre les traîtres

1, Dans le » Capital » Marx avait écrit : « Le régime de petits cultivateurs indépendants travaillant pour leur propre compte, n'est compatible qu'avec un état de la production éternellement borné. Il doit être anéanti. La grande industrie fait disparaître le paysan, ce rempart de l'ancienne société. » << Contre la thèse actuelle des socialistes français sur la petite propriété, écrit M. G. Deville (Principes socialistes, page 53), Engels a mobilisé toutes les ressources de son puissant esprit et jeté dans la balance le poids de son autorité. Engels s'est trompé,

et les fourbes, contre les (( dresseurs de pièges à paysans ». De ces objections, les babiles du parti n'ont tenu aucun compte. Ils ont peu à peu supprimé de leur soi-disant collectivisme tout ce qui pouvait être considéré comme une condamnation de la propriété individuelle. Ils ont suivi les conseils que leur donnait un de leurs orateurs : « Avoir peur de faire peur. » Au lieu d'attaquer de face la position, ils la tournent habilement. Ils ne menacent plus en apparence la petite propriété ; au contraire, iJs lui prodiguent les flatteries et les promesses ; ils font ce qu'on a appelé spirituellement du « socialisme en sabots* ». Actuellemenl, dans le parti, le mot d'ordre est de plaindre la propriété paysanne : au lieu de la réprouver comme propriété individuelle, on s'apitoie sur elle.

(( Le parti socialiste, maître des pouvoirs, avait dit M. P. Lafargue au Congrès de Roanne, loin de vouloir déranger le paysan propriétaire

et se trompent avec lui Kautsky et ses partisans. » Le socialiste allemand opportuniste VoUmar a dit avec plus de franchise : << Il faut, à l'égard des paysans, changer complètement notre façon d'agir : il faut brûler d'abord toutes les vieilles brochures dont nous nous sommes servis pour la propagande industrielle. »

1. M. J. Bourdeau, dans ses excellentes chroniques sur le mouvement socialiste, dans la Revue politique et parlementaire.

dans la tranquille possession de ce lambeau de terre qu'il féconde de ses sueurs, supprimera les impols qui pèsent sui' lui, le débarrassera des usuriers qui la dévorent, en abolissant les dettes chirograpliaircs et hypothécaires ^ 11 supprimera les droits de mutation pour les propriétés au-dessous de 5,000 francs, dégrèvera de Timpôt foncier les propriétaires cultivant eux-mêmes et l'abaissera pour ceux dont la terre est grevée de dettes hypothécaires. En attendant Tabolition de tous les impôts indirects, peu à peu tous les impôts directs seront transformés en un impôt global progressif sur les revenus dépassant 3,000 francs. Pour ceux qui sont obligés de louer des terres aux grands propriétaires, les baux de fermage seront réduits par des commissions d'arbitrage. »

En attendant ces réformes, la propriété paysanne est misérable ; elle est prête à s'anéantir dans une sorte de féodalité reconstituée. Le prolétariat rural va croissant ; les machines suppriment ou abaissent les salaires ; le métayage réduit le paysan à la mendicité ; la spéculation

1, Tocqueville avait dit dans ses « Entretiens •> avec Senior, p. 269: " Il est clair que le premier acte d'une république rouge serait d'abolir directement ou indirectement les dettes hypothécaires. Un tel gouvernement ne vivrait peut-être pas six mois, mais il pourrait faire cela en six jours. »

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des grands capitalistes dépouille le cultivateur de son modique gain de tous les jours\

Voilà ce qu'on lui dit, et le programme du socialisme politique actuel est de prétendre qu'il veut et peut réparer ces ruines: non seulement la petite propriété paysanne étant considérée comme un instrument de travail aux mains des travailleurs, sera respectée, mais elle sera étendue au moyen des grands domaines repris à leurs détenteurs oisifs^ Peu importe d'ailleurs aux orateurs du parti qu'on leur démontre qu'il est impossible de définir nettement ce qu'ils entendent par <( petite propriété ». Ils se sont vainement évertués, dans la précédente Chambre, à distinguer la propriété individuelle « respectable », de la propriété dite « capitaliste », qui, d'après leurs dernières déclarations, devrait seule être socialisée^ Quand

1. V. les discours de M. Jaurès sur la question agricole, à la Chambre, juin 1897.

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