‹ Socialisme et problèmes sociauxChapitre 9 sur 25 · RKFLKXIONS SUR LE SOCIALISME SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

RKFLKXIONS SUR LE SOCIALISME SCIENTIFIQUE

Ce qui est vrai de rAllcmagne, Test (''gaiement de notre pays et de bien d'autres. Par les merveilles qu'elle a réalisées depuis un siècle, la science s'est légitimement créé, à tous les degrés de Téchelle sociale, une armée de croyants qui ont quelquefois, comme il arrive dans toutes les religions, plus de foi que de discernement. S'ils ne faisaient en matières sociales, que croire, sans pouvoir les vérifier, à un certain nombre d'aflirniations philosophiques ou dogmatiques, il n'y aurait que demi-mal : mais trop souvent leur crédulité est exploitée par d'autres qui ne sont rien moins que naïfs. Sur le terrain du socialisme, le nombre de ceux qui exploitent ces na'ifa par un moyen d'action encore dans sa nouveauté est grand. Ceux-là ne sont pas dupes, et savent très bien les défauts de l'arme qu'ils emploient : mais ils savent également que les soutï'rances ou les passions humaines n'y regardent pas de si près. Ils ont empenné de science la tlèche anti-sociale, et pour la darder, comptent sur des cœurs enfiellés et aigris; le soutien de logique qu'ils lui ont donné fait voler la flèche plus loin : mais le ressort qui la lance c'est l'éternelle souffrance, et le venin de la pointe a une origine qui semble également éternelle : l'envie.

Les socialistes se vantent d'avoir obtenu un million de suffrages aux dernières élections.

Mais on est bien embaiTassé quand on veut aujourd'hui définir un socialiste. Le contact du socialisme avec le suffrage universel, le parti qu'il cherche à tirer du vote populaire pour ses prochaines destinées, Tout transformé. Il tâche bien de conserver quelques-unes de ses anciennes apparences en continuant à se parer d'antiques désignations ; mais, quand on creuse sous la surface, on s'aperçoit que tout est changé : et, tout d'abord, les sentiments mômes du socialisme vis-à-vis du suffrage universel.

Les socialistes ont, en France aussi bien qu'en Allemagne, été longtemps peu bienveillants pour le suffrage populaire.

1. A paru dans la Revue politique el parlementaire (octobre 1898).

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Engels, le successeur de K. Marx, le (jualifiait de « dernier instrument de règne des classes possédantes. »

Ku 1872, M. J.Guesde, devenu depuis député, et l'un des chefs du groupe collectiviste à la dernière Chambre, disait: « Kien de plus triste et de plus inexplicable que le charme que le suffrage universel exerce encore aujourd'hui sur la généralité de la classe ouvrière... Si l'histoire des récentes années a démontré queh[ue chose, c'est que l'émancipation politique du prolétariat, telle qu'elle résulte de son admission au scrutin, est une duperie : c'est que toute intervention électorale de la classe laborieuse tourne fatalement au profit de son ennemie, la bourgeoisie^ »

A cette époque, le Parti ouvrier s'inspirait directement de Marx et d'Engels pour chercher exclusivement par les moyens dits « écono-

1. Voir son discours reproduit dans la Revue Parlementaire (10 janvier 1897), — Les Ailemanistes lancent encore au parlementarisme, oi;i ils ont cependant eu des représentants, des reproches analogues. Voir leur organe le Parti ouvrier, par exemple le 12 juin 1897 :

« A l'assaut des vieilles formules législatives, sus au parlementarisme ! Que chaque élu qui se sent véritablement représenter une fraction populaire n'aborde plus la tribune que pour cracher toute l'expression de notre dégoût aux faces glabres des avortons bourgeois, » Ktc.

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miqiies », par l'organisation ouvrière nationale et internationale, par les syndicats, les caisses de résistance, les grèves, à réaliser la révolution sociale.

(( Jusqu'ici, nous enseignâmes tous sous l'influence de Marx et de ses disciples, — écrivait, il y a quelques mois, Domela Niewenhuis, — que c'est le pouvoir économique qui détermine le pouvoir politique, et que les moyens du pouvoir politique d'une classe n'étaient que l'ombre de ses moyens économiques. Et maintenant, on vient nous dire que le pouvoir politique doit être conquis et que le reste se fera de soi!... Marx a dû se retourner dans son tombeau quand il a entendu défendre de pareilles hérésies par des disciples qui ne jurent que par son nom. »

Et, en effet, rien ne ressemble moins au peu d'enthousiasme de Tancien parti pour le suffrage universel que l'empressement avec lequel nos socialistes d'aujourd'hui lui font des avances.

Au fond, on peut dire qu'interrompu par des incidents divers, par des réactions qui sont dans la fatalité des choses humaines, le mouvement du siècle a repris sa marche logique. ,

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L'extension du socialisme est une conséquence (lu sullVagc univ(M'S(»l ([uo Tocqueville et d'autres avaient prévue.

« 11 était inévitable, écrivait celui-ci dans ses Souvriiirs, que le peuple Unirait par découvrir que ce (|ui le resserrait dans sa position, ce n'était pas la constitution du Gouvernement, mais les lois qui constituent la société ellemême... et qu'il se demanderait s'il n'avait pas le pouvoir de changer celui-là comme il avait changé les autres \ »

Le sulYrage populaire ne s'est pas établi depuis cinquante ans sans modifier profondément l'idéal et l'objectif social. Quelques-unes de ces modifications sont assurément satisfaisantes pour l'humanité en général et à l'honneur de la démocratie ; ce sont celles qui ont amené, par un mouvement progressif des esprits et des institutions, la société à tourner le principal de son activité vers l'amélioration du sort du plus grand nombre de ses membres. Les classes qui, relé-

1. Cf. Henri George: '< Fonder des institutions politiques d'après lesquelles les hommes sont théoriquement égaux, sur la plus choquante des inégalités sociales, c'est vouloir faire tenir une pyramide sur son sommet. » {Progrès et pauvreté, introd.) — Laveleye: « Le xvni' siècle a dit à l'homme: Tu cesseras d'être l'esclave des nobles et des tyrans qui t'oppriment, lu seras libre et souverain. » Mais comment se fait-il que le souverain meurt souvent de faim ? -

guées au second rang de Thistoire, disparaissaient sous les récits de batailles ou sous l'éclat des castes privilégiées, sont devenues aujourd'hui à la fois la préoccupation et le point de mire des hommes d'Etat.

On a appelé le xix° siècle : « le siècle des ouvriers ; » il faudrait l'appeler le siècle des humbles, et il mériterait bien son nom. De son amour des humbles, de sa recherche de l'instruction et du bien-être relatif des petits et des déshérités, de son sentiment toujours croissant de la solidarité sociale qui rattache le bonheur des mieux partagés de ce monde à la diminution des maux de ceux qui souffrent auprès d'eux, notre siècle finissant tirera son principal titre à la gratitude de nos descendants. On lui fera du moins honneur de ses bonnes intentions à cet égard, tout en constatant qu'il s'est plus d'une fois trompé dans ses moyens d'atteindre le but.

C'est que le sufTrage universel, résultat en partie de cette conception du monde — qui est nouvelle, par certains côtés, quoique par certains autres elle remonte aux philosophes grecs, à la Bible et à l'Evangile, et qui fait de l'égalité et de la fraternité à la fois le point de départ et l'idéal de l'humanité régénérée — le sulï'rage universel a créé pour l'étude et pour la poursuite des réformes sociales un milieu tout ensemble

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entraînant eUlangcrciix, une atmosphère do popularité pleine' de germes pernicieux pour la santé de la nation.

Dans la ruine des anciennes autorités sociales, le nombre, devenu dépositaire et source de la puissance, s'est progressivement et naturellement porté vei's ceux qui s'occupaient bruyamment de ses passions ou de ses intérêts. Quelques-uns parmi ces intérêts légitiment le souci constant qui entraîne nos politiques de tous les j)artis vers les ({ucstions dites sociales. Dans d'autres cas, les électeurs se réclament moins du zèle philanthropique des réformateui's que de leurs complaisances pour des tendances peu louables, ou po-ur des utopies qui coûteraient cher au budget national. Sans distinguer les mobiles, les candidats avides de recueillir les sulTrages populaires se livrent à une surenchère perpétuelle de promesses ou de flagorneries. Aucun parti n'a été sans reproches sur ce terrain des marchandages électoraux. Un seul a été jusqu'au bout du système, et de ce qui était le vice d'un régime a fait en quelque sorte une doctrine : c'est le parti socialiste, entraînant derrière lui par une sorte d'engrenage fatal de recherche de popularité une bonne portion de l'ancien parti radical.

C'est ainsi qu'après avoir passé, dans le courant

du siècle, par des phases diverses, religieux et autoritaire avec Saint-Simon, humanitaire et sentimental avec Fourier, dialectique avec Proudhon, scientifique de prétention avec Marx et Lassalle, le socialisme se présente aujourd'hui avant tout comme une puissance électorale, visant la conquête, par le bulletin de vote, du Parlement et des influences politiques et sociales qui en dépendent, — non pour transformer le monde suivant un idéal élevé et désintéressé, mais pour s'emparer tout d'abord au profit de ses clients de ce que, sous son organisation actuelle, le monde offre déjà d'avantageux.

Sous cette forme nouvelle il est devenu très positif : le mot même de socialisme, appliqué à sa présente incarnation, sonne comme une sorte de paradoxe ; car si le parti qui prend ce nom cherche à agir par la force « sociale », c'est en vue de profits individuels qu'il fait soigneusement reluire devant les yeux de la foule, et nullement par cet esprit de sacrifice à l'Etat, à la Société, qui était l'objectif, au moins apparent, de certaines sectes communistes anciennes, qui constituait le patriotisme de l'antique cité, qui a encore fait l'honneur des écoles de 1830 \

1. « S'il ne faut dans nos rangs que des désintéressements, il ne nous reste qu'à licencier notre parti ! » s'écriait derniè-

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De plus, le nouveau socialisme veut aller vite.

Les anciennes doctrines supposaient dans les âmes et dans les cu'urs une profonde transformation, qui les inclinait sous l'autorité d'une élite, en quelque sorte sacerdotale, et les échauffait d'une profonde impulsion de philanthropie. Le collectivisme lui-même, plus matérialiste, subordonnait la réforme économique à une vaste refonte du monde du travail, qui avait le mérite de la reculer dans le temps et de la discipliner, en quelque façon, par avance, en l'obligeant à une chimérique organisation. Les nécessités électorales ont amené nos socialistes à faire des promesses à bien plus brève échéance et à simplifier considérablement les conditions de la réalisation. Instinctivement, électeurs et élus ont senti qu'une société coordonnée suivant les formules vagues de Marx et dEngels, c'était bien loin ou bien nuageux, el qu'il valait beaucoup mieux, réforme pour réforme, se servir de ce qu'on avait sous la main, déjà tout préparé par le capitalisme. Pourquoi tant de transformations complexes et embrouillées dans le principe de la propriété, ([iiand on peut, par un article de loi, la faire passer des mains de Jacques, qui l'a reçue en patrimoine, ou acquise, à celles

renient un oraleui' collectiviste devant un auditoire popu' laire.

de Pierre, qui se croit en droit d'en profiter? Pour cela on n'aura besoin que d'une simple distinction entre la propriété dite « capitaliste », et l'autre comme point de départ, et de quelques lois d'impôt comme moyen. De cette façon, sans rien déiinir avec précision et par conséquent sans s'engager, on satisfera d'avance les jalousies ou les convoitises des petits contre les gros; sans alarmer le nombre, on s'assurera des conquêtes faciles dans les rangs du suffrage universel.

Aussi actuellement devant les masses électorales, ne diffère-t-on que par la quantité ou la qualité de ce qu'on promet.

L'enrôlement des électeurs est devenu la grande préoccupation des chefs de parti, la propagande à coups de promesses la principale visée des journaux. Quant aux théories proprement dites, elles ne tiennent presque plus de place dans les campagnes électorales. Les doctrines ont, en quelque sorte, fondu, ou plutôt on les tient en réserve comme une sorte de vision mystérieuse sur laquelle il convient de nu pas lever le voile. « Quel est l'objet actueJ du groupe des socialistes dits « parlementaires » ? constatait dernièrement M. E. Reclus (Préface du socialisme en danger.) Recueillir des votes et conquérir les pouvoirs publics... en attirant les électeurs par

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toutes les manœuvres qui les séduisent, en se gardant bien de heurter leurs préjugés. » Loin de les heurter, on les flatte et on les caresse : les excitations des rancunes ou des convoitises de classes ou de groupes, les critiques violentes contre les charges fiscales ou civiques imposées aux citoyens, les projets de spoliation des plus riches au profit des moins fortunés, soit par la taxation, soit par Texpropriation directe, envaliissent la presse, retentissent dans les réunions. Rien n'est plus facile pour les meneurs que d'approprier leur système de dénigrement continu aux circonstances fuyantes de la politique, aux passions locales ou transitoires, aux souffrances trop réelles des populations, aux questions mêmes de justice qui agitent la conscience publique et d'où devraient être bannies toutes les préoccupations autres que celles de la vérité. Les dénonciations et les protestations du parti naissent de tous les incidents, se greffent sur toutes les infortunes, se grossissent de toutes les difficultés qui surgissent dans la vie nationale de chaque jour : c'est un déversoir où aboutissent les multiples canaux de l'existence du pays et qui n'en garde que la boue ou les cailloux, sans rien retenir de ce qui y coule d'eau à peu près limpide. Des mains habiles et actives remuent cette boue et ces pierres et les font

remonter à la surface. Les électeurs, qui, chaque matin, aperçoivent étalé sous leurs yeux, par les journaux, ce résidu fangeux ou hérissé, en emportent de la société une image aigrie et empoisonnée.

C'est bien là ce qu'on veut. Les lecteurs, alléchés dans leurs convoitises ou attisés dans leurs rancunes, sont de futurs votants pour les candidats socialistes.

« Nous n'avons pas besoin d'être des émeutiers, écrivait un des chefs du socialisme parlementaire', en un temps et en un pays où la légalité, même bien maniée, est révolutionnaire et où le régime parlementaire peut être un formidable engin de dislocation et de rénovation. Nous nous servons, contre la société injuste et barbare, du mécanisme même qu'elle a créé. )>

Les candidats socialistes ont naturellement commencé leur travail, il y a déjà bien des an- i nées, par les grandes villes et par certains centres manufacturiers: là, l'agglomération et comme la coagulation des souffrances et des passions hu- |

1. M. Jaurès. Lettre préface au volume de M. Huret : Enquête sur la question sociale.

mainos, la concentration des usines, le contact de la pénurie du grand nombre avec le luxe et parfois le faste imprudent de minorités opulentes, les rancunes nées de grèves fomentées souvent par des syndicats plus politiques qu'industriels et qui ont laissé derrière elles bien des misères, la main-mise d'un groupe de meneurs audacieux et tenaces sur des groupes d'électeurs timorés et passifs, rinlluence d'une presse violente qui ne recule devant aucune injure, devant aucun mensonge, qui tous les jours poursuit sa tâche consciemment corrosive et destructive, — à Finstar d'une goutte de poison virulente et désorganisatrice des tissus vivants, tombant à coups incessants sur le même point d'une même plaie, — leur ont procuré pas mal de sièges aux conseils municipaux et môme pas mal d'hôtels de ville ; puis ils ont compté aux élections législatives, depuis 1893, un grand nombre de victoires. En France, comme en Allemagne, en Belgique, en Italie, en Autriche', ils ont introduit aux Parlements des groupes compacts, ardents, bruyants, assez bien réglés

4. Les journaux socialistes prétendent, probablement avec une certaine exagération dans leschiiïres, que les Parlements français et étrangers comptent actuellement: France, 60 députés ; Allemagne, 60 ; Italie, 19; Danemark, 9; Belgique, 29 Autriche, 16; qui représenteraient 4 à 5,000,000 de voix.

dans leur stratégie, et avec lesquels gouvernements et oppositions sont obligés de compter. Nous les avons vus à Fœuvre chez nous pendant quatre ans. Personne n'a oublié leur rôle tapageur et obstructionniste à la dernière Chambre, ni leur ingérence incessante dans les agitations industrielles. Leur principale force a été de représenter en quelque sorte au Parlement l'aboutissant logique du système de surenchère électorale qui est devenu le régime du suffrage universel, et, par là, de forcer un bon nombre d'anciens radicaux à faire chorus avec eux, pour conserver la popularité que le parti avancé de naguère sentait lui échapper. L'entrée du socialisme à la Chambre a eu pour effet de faire disparaître, comme d'un coup de vent subit, semblables à de vaines ombres auxquelles personne ne croit plus, les anciennes revendications politiques du parti radical des grandes villes. Combien ont subsisté, aux dernières élections, de ces vieilles formules de réformes d'Etat, aujourd'hui si discréditées et qui retentissaient naguère à la tribune ou dans la presse, à la grande joie de la démocratie dite avancée ? On les a comparées spirituellement aux maîtresses successives et rapidement abandonnées de Don Juan\ La démocratie radi-

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