DIALOGUE ENTRE UN SOCIALISTE-COLLECTIVISTE ET UN PROGRESSISTE LIRÉRAL
Le socialiste. — Vous vous proclamez défenseur de Tordre social, ennemi du socialisme et du collectivisme. Trouvez-vous donc que le monde soit bien tel qu'il est et que les hommes de bonne volonté n'aient qu'à se croiser les bras, en laissant faire ?...
Le progressiste libéral. — Ce n'est nullement mon opinion. Je suis loin de penser que tout soit bien réglé actuellement dans la société, ni même que les hommes tirent de l'arrangement social tout le profit qu'ils pourraient en obtenir. A ce point de vue, je suis résolument réformateur et progressiste : mais je diffère profondé-
1. Publié sous le titre : Mes gi-iefs contre le socialisme, dans les brochures de propagande du « Comité de défense et de progrès social ».
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mont des socialistes du jour par la méthode et par le choix dos moyens de réforme.
Le socialiste. — Quelle est votre méthode ?
Le progressiste libéral. — L'observation des faits, aussi bien dans le passé, par l'histoire, que dans le présent, par l'observation directe. Voici quelques-uns des résultats de la méthode d'observation, impartialement appliquée :
1^ Ils ne sont nullement favorables aux conclusions de ceux qui croient qu'on peut changer d\in trait de plume, ou par une révolution subite, l'organisation sociale. L'histoire prouve que celle-ci se transforme, mais lentement et au fur et à mesure que les idées fondamentales de l'espèce se sont elles-mêmes transformées. L'esclavage a disparu du monde civilisé : mais combien a-t-il fallu de siècles pour le supprimer ? Aujourd'hui encore, nous le voyons (lourir sur une vaste surface du globe. La patience est donc le premier devoir du réformateur social.
2** il existe dans l'humanité, ou au moins dans la portion de l'humanité à laquelle nous appartenons, quelques tendances profondes, qui paraissent bien indestructibles, qui sont les fondements de notre organisation sociale et les mobiles principaux de nos actions, par exemple l'amour de la famille, la recherche du gain et de
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la pi'opriéU'^ iiulividiidle. Je suis loin de préton- (li'C que ces mohiles d'action soient les seuls qui puissent guider l'homme, ni qu'ils ne puissent, dans certains cas, être suppléés par d'autres, ni enfin qu'ils n'entraînent quelquefois, en s'exagérant, des conséquences regrettables ; mais il en esl, ainsi de tout ce qui conceine l'humanité. Nous sommes nés dans le relatif et faits pour le relatif.
Les sentiments auxquels je viens défaire allusion sont en quelque sorte la chair de notre chair; le socialisme contemporain les suppose disparus ou du moins tellement déformés qu'ils ne ressemblent plus guère à eux-mêmes. Il s'exagère singulièrement sa puissance d'action sur les hommes à ce point de vue.
Tant ([u'il leur prêche la haine d'un ordre social où beaucoup d'entre eux souffrent des maux immérités, — (et où beaucoup aussi préfèrent ne pas rechercher en eux-mêmes, dans leurs défaillances morales ou leur manque d'énergie, la cause de leurs maux), — il trouve auprès d'eux un facile crédit : mais qu'il cherche à atteindre en eux l'époux, le père, le possesseur d'un modeste patrimoine, le propriétaire d'objets mobiliers ou immobiliers, fût-ce de quelques épargnes ou d'un petit champ, il se heurte à des résistances invincibles. Les religions idéalistes
I'Iiim;iu;ssisti:-mi!i':i{.\i. i:t coi.i.kctivistk ri.') oui, itailois. ohlcim de leurs JcrvcMils ro délacliomciil exc('[)li()nm'l, pai'cc ([iTolles l(Mir parlai;'nl à la fois (i'ol)li^alions et de compensations snrnalnrelles et divines : mais croire qu'une religion de la lei'i'(\ (jui no promet (juc les biens de la terre etcpii vent an-achei' des mains de 1 homme ceux [)iéeisément auxquels il a jusqu'ici attaché le [)his de ()rix, doit réussir dans son entreprise, c'est supposer le sens du devoii' ou le sens de la jouissance singulièrement transformés dans riiomme. Et ([u'a fait jusqu'i^'i le collectivisme pour les transformer?
3" Je regarde le monde actuel, avec ses défauts et ses qualités, et je considère ce qu'il a produit sous l'impulsion de ses mobiles actuels et habituels. Assurément, il n'a pas engendré un état de choses parfait, ni où la justice véi'itable règne. Je soulfi'e (le ce qui reste de mauvais en lui, de ce qu'il offre de lacunes malérielles et morales. J'aperçois un champ immense d'améliorations ouvert au réformateur et au moraliste, et je reconnais que sur bien des points encore, comme l'a dit un écrivain hardi, en parlant des relations des sexes, « nous avons un pied dans la barl)arie » ; mais je reconnais aussi que la concurrence entre les hommes, l'ellort individuel auquel elle les force, les ressources d'énergie et d'invention qu'elle les oblige à déployer, ont fait pro-
gresser rhumanité dans une proportion où nul autre mobile jusqu'ici entrevu par les hommes n'a atteint. Il n'en résulte pas sur la terre une justice satisfaisante, ni un bien-être suffisant pour tous ; mais s'il y a moins d'injustice et s'il y a moins de soutVrances matérielles dans le monde que parle passé, nous n'avons pas le droit de rejeter les principes sociaux ([ui ont amené ce mieux, ou, si vous voulez, ce nioin^ mal relatif, avant d'avoir découvert et fait fructifier un autre pi'inci|)e de conduite équivalent en puissance pour le bien général.
Le socialiste. — Vous résolvez la question par la question. Nous prétendons précisément, nous autres socialistes, que les dernières transformations industrielles que vous louez ont empiré la condition de ceux que l'organisation sociale fait naître sans patrimoine, sans ressources autres que leur force de travail. Obligés de compter exclusivement sui' leurs bras pour vivre, ils sont les victimes impuissantes du machinisme et du capitalisme qui les écrasent par leur entente, et les nourrissent juste assez pour qu'ils puissent fournir la main-d'œuvre, sans leur permettre de résister aux exigences des chefs d'industrie : de sorte que, par ce système, les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres plus pauvres ; le domaine de l'opulent
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va s'étendant et s'amplifiant, tandis que le misérable est de plus en plus réduit à la portion congrue qui l'empêche seulement de mourir de faim.
Le progressiste lujéral. — Si ce que vous alléguez était vrai, comment adviendrait-il que de l'aveu de tous, même des moins optimistes, la masse des travailleurs est mieux nourrie, mieux velue', mieux logée qu'il y a cent ans ; qu'un grand nombre possèdent quelques économies, en dépôt aux caisses d'épai'gnes, en rentes ou en obligations ; que beaucoup d'entre eux, plus intelligents, plus énergiques ou plus chanceux que d'autres, sont devenus des directeurs d'usines, des patrons, quelques-uns très fortu-
1. Adam Smith écrivait : « La chemise et les souliers ne font pas partie du salaire nécessaire de l'ouvrier français » Qui le dirait aujourd'hui ? Sydney Webb, l'historien avancé des Trades Unions, reconnaît dans sa brochure sur << le Travail, de 1837 à 1897, •> écrite à propos du jubilé de la reine Victoria, que « manifestement il y a eu un grand progrès en moyenne dans la condition du peuple; dans presque toutes les industries les ouvriers sont mieux payés, et peuvent, avec des journées de travail plus courtes, se procurer plus de ressources matérielles et intellectuelles ». « Le mal qui subsiste, ajoute-t-il,ne doit pas nous empêcher d'apercevoir le mieux réalisé », p. 8 et 9. Cf. Van der Yelde, Revue socialisle, juin 1898 : « La loi d'airain de Lassalle, ce Lasciate oc/ ni speranzn du prolétariat moderne n'est plus qu'une arme de propagande à peu près démodée, une de ces vérités rancies dont parle Ibsen, qui finissent par dégénérer en contre-vérités absolues. »
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nés ? Enlin, comment expliquez-vous que, si le salaire est justement l'équivalenl de ]a subsistance nécessaire à Touvricr pour ne pas mourir d'inanition, la consommation de Talcool ait pu s'accroître dans des proportions aussi colossales ', sans nuire à celle du tabac, qui est, comme l'alcool, un objet de luxe relatif ?
Votre allégation relative à l'augmentation croissante de la pauvreté est démentie par tous les faits. Il y a cependant dans votre observation, au sujet de la condition des salariés, deux parcelles de vérité. La première, c'est le désaccord (jui existe entre la dose réelle de bien-être matériel dont jouit l'homme et la satisfaction qu'il en ressent, surtout quand les conditions de milieu varient en même temps que l'accroissement de bien-être. Ce qui suffisait à nos pères paraîtrait tout à fait misérable à leurs fils, et ceux-ci, qui sont en général mieux pai'tagés que leurs prédécesseurs, ont plus de désirs nouveaux qu'ils n'ont obtenu de satisfaction. C'est la loi générale du progrès humain, et il ne faut s'en plaindre que lorsque la vivacité môme des désii's nouveaux pousse ceux qu'ils tourmentent à
1. La consommation de l'alcool a passé, en France, de l',46 par Icle en 1850, à 4', 07 en 189.j. l'.n Angleterre on évalue à 2 milliards et demi la somme des salaires dépensés annuellement au cabaret.
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moconiiciître le surcroît de bien-être qui en a été la source. Ne croyez pas que le socialisme, quand bien même il aurait doublé la somme des jouissances respectives de chaque citoyen, empêcherait pour chacun le regret de ne pas avoir plus, la soull'rauce de ne pouvoir se pi'ocurer instantanément h' surcroît convoité, ni hi jalousie contre ceux qu'il vcurait, à coté de lui, mieux [)artagés.
Ce que nous pouvons légitimement demander à ceux qu'a favorisés la fortune c'est de ne pas surexciter par leur faste la soulfrance que fait éprouver aux malheureux la comparaison de leur dénuement avec tant de richesse mal employée. Pour cela, pas n'est besoin d'une morale socialiste. L'ancienne morale bien comprise et bien pratiquée y suiïirait. Il règne sur l'ulilité du grand luxe au point de vue social beaucoup d'erreurs qu'une saine économie politique combat.
La seconde parcelle de véi'ité que j'aperçois dans votre observation, c'est la constatation de la ditïiculté qui, dans certaines conditions d'organisation industrielle, existe pour les travailleurs, en vue de s'entendre pour résister aux exigences du capital. Depuis longtemps, les économistes ont signalé ce point, et c'est même des termes exagérés dans lesquels ils ont conclu aux avantages du capital et à la faiblesse inévitable des simples salariés dans le débat pour la
fixation du salaire, qu'on a tiré la fameuse loi d'airain, base considérée naguère comme la plus solide de l'argumentation des collectivistes contemporains. Mais il ne faut pas oublier que, lorsque certains économistes, dits classiques, posaient ces conclusions pessimistes pour la classe ouvrière, les lois punissaient rigoureusement toute tentative d'entente ou d'union entre les travailleurs. En apparence la loi s'appliquait aussi bien aux patrons qu'aux ouvriers ; mais il était aisé aux entrepreneurs, — Adam Smith l'a déjà fait observer, — vu leur petit nombre, d'éluder la loi, et elle pesait de tout son poids sur les masses ouvrières. Depuis lors, les choses ont totalement changé. Les lois contre les coalitions ont été abolies ; les unions môme permanentes, avec caisses de résistance, sous le nom de syndicats, se sont vues autorisées et se sont développées. Actuellement il serait inexact de dire que les salariés ne peuvent pas résister à des exigences intempestives du capital. Les masses ouvrières étant le nombre, ont sous le régime du suffrage universel, qui est le nôtre, trouvé de puissants et ardents soutiens dans les députés, dans les journaux, souvent même dans les gouvernements \ Lorsqu'aujourd'hui