Sully-Prudhomme (Epreuves
tir avec un grand nombre de ses contemporains. A ce premier vers il en a ajouté un second :
« l']l j'ai tons les soucis de la fralernité. »
Ici, ce n'est i)lus l'homme nouveau qui parle, c'est riiériticr des stoïciens grecs, des prophètes juifs et des chrétiens.
On peut se demander si cette définition du rapport qu'il est désirable de voir régner entre les hommes est bien d'accord avec la réalité d'aujourd'hui. La iVaternité est une chose, et le sentiment d'un certain lien qui existe entre l'homme individu et l'homme collectivité en est une autre. 11 y a des connexités entre ces deux sentiments : mais il y a aussi des dillérences essentielles. Aucun mot d'un emploi général n'a jusqu'ici répondu à la définition de ce lien spécial, probablement parce qu'il commence seulement à apparaître sous son véritable jour à la conscience humaine. On lui a appliqué beaucoup d'expressions ou d'images inexactes ou inadéquates. Elles ont le tort de laisser dans les esprits et par suite dans les cœurs, une idée fausse de ce qu'elles veulent représenter. Fraternité^ jjhilatUJiropic, wlidarité, socialisme^ pèchent chacun par quelque côté. Fraternité en dit trop et crée entre les hommes une apparence de relation étroite de consanguinité, inexacte
en fait et qui est gi'osse de péril, en dehors de la famille où seule elle existe réellement. Pliilanthroj)ie est un mot trop vague et peu défini. Solidarité constate une interdépendance indéniable entre les êtres vivants, mais qui ne crée pas entre eux, du fait seul qu'elle existe, un devoir moral : elle établit aussi bien les droits de chacun sur tous que les obligations de chacun envers tous. 11 faudrait une règle morale au-dessus d'elle pour déterminer le droit et le devoir' de chacun des co-participants : sinon chacun pourrait se croire autorisé à compter sur les autres et à ne leur rien donner. La solidarité à elle seule ne résout rien\ Socialisme a été détourné de son sens
1. « La solidarité, disait M. Rambaud, à une distribution des prix du Concours général, donne à nos obligations le caractère rigoureux d'une dette... elle rend palpable la notion du devoir et en même temps le grandit prodigieusement... " Et l'orateur montrait le travail séculaire des hommes créant la nation sans laquelle l'individu ne serait rien et ne pourrait pas même vivre : d'où il concluait à une dette ào. tous les vivants vis-à-vis des morts. « Aujourd'hui même, l'individu n'a ni tissé les vêtements qui le couvrent, ni produit les mets placés sur sa table, ni conçu le livre, ni fabriqué les outils nécessaires à son aclivité. il vit sous la protection de lois équitables qui ne sont pas sorties de son cerveau. Du berceau jusqu'à l'adolescence, c'est à l'eiTort commun de tous qu'il doit la sécurité de chaque minute de sa vie et la substance même dont ses membres sont formés... Ainsi le citoyen tient tout de la nation. La conséquence n'est-elle pas qu'il lui doit tout?... Les lois positives se bornent le plus souvent à déter-
SOCIALISMR ET DKVOUEMEiNT SOCIAL 169
primitif et désigne actuellement des organisations artificielles et intolérantes, des règlements des rapports du travail et du capital envisages sous un angle étroit et qui ont peu de rapports avec les tendances humanitaires et réfoi'matrices des premiers socialistes. D'ailleurs même ceux-ci ont toujours eu en vue plutôt un système social fondé sur des principes particuliers d'autorité et de hiérarchie bienfaisantes, que l'ensemble des relations entre membres de la société, telles qu'elles résultent de la nature des choses et en laissant à chacun des membres la plus grande somme de liberté possible, ce qui est notre idéal actuel.
miner ce qu'il ne doit pas faire. La loi de solidarité vient suppléer au silence de nos codes. De la notion de solidarité découle une notion du devoir autrement précise et rigoureuse que celle qui ne reposerait (jue sur les idées de charité ou même de fraternité. »
Plus précise peut-être; plus rigoureuse dans le sens d'une obligation mieux déterminée par définition, je ne le pense pas. Il n'y a d'obligation morale positive, que là où il y a consentement. Le reste est nécessité, ou conditions naturelles de la vie. L'homme n'est pas consulté pour naître. II est le prolongement de ceux qui le mettent au monde et qui ont contribué à créer à la fois l'être nouveau et le milieu où ils le placent. Ce sont là des liens naturels entre les générations, mais qui n'établissent pas entre elles de véritables dettes, pas plus que l'homme n'a une dette vis-à-vis de la nature parce qu'elle lui fournit de l'air à respirer et des poumons pour le respirer. Ce sont les conditions mêmes de la vie. C'est de l'existence sociale et de ses combinaisons essen-
On fonde plus facilement un empire qu'une expression. Les puissances et les Académies s'y évertuent vainement. Le néologisme naît parfois d'un hasard ; puis il se répand parce qu'il répond à une idée ou à un sentiment qui s'est lui-même répandu comme un phénomène soudain généralisé et qui n'a pas trouvé son image exacte dans les modes verbaux existants. Ainsi notre fm de siècle a vu surgir la « rosserie » et la « veulerie ». On ne nous le tiendra peut-être pas à grand honneur.
Ce que devrait exprimer le mot que nous voudrions voir se répandre, est complexe et n'en est pas moins réel.
lielles que sortent les devoirs proprement dits des citoyens vis-à-vis les uns des autres; devoirs sans lesquels l'association, dite sociale, ne serait pas possible*. Par extension de ses devoirs vis-à-vis de ses concitoyens, devoirs qui appellent en échange ceux de ses concitoyens vis-à-vis de lui-même, l'individu conçoit une sorte d'obligation de sentiment à l'égard des générations éteintes, ou même de la nature en général, qui dans une certaine mesure est digne d'être encouragée et peut être bienfaisante, à condition d'être éclairée, car tout n'est pas bon jii dans le passé, ni dans la nature ; à condition aussi qu'on ne confonde pas, par l'abus des métaphores (ce qui est le grand péril de notre littérature philosophique et sociologique contemporaine), une simple tendance de sensibilité morale avec les obligations morales réciproques très rigoureuses de la communauté sociale.
* M. René VVorms a bien développé ce point de vue dans « Organisme et société » dont nous sommes loin d'ailleurs de partager toutes les idées, p. 372.
L'homme est à la fois individu et collectivité. Aristotc Ta défmi un animal sociable. 11 naît de parents qui lui ont donné une partie d'euxmêmes non seulement pour le former matérielment, mais pour nourrir, développer, aider et instruire son infance. Il est lui-môme destiné à se perpéUier, et pour cela, après avoir donné à d'autres êtres de sa propre substance, il leur donne sa protection, son activité, ses soins, — don duquel sa seule récompense sera la satisfaction (Kun instinct profondément implanté dans sa nature et tout à fait distinct de celui de sa propre conservation. A mesure que Thomme se civilise, le caractère altruiste de son existence tout entière se développe, et cela par la bonne raison qu'il ne se civilise que par l'altruisme. Il est sorti des premières épreuves de sa lutte contre la nature ambiante, grâce à la coopération avec ses semblables, famille, horde, tribu, cité, état. Dans ce dernier stade comme dans les précédents, non seulement il ne peut vivre matériellement que dans et par la collectivité, mais il sent le besoin de plus en plus profond d'être aimé, estimé, et d'aimer et d'estimer les autres, — d'abord dans le cercle de ses proches, de sa compagne, de ses enfants, de ses parents, de ses compagnons, puis dans une étendue d'êtres humains qui va toujours s'amplifiant à mesure que la civilisation et
l'ordre pacifique s'étendent : cercle qui atteint les êtres non encore vivants représentant l'avenir de riiumanité, auquel, dans un certain stage de culture et de moralité, nous nous attachons autant qu'à son présent.
Tous les sociologues, depuis Auguste Comte, ont longuement exploré ce sujets L'ordre des sentiments altruistes existe si bien chez les êtres humains qu'on a pu dire que de tout temps, sous ses diverses formes ^ il a servi de base à la fois aux religions et aux établisse-
1 Bacon avait dit, avant les sociologues modernes, dont Auguste Comte est le père : « Il y a dans la nature de l'homme une inclination secrète, une tendance vers l'amour d'autrui. » Cf. H. Spencer, Justice, p. 215: « Trois mobiles distincts ont poussé les hommes originellement dispersés en familles errantes, à s'associer plus étroitement: le désir de sortir de l'isolement a été un de ces mobiles et quoi qu'elle ne soit pas universelle, la socialité est un caractère général des êtres humains qui les pousse à l'agrégation. Le second mobile c'est la nécessité de l'action combinée contre les ennemis humains ou animaux et la nécessité de la coopération en vue de résister à l'aggression extérieure ou de la pratiquer. Le troisième but poursuivi, c'est la facilitation de la sustentation par l'assistance mutuelle, et par la coopération en vue d'une meilleure satisfaction à procurer aux besoins physiques et par la suite, aux besoins intellectuels et moraux. »
2. Les sociologues contemporains sont enclins à considérer chacun la prédominance d'une de ces formes et à lui attribuer l'influence prépondérante sur les phénomènes sociaux : de là bien des discussions et des systèmes sur lesquels ce n'est pas le lieu d'insister ici, La vérité est que chacune de ces
menis civils'. L'ayant constatée dans le passé, ayant suivi son évolution dans l'histoire, ceux qui veulent le mieux de l'espèce humaine cherchent avec anxiété quelle direction prendra cette catégorie de sentiments sous les conditions nouvelles qui régissent le mouvement social: ils se demandent comment le rationalisme triomphant et l'individualisme qui en résulte tout d'ahord, puis Tentraînement démocratique qui en est la seconde conséquence, agiront sur les tendances altruistes ; quel obstacle ils apporteront au développement de celles-ci ; quelle exagération des réactions contraires pourront leur imprimer. Observateurs attentifs des mouvements de pensée et d'opinion contemporaines, ils voient tantôt ces instincts comprimés à l'excès, tantôt exaltés d'une façon périlleuse pour l'activité humaine, et pour le bien social qui en est le fruit.
Une de leurs préoccupations est de savoir si, dépouillée de ses croyances dogmatiques, et
formes a joué son nMe parallèlement aux autres et en contribuant au même résultat de solidarité sociale de l'individu avec les morts, les vivants et les futurs vivants. \. Cf, Guyau, L'irréligion de l'avenir, l*"" chap.
comme laïcisée par la science, Tàme humaine pourrait dans l'ordre des sentiments altruistes, conserver la chaleur el lélan nécessaires à leur faire produire leur action bienfaisante. C'est là, on peut le dire une question passionnante et de laquelle dépend pour les esprits indépendants, leur confiance dans l'amélioration sociale. En effet, l'évolution scientifique de tous les ordres de sentiments, d'idées et de croyances, se poursuit avec plus ou moins de ra[)idité, mais elle ne rétrograde jamais d'une façon définitive : c'est la conclusion que nous fournit l'histoire de la civilisation ; et tant que des faits nouveaux et suffisamment durables n'auront pas surgi pour l'infirmer, il faut bien nous y tenir. C'est un mouvement qui échappe à nos volontés, étant le fruit de la logique des choses. Il est plus fort que les résistances qu'on voudrait lui opposer. Il s'étend à la façon d'une contagion toute-puissante ou d'une irrésistible cristallisation. En effet, les succès triomphants obtenus par une méthode intellectuelle dans une branche de l'activité humaine lui créent forcément de nouveaux champs d'exploration. Le domaine moral est déjà envahi par les procédés de la science et ne s'y dérobera pas plus que le domaine physique oii ils ont produit des merveilles. « Qui peut prévoir, disait l'éminent et prudent
penseur qu'est M. Albert Sorel, à la séance de rentrée de l'Université de Lille (3 octobre 1897), ({ui peut prévoir les iniluences ([ue par contrecoup, par analogie, les métbodes, les exemples, les découvertes d'un Pasteur, transportées de l'étude des organismes vivants à l'étude des sociétés humaines, peuvent exercer sur nos sciences historiques et sur nos sciences sociales ?... Tout est lié dans les choses humaines, et il n'y a qu'une méthode pour en acquérir les connaissances. L'art social ne se forme point autrement que la médecine ou l'histoire. S'il doit y avoir un jour une science sociale proprement dite, ce sera par l'application aux faits sociaux des procédés des sciences exactes, des sciences de la naturel »
Sans doute, l'investigation sur le terrain de la science appliquée aux choses sociales est beaucoup plus ditlîcile et lente que sur d'autres, à cause de la complexité des phénomènes et de leur caractère fuyant. Je ne me laisse pas cependant décourager par la lourdeur des méthodes qu'on a appliquées à la sociologie, « cette science baptisée avant d'être née, » comme Ta dit spirituellement M. Tarde, ni rebuter par les erreurs
1. « Sans que nos cœurs s'en doutent, le télescope et le microscope ont déjà changé nos cœurs. » (Izoulet, la Cité moderne, p. 14.)
qu'on a commises dans Tapplication de ces méthodes \ par les confusions qui se sont établies entre des branches d'études bien différentes et qu'on a à tort mélangées, par les résultats trop hâtifs qu'on a bruyamment proclamés. La réalité est que l'observation méthodique, qui déjà aux mains de Platon et Aristote, s'était portée
1. Sur les questions mêmes de méthode — les plus importantes lorsqu'il s'agit de fonder une science ou de la développer — des divergences graves subsistent entre les sociologues. Voir Les régies de la méthode sociologique, par Durckheim, qui, après avoir critiqué celles posées par les plus illustres comme A. Comte, Spencer ou S. Mill, essaye d'en poser de différentes, lesquelles à notre avis prêtent également à l'objection. Même sur la définition des « faits sociologiques » on ne s'entend pas. M. Durckheim qui en propose une me paraît tomber dans l'erreur qu'il reproche aux sociologues en général de prendre des concepts pour des choses. Il définit faits sociaux ou sociologiques ceux qui s'imposent ? N'est-ce pas les hommes qui se les imposent ou à eux-mêmes, ou mutuellement? Il n'y aurait donc là qu'une généralisation défaits individuels propagés par la contraintede quelques-uns, ou par l'imitation volontaire de la majorité. Il y a dans toute tentative d'assimiler la société à un organisme ayant sa vie propre en dehors de celle des individus qui la composent, quelque chose d'arbitraire et de factice qui compromet les définitions qu'on appuie sur cette base. Avant de définir il faudrait, comme dans toutes les sciences dites d'observation, d'abord bien observer. La classification viendrait ensuite.
Nul à notre avis n'a élucidé avec plus de précision les dilïicultés de l'analyse appliquée aux lois sociales, que S. Mill dans sa Logique (fin du 2" vol. de la trad. franc.). Voir aussi les ouvrages de M- Tarde qui a eu le mérite de combattre avec énergie
avec fruit sur les phénomènes sociaux, y a été ramonée de notre temps avec une singulière vivacité. Des esprits de tout genre et de toute provenance ont apporté à ces études un zèle extraordinaire. 11 ne faudrait pas conclure de la confusion d'idées ou des vices d'analyse de quelques-uns, à l'impuissance générale de la science en ces matières. La science a seulement besoin de s'adapter à ce milieu encore relativement nouveau pour elle, et d'abandonner, pour l'aborder, quelques-uns de ses procédés de simplification ou de généralisation hâtives, qui peuvent réussir dans d'autres champs d'exploration, mais qui
l'assimilation de la société à un organisme et de la sociologie à la biologie. Ses idées sur l'imitation comme facteur principal de la vie sociale sont fécondes. Je lui reprocherai de n'avoir pas analysé avec autant de rigueur les lois de Vinveniion. Il aurait pu, il semble, mettre plus en relief qu'il ne l'a fait [Logique sociale) la dépendance étroite de l'invention et de l'imitation. Il fait intervenir à tout moment le génie humain sans le définir sullisamment. La plupart des inventions dites géniales ne sont-elles pas des imitations étendues par des cerveaux très attentifs à des catégories de faits auxquelles les lois précédemment reconnues n'avaient pas été appliquées? Il n'y a presque jamais découverte spontanée mais combinaison nouvelle de données connues qui sont imitées, en passant d'un objet à un autre plus vaste. L'auteur des « Lois de l'imitation » devrait bien écrire un traité méthodique des lois de l'invention, en s'éclairant de l'ordre historique dans lequel les inventions se sont succédé dans les principales branches de l'activité humaine.
178 SCrCIALISME KT PROBLÈMES SOCIAUX
ne sont pas de mise en présence de la complexité même de la vie, aussi bien sociale qu'individuelle. Quoi qu'il en soit, les résultats déjà obtenus par une science qui, dans ses investigations méthodiques, ne compte pas soixante-dix ans d'âge, sont encourageants pour l'avenir \
Les religions ont exercé et exercent sur les âmes un immense empire : c'est une des premières constatations d'une sociologie impartiale et éclairée. On a vu des milliers d'hommes sacrifier pour leurs croyances, non seulement leur repos et leur bonheur, mais leur vie. On les a vus périr en masse sur les bûchers, aux croisades, dans les guerres religieuses ; les martyrs enfantaient les martyrs. Aujourd'hui encore la foi engendre d'extraordinaires dévouements : sans parler des fanatiques exotiques, et pour s'en
1. Il faut tenir compte aussi de la division séculaire qui a subsisté entre les études philosophiques proprement dites et les études scientifiques : quelques-uns de nos philosophes en abordant celles-ci et mis tout à coup en possession de certains de leurs résultats, éprouvent comme un éblouissement d'enfants en face d'une lanterne magique. Ils sont extasiés et leur imagination voit quelquefois plus qu'on ne leur montre.
tenir au christianisme, que de missionnaires, de sœurs de charité, de croyants de tout genre, ohéissantà une vocation impérieuse, recherchent les soulïVances matérielles et morales, les dévouements douloureux, les privations, les sacrifices de tout genre, et semblent heureux de soulïrir !
Les miracles produits par la foi religieuse sont si grands, félévation de Thomme au-dessus de lui-même par la croyance ({ui Texhausse, est dans certains cas tellement saisissante, que l'esprit a peine à renoncer àl'existence de ce genre de mobiles parmi la généralité des générations futures. Par un instinct bien compréhensible, fait à la fois de regrets du passé et de doutes sur les ressources de la raison, beaucoup d'esprits indépendants hésitent à prononcer le divorce définitif entre les sociétés nouvelles et les croyances dogmatiques, comme s'il s'agissait d'enlever aux cimes Tesquif, môme à demi détruit, qui les soutient encore sur les flots, et de les abandonner sans appui et sans pilote aux passions, aux appétits contradictoires et menaçants. Ils cherchent des transactions, des compromis. Les uns tachent par de délicates distinctions, de concilier les affirmations a priori du dogme avec les méthodes qu'emploie la science pour acquérir la certitude, méthodes qui sont bien différentes des procédés
de la révélation \ Les autres voudraient sacrifier certaines parties des religions qui sont trop inacceptables à la raison moderne et en garder quelques autres qui, après l'échec du déisme du xvuT^ siècle, constitueraient une sorte de théisme spiritualiste. L'avenir révélera si ces etïorts peuvent aboutir à un résultat durable, si la raison humaine peut se scinder, accepter pour résoudre les problèmes qui se posent devant elle, des méthodes contradictoires par leur principe môme. Où tracer la ligne de démarcation? Les religions fondées sur la révélation ont été des merveilles de logique : une fois admis leur point de départ, tout se tient et s'enchaine dans leur appareil dressé par des siècles de dialectique : est-il possible d'ébranler une seule de leurs assises sans faire écrouler tout l'édifice? La base même de la croyance, n'est-ce pas que la religion seule a droit de se fixer à elle-même des limites et de déterminer le domaine où la raison peut s'exercer sanspéril^? Si vous retournez le principe, et que
1. « On a concilié tant bien que mal avec la Bible les découvertes de Copernic et môme celles de nos géologues modernes : qui sait si un jour quelqu'un ne sera pas assez habile pour y retrouver les hypothèses de Darwin et de Lamarck ? » écrivait Guyau en 1879 [La morale anglaise, p. 362.) Depuis, on le sait, le pas a été franchi.
2. « L'Église n'interdit pas aux sciences de se servir des principes et de la méthode qui leur sont propres chacune dans
ce soit la raison qui soit appelée à confiner la religion, vous renversez du même coup la foi : car c'est la raison h qui vous donnez le dernier mot, qui devient Vultlma ratio. Quelle est la réponse que l'avenir fera à ces troublantes questions ? Scepticisme s'appliquant à toutes les branches de la connaissance et par conséquent y autorisant la superstition universelle, ou bien refus absolu d'adhésion aux vérités dites surnaturelles, de tout ordre ^ — il semble difficile que Fesprit humain échappe à ce dilemme. Mais je veux me contenter actuellement de poser à l'état d'hypothèse la généralisation de ce dernier état de l'esprit humain, déjà si répandu parmi ceux qui pratiquent les méthodes et Fessa sphère ; mais, en reconnaissant cette juste liberté, elle veille à ce que les sciences ne se mettent pas en opposition avec la divine doctrine en enseignant les erreurs contraires ; ou que sortant des limites qui leur sont propres, elles n'aient la prétention de pénétrer dans le domaine de la foi et n'y jettent la confusion. » Concii.ium Vaticanuai. Decretum Dei Filius. 1. En prenant, bien entendu, le m.o\, surnaturel dans le sens de contraire aux lois démontrées, et non de échappant aux constatations actuelles de la science. « Tous les dogmes religieux contredits par la science démontrée sont destinés à tomber tôt ou tard. » Tarde, L'opposUion universelle, p. 442. « Toute religion, écrit M. Faguet, est l'explication des choses par le surnaturel : toute science est exclusive du surnaturel dans ses recherches ; et toute philosophie scientifique, même élémentaire, a l'élimination du surnaturel à la fois pour point de départ et pour but. « Poliliques et moralistes, p. 116.
prit scientifiques : l'acceptation exclusive des vérités dites rationnelles — et je reviens à la question qui s'est déjà présentée à nous : Privée de croyances d'ordre surnaturel, la société pourrait-elle encore être religieuse de sentiment? Une conception purement rationnelle du monde et de la vie serait-elle capable d'inspirer aux hommes le dévouement, l'abnégation, le sacrilice de soi-même, en un mot les vertus altruistes que nous renfermons sous le nom de vertus sociales, engendrant les « devoirs sociaux », et qui sont indispensables au bien de la communauté?
Toute la question, à mon avis, réside dans la définition même du mot « rationnel ».
Prise dans un certain sens, la raison peut difficilement à elle seule pousser l'individu aux actes altruistes. Si la raison^ par exemple, consiste à tirer du spectacle du monde la conclusion que le bonheur de l'individu et même sa conservation n'est assurée que par son triomphe sur d'autres existences, par « la lutte pour la vie », ce qui est la formule à laquelle semble, pour des esprits superficiels, aboutir, dans sa simplicité apparente et mal comprise, la
loi d'évolution dito darwiniste , il est évident qu'il n'y a rien dans cette conclusion d'encourageant pour l'esprit de sacrifice et d'abnégation de rhomme vis-à-vis de ses semblables ou vis-à-vis de ses successeurs dans rhumanilc V lieste à savoir si la raison ne doit pas être envisagée sous un angle diflerent ; si une vue plus profonde de l'essence même de l'humanité, de ses véritables conditions de bonheur, ne doit pas conduire l'esprit indépendant à une modilication complète dans la définition de ce qui est « rationnel ». Ce qui est rationnel est et ne peut être que ce qui est conforme à la nature réelle des choses : or, il n'est pas prouvé «yjr/on que ce qui semble rationnel si Ton considère d'une façon superficielle les rapports de l'individu avec la collectivité, le soit également si Ton étudie d'une façon approfondie l'évolution des sociétés humaines. Celles-ci se sont fondées et développées en laissant une place incontestable aux procédés de la lutte dite darwinienne ; mais ne faut-il pas en attribuer une au moins aussi grande à des phéno-
i. Voir dans ce sens l'ouvrage très remarquable de M. B. Kidd, L'Evolution sociale, trad. française, et M. Tarde, Etudes de psychologie sociale, qui dit très justement « De la concurrence vitale mal comprise, on a déduit la nécessité universelle de la guerre et de la lutte en vue du plus grand bien de l'univers ; et quelle morale voulez-vous construire là-dessus ? »
mènes d'un tout autre ordre, et qu'on ne retrouve pas se produisant avec un égal caractère progressif (quoiqu'ils y existent à un haut degré ^) dans l'évolution des êtres autres que rhomme? Je veux parler des phénomènes de coordination entre les éléments sociaux. L'histoire est un vaste tahleau de la coordination croissante réalisée entre les hommes, en vue soit de combattre les fléaux naturels, soit d'exploiter les ressources de la nature, ou bien encore en vue de s'opposer à des coordinations partielles de groupes humains hostiles, puis de s'unir à des coordinations plus vastes pour en combattre d'autres également plus étendues. Tout progrès de la civilisation est né de ces coordinations nécessitées par les besoins d'existence, par ceux de la guerre, puis par ceux de ta simple concurrence industrielle; facilitées et suggérées d'autre part par la sympathie des êtres humains que rapprochaient soit des liens de famille ou de race, soit le simple voisinage et la ressemblance des individus humains entre eux ^.
4. Voir l'ouvrage fondamental de M. Espinas : Les sociétés animales. Sur rassociation chez les animaux et les ressources qu'ils en tirent pour résister à la destruction, voir entre autres Giddings, Principes de sociologie, p. 188 (tr. franc..).
2. Ce dernier point a été développé avec beaucoup de force et d'ingéniosité par M. Espinas (Sociétés animales). \\ en
SOClALISiMK ET DKVOliKMENT SOCIAL 185
Tons les étahlisscmcnts humains ont été en quelque sorte fondés dans et par la coopération sociale : mais tons tendent également à un moment donné vers la décomposition de la coordination qui a fait leur force ; tous, par des voies diverses et môme contraires, menacent de se terminer en anarchie. Ceux qui ont pour hase la prédominance brutale d'un individu ou d'un groupe, compriment à l'excès les individualités composantes, surtendent l'esprit de subordination sans développer les organismes particuliers qui sont le support de la communauté et préparent la revanche des instincts particularistes: à la première défaillance du pouvoir central, qu'ils ont miné sourdement parce qu'ils le haïssaient, ceux-ci se manifestent subitement et éclatent en désorganisant Tordre social. Toutes les révolutions politiques, y compris la nôtre," sont nées d'explosions de ce genre.
Les organisations sociales, appuyées non plus sur la force, mais sur la liberté et sur une sorte de contrat tacite entre les citoyens en vue de leur collaboration au bien de la chose publique, impliquant le bien relatif de ses membres, soulèvent des difficultés d'application pratique que
dérive d'abord Tamourdes parents pour les descendants, puis la sympathie en général des semblables entre eux.
nous constatons chaque jour et qui font que certains bons esprits doutent encore qu'elles puissent, d'une façon générale et définitive, s'implanter dans le genre humain. La principale de ces ditïicultés est précisément le péril que court, au sein du libre conflit des intérêts particuliers, ce sens du dévouement aux intérêts collectifs (y compris ceux des générations futures), sans lequel une nation moderne aboutit à la décomposition et à l'impuissance, non seulement parce qu'elle est entourée d'autres nations qui ont pu l'ester plus unitaires et hiérarchisées et qui la menacent, mais aussi parce que, sans l'esprit d'abnégation sociale suffisamment développé, elle renferme en son sein des hostilités mortelles qui, se détruisant entre elles, détruiront la communauté qu'elles déchirent et empoisonnent.
Trouver la juste mesure, l'équilibre désirable entre ces deux mobiles, entre ces deux formes et comme entre ces deux pôles de l'existence humaine, la vie d'individualité et la vie de collectivité, est la tâche principale qui se dresse devant la science sociale contemporaine ^ ; et
1. Cf. Spencer, La inorale évolutîonnlsle, tr. fr., p. 189 : « Le pur égoïsme et le pur altruisme sont l'un et l'autre illégitimes. Si la maxime: Vivre pour soi, est fausse, la maxime: Vivre pour les autres, l'est aussi. Par suite un compromis est seul possible. » — ■< Malgré les justes plaintes auxquelles peut
pour la remplir, elle ne se contente pas de solutions a priori : elle s'appuie essentiellement, pour formuler ses règles, sur l'observation et Texpérience. Elle connaît, pour les avoir constatés dans le passé, les dangers de l'exagération de l'une ou l'autre des deux tendances qu'elle a mission de concilier, et qui ont eu pour conséquences : Tascétisme qui sacrifie l'individu aune vue mystique des rapports de l'homme et de l'univers ; le despotisme de un ou de plusieurs, qui substitue une hiérarchie purement artificielleet tyrannique à l'éparpilleaient d'un individualisme outré, et tue l'ensemble par l'atlaiblissement des unités composantes: l'incoordination qui résulte d'un libéralisme excessif, entendu dans le sens d'un développement anormal des instincts particularistes.
L'équilibre établi entre les deux tendances fondamentales de l'homme a toujours été défectueux et instable. Les religions du monde ancien ont en général sacrifié l'individualité. Le chris-
donner lieu l'ascendant exagéré des intérêts privés sur les intérêts publics, écrivait Auguste Comte (^Philosophie positive, t. IV, p. 552), il demeure incontestable que la notion de l'intérêt général ne saurait avoir aucun sens intelligible sans celle de l'intérêt particulier, puisque la première ne peut évidemment résulter que de ce que la seconde olîre de commun chez les divers individus. » — Cf. le précepte évangéli(iue: « Aimez votre prochain comme vous-même ! »
tianisme a péché à la fois par l'exagération qu'il a imprimée à la personnalité individuelle et par la façon dont il Fa comprimée. Il Fa exagérée en proposant pour but suprême et essentiel à Fhomme, son salut personnel ; il Fa comprimée en englobant Findividu, pour atteindre ce but, dans des organisations hiérarchiques qui couvraient des desseins de domination purement terrestre sous des promesses de destinée heureuse d'outre-tombe. Il faisait, il est vrai, de celle-ci le prix de l'accomplissement de devoirs dont la plupart avaient un caractère éminemment social, — ce qui a été un immense bienfait. — Le christianisme a encore amoindri la personnalité en l'immolant en quelque sorte à elle-même par la croyance dans la sainteté du sacrifice même non justitié par un intérêt social saisissable. Mourir à soi-même à la fois pour mériter la vie éternelle et pour la gagner aux autres, a été longtemps et est encore pour un grand nombre de croyants l'idéal vraiment chrétien. Je suis loin de nier les vertus et les grandeurs de Fesprit de sacrifice inspiré de la foi religieuse ; mais beaucoup d'esprits ne peuvent plus accepter l'idée fondamentale sur laquelle il repose : celle d'un Dieu qui ferait payer ses bienfaits par une souffrance imméritée, en admettant au besoin des substitutions de personnes, et le rachat des péchés
des uns par Texpialion des autres. Ils repoussent également l'amoindrissement que l'homme fait de son propre être vivant, en l'absorbant dans l'acquisition, par la souflrance recherchée et voulue, du salut éternel. C'est là la survivance d'une conception primitive des rapports de l'individu avec la divinité qu'il est devenu difficile de supporter. 11 semble à la raison que le bonheur n'a pas besoin d'être acheté', qu'il doit être réalisé, dans la mesure relative oi^i il est réalisable, par une action raisonnée de l'homme envers lui-même, et par une action également raisonnée de l'homme envers ses semblables, de qui, sous beaucoup de rapports essentiels, son bonheur dépend.
Cette action raisonnée est précisément celle que la science sociale actuelle cherche à déterminer, en s'éclairant de l'histoire et de l'observation directe.
En étudiant les modes réels de la socialité\ elle se refuse à considérer l'homme comme un individu isolé de ses semblables, pouvant assurer sa félicité personnelle sans l'appuyer sur celle d'un nombre toujours croissant d'êtres humains:
\. Ce mot a déjà été employé par plusieurs sociologues (entre autres MM. de Graelîe, Tarde, Izoulet, Faguct, Fouillée). Il mériterait, croyons-nous, d'entrer dans l'usage général. Il est formé comme spécial, spécialité — natal, natalité, etc.
la famille, la Iribu, la cite, l'état, le monde — et d'autre part elle s'interdit de faire comme certains sociologues qui, à un moment donné, sont devenus légion — de voir dans la réunion des hommes un organisme comparable à ces colonies animales dont on l'a plusieurs fois rapprochée, et encore moins semblable à un unique être vivant, avec ses cellules, ses canaux, ses tissus, où les individus joueraient le rôle de molécules liées entre elles par des relations imposées et comme fatales ; où l'existence individuelle serait, par la force môme des choses, sacrifiée à celle de l'organisme total. Elle craint en ces matières l'influence des métaphores, qui, prises d'abord comme un moyen d'éclairer le sujet, deviennent vite, dans l'imagination humaine, des entités comparables aux créations d'une sorte de mythologie métaphysique, et qui ont ensuite sur les réalités humaines une fâcheuse influence. Elle aperçoit par exemple qu'on pourrait tirer logiquement le plus détestable despotisme de l'assimilation de l'organisme social à un organisme animal supérieur avec un cerveau pour commander et des membres pour obéir : car dans l'organisme social, c'est une classe de citoyens qui serait chargée du rôle de cerveau, et qui garantira leur choix ? Une science sociale prudente tient compte à la fois de la liberté et de Ic^
volonté (le riiomme qui le différencient profondément des molécules des corps physiques ou des infiniment petits d'une colonie animale ou végétale, et de son interdépendance vis-à-vis des autres êtres humains, qui le solidarise avec eux et crée les devoirs en môme temps que les ressources de l'état social'.
Elle tient pour également positifs les divers sentiments de Tàme humaine, quelle que soit leur source, hérédité, accoutumance, raisonnement ou sensation directe, et ne conclut pas de ce que certains phénomènes échappent à la balance, au scalpel, au microscope, au thermomètre, ou aux réactifs chimiques, que ces phénomènes n'existent pas. Elle tient pour légitimes certaines aspirations ou certaines habitudes de notre sensibilité morale autant que nos besoins physiques : elle met la psychologie sociale à la hauteur de la physiologie des organes, et y
1. Elle se refuse à poser la (luestion, par exemple, clans les termes où la pose dans un ouvrage récent, (la Philosophie sociale du \\'\n^ siècle), le distingué sociologue que nous avons déjà cité, M. Espinas: « Il faut choisir: ou c'est la société qui est [)remière dans la série des biens... c'est elle qui est la valeur suprême... ou bien c'est l'individu qui est comme fin en soi, l'alpha et l'oméga de la politi(iue et de la morale... » — Que serait la société sans les individus qui la composent ; et, d'autre part, comment concevoir l'individu hors de la société ? 11 faut donc non pas choisir, mais combiner.
applique des procédés d'analyse et d'information analogues sinon identiques.
De cette façon s'est ébauchée sinon encore constituée, une science d'observation, d'un caractère particulier, mais qui n'en offre pas moins les attributs essentiels de la science et qui a pour but l'analyse et l'étude des phénomènes de la vie sociale, en distinguant tout d'abord, parce qu'elles offrent à l'observateur même superficiel des différences essentielles, la nature en général et la nature humaine, et refusant de conclure à priori des lois des corps bruts ou môme de l'animalité à celles de la société formée et développée par les hommes.
Cette science en voie de formation est, en môme temps qu'une science, un art s'appuyant sur les données de la science, et par là elle se rapproche des religions qui, en un sens, ont été des arts de conduite déduits des résultats de la science de leur temps. Par suite, elle n'offre pas seulement des aliments à la curiosité de l'homme, mais aussi à son activité', elle les fait passer du domaine du savoir dans celui de la réalisation.
VA\o joue, vis-à-vis des devoirs et des rapports moraux des hommes, le rôle de l'hygiène en ce ([ui touche à leur existence et à leurs relations corporelles. De même que Thygiène ne procède pas par des affirmations absolues et générales, s'appliquant à priori dans tous les cas, et rompant avec des prescriptions ou des habitudes sécuhiires, et cependant ose édicter des préceptes nouveaux quand Texpérience Ta suffisamment éclairée sur les dangers ou les bienfaits de telle ou telle mesure, — la science sociale elle aussi, timide à ses premiers pas, et s'aventurant prudemment sur le terrain des généralités ou des nouveautés, conclut cependant peu à peu à des l'ègles de conduite individuelle et collective. Fidèle à la véritable méthode scientifique, elle procède pas à pas et va prudemment du connu à 1 inconnu. De là pour les esprits superficiels un pi'emier défaut et un premier reproche immérité. Le monde souffre: il est impatient. Au lieu de faciliter les progrès de l'analyse rationnelle, les passions exaspérées par la douleur, excitées parfois par les restes des vieilles croyances qui s'irritent contre leur propre ruine, les passions apportent chaque jour de nouveaux obstacles à la solution des problèmes. C'est sur lui-même que l'homme est obligé d'expérimenter et il se retourne sous son propre scalpel. Supposez un
homme non endormi artificiellement qu'on opère : la douleur le fait rugir: plutôt que de laisser le fer s'enfoncer dans ses plaies (le fer qui doit mettre à nu la vraie cause de ses maux et par suite y porter le remède), il se révolte contre l'opérateur : la lutte est terrible, et l'œuvre chirurgicale est presque impossible. — Et si le malade était obligé de s'opérer lui-même, quel extraordinaire courage il lui faudrait! Comme tous ses membres frémissent, comme chaque partie de son corps veut rejeter sur l'autre la douleur dont elle est la proie ! Il en est ainsi de la science sociale rationnelle. Le but du traitement est d'assurer la santé de l'être social collectif: mais le monde est son propre chirurgien... Il faut qu'il ait une vue bien nette de l'objet à atteindre et une réelle confiance dans ses propres forces pour se soumettre, même provisoirement, à la torture de l'expérience !
Les anciennes religions lui apportaient du ciel des remèdes tout préparés : le tout était de croire à leur efficacité. — Or celle-ci ne pouvait être contrôlée qu'après la mort, dans l'éternité : les dépositaires d u dogme ne risquaient donc rien d'en affirmer l'infaillibilité ; on ne pouvait la contredire, ne pouvant en constater la réalité ou la chimère. L'incertitude des choses d'ici-bas faisait embrasser avec ferveur une quasi-certi-
SOCIALISiME ET DÉVOUEMENT SOCIAL 195
liidc des choses d'après la mort, et cette quasicertitude d'un avenir intangible rassérénait et J'assurai! le présent.
11 ne faut pas demander à la science, dans son état actuel, des satisfactions de cet ordre. Elle ne peut fournir des éclaircissements sur d'insolubles problèmes, ni nous leurrer de promesses qui soient d'accord avec nos désirs, qui flattent nos instincts d'éternité non seulement pour nousmêmes, mais encore et surtout pour ceux que nous aimons. La science reste muette sur ce qu'elle ne peut atteindre par l'observation ou l'expérience. Elle pratique le respect des opinions humaines ancrées dans les cœurs par des siècles de croyance, de même qu'elle s'incline devant la morale traditionnelle dont elle observe et propage les préceptes, fondement séculaire de l'organisation sociale. X la rigueur, elle peut s'abstenir de la négation sur des probabilités invérifiables dans Tétat de nos connaissances, et laisser l'imagination ou la foi se mouvoir en paix dans le domaine (le l'infini: il ne lui est pas possible d'aller plus loin ni d'affirmer un avenir qui serait consolant pour nos âmes meurtries par le deuil, déchirées par la pensée des séparations éternelles, mais qui ne lui est fourni par aucun procédé scientifique. On lui en veut de son silence sur ces matières, çt on le lui reproche durement sans apercevoir
qu'il est la condition vitale de ses méthodes et la garantie de ses certitudes sur d'autres objets.
En dehors en eiïet de la région du mystère, interdite à ses moyens d'exploration actuels, il reste à la science Funivers et la terre, habitacle des hommes.
Là elle poursuit sa recherche en investigatrice patiente d'une matière complexe, éminemment fuyante ; toujours en voie de développement, elle engendre un art ouvert constamment aux perfectionnements et aux remaniements. Elle renonce à l'infaillibilité dogmatique: mais par des approches successives et progressives elle investit de près la certitude, autant qu'on peut espérei' s'en emparer en matière sociale et humaine, par des moyens purement humains. En tout cas, elle offre un champ infmi aux méditations, aux observations et aux aspirations des hommes de bonne volonté, et par là en sollicitant à la fois leur curiosité et leur activité, leur fournit une raison de vivre, et un moyen de vivre d'une vie noble, — si la noblesse pour l'homme consiste à s'arracher à ses jouissances égoïstes et terre à terre pour poursuivre un idéal où soit impliqué le bien de l'humanité.
Par là elle rend un premier et immense service aux âmes chez qui s'est affaiblie la croyance dogmatique et qui ont cependant besoin d'un
surswn corda, crime aspirai ion supérieure. Kt ce service elle est prête à le fournir à tous les âges, à toutes les conditions, dans toutes les circonstances de la vie humaine. Klant essentiellement relative, elle oiïre à chacun et à chaque moment des devoirs à remplir et des satisfactions à goûter : devoirs catégoriques dans leurs racines bien que parfois controversables dans leur modalité, et par conséquent appelant, pour les fixer ou les délimiter, Tintervention de conseillers plus éclairés ou expérimentés, ce qui crée des liens de confiance et de sympathie soit entre les membres d'une même famille, soit entre les hommes en général. — Satisfactions relatives également, et qui n'ont pas la prétention d'atteindre en intensité et en perfection les béatitudes absolues promises par les religions, mais qui possèdent le mérite propre qu'elles se réalisent ici-bas au moins partiellement et qu'on en jouit en fait, ne fût-ce qu'incomplètement, au lieu de les savourer exclusivement par l'espérance et l'imagination.
Ce caractère même de satisfactions incomplètes, qui au premier abord pourrait rebuter les hommes habitués à l'idéal absolu des religions, sera de mieux en mieux accepté par eux, à mesure qu'ils seront plus familiarisés avec les conclusions de la philosophie générale, inspirée
des mélliodes des sciences d'observation, — de celte philosophie qui se tient à un éloignement égal de Toptimisnie et du pessimisme à priori des anciens systèmes ontologiques ou théologiques, qui crée en nous un état de conscience prêt à accepter le monde, tel qu'il est, et non tel que nous sommes enclins à le désirer, tel que le promettent en général les religions. Celles-ci en effet prennent les aspirations de l'homme pour norme de leurs promesses : le philosophe accepte l'univers réel, c'est-à-dire fait à la fois de maux et de biens. Il n'en attend que des joies passagères et par suite imparfaites et relatives, mais il le sait par contre susceptible de perfectionnements et d'améliorations qui s'étendent d'une génération à l'autre et dont chacune, pour ceux qui y contribuent, est une source de contentement : et ce contentement est le plus pur et le moins mélangé de restrictions que puisse goûter l'homme. Ou du moins l'homme éclairé et déjà affiné par une culture appropriée. Les satisfactions du devoir social accompli avec courage et dévouement, déterminé tout d'abord par une étude attentive des règles de la conduite et des objets auxquels elle s'appliquent — puis réalisé sans hésitation et moyennant les sacrifices nécessaires d'intérêt égoïste, — ces satisfactions ne sont pas évidemment à la portée du premier venu parmi
los otros humains qui n'y ont été préparés ni par lo milieu, ni par l'éducation, ni par les conditions de la vie. A ce point de vue, les sanctions des religions étaient mieux calculées pour agir immédiatement sur les imaginations incultes, ([Utiles prenaient par la terreur des châtiments ou la convoitise des récompenses éternelles : mais il ne s'agit pas de discuter rcfïîcacité des religions au point de vue moral : elle dépend du degré de croyance qu'on leur accorde. Le jour où la croyance s'est aiïaiblie ou a disparu, la puissance de la sanction s'est elle-même amoindrie ou détruite. Il suffît, pour affîrmer qu'elle peut être, dans une certaine mesure, remplacée par une autre d'un caractère différent, il suffit qu'un certain nombre d'esprits et de cœurs formés aux méthodes scientifiques, habitués à la prudence et en quelque sorte à la lenteur calculée de ces méthodes, régis par le nouveau principe de vie qu'enferme la science sociale, aient déjà été améliorés par son influence, poussés aux bonnes actions et retenus des mauvaises par son efficacité. Leur exemple fournit la certitude que l'impulsion bienfaisante qu'ils ont subie et qui a été égale à celle des mobiles d'une autre nature, pourra s'étendre à d'autres catégories de cœurs et d'esprits, à mesure que ceux-ci seront plus éclairés et cultivés.
Il dépend d'ailleurs de ceux qui possèdent ces sentiments et qui les sentent agir en eux à Fégal d'une foi, de les propager par l'exemple, par l'éducation, par tous les moyens qu'emploient les prosélytes de religions ou de doctrines morales. Au fond il s'agit pour eux non de créer, mais de développer des aspirations et des instincts qui existent profondément dans l'âme humaine, qui ont revêtu diverses formes religieuses, philosophiques, civiques, toutes au fond convergentes dans leurs visées et dans leurs résultats principaux, aspirations et instincts qui servent, depuis l'origine, de hase à toute sociabilité, par suite à tout état policé, qui, môme dans leurs déformations ou leurs corruptions, prouvent l'intensité de la tendance naturelle dont ils proviennent. Amour égoïste de la famille, fanatisme de classe ou de tribu, de secte ou d'église, chauvinisme de clocher, de commune ou de cité, esprit de corporation ou de parti, exagération du patriotisme et de la gloriole militaire, sont en somme des dérivations, perverties par leur exclusivisme ou leur outrance, de ce besoin de sociabilité qui fait que l'homme s'attache profondément au prochain, jouit de sa commu-
nauté (1(; croyances, de sentiments, de péril ou de gloire, de tristesses ou de joies avec ses voisins d'existence ou d'épreuves. Ce sont là des modes de l'esprit altnmtp. aussi anciens que les débuts mêmes de la civilisation et qui ont seulement besoin d'être épurés, modérés, élargis ou excités pour devenir féconds en vertus vraiment sociales : et c'est précisément l'objet de l'éducation civique de les éclairer, de les corriger, d'en réprimer l'abus tout en en gardant l'essor et la chaleur.
L'abus peut être de deux sortes : il peut provenir d'une tendance exagérée au groupement particulariste, qui aboutit à une façon de tyrannie collective partielle, d'égoïsme à plusieurs, — ou d'un elTacement excessif de l'individu dans la masse de la communauté. Dans un cas le groupe restreint, dans l'autre cas la collectivité tout entière opprime et comprime l'être isolé, et cela est un grand mal dans les deux éventualités. L'organisation féodale composée de tyrans multiples ne vaut pas mieux que l'omnipotence de l'Etat à racines populaires qui est à proprement parler le socialisme ou le collectivisme contemporain. Au lieu d'une coordination par l'association, qui développe les initiatives individuelles en les multipliant par leur collaboration librement et intelligemment réglée,
le despotisme des groupes ou de l'Etat tue dans une sorte de servage qui est le prix de leur patronage, l'activité des citoyens. Il leur garantit un bien-ôtre qu'il n'est pas en son pouvoir de réaliser, car la première condition nécessaire à le réaliser, à savoir l'abondance de la production par le travail et l'invenlion, il la supprime. Il promet de partager ce qui n'existe pas et n'existera pas, ou n'existera qu'à un degré très inférieur à ce que produit la liberté, même avec ces défauts d'accord et ses déperditions de forces vives. On l'a dit avec justesse : l'union sociale ne vaut que si elle est formée d'individualités qui valent par elles-mêmes : sinon elle tombe dans l'impuissance collective et dans la stérilité qui se répand des membres sur l'organisme. Or, pour que l'individu vaille, il faut qu'il agisse et qu'il agisse de par sa propre initiative et sous sa propre responsabilité. Son éducation d'bomme et de producteur ne se fait qu'à ce prix. Donc, à ce point de vue, mieux vaut la concurrence avec ses aiguillons et parfois ses injustices, qu'un système de garantie sociale plus ou moins artificiel, qui ne peut avoir d'efiicacité matérielle que s'il s'appuie sur le despotisme, et qui par ce fait même tue ou paralyse les volontés individuelles.
Mais en dehors de l'abus, qui est à proprement
parler le socialisme sous ses différentes formes, la science sociale et Tart social ont devant eux un champ vaste, un champ qui peut suffire aux investigations les plus ardentes, aux activités les plus énergiques, aux dévouements les plus enllammés, qui leur offre des perspectives presque infinies de recherche et d'action, et cela dans les voies les plus diverses ; car le perfectionnement de la planète d'une part, et d'autre part Tamélioration ou le soulagement des hommes représentent à la fois des difficultés et des espérances incommensurables, supérieures à tous les efforts au point de vue de Tachèvement de la tache, mais féconds, dans leur réalisation progressive, en satisfactions profondes ; débouchés inépuisables pour chaque tempérament, pour chaque état d'esprit, pour chaque profession qu'elle soit militante ou spéculative, abondants en emplois de volonté pour tous ceux qui sentent vaguement aujourd'hui dans le socialisme une sorte d'appel, mal défini mais réel, aux instincts philanthropiques de leur âme. Ils trouveront, en tous cas, là mieux qu'ailleurs, dans cette action coordonnée et en quelque sorte harmonisée de la vertu que l'apôtre appelait « la charité, supérieure à la foi et à l'espérance », une consolation aux épreuves de la vie, une compensation à la perte ou à l'affaiblissement des
20i SOCIALISME ET PROBLÈMES SOCIAUX
espérances religieuses éternelles, à la ruine de certaines illusions métaphysiques, une promesse de rémunération de leurs efforts, sinon pour euxmêmes, du moins pour ceux, parents, enfants ou concitoyens d'humanité, qu'ils auront aimés et dont le bonheur relatif sera devenu pour eux un objectif aussi précieux à atteindre et à réaliser que leur propre félicité, ou qui plutôt sera vraiment pour eux la félicité. Pour ceux-là la science sera vraiment <( une religion embryonnaire et supérieure, capable d'achever l'œuvre que le sentiment religieux poursuit depuis des siècles, et que les religions organisées ont laissée incomplète : l'unité sociale du genre humain '. »
1. G. Tarde, L'opposition universelle, p. 402. Littré écrivait de même : « La science générale, concevant le monde autrement que ne le concevaient les hommes sous le règne des religions successives, prend un office religieux; et elle a, à son tour, à mettre l'éducation et la vie morale en accord avec l'univers tel qu'il nous apparaît. » Paroles de philosopfiie positive (p. 20). « La vraie vie de l'individu, disait récemment M. Fouillée dans un article de la Revue bleue (IS fév. 1899), consiste à vivre de la vie universelle. C'est ce qui ferait la moralité de la science même, si elle était présentée par des maîtres croyant avoir charge d'àmes, sous son jour social, au lieu d'être un simple instrument pour des fins utilitaires; de l'histoire, si celle-ci devenait une sorte de vie sympathique prolongée à travers le temps et l'espace ; la moralité de la littérature, si elle était comprise comme une pénétration de la société dans l'individu, comme une expression de l'âme collective par les génies les plus personnels. »
SOCIAIJSMK KT DKVOUEMKNT SOCIAL 205
Entre ceux qui poursuivent dans un môme esprit cette unité sociale il existe des inégalités profondes de nature ou d'acquisition, et une bonne sociologie ne se paie pas d'illusions sur ce point. La philanthropie n'est nullement pour elle l'équivalent d'une proclamation utopique et anti-scientilique d'égalité ou de fraternité mal comprise entre les hommes, qui aboutirait à une sorte de socialisme démocratique mal délini. L'inégalité, la hiérarchie et par conséquent la prééminence réglée des uns sur les autres sont pour elle des faits existants aussi incontestables que la lumière du soleiP. De plus, l'inégalité est
I. « Il n'est pas possible qu'un grand nombre d'individus se partageant des fonctions diverses, remplissent tous des fonctions d'égale importance. A l'un ou à plusieurs d'entre eux devra écheoir la fonction prépondérante, essentielle, dominante. Plus il la remplira, mieux il devra s'en acquitter; et ainsi elle se retirera peu à peu des régions les plus éloignées de l'organisme social pour se fixer en un centre. C'est ainsi que, même sans que les autres individus ou groupes d'individus l'aient voulu délibérément, un individu ou un groupe d'individus central deviendra prépondérant et se subordonnera tous les autres. Dès lors il représentera à lui seul le corps tout entier, dont la vie sera comme résumée en lui. Les doctrines de tous seront attachées à la sienne, et en raison de la solidarité organi<iue, il recevra l'écho de toutes les modifications
pour elle, dans les conditions actuelles du monde, la source principale des stimulants, des devoirs et des ressources sociales. Des stimulants : car sans le désir de s'élever, qui naît de la conscience qu'a chacun d'une différence de niveau à combler entre ses voisins d'humanité et lui, combien les mobiles de l'effort seraient atténués dans l'individu ! Des devoirs et des ressources sociales : l'inégalité engendre les uns et les autres. Tous les progrès du monde ont été réalisés d'abord par des esprits supérieurs au niveau moyen, qui ont déployé leur supériorité en servant directement ou indirectement au bien-être du reste de l'humanité^ Ils ont, dans l'histoire, souvent ac-
des parties, de même que les parties recevront le contre-coup de toutes les modifications ; de plus s'il réagit, il sera centre de mouvement, comme il est centre d'impression. C'est ici le plus haut degré du concours. Mais cette loi, comme les précédentes, loin de ne s'appliquer qu'aux corps sociaux composés d'organes continus, s'étend aux corps sociaux composés d'individus capables de représentation (c'est-à-dire doués de mémoire),ety trouve une confirmation nouvelle. « Espinas, Sode'/^.s animales, p. 521.
2. « Jamais le gouvernement d'une démocratie ou d'une aristocratie nombreuse n'est parvenu à s'élever au-dessus de la médiocrité... excepté là où la foule souveraine s'est laissé guider (comme elle l'a toujours fait dans ses meilleurs temps) par les conseils et l'influence d'une minorité ou d'un homme plus hautement doué et plus instruit. L'initiation à toutes les choses sages et nobles vient et doit venir des individus, et tout d'abord généralement de quelque individu isolé. L'hon-
conipli inconsciemment leur lâche, ou même en poursuivant des buts 1res dilï'érents du bien général : et cependant, même dans le passé, le dévouement conscient à une œuvre d'humanité a été fréquent : il a plus d'une fois entraîné le martyre de ceux qui y sacrifiaient leur personnalité et leur vie. La terre a toujours porté des moissons fécondes de héros et de victimes volontaires de l'abnégation sociale, et qui n'ont eu pour compensation que le contentement de leur conscience et la gloire, le plus souvent posthume. Il est consolant de voir que celleci s'attache de plus en plus de nos jours aux véritables bienfaiteurs de l'humanité, et cela de leur vivant. C'est un attrait nouveau donné aux bonnes œuvres sociales, de science ou d'action, attrait qui ne suffirait pas à les engendrer sans le sentiment du devoir social profondément développé dans les âmes, mais qui y encourage cellesci. Un bon régime sociologique accroîtrait sans cesse cet ordre de sanctions, en poussant l'opinion à l'admiration et à la reconnaissance vis-à-vis de ceux qui se sacrifient au bien général, en accordant les honneurs publics à ceux qui se
neur et la gloire de la moyenne des hommes est de pouvoir suivre cette initiative, d'avoir le sens de ce qui est sage et noble, et d'y être conduit les yeux ouverts. S. Mill, La Liberté, p. 212, trad. franc;.
distinguent dans cette voie par leurs efforts et leur dévouement, en faisant une large part dans l'éducation aux exemples de vertus civiques pratiquées dans les différentes catégories sociales \ Audessus des spectacles décourageants de l'époque actuelle, qui a tant de fois glorifié et couronné ce qu'elle aurait dû mépriser, plane l'exemple de quelques grands génies bienfaisants, ou de modestes serviteurs du bien public, auxquels ont été les louanges ou l'estime universelle en récompense de leur vie de désintéressement, de labeur, d'inventions ou de sacrifices en faveur du progrès collectif. L'admiration ou la gloire qu'on leur a publiquement accordées ont été comme la proclamation, par la communauté, des bienfaits de la supériorité de génie ou de caractère, en quelque sorte canonisée par le cri universel lorsqu'elle s'est vouée au bien universel ; elles ont consacré le principe de cette hiérarchie intellectuelle qui tend de jour en jour, pour le bien même de l'humanité, à se substituer à celles qui s'appuyaient sur la force,
1. « Il faut qu'une action louable soit louée », disait M. .1. Claretie dans un discours sur les « prix de vertu ». La fondation même de M. de Monthyon et le relief que l'Académie française donne à sa célébration annuelle sont des indices curieux des modifications qui se sont imposées dans l'appréciation des sanctions positives dues aux « bonnes actions »•
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sur le privilège de la naissance ou sur la superstition,— hiérarchie ouverte à sa base, qui peu à peu doit accepter et englober tous ceux qui ont de la noblesse au coîur, et les faire monter par degrés de la simple bonne volonté d'être utiles à leurs semblables, à la véritable intelligence des vertus sociales. «. L'impulsion, a-t-on dit justement, doit venir de la conscience ou du cœur : mais la règle et la mesure viendront de la science^ ». Celle-ci légitime, en la corrigeant, l'inégalité créée par la nature: elle la montre profitable à l'ensemble civique, à condition que la supériorité s'accompagne de dévouement et se traduise en dévouement. Par une juste analyse des circonstances sociales, elle fait du dévouement à la fois le devoir essentiel et la principale source de joie de chacun des co-participants de la société humaine. Par là elle prend du socialisme ce qu'il semble, au premier aspect, avoir de bon au point de vue du développement dans les cœurs des sentiments de collectivité et de sympathie: et elle se tient en garde contre les utopies ou les erreurs de fait de doctrines chimériques ou incohérentes, dangereuses pour Tobjet môme qu'elles sont censées poursuivre et qu'elles compromettraient à tout jamais: le mieux social.