‹ Socialisme et problèmes sociauxChapitre 8 sur 25 · HKFLEXIONS SUR LE SOCIALISME SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

HKFLEXIONS SUR LE SOCIALISME SCIENTIFIQUE

j)ourvoir, puis mettre en regard le nombre (l'Iieiires de travail qu'exige la satisfaction de ees besoins, enfin répai-tir ces heures entre les (ravailleurs inscrits.

(Test là la structure générale du mécanisme; mais Tauteur veut bien admettre qu'il se présentera des dillicultés et il prétend ne pas les passer sous silence ni môme les atténuer. « La première, écrit-il, lient à ce fait que les divers travaux utiles à la société ont une force d'attraction inégale. Il pourra paraître plus agréable d'être professeur que d'être terrassier, moins dangereux d'être laboureur que couvreur ou allumettier. N'est-il pas à craindre que certaines professions soient encombrées, tandis que d'autres seront désertés ?

Voilà une difficulté sérieuse : l'auteur, qui prétend ne pas la diminuer, l'atténue cependant en alléguant que « la variété des goûts est grande ; que le péril est une amorce pour certains tempéraments ; qu'un effort musculaire, même considéiable, coûte moins à certaines personnes qu'une tension intellectuelle, » — el il conclut que l'inégalité redoutée n'est pas aussi forte qu'on le suppose.

Il admet cependant qu'elle existe et qu'il faut trouver un moyen d'équilibrerles bras et les heures de travail : or il ne doute pas que ce moyen peut

être réalisé. Et sait-on quel est ce moyen? Purement et simplement la concurrence, la concurrence maudite dans le régime capitalistique et qui va devenir la ressource suprême du socialisme pour arrêter Tencombrement de certaines professions, et forcer les candidats trop nombreux à se rejeter sur d'autres branches d'activité. « Pour les professions dites libérales, écritM. Renard, il sutïîra d'élever le niveau des connaissances exigées, d'opérer un Iriage plus sévère qui réduira le nombre des élus et contraindra les moins capables à refluer vers d'autres fonctions. Pour les autres métiers, dans ceux qui seront surchargés de travailleurs, chaque membre ayant moins d'heures à fournir, recevra une part de rémunération moindre. Gomme les conditions rémunératrices offertes par chaque métier seront publiées, il se produii'a parmi les jeunes gens un reflux vers les métiers qui ofTriront une plus large rétribution, et après quelques oscillations, Téquilibre tendra à s'établir par un mouvement automatique. Si après tout cela il restait quelque besogne indispensable qui ne trouvât point de preneur volontaire, la société pourrait toujours tenter les gens par une rémunération spéciale, ou môme en faire un service commandé qui serait une sorte de service militaire dont personne ne serait exempt... »

H|':FM:\IC)NS SLH le SOCIAI.ISMK SCIKNIlFInlK il

Concurrence dos bras ou réquisition... Ksl-ce bien la peine de bouleverser la société pour en arriver à ce résultai ?

l^]ncore faudrait-il prouver ([u'elles pourraient fonctionner dans un régime tel que le conçoit la « sociale-démocratie » ! Pour la concurrence, son existence suppose une appréciation comparative (](* la valeur des services. Actuellement elle est faite par ceux à qui les services sont offerts ou demandés, et c'est ce qu'on appelle la loi de l'otfre et de la demande. Kn régiuie socialistique cette base de la valeur a disparu et il faut lui en substituer une autre. M. Renard reconnaît la difficulté du problème, et il s'évertue à en élucider les données. Nous ne pouvons pas le suivre ici dans la subtile argumentation grâce à laquelle il croit parvenir à éliminer, de la fixation de la valeur des objets de grande consommation, l'élément besoin, pour n'y laisser subsister que le facteur travailyC^ç qui aurait comme efTet« souhaitable » que la valeur des choses fût en raison du travail qu'elles coûtent. Le mot « souhaitable » indique assez que l'auteur lui-même reconnaît qu'il n'en est pas ainsi dans la réalité. Mais môme en acceptant que le souhait fût accompli, il faudrait encore définir le travail : se mesurera-t-il parla durée ? Ou par ce que M. Renard appelle la « pénibilité ? » La durée est un élé-

ment trop grossier et incomplet puisqu'elle varie pour des raisons absolument indépendantes de la bonne volonté des travailleurs. Quant à la « pénibilité » elle n'est pas aisée à déterminer. Aussi M. Renard propose-t-il au choix deux systèmes : l'un consisterait à supprimer la difficulté et à considérer qu'une heure de travail vaut une autre heure de travail, quels que soient le contenu et le résultat de Tune et de l'autre. Cette solution, l'auteur admet bien « qu'elle choque à première vue nos habitudes et même l'idée que nous nous formons aujourd'hui de la justice : mais elle a pourtant des mérites indéniables. Il se peut que les générations à venir trouvent tout naturel que la rétribution de l'heure de travail soit la même pour tous. » En attendant elle ne satisferait pas les générations actuelles : elle nécessiterait une intervention constante de l'autorité sociale afin d'empêcher l'encombrement des professions où l'heure de travail serait la moins pénible. Pour échapper à ces tristes nécessités autoritaires, il faut étudier une autre solution « qui est plus compliquée mais qui est peut-être meilleure, » et qui consistera à ce que le taux de l'heure soit proportionnel à la pénibilité de chaque métier. Mais encore une fois comment déterminer cette pénibilité? L'auteur tombe ici dans une singulière pétition de

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principo : » Il mo paraît, dit-il, que la pénibilité illégale des divei'scs professions peut s'évaluer par Tattrait inégal qu'elles exercent sur les membres de la société. Le taux de l'heure de ti'avail <l()it varier d'après la somme de travail olVerte. Si pour un métier il se présente un grand nombre d'ouvriers, ce taux baissera. Si, au conti'aiie, les travailleurs s'oUVent en petit nombre, ce taux montera. » Je ne suppose pas que M. Henard croie qn'il a inventé cette règle bien connue de l'économie politique et popularisée par la fameuse image de Cobden, des ouvriers qui courent après les patrons ou des patrons après les ouvriers : elle s'applique dans le domaine des échanges régi par la loi de l'offre et de la demande, et là s'applique aussi bien aux bras qu'aux autres instruments de production ; mais comment suppose-t-il qu'elle pourra fonctionner dans le système réglementé du collectivisme 011 précisément l'objet de la réglementation aura été préalablement, suivant les principes mêmes que l'auteur a posés quelques pages plus haut, d'équilibrer les prix de façon à éviter les détestables effets de la concurrence? Si le mécanisme prévu par le collectivisme est juste, la compensation aura été faite d'avance par l'autorité sociale, entre la pénibilité de l'heure de travail et son taux de rémunération, de sorte

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que Tattrait de la sur-rétribution balance exactement les inconvénients ou les désagréments de la tâche à faire, mais n'y ajoute aucun appât supplémentaire. C'est la base môme de Forganisalion de l'atelier collectiviste, ou sinon on retombe ou dans le pire autoritarisme despotique, ou dans l'infâme régime de concurrence capitalistique. Le lecteur du livre de M. Renard est stupéfait, à la suite de ces longs calculs sur les coefïicients des heures de travail dans les dilTérents milieux, que l'auteur ne se soit pas aperçu qu'il traçait simplement un schéma des lois de l'otTre et de la demande des bras sur un marché du travail libre, et que le fonctionnement de ce marché entraîne tous les avantages mais aussi tous les inconvénients du capitalisme actuel. Etait-ce bien la peine d'aligner tant de chitîres et de mots pour en arriver à cette constatation ?

Plus on creuse le collectivisme contemporain dans sa théorie ou dans ses ébauches d'organisation pratique, plus on s'aperçoit qu'il n'est qu'une application défectueuse d'une méthode scientifique erronée.

Une fois accepté un point de départ incom-

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plet, la théorie de la valeur, basée exclusivement sur le travail, théorie dont la fausseté est établie dans vingt manuels d'économie politique, et que les socialistes allemands contemporains enx-mémes n'osent plus mainlenir, Marx y rattache toute une série de piopositions qui ont Tair de s'enchaîner rigoureusement. Le seul malheur, c'est que le premier anneau n'a aucune solidité : lui brisé, tout le reste tombe. Dans une de ses hittres*, Stuart Mill, qui a passé sa vie à s'occuper des règles de la logique, autrement dit du bon raisonnement, écrit : u II y a beaucoup d'auteurs qui sont si contents de déduire avec clarté leurs conclusions de leurs prémisses, qu'ils ne s'arrêtent pas à vérifier si ces conclusions sont d'accord avec les faits réels : ce n'est cependant que par là qu'ils pourraient s'assurer que leui's piémisses conticnnont toutes les données îiécessaires de la question. Ils déduisent en matière sociale, comme font les mathématiciens d'un axiome ou d'une définition: ils oublient qu'en mathématique, le danger n'existe pas au même point, de partir d'une vérité incomplète. » La déiinition ou l'axiome d'où les collectivistes déduisent tout leur système, représentent une

1. Correspondance inédite avec Gustave d'Eichthal, 1 voL, Alcan, éd. (1898).

de ces vérités inexactes ou incomplètes, ce qui détruit la validité de leur raisonnement.

Le mal qu'ont fait dans l'histoire de Tesprit humain les vérités incomplètes, exprimées en formules absolues, est inimaginable. Je me chargerais de démontrer qu'elles ont eu sur les faits sociaux, depuis Platon jusqu'à Rousseau, une influence extraordinaire. Cette influence est venue en partie assurément de ce que les formules concordaient avec certaines tendances, certaines aspirations, certaines répulsions des contemporains : mais elles ont engendré par leur apparence de rigueur jointe à leur concision lapidaire, bien des conséquences funestes. Il a fallu des siècles pour briser leur masque d'airain, et il en est dont l'enveloppe de logique extérieure résiste encore à l'expérience et au raisonnement. Je ne crois pas qu'il en sera ainsi du « socialisme scientifique» parce que là \q, désaccord avec les faits ^ si bien signai é par Stuart Mill, est trop éclatant, et aussi parce que la faiblesse des prémisses est trop manifeste. Cependant, le prestige d'un appareil d'aspect scientifique est tel auprès de lecteurs ou d'auditeurs peu familiarisés encore avec les conditions de la véritable méthode scientifique appliquée aux matières sociales, qu'on peut craindre que le prestige du marxisme disparaisse moins vite qu'il no faudrait au nom

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monic do la raison et dv la logique, bases de toute science.

L'expansion même du collectivisme et la créance qu'il a trouvée dans certains cercles sont un exemple remarquable et un peu inquiétant de la puissance de cette science, dont on médit tant de nos jours. Certains docteurs proclament son règne fini, célèbrent bruyamment sa banqueroute: et voici que des doctrines, qui empruntent seulement son nom et sa ligure extérieure, obtiennent dans le consentement d'un nombre considérable d'bommes une place qu'y ont perdue les religions les plus anciennes par leurs traditions.

11 faudi'ait cependant distinguer dans les œuvres de la science celles qui sont dignes de porter son nom, qui s'inspirent de ses métbodes légitimes et s'y enferment soigneusement, et celles qui n'ont que l'éliquelte de la science, ou qui, scientifiques par quelques cotés, cessent de l'être en étendant démesurément ou en appliquant abusivement ses procédés de déduction.

Une véritable science sociale n'a pas le droit, par de simples raisonnements théoriques, d'aboutir à des assertions comme celles de la « socialedémocratie ». C'est la négation môme de la saine méthode scientifique, qui doit modifier non pas ses principes, mais ses procédés d'investigation

suivant le domaine qu'elle explore. En matière sociale, l'observation dans le passé qui est l'histoire, et l'observation dans le présent qui est l'étude patiente des faits, sans parti pris et sans généralisation hâtive, tels sont les devoirs et telles les seules sources de certitude de la science. Elle ne doit formuler des lois qu'après une étude minutieuse et prolongée des phénomènes réels.

Les collectivistes manquent gravement à ces règles. Dans leurs déductions sociales ils raisonnent toujours comme si la production industrielle résultait exclusivement ou presque exclusivement de la collaboratiou du capital, c'est-à-dire des sources de richesses naturelles ou accumulées héréditairement, et du travail des bras. Ils ne tiennent presque pas de compte de l'élément qui est cependant prédominant dans tous les actes collectifs humains : la direction. C'est une des erreurs les plus accréditées de notre temps, non seulement en matière d'économie sociale, mais même en politique, de négliger cette influence supérieure à toutes les autres par certains caractères de son action : la puissance d'initiative, de coordination et de volonté d'un cerveau unique, s'exerçant sur un certain nombre d'autres cerveaux qui suivent son impulsion tout en lui résistant au besoin et en

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le contrôlant, récluuifTant ou lo rectifiant par leur résistance même. Quel instrument d'action est comparable à ce merveilleux organisme : un cerveau humain bien constitué, doué de mémoire, de jugement, de suite dans les idées, capable par conséquent de profiter de Texpérience du passé, de collationner et de retenir tes faits, de chercher les rapports et les différences qu'ils présentent entre eux, de suivre leurs variations; apte par suite à prévoir l'avenir probable, à diriger l'action en vue de cet avenir, à modeler à chaque instant le présent sur l'éventualité future en voie de se réaliser ; prêt à contrôler ses propres impressions par celles d'autrui, à comparer ses jugements avec ceux de conseilleurs qui ont leur point de vue individuel et l'expriment librement; — merveilleux centre d'activité qui se décide à l'action, à la suite de tout ce travail de coordination, de rapprochements, de délibérations, opéré en quelques secondes dans sa propre substance, tandis que le travail serait toujours incomplet, et même devant rester incomplet, serait toujours lent et tardif, réalisé par un groupe d'hommes réunis ?

Rien ne peut dans Tentreprise humaine, industrielle ou autre, remplacer et ne remplace en efï'et Faction individuelle, l'invention qui découvre, le jugement qui éclaire, la volonté

qui persiste, la suite des idées qui leur permet de se rectifier elles-mêmes ou de se compléter par des idées nouvelles. Prenez n'importe quelle affaire, petite ou grande, qui prospère : vous trouverez toujours à la tête, quelquefois dissimulée par certaines apparences, une individualité ou un petit nombre d'individualités intelligentes, dévouées, énergiques, qui ont à la fois la responsabilité effective et l'autorité \ Les collectivistes objectent que plus les entreprises industrielles s'étendent, plus elles appartiennent à des directions fractionnées, à des délégués salariés par le patron, ou par un conseil qui ne gouverne plus que de loin l'entreprise, en en laissant la gestion effective à des sousordres. Il n'y a pas d'erreur plus profonde. Autant dire que dans une armée de cinquante ou cent mille hommes, le commandement n'appartient pas au général en chef, parce qu'au-

1. C'est la conclusion de l'enquête récente entreprise par VOffîce du travnil sur les associations ouvrières de production. Les seules qui ont réussi (et elles ne sont pas nombreuses) sont celles qui ont su se donner et garder des directeurs éminents, bien rémunérés et obéis.

« Les plans sociaux exposés par Marx semblent viciés par un oubli des analyses qu'ont faites les économistes modernes des fonctions des entrepreneurs d'alTaires. » (Marshall, Quelques aspects de la concurrence. Journal de la Staiisilcal Society, déc. 1890.)

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dessous de lui un uonibre considérahle de généraux ou do colonels donnent des ordres. Dans une entreprise quelque vaste qu'elle soit, si elle réussit d'une façon dui'ahle, on peut constater que le principe de l'unité d'initiative est respecté, soit que cette initiative appartienne à un personnage unique qui n'est pas toujours celui (jiii, au premier abord, est le plus en vue, mais qui n'en existe pas moins, soit qu'elle revienne à un comité 011 généralement un de ses membres, par l'autorité de son caractère, par sa situation d'âge ou de talent, a la prépondérance. Quelque compliquée que soit en apparence l'organisation d'une grande industrie ou d'une vaste association commerciale, jamais, si elle prospère, elle ne ressemblera à ces masses chaotiques rêvées pai' le collectivisme, où la direction flotte au gré des votes individuels chargés de recruter les chefs, passe d'une main à l'autre suivant les caprices des subordonnés ou de ceux qui devraient l'être. Il y a dans une telle conception d'une entreprise collective quelconque une méconnaissance absolue du mécanisme nécessaire d'une association humaine en vue d'un elfort concerté ^ On voit par l'expérience ce qu'un système analogue pro-

1. « De la foule, écrivait récenimenl M. Hanolaiix, il pari une sorte de cri et d'exhortation incessante vers ceux qui sont aptes h. diriger les autres. Sous la discipline formelle de la

diiit en politique où le mai est en partie conjuré par une longue accoutumance à l'action de l'administration d'Etat, restée, elle, hiérarcliique, et qui cependant môme là engendre un désarroi, une stérilité ou une incohérence législative, une instabilité de gouvernement qui inquiètent tous les bons esprits: et on voudrait, contrairement à tous les enseignements de l'expérience, l'appliquer à l'organisme industriel !

Au fond, il s'agit de transporter dans le domaine de la production et de l'échange des principes qui sont des principes politiques abstraits. Ce n'est pas de l'agencement économique ou social existant qu'on déduit les règles qui devraient s'adapter à l'agencement économique et social de demain : c'est de l'ensemble des vues mal comprises et inconsidérément étendues du XYU!*^ siècle sur l'égalité civique et sur la fraternité des hommes qu'on cherche à tirer la norme d'une organisation qui poursuit des buts très différents de ceux de l'institution politique. Il est rationnel et légitime de viser en principe dans celle-ci une œuvre de justice qui consiste à ce qu'un règlement artiliciel et dépendant de la force, ou de la naissance, ne confine plus fatalesociété, il y a une discipline intime qui fait et fera de tout temps, avec les subordonnés des subordonnés, et avec les chefs des chefs. » Bev. des Deux-Mondes, 15 déc. 1898, p. 769.

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meiil les iiull\ idiis dans une case ou une calégorie sociale ; ;i ce (|u'ils trouvent ouvert devant eux le chemin par lequel ils pourront s'élever grâce à leurs facultés, leur activité ou leur caractère. Voilà Tégalité politique : elle n'engendre nullement comme une suite nécessaire l'égalité économique ou l'égalité effective qui serait destructrice de tout et ([ui est contraire à la nature. En réalité d'ailleurs, tout agencement d'Etat, lui-même, aussi bien ([ue tout autre, qui demande un ell'ortde coordination prolongé et pi'ofond, tout agencement de ce genre qui continue à prospérer, échappe dii-ectement ou indirectement aux pj'incipes d'égalité qui sont censés régir nos établissements politiques fondés sur le sutlrage universel. Ainsi le corps administratif se constitue par des choix faits hiérarchiquement par en haut ; il a ses règles traditionnelles, môme ses tribunaux : — l'armée applique à la défense nationale qui n'est qu'une grande entreprise collective, précisément l'inverse des principes de l'existence civile de la nation ; elle décrète que les uns obéiront aveuglément jusqu'à la mort, tandis que les autres désignés par un chef suprême, commanderont sans contrôle: — l'Eglise s'appuie sur une organisation et une hiérarchie supérieure, absolument opposées à celles qui président à l'Etat politique: — les diverses œuvres

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collectives d'intérêt scientifique, commercial ou philanthropique ne prospèrent qu'en se conformant à des règles de direction etde coordination très différentes de celles du suffrage universel et encore plus de celles que préconise le collectivisme'.

En un mot, celui-ci a contre lui l'expérience universelle des règles de l'action collective.

Nous vivons en réalité sur une contradiction permanente et flagrante entre des devises de justice que nous inscrivons bruyamment et presque triomphalement, sans les expliquer suffisamment, à la façade de nos édifices politiques, et des règles de conduite que nous ne pouvons violer dans la pratique parce qu'elles sont éternelles et qu'elles se vengent immédiatement, par le désordre ou l'inertie qu'elles engendrent, des atteintes qu'on veut leur porter. Le simple fait qu'on ne les respecte pas scrupuleusement, qu'on les modifie dans quelques-unes de leurs parties par des concessions accordées à l'esprit de

1. En considérant même l'organisation politique proprement dite : pourquoi le « gouvernement de partis » malgré ses injustices el ses passions, est-il une des formes les moins mauvaises d'existence politique ? Uniquement à cause du principe de hiérarchie et de discipline qu'il implique. Nous avons développé cette idée dans Souveraineté du peuple et gouvernement, 1 vol. Alcan, éd. 1895.

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popularité, amène de suite rincohérenccdans tes choses de gouvernement et la ruine dans celles d'industrie : et ce mal que nous voyons surgir et empirer tous les jours, qui frappe les yeux les moins attentifs, qui troul)le les plus optimistes, les collectivistes ne veulent pas en tenir compte ; ils refusent d'avouer le démenti que les faits sociaux quotidiens donnent à leur doctrine. « Toute la force du mouvement social, écrit M. Sombart, toutes les chances de son triomphe éventuel reposent sur le fait qu'il est chaque jour le représentant de la forme la plus avancée de la vie économique, de la production sur la plus grande échelle. » Encore faudrait-il comprendre ce que sont les véritables conditions de la production sur la plus grande échelle : et c'est ce que ne semblent jamais avoir fait les marxistes. Ils ont confondu l'étendue de l'armée avec son organisation, fait abstraction de sa hiérarchie nécessaire, et cru qu'une mêlée d'hommes pourrait être une force productive, alors qu'elle ne serait qu'un chaos.

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Du spectacle de l'industrie moderne et de ses vastes organismes, le collectivisme n'a pas plus

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le droit de conclure à la rectitude de ses propres principes en matière de concurrence, qu'en matière de hiérarchie et de direction.

Le principe de la concurrence n'est pas en honneur auprès de nos modernes socialistes, ni même auprès de beaucoup d'esprits qui, sans verser dans le socialisme proprement dit, aperçoivent et signalent les inconvénients de la compétition universelle, les gaspillages de force vive dont elle est la source, les passions ou les procédés fâcheux qu'elle engendre ou qu'elle

encourage.

Les maux de la concurrence existent en effet, et il est aisé de les mettre en relief. Il est également aisé de supposer un monde idéal où elle n'existerait pas, oii une puissance supérieure, s'inspirant du bien général et poursuivant ce bian général par des desseins appropriés, réglerait la répartition des fonctions et celle des rémunérations, en supprimant entre les hommes les froissements, les doubles emplois, ou les injustices. Mais ce monde idéal n'existe que dans l'imagination de ceux qui se plaisent à le concevoir. Il n'a aucun rapport avec la réalité vivante telle que nous l'a léguée le passé, telle qu'elle s'incarne dans le présent qui existe sous nos yeux. Dans cette réalité vivante, la concurrence produit des maux incontestables :

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mais à défaut de norme supérieure et équitable, elle a l'avantage de stimuler Taetivité individuelle ou corporative. Même en cecpii concerne TKtat, bien que dans une mesure atténuée, |)uisque la responsabilité des échecs ne retombe pas en somme sur les directeurs des entreprises l)ubliqucs, elle conserve ses efTets utiles, et c'est un point que n'observent pas suffisamment les écrivains collectivistes qui s'appuient sur Texemple des organisations bureaucratiques de TElat, et malgré leurs défauts, en tirent des arguments en faveur de la socialisation du travail national. Si le domaine d'action de l'Etat a pu, dans les nations modernes, s'étendre considéi'ablement, le contre-poids et le correctif nécessaires de cette extension constante, et dans une certaine mesure, peut-être inévitable, a consisté précisément dans le maintien, partout où la chose a été possible, d'une concurrence libre faite à l'Etat par les individus ou encore mieux par les associations. C'est cette concurrence et cette concurrence seule, qui éclaire, qui stimule, qui rectifie l'action administrative si périlleuse dans son inertie, dans ses partis pris, dans ses entraînements politiques ou antres, qui en atténue quelques-uns des vices, qui permet à l'opinion de la contrôler, de l'exciter ou de la contenir, suivant les circonstances, qui en un mot est le sage

ennemi de la Fable, plus précieux que certains amis complaisants, — et dont on a cependant tant de peine à s'accommoder. Qui peut dire que les fautes des administrations d'Etat, si lourdes et si nombreuses déjà, ne seraient pas portées au décuple en l'absence- d'un point de comparaison permanent avec des particuliers on des compagnies libres ou à demi libres, dont l'exemple, ne l'ût-ce que pour des raisons d'amour-propre, retient les administrateurs el les fonctionnaires de l'Etat sur la pente des innovations, ou des routines et des laisser-aller également périlleux pour les finances publiques ? Parcourez toutes les branches de l'activité administrative : partout vous constaterez que là où elle rencontre la concurrence directe ou au moins l'exemple prochain de l'industrie ou de l'initiative privée, elle est plus ordonnée, plus économe, en un mot mieux gérée que là où elle se déploie sous le contrôle exclusif des ministres et du Parlement. Les preuves de fait abonderaient dans les chemins de fer\ les fabriques de l'Etat, les établissements d'instruction, les services financiers.

1. M. Hadley, le professeur bien connu delà Yule Un'wersily, en étudiant récemment devant le Saiut-Louis Railway Club la question des chemins de fer d'État comparés aux chemins de 1er privés, concluait ainsi :

« Au surplus, tous les perfectionnements sont dus à Tiniti^-

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D'ailleurs, là môme où la concurrence des particuliers ou des corporations libres ou demilibres n'intervient pas, il reste encore l'influence indirecte des entreprises cpii, dans des branches diiïérentes, appliquent les principes de l'initiative privée et qui, grâce à ces principes, prospèrent en servant de modèles et de points de comparaison. Le grand courant de Tacti vite nationale est régi par ces mômes principes et l'Etat, bien que paresseux dans sa marche ou entraîné par des courants dérivés secondaires, est néanmoins obligé de suivre Tallure générale du mouvement dans ses grandes lignes et ses procédés d'action essentiels.

Admettons, au contraire, le rêve du collectivisme réalisé, c'est-à-dire la suppression entière de la concurrence : supposons celle-ci, que nous voyons déjà actuellement partiellement amoindrie par les combinaisons de syndicats ou de tract.s\ dérmitivement annihilée par une intervention omni-sciente, omni-présente, omni-puissante de l'Etat: à quel désordre n'arriverai t-on

tive privée : ce n'est que dix ans après que les entreprises privées de chemins de fer ont réalisé des perfectionnements ici ou en Angleterre, que les chemins de fer d'Etat du continent commencent aies imiter. L'invention et l'initiative ne sont pas stimulées, mais alTaiblies par le contnMe gouvernemental. »

1. Sur l'étendue de l'action des tracts et ses limites de fait voir l'excellente enquête de 31. Paul de Rousiers : Les Industries monopolisées aux États-Unis, Colin, éd. (1898:.

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pas? Quel triomphe de la l'outine î Quel gaspillage des forces vives de la nation ! Quel marchandage perpétuel d'influences électorales et gouvernementales ! Les vrais amis de l'extension de l'action deTEtat devraient avant tout désirer, pour la rendre acceptable, qu'elle ne détruisit pas la concurrence individuelle ou corporative, et ils devaient chercher à démontrer que l'une pourrait respecter et laisser subsister l'autre, ce qui malheureusement dans la plupai't des cas n'est pas facile à réaliser étant contradictoire ; de là notre peu de goût pour le rapide accroissement de V Ètatùine^ première étape vers le collectivisme, qui serait l'Etatisme univei'salisé et privé de ses derniers freins.

Pure conception de l'esprit, déduite non de l'observation fidèle des faits, comme le prétendait Marx, mais simple enchaînement d'arguments dialectiques, au lieu d'être un aboutissant fatal et inévitable de l'organisation économique moderne, le collectivisme en est, en quelque sorte, la contradiction radicale et profonde. Il est beaucoup moins logique avec lui-même que l'ancien socialisme plus ou moins sentimental de nos pères : car celui-ci supposait tout d'abord une

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Inimanilo rcgéncroo par rélévalion momc des mobiles qu'il lui suggérait, une société où le dévouement à l'intérêt général tenait lieu de tous les autres mobiles anciens de Tàme humaine. Dans ses visées nouvelles, il s'inspirait de Texemple du passé religieux du monde policé pour concevoir une direction intellectuelle, morale et gouvernementale analogue à celle d'un clergé, d'intelligence et de science supérieures, dont l'autorité serait non seulement acceptée, mais acclamée et bénie par des fidèles obéissants et reconnaissants. C'était là des postulats chiméri([ues mais du moins conséquents. Au contraire, le collectivisme et la démocratie-sociale qui en est sortie en Allemagne, partent des principes les plus radicaux de l'égalité révolutionnaire. C'est un égalitarisme farouche qui leur sert de base, et ils voudraient de ce nivellement préalable faire surgir une coordination industrielle appuyée exclusivement sur le suffrage universel. C'est au moment où, en matière politique, l'autorité qui se fonde sur celui-ci est ballottée entre des courants contradictoires, compromise par l'instabilité, tiraillée par les intérêts particularistes, et où l'on prévoit que si l'influence du suffrage populaire n'était pas contrebalancée par d'autres influences et d'autres survivances, il faudrait garder des doutes profonds sur Tavenir des

sociétés auxquelles il sert de base, — c'est à ce moment que les collectivistes proclament son efficacité pour régler les questions les plus complexes et les plus délicates qui existent, celles de la répartition de la production industrielle et de réchange commercial, et celles non moins aiguës et enchevêtrées de la rémunération relative des différents travaux de l'atelier humain. On croit rêver quand on entend les auteurs ou les propagateurs d'une pareille doctrine lui décerner le nom de « système scientifique » et opposer aux anciennes « utopies » socialistes leur soi-disant réalisme positif. Dès qu'ils quittent la critique pour en venir à des principes d'organisation sociale, ils aboutissent au pur idéalisme, ou, pour mieux dire, au simple enfantillage paré d'un vêtement d'apparence scientifique.

« Une doctrine qui convie à la spoliation des riches ne peut pas ne pas avoir pour les déshérités de ce monde un certain attrait, écrivait récemment M. Blondel dans son -( Voyage Social en Allemagne » (p. It). Mais c'est la façon savante dont on fait miroiter à leurs yeux la possibilité de cette spoliation qui contribue à lui donner plus d'attrait. C'est une grande habileté de présenter ainsi la doctrine sous une forme scientifique. On la fait profiter du respect qu'inspire aujourd'hui à l'Allemagne tout ce qui porte la livrée de la science. »

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