II. Communisme proprement dit
l'état propriétaire de tout.
Le véritable Communisme, celui de Morelly, de Ba^ beuf, de Cabct, ne se propose pas un partage împos-^ sible ; il espère amener k Végalité des fortunes par un procédé différent qu'il faut étudier avec soin, car il est le type de tous les systèmes socialistes , même de ceux qui paraissent le renier avec le plus d'indignation. Ce procédé le voici ;
L'égalité des fortunes étant impossible entre les hommes, ^ raison des différences qui existent entre euîç
sous le rapport de rintelligence, de la santé, de la prévoyance, etc. , etc. , pour obvier k l'inégalité des fortunes, il s'agit seulement de supprimer la propriété privée, et de tout donner à T.État.
Le Gouvernement, seul propriétaire de tous les biens meubles et immeubles, sera aussi le seul industriel, le seul commerçant. Chacun de nous, accomplissant la tâche qui lui sera imposée, ne pourra rien avoir en propre, mais il recevra chaque jour la ration nécessaire à la subsistance du jour. Nul souci d'ailleurs de la famille, car on nous débarrassera de nos enfants, qui seront tous élevés en commun, aux frais du Gouvernement.
Que de bienfaits renfermés dans cette idée si simple I ... Plus de souci , plus de tracas , plus d'impôts , plus de rivalités de position, de fortune; plus de procès, d'avocats, de notaires... N'ayant rien ni les uns ni les autres, sur quoi nous disputer?
Tel est le paradis terrestre que le Communisme nous promet : toutefois , avant d'accepter le marché qu'on propose , tâtons un peu la marchandise; car les plus belles apparences peuvent tromper.
Et d'abord ce système n'est pas nouveau.
Les communistes peuvent invoquer l'exemple de certaines castes indiennes , et aussi celui de la fameuse Sparte. Mais, dans l'Inde comme a Sparte , ce système reposait sur la division du peuple entre maîtres et esclaves ; et nous ne voulons plus d'esclaves.
Uâ peuvent dfer eneore la vie eh commun de^ eàuvents et celle de nos régiments; mais moines et soldats ne sauraient servir de règle. — Le moine adopte, par esprit religieux, la vie de renoncement; le soldat la subit temporairement ; mais généralement peu sensible aux charmes de la communauté, son service fini, il renonce volontiers à la vie en commun de la caserne, pour retourner à la vie de famille, au grand étonnement de messieurs les communistes. — D'ailleurs , n'oublions. pas ce point : les couvents et les régiments, comment vivraient-ils, si la vieille société, cette société maudite par le socialisme, ne travailiaitpas pour leur procurer le vivre et le reste? — Ces deux exemples ne prouvent donc rien.
En voici d'autres plus concluants.
Les jésuites avaient fondé en Amérique , au Paraguay, une colonie d'Indiens sur les principes du Communisme. Là, pas de propriété particulière : travail, prière, plaisirs, tout était en commun ; le travail de chacun profitait à tous, et tous venaient prendre, au magasin commun , les choses nécessaires k la vie de chacun : c'est tout juste l'Icarie de M. Cabet , le Communisme par excellence, moins cependant la communauté des femmes. — Voici maintenant ce qui advint. Malgré Tincontestable habileté des jésuites, la docilité de la race indienne, les facilités d'un beau climat et la puissance de l'esprit religieux; malgré les secours que la société tirait d'Europe , le Paraguay ne vécut que d'une existence languissante, et ne tarda pas à périr. (Raynal, Hist. phiL des deux Indes^)
Void mon second exemple ; ti est plus près de nous. ^EnÉgypteatLssi, lePachaest seul propriétaire, sinon de tout» au moins de la plus gran<te partie du sol ; il s'est réservé le monopole de presque toutes les industries et celui du commerce extérieur * l'£gypte possède donc Télément principal du Communisme; que s'y passe-t-il ?— Les voyageurs vous le diront ; il est peu de pays où le peuple soit plus esclave et plus misérable.
Pourquoi cela? descendons au fond de notre cœur, nous en trouverons facilement Texplication.
Pourquoi travaillons-nous souvent au delà de nos forces et au détriment de notre santé? pourquoi économisons-nous , en nous sevrant des plaisirs les plus légitimes ? — Est-ce pour l'unique plaisir de travailler et d'économiser? Non bien évidemment. — Pourquoi donc? C'est que nous espérons jouir du fruit de notre travail, en foire jouir de notre vivant notre femme et nos enfants , et le leur laisser à notre mort : or cette
S' puissance assurée de ce que nous avons gagné en sus es besoins de chaque jour, ce droit d*en disposer selon qu'il nous plaît, de le laisser en mourant à ces enfants que nous aimons plus que nous-mêmes... c'est précisément le BBOIT DE PROPRIÉTÉ.
Supprimez la propriété privée... au lieu de cettQ émulation dut travail qui féconde, vous aure?: Yémulation de laparesse qui stérilise : et, en effet, pourquoi me tuerais-je de travail, pourquoi me priverais-je d'un plaisir pour une foule de gens que je ne connais pas , qui peut-être se livrent à de doux loisirs , tandis que
je brave pour eux Tardepr du soleil oi^ les neiges de l'hiver?
Supprimez la pi'opriété, et Thabileté, Iji sagesse consisteront, non ^ faire mieux] mais à faire moins que les autres.
Plus d'émulation , plus de progrès dans les arts , dans les sciences ; l'espèce humaine se dégrade et s'a-» brutit.
Mais y diront les communistes , pourquoi le sentiment de la FRATERNITÉ ue pourrait-il suppléer à Vémtilation que peuvent seuls entretenir la propriété et la famille ?. . . Pourquoi? parce que M. Proudhon peut bien promettre à ses lecteurs de faire tourner d'orient en occident le monde qui tourne d'occident en orient; mais, quoi qu'il puisse dire, il ne changera paâ l'œuvre de Dieu; et Dieu qui a créé l*homme pour la vie de famille, lui a donné un cœur dont la puissance d'amour et de dévouement s'affaiblit à mesure que s'élargit le cercle dans lequel il lui faut n'exercer. -— Criez tant qu'il vous plaira , criez à Tégoïsme , j'y consens ; mais tous vos cris ne changeront pas la nature humaine : il faut l'accepter telle qu'elle est ; et telle qu'elle est , elle a profondément gravés en elle l'instinct de la famille et celui de là propriété.
Voici une anecdote que racontait , l'autre jour, à la tribune , un honorable représentant , M. Taillefer. — Le maréchal Bugeaud, grand partisan des colonies mi*' litaires en Algérie, en avait établi une, composée d'un
bataillon, daitô un terrain défriché. —Les 5/6«* du sol devaient être cultivés en commun , le dernier sixième seulement avait été divisé en lots , dont chacun avait été attribué, en toute propriété, à un colon. — Au bout d'un certain temps , le maréchal étant venu visiter la colonie, il se trouva que le sixième, divisé en lots particuliers, avait produit beaucoup plus que les 5/6«» cultivés^ en commun. — Le maréchal s'étonnant de ce résultat, un vieux soldat Jui répondit : « Gêné- « rai, nous avions parmi nous des paresseux; et ce comme ils gagnaient autant que nous , nous nous ce sommes tous faits paresseux, »
Mais, dira-t-on, si le sentiment de la fraternité est insuffisant , il y aura des châtiments pour stimuler la nonchalance et la paresse... Très-bien; mais alors ce peuple, que vous voulez rendre si libre, descend à l'instant au niveau de ces troupeaux de nègres qui , dans nos colonies, travaillaient sous le fouet du commandeur, au niveau des forçats qui travaillent sous le bâton de l'argousin.
Et cette double analogie , que la puissance du raisonnement amène sous ma plume, est d'une étonnante exactitude : car l'esclave et le forçat ne diffèrent de l'homme libre que par la privation des droits que le Communisme veut anéantir. — Ce qui constitue l'homme libre , c'est le droit de régler, selon sa volonté , sa propre destinée , d'arriver au bonheur par la vertu , le travail et la prévoyance, ou de tomber dans le malheur par la paresse, la dissipation, le vice ; c'est le
droit de profiter de tout ce dont le produit de son travail dépasse les besoins de chaque jour, de capitaliser cet excédant , de le posséder exclusivement , d'en disposer comme il l'entend , d'en être propriétaire , en un mot; d'avoir une famille à aimer, à. protéger, à gouverner. — L'esclave est celui auquel manquent les droits que je viens d'énumérer ; celui qui n'a pas le droit de régler sa propre destinée ; à qui vertu, activité , prévoyance sont inutiles , car il ne peut rien posséder en propre, car tous ses efforts ne peuvent rien ajouter à la subsistance qu'il reçoit chaque jour du maître , à l'instar des animaux domestiques; celui qui , enfin , ne peut avoir ni famille ni enfants : car est-ce avoir des enfants que de rester sans action sur leur éducation, que de ne pouvoir, en aucun cas, faire quelque chose pour leur bonheur?
Eh bieni c'est cet état misérable , cet esclavage que le Communisme veut nous imposer, au nom de la liberté; car du moment où l'Etat sera seul propriétaire, nous ne pourrons plus avoir rien en propre ; nous n'aurons plus de famille ; car la famille de l'homme ue se constitue pas seulement , comme celle de l'animal, des liens charnels , elle réside plus essentiellement encore dans le lien supérieur qui unit le père aux enfants, par les sacrifices de l'un et la reconnaissance des autres.
Étrange aberration, en vérité!... Ils veulent, disent-ils , abolir le prolétariat; et , pour y arriver, ils nous rendent tous prolétaires. Qu'est-ce, en effet, qu'un prolétaire dans le sens moderne? C'est celui
gui m possède rien, rien que son travail de chaque jour. -^ Eh bien f sous le régime qu*ils veulent renverser, nous sommes au moins, en France, six millions de chefs de Emilie , propriétaires , ce qui , à quatre personnes par famille (le père , la mère et deux enfants), donne vingtrquatre millions de propriétaires sur trente-cinq millions de Français. — Avec le Communisme , nous serons tous prolétaires sans aucune exception , avec cette différence , toute en faveur du régime actuel , qu*au moins aujourd'hui le plus pauvre prolétaire a la possibilité, ou tout au moins l'espoir d'arriver à la propriété ; tandis que , sous le Communisme, nulle espérance de ce genre ne viendrait adoucir notre malheur : prolétaires nous naîtrions , prolétaires nous mourrions , sans avenir, sans espoir d'un sort meilleur ; dépourvus de cette spontanéité , de cet attrait puissant qui exalte l'homme luttant pour améliorer sa condition et celle de ses enfants; notre vie s'écoulerait, triste et glacée, sans crainte mais sans espoir, sans douleur mais sans joie, comme la vie du chartreux qui a déjà rompu avec la terre.
Dans cet état de torpeur générale , ou plutôt dans cette émulation de paresse , suite nécessaire du Communisme , que deviendrait la 'production ? — Ce n'est que trop facile à prévoir 1 — Elle deviendrait ce qu'elle était dans les 5/6" cultivés en commun par les colons du général Bugeâud; elle décroîtrait rapidement, et bientôt serait insuffisante à nourrir la population,— Vous ne me démentirez pas , vous mes chers Compatriotes de la campagne , vous*qui savez au prix de quel
travail oteMM, ioceasaiit, la terre noiis tend léspro^ doits*.. Ce trayail opimfttre, que de Taorore à la nuit vous accompliras avec tant de fatigae, mais auM tant de courage , en series-vous capables , si , au liet de profiter à vous et à vos enfants , la moisson devait aller s'engloutir tout entière dans les magasins de TEr tat?— Non, bien évidemment; car s'il n'est, pour voir clair, rien comme VeHl du matin , il n'est , pour travailler fort » rien comme le bras du proptiOaire.
On se plaint , aujourd'hui , du trop grand nombre d'employés du Gcmveniement, et on a raison. —-On se plaint que les impôts soient lourds , et on a bien raison encore... Mais, avec le Communisme, ce serait en vérité bien autre chose.
Le percepteur vous demande , aujourd'hui , environ un dixième de votre revenu ; il prendrait tout ; ou plutôt il ne vous prendrait rien , car vous n'auriez plus rien«
Puis, qu'on se figure, si on le peut, cette armée d'administrateurs , de directeurs , de surveillants, de percepteurs > de commis de tous genres et de tous grardes , qui serait nécessaire pour régler et distribuer le travail agricole et industriel dans toutes les campa^ gnes, villeset bourgs de la France entière ; pour stimuler les travailleurs» punir les paresseux... ; pour veiller k la rentrée et k la conservation , dans les maga^ sins de l'Etat , des innombrables produits du travail commun, récoltes, denrées de toute espèce, objels
manafiuïtarés de toute nature... ; potir opérer ensuite entre tous , d'uiïe mamère équitable , la distribution de tout ce qui serait nécessaire à chacun , logement , nourriture , vêtement , et le reste. — En vérité , l'imagination s'effraie devant l'immensité d'une telle tâche ; -la moitié de la nation serait employée à régenter l'autre I —Puis les distributeurs seront-ils toujours équitables? — Les rationnés seront-ils toujours docilçs et raisonnables? Chacun ne se plaindra-t-il pas que sa part de travail soit lourde, sa part de bien-être trop légère 1... Que de mécontenteinents , de jalousies, de plaintes I £t qui sera juge de ces innombrables querelles qui s'élèveront, à chaque instant, et sur tout : sur la nature et la quantité du travail , sur la quantité et la qualité du logement , de la nourriture, du vêtement attribués à chacun?
Et les femmes , les mères , que leur sort sera doux t Point de souci du ménage , plus besoin d'économie, la ration quotidienne du Gouvernement ne suffira-t-elle pas à tout? Et d'ailleurs , à quoi bon l'économie, quand on ne peut être propriétaire de l'épargne? — Plus de tracas des enfants.,, car ils seront élevés aux frais du Gouvernement. — Pour étouffer ce qu'il appelle 1'^goïsme de la famille , le Communisme aura soin d'organiser l'éducation en commun des enfants, de manière à ce que les père et mère ne puissent reconnaître plus tard leurs enfants, ni être reconnus par eux : de cette manière, la famille n'existant plus, et les enfants n'ayant plus de parents connus à aimer, n'en seront
gaiiB doQte que pla$dijspaség à chérir Ums les hommes comme des frères.
Comme il faut être vrai 69 tout , je dois reconnaitre que tous les communistes ne suppriment pas aussi ouvertement la famille : M. Cabet, par exemple, le célèbre inventeur de la triste Icarie , pense qu'il convient de dissimuler à cet égard les conséquences nécessaires du Communisme : voici en quels termes il gourmande un de ses disciples qui n'avait pas été assez discret :
« Quoi donc ! est-ce que la communauté ne poura rait d'abord exister pendant un nombre d'années <( plus ou moins considérables avec le mariage et la a famille , sauf k les abolir quand on le voudrait et a quand la nécessité s'en ferait impérieusement sena tir? Est-ce qu'il n'y a pas déjà assez de difficul- « lés pour faire admettre l'idée de la communauté ? <« Est-ce que ce n'est pas l'idée de l'abolition de la « famille qui effraie le plus les adversaires de la corn-* « munauté? Est-ce que ce n'est pas l'idée qui pré- « sente le plus l'apparence de la débauche et de 1 im- « moralité [Vapparence seulement) , et contre laquelle « s'élève le respectable et redoutable hourra des « défenseurs de la morale et de la pudeur? Est-ce a que ce n'est pas l'idée qui a tué les saints-simo- « niens? Est-ce que ce n'est pas celle que les en- « nemis de la communauté exploitent le plus pour a la noircir et l'entraver! » (Réponse à VHumani^ « taire y pag. 6.)
Voilà donc en résumé les bienfaits que noiis promet le Communisme :
Anéantissement de toat ce qui constitue la noblesse et la grandeur de Thomme ici-bas, spontanéité, liberté , perfectionnement indéfini.
Anéantissement de toute émulation, partant de tout progrès*
Esclavage de tous les citoyens au profit de l'Etat.
Misère nécessaire , misère toujours croissante par le ralentissement inévitable de la production.
Anéantissement de ce qui fait notre bonheur moral , la famille avec ses soucis , mais aussi avec ses joies ineffables.
Où donc avez-vous vécu, novateurs malheureux, pour ne pouvoir comprendre que le plus pauvre des prolétaires , qui rentre le soir au logis de la famille , bien fatigué du labeur du jour , trouve encore dans les caresses de ses enfants , qui l'attendent au seuil , plus de joie et de bonheur que ne pourraient Jamais en offrir l'insouciance d'esclave et le bien-être de bête de somme , que vous osez prêcher comme le remède à tous nos maux?
Bientôt , sans doute , la raison publique aura fait justice de la pompe philosophique sous laquelle vous cachez quelques misérables haillons dérobés à d'anciens rêveurs.... Mais en attendant, que de mal vous aurez fait!
M. Proudhon juge le Communisme au moins aussi sévèrement que nous : — « Le Communisme , pour
« subsister, sapprime tant de mots, tant d'idées, « tant de faits , qae les sujets formés par ses soins « n'auront plus le besoin de parler, de penser, ni « d'agir ; ce seront des huîtres attachées côte à côte, < sani» activité ni sentiment, sur le rocher. . . de la fra- « ternité. Quelle philosophie intelligente et progres- « sive que le Communisme ! * ( Contradict, économiques, tome II , p. 361 . )
Et , plus véhément encore quelques pages auparavant , M. Proudhon s'était écrié : — a Loin de moi , a communistes l votre présence m'est une puanteur et « votre vue me dégoûte I »
Il faut être socialiste pour dire les choses si crûipent : mais si la forme est trop acerbe , le fond n'est que trop juste.
Je vais parcourir maintenant très-rapidement les autres sectes socialistes, et montrer qu'elles aboutissent toutes à un Communisme plus ou moins déguisé.