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du travail maintiennent au-dessous d’un complexe de classes vaguement supérieures un complexe de classes vaguement inférieures. Nous constatons ainsi une division sommaire entre un haut et un bas social. Le point sur lequel se fait la division, c’est en gros la distinction de l’intellectuel et du manuel.
Cette distinction va en s’atténuant du fait de l’évolution de l’économie ; et, sans doute, sera-t-elle toujours un peu plus réduite. Il y aura une confusion de plus en plus grande dans la grande masse sociale où s’opposeront de moins en moins l'ordre manuel et l’ordre intellectuel. Mais en attendant ?
Ïl importe d’insister sur le changement de plans qui se produit ici. La discussion menée dans cet essai change de terrain. Nous avons montré dans le passage de la féodalité à la bourgeoisie le simple remplacement d’une aristocratie de privilèges par une nouvelle aristocratie de privilèges. Nous n'avons trouvé aucune novation dans la structure de la société. Mais le passage de la bourgeoisie au prolétariat, au contraire, ne pourrait se faire que par un bouleversement complet des règles historiques — bouleversement pour lequel contrairement à ce que dit Marx il n’y a ni précédent ni amorce. Ce ne serait pas une continuation de l’histoire, comme il le prétend, mais une altération de l’histoire.
On peut croire, selon une autre formule que celle de Marx, à la réduction progressive de la hiérarchie sociale. Mais encore faut-il reconnaître pleinement les difficultés actuelles de cette réduction. Ces difficultés se rassemblent
sur la division du travail qui, d’une part, oppose une étroite élite de gouvernement à la masse des classes et, d'autre part, oppose les masses intellectuelles aux masses manuelles. Certes, Marx a vu le lien entre la division du travail et la division des classes, mais il a cru, en bon rationaliste, en bon mécaniste qu'il était, que la division des classes était devenue la cause de la division du travail, après en avoir été l'effet, et qu'en supprimant cette cause on supprimerait cet effet. Il n’en est rien et la division du travail qui ne préoccupe nullement, semble-t-il, l'État russe recommence à y produire une division des classes.
En nous plaçant donc sur un tout autre terrain de discussion que celui où nous avions suivi Marx au début de cet essai, sans plus nous soucier du rapport À > B, nous pouvons nier le rapport B > C, en nous fondant sur les réflexions nouvelles qu'appelle ce prétendu rapport nouveau.
Nous devons considérer que la fatalité persistante du manuel se présente comme une difficulté décisive — à supposer que n'existent pas les impossibilités que nous avons montrées — pour le prolétariat (qui est une des classes manuelles, la paysannerie étant l’autre) de faire à lui seul une révolution.
Comment le prolétariat pourrait-il produire une révolution et un gouvernement ? En effet, la raison même qui l’obligerait à faire une révolution, à savoir qu'il lui faut sortir de la condition misérable qui le destitue des vertus humaines, l'empêche de faire cette révolution.
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Où prendrait-il les vertus intellectuelles et morales qu'il s’agit précisément pour lui de conquérir ? Certes, on peut admettre qu'il les ait en germe, mais c'est de ces vertus déjà toutes déployées qu'il auraït besoin pour concevoir et mener à bien la révolution et ensuite pour prendre en main le gouvernement — ce qu'aucune classe mieux armée n’a jamais fait dans sa masse. Il y a là un cercle vicieux dont il ne peut sortir — du moins, par lui-même.
Qu'on ait imaginé qu'il le puisse, serait incompréhensible, si l’on ne se rappelait pas que ce le fut par des bourgeois, par des gens sortis, après un nombre plus ou moins grand de générations, de la condition de prolétaires, ayant pu étudier et réfléchir, et qui ont incarné dans le mythe du prolétariat jeune, fort et victorieux leur besoin de modifier la société actuelle, besoin certes naturel et raisonnable en soi. Ces bourgeois utopistes, apportant au prolétariat ces vertus dont il manquait, ont cru les voir en lui, du moins comme des germes qui allaient éclater.
Et, en effet, tous les germes des vertus sont dans le prolétariat, mais ils ne peuvent y éclater sous une forme collective. Ils ne peuvent qu’éclater dans des individus, en les faisant sortir de leur classe. Et l'exode de ces individus les meilleurs maintient d'autant mieux le prolétariat dans son état de relative pauvreté intellectuelle et d’impuissance. Les prolétaires qui manifestent des dons politiques deviennent des agitateurs du prolétariat constitué en parti ; parfois, au delà,
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tant des chefs prolétariens, 1ls ne se détachent pas moins de leurs classes qu’en entrant dans le cercle hors-classe des gouvernants, car plus ou moins, ils vivent d’une vie pareille à la vie de ceux-ci et perdent insensiblement leur souci de classe et le besoin pressant de faire une révolution prolétarienne. D'ailleurs, les chefs du prolétariat issus directement du prolétariat sont en réalité peu nombreux et peu efficaces. Les hommes politiques qui s'appuient sur la doctrine prolétarienne sont en général des bourgeois (Marx, Engels, Bakounine, Trotsky, Lénine, Jaurès. Les despotes comme Staline, Mussolini, Hitler sont d’origine plus modeste que ceux-là) — c’està-dire des gens qui profitent d’une évolution d’une ou deux générations au-dessus du niveau le plus modeste.
Le rêve que des bourgeois comme Marx firent sur le prolétariat s'explique aussi par les traits que le prolétariat montrait dans les débuts de son histoire et qui se sont émoussés depuis.
Avant 1848, Marx avait vécu assez longtemps à Paris et prenait exemple avant tout sur le prolétariat de cette ville. Or, ce prolétariat était Jeune. Il présentait encore les caractères propres aux classes dont 1l était issu artisans et paysans. De ces classes anciennement constituées, ayant longtemps participé de la profonde civilisation du Moyen Age, et ayant bénéficié de forts usages particuliers, le jeune prolétariat des grandes villes neuves tirait des vertus de fierté, de courage, de résistance et d’'indignation. Pris dans un nouvel univers de machines,
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d'usines, de faubourgs, il manifestait sa force avec sa violence, sa foi avec sa naïveté. Les ressources de son tempérament nourrissaient également des sentiments contradictoires : l’espoir dans la civilisation nouvelle et la haïne de ses premières nécessités. Laborieux et patient dans les ateliers, il se montra ardent sur les barricades. Les premiers ouvriers montrèrent les vertus du citoyen et du soldat. Fort éloignés des subtilités citadines, des relâchements modernes, ils étaient près des paysans : même quand ils étaient réduits au rôle de manœuvres, ils demeuraient des artisans. Déchus, ils gardaient le sentiment de ce qu'ils avaient perdu et le transposaient dans un beau rêve d’avenir. Ce prolétariat, à peu près ignoré de Balzac, soupçonné par Stendhal, a été senti par Hugo, Eugène Sue, George Sand. Il s’est exprimé dans Proudhon, Michelet, Courbet. Marx a vu ces vertus que le prolétariat tenait de son origine en plus de celles que lui apportaient des bourgeois. Dans ce temps-là, le prolétariat était encore le peuple, la matière même de la race. Marx a pu figurer en lui un destin extraordinaire faisant suite à celui qu’il prêtait à la bourgeoisie. Ainsi dans l'imagination des poètes les dieux s’engendrent les uns les autres.
Mais aujourd’hui, nous n’en sommes plus là. Et déjà Marx aurait pu réfléchir davantage sur l'exemple que son ami Engels lui apportait d'Angleterre. Il y avait déjà plus d’un demi-siècle, au temps du Manifeste Communiste, que le prolétariat anglais était entassé dans les villes et on pouvait déjà voir les effets de ce
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: fatal séjour. Le prolétariat anglais était abâtardi : il
| avait oublié le meilleur de lui-même, son origine paysanne
et artisane. Contrairement aux prophéties de Marx, il
se montrait incapable de révolution, à peine de révoltes
spasmodiques. Tour à tour la misère et l’aisance, au
5 rythme des crises et des rebonds, semblaient pour lui
| les prétextes à ne rien faire pour changer radicalement
sa situation. La sensation devenait à peine sentiment ;
elle ne se transmuait pas en conception et en action.
Le prolétariat produisait seulement une obscure diifé-
renciation intime. D'une part, des manœuvres, fort
déchus, fort bas ; d’autre part, des ouvriers qualifiés
qui, de même que les artisans subsistants, tendaient
en montant à se confondre avec la petite bourgeoisie.
Les uns semblaient trop bas, les autres déjà trop haut
pour faire une révolution. Plèbe ou petite bourgeoisie.
Cette décadence du prolétariat s’est produite en
France, en Allemagne, en Italie, de même qu’en Angle-
terre. Et son seul retard en Russie a été un des motifs
nullement marxistes qui ont permis la révolution léni-
| nienne. D'autre part, même dans les pays les plus indus-
; trialisés, le prolétariat reste une minorité dans la nation, une classe entre plusieurs autres classes.
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Pourtant ce second état de demi-isolement dans une demi-décadence dans laquelle se sont trouvés longtemps les prolétariats européens — et dans laquelle se trouvent encore beaucoup de prolétariats de la planète — tend à être remplacé par un troisième. Dans cette nouvelle
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situation, nous voyons pour le prolétariat la perspective $ marxiste de son ascension vers des conditions révolutionnaires de plus en plus nettes s’effacer sous le fait de plus en plus accusé de la multiplicité et de l’indéfinité des classes.
Voyez aujourd'hui en Europe la situation sociale et comme elle est loin, après quatre-vingt-dix ans, de ce que Marx en attendait, de ce que ses disciples impénitents continuent d'en attendre. Certes, il y a encore dans les grandes villes une immense masse vaguement intellectuelle, qui recouvre l’immense masse plus ou moins manuelle. Mais entre les deux masses, il y a une zone d'interpénétration répandue partout, inégale, fluctuante, subtile, où les différences sont impossibles à marquer. À quel moment l’ouvrier devient-il petit bourgeois, soit comme ouvrier d'élite, soit comme contremaître, soit comme artisan plus ou moins indépendant, soit comme employé, soit comme petit commerçant ? À quel moment le petit bourgeois, ainsi en devenir, cesse-t-il d’être tout à fait ouvrier ? Et combien d’individus vont et viennent entre les deux masses ?
Comment définir la bourgeoisie ? La bourgeoisie ne s’est point encore tout à fait confondue avec la noblesse. L'histoire laisse d’abondants résidus derrière elle. Il n’y a plus de réelles différences entre ces deux classes, mais pourtant quelques velléités intellectuelles dans la noblesse de se maintenir différente. La bourgeoisie, et non pas seulement la plus haute et la plus riche, a emprunté par imitation des traits à l'idéal de la noblesse.
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D'autre part, elle a gardé beaucoup de traits qui lui viennent d'un temps où le capitalisme ne régnait pas d’une façon écrasante, où il n’apportait qu’un appui aux mœurs spirituelles de la bourgeoïsie, au lieu de broyer ses usages et ses vertus comme il le fait aujourd’hui. Et beaucoup d'individus dans cette grande masse montrent, à travers divers états intermédiaires, un trait commun avec l’autre grande masse, les contacts persistants avec la province et la campagne d’origine. En province, à la campagne, les différences sont encore plus difficiles à prononcer entre l’ouvrier, le petit bourgeois et le paysan. Sur ce mot de bourgeoisie il y a un malentendu. Marx le confond avec le mot capitalisme. Mais cette masse complexe et flottante, le mot capitalisme n’épuise nullement sa définition.
D'autre part, comment définir le prolétariat ? Il a gardé, bien qu'amoindris et privés de presque toute leur vertu active, les usages de la paysannerie et de l’artisanat. Il vit sur cet héritage appauvri comme la bourgeoisie sur le sien. Et il le mêle de tout ce qu’il partage naturellement dans une même vie avec la bourgeoisie. Nous pouvons nous demander, en dernière analyse, si le mot bourgeois n’est pas un terme extrêmement général qui désigne l’état des mœurs depuis la fin du Moyen Age. Est bourgeois tout ce qui vit du commerce, de l’industrie — de la paix et non pas de la guerre. A ce point de vue-là, aujourd’hui tout le monde seraït bourgeois : anciens nobles et ouvriers vivant pacifiquement comme les bourgeois. Un ouvrier est un bourgeois, en
ce sens qu il partage la même vie paisible et qu’il n’y a dans cette vie aucun ressort décisif qui le rende plus belliqueux que les autres.
L'ouvrier va à son usine, en revient, comme le bourgeois va à son bureau et en revient. Il va au bistro et au cinéma comme le bourgeois ; il a une famille, ou il vit dans l’ambiance d’une femme. Vie régulière et sans a-coup. Les traits de la vie ouvrière qui passent pour en faire une école de courage ne sont pas décisifs, si on les regarde de près. L’ouvrier a une vie économique plus instable ? L’ouvrier a une vie physique plus dure ? Mais combien de bourgeois ont une vie économique stable, du haut en bas de l’échelle ? Le confort dont vit le bourgeois est toujours menacé par la ruine. Quant à la dureté du travail, elle est fort inégale pour l’ouvrier selon les métiers. Le machinisme tend dans un nombre de cas de plus en plus grand à faire de l’ouvrier un homme assis et inerte comme le bourgeois. Et d’autre part, le sport restitue la force physique au bourgeois.
Toutes ces considérations peuvent nous faire douter de cette dernière idée du Marxisme qu’il y a une classe préparée mieux que les autres par ses conditions de vie à cette guerre qu'est la révolution, et de ce fait prédisposée à la victoire.
Aujourd’hui plus qu’à aucune époque la lutte de classes à sens unique est rendue impossible par la multiplicité indéfinie des classes. Nous ne pouvons reconnaître ce que Marx entend par classes, — c’est-à-dire des groupes homogènes, autonomes, durables, — dans cette
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suite indéfinie de nuances qui flue et reflue sans cesse entre trois grandes masses obscures et sans limites.
Dans ce faible chaos, le prolétariat ne peut arriver à
constituer un véritable parti de classe. Ce parti est toujours impuissant, soit que trop exclusif dans son recrutement il se rende trop petit ; soit que trop latituditaire, il cesse d’être.
Ainsi s'achève notre analyse du thème de la lutte de classes. En cours de route, nous avons établi les points suivants :
1° Une classe ne peut exercer le pouvoir politique qui appartient toujours à une élite indépendante des classes. Il n’y a donc pas eu de pouvoir exercé successivement par la noblesse et la bourgeoisie. Il n’y en aura point par le prolétariat. La lutte de classes de Marx pour la conquête du pouvoir, est donc sans objet.
2° D'ailleurs, nous sommes toujours en présence d’un complexe de classes qui sont sans cesse en mouvement et en renouvellement. S'il y a lutte à l’intérieur de ce complexe, c'est une lutte diffuse et infinie qui ne peut donc se réduire définitivement ainsi que le dit Marx en un duel aboutissant au triomphe net et total d’une classe.
39 Si nous remplaçons l’idée de deux classes qui luttent pour conserver ou conquérir la primauté poli-
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tique par l’idée de plusieurs classes qui s’agitent autour des privilèges sociaux et d’avantages matériels, nous voyons qu'il n'y a pas remplacement d’une classe par une autre, mais fusion d'éléments anciens dans une nouvelle formation qui correspond à de nouveaux besoins et qui vit sous le signe d’une nouvelle technique. Il n’y a pas remplacement d’une classe moins nombreuse, fatiguée, inférieure virtuellement, par une classe plus nombreuse, fraîche, bientôt supérieure. Maïs la masse supérieure de la société, sans cesse renouvelée par les pertes et le recrutement, s’oriente dans une nouvelle direction, à travers des violences plus ou moins caractérisées. Si la distribution sociale, l'inégalité relative tendent à s’atténuer entre cette masse et la masse inférieure, c'est d'une façon insensible, par un processus indéfini.
Il nous faut donc rejeter la thèse de la lutte de classes aboutissant dans la perspective de la révolution par le prolétariat.
Mais il convient d’administrer les dernières preuves historiques qui s'offrent à nous de l'erreur de Marx. Nous avons montré de premières preuves, celles que nous offre le soi-disant rapport décelé par Marx entre la noblesse et la bourgeoisie. Il nous reste à examiner les preuves que nous offre l’autre rapport.
Le lecteur a pu songer : « Alors même que votre négation du schéma marxiste serait vraie jusqu’aujourd’hui, elle peut cesser d’être vraie demain. Après tout, le raisonnement par analogie À © B © C quiest dans le
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