‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 10 sur 38 · INTRODUCTION XXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXV

Cet esprit ingénieux ne voit pas qu'au lieu de s'exclure, les deux sciences qu'il met en opposition se supposent et se complètent mutuellement. La métaphysique est, en effet, la science des choses, et ridédlogie la science des idées que nous en avons. Or, il est bien clair que, pour traiter scientifiquement des choses, il faut étudier les idées qui s'y rapportent, distinguer celles qui dérivent de l'expérience de celles dont la raison est la source, séparer celles ([ui sont de simples conceptions de notre esprit de celles qui répondent à des réalités vivantes. 11 est bien évident, d'un autre côté, qu'on ne saurait traiter des idées sans être amené à se prononcer sur les choses mêmes. On ne peut prétendre que toutes nos idées viennent des sens, ^^ ans être conduit à nier les choses qui ne tombent pas sous les sens; on ne peut rejeter les idées absolues et nécessaires, sans se condamner à rejeter tôt ou tard l'être nécessaire et absolu. Cependant nous ne blâmons pas Destutt deTracy de s'être renfermé dans l'étude de Tidéologie. Pourquoi cela? Précisément parce que l'idéologie enveloppe, suivant nous, toute unemétaphysique. Ce quenous lui reprochons, c'est de s'en être tenu à une idéologie superficielle et erronée et d'avoir méconnu la plupart des idées primitives sur lesquelles reposent et le monde de l'existence et celui de la connaissance.

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Mais, à côté de ces livres, qui ont uii caractère tuiit spéculatif et uù les conséquences du sensua lisnie se montrent à peine, il en paraissait d'autres d'un caractère plus pratique, où. elles se laissaient voir à découvert. Vol ne j et Saint -Lambert enseignaient ouvertement, l'un dans sa Lot naturelle, l'autre dans son Catéchisme iiniverselj la morale de l'égoïsme et méconnaissaient complètement cette loi absolue du devoir que Kant, un esprit aussi indépendant que nos deux sensualistes pouvaient l'être, mais beaucoup plus vigoureux et plus profond, venait de graver en caractères impérissables dans sa Métaphysique des }nœa/-s et dans sa Critique de la raison pratique. Vers le même temps, un écrivain dépende portée, Naigeon, publiait ses élucubrations vulgaires, où il niait Dieu et l'âme spirituelle avec un fanatisme bizarre, qui le faisait surnommer par Chénier l'athée inquisiteur, tandis qu'un autre auteur encore moins sérieux, Sylvain Maréchal, écrivait le Code d'une société d'hommes sans Dieu et le Diclionnairô des alliées, qui marquèrent si tristement la fin du dix- huitième siècle, Ge fut <lans ce milieu [)lein d'incrcilulitô et de licence (on était alors sous le Directoire) que Saint-Simon et Fourier conçurent la pi'emière idée de leui's systèmes. Il ne faut donc pas s'étonner si le saint-simoiiisme et le fouriérisme,

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malgré les lionorables adhésions qu'ils ont reçues depuis, n'ont jamais pu se laver tout à fait de leur tache originelle et devenir des doctrines éditiantes.

La philosophie sensualiste de notre temps n'a pas seulement été préparée par les doctrines philosophiques du siècle dernier, mais encore par ses doctrines sociales. Nous ne parlons pas de celles que Montesquieu avait exposées avec tant de sagesse, ni même de celles qui se déroulaient, mêlées à bien des témérités et des chimères, sous la plume ardente de Jean- Jacques Rousseau, maisde celles qu'avaient développées presque sans bruit des auteurs de second et de troisième ordres et qui ne devaient avoir que de nos jours tout leur retentissement. Un des premiers socialistes du dix-huitième siècle, Morelly, soutient, dans son Code de la nature, qu'il n'y a entre la passion et la raison qu'une opposition apparente et qu'au fond elles tendent toutes deux au n^.ème but. Suivant lui, en effet, riiomme n'est pas mauvais, comme le prétendent depuis six mille ans les moralistes et les législateurs : au conti'aire, il est essentiellement bon. Ses passions ne sont pas des vices qu'on doive chercher à détruire, nuiis des forces qu'il s'agit tout simplement de diriger. La grande affaire est de trouver une organisation sociale qui permette d'en tirei' parti et de les utiliser pour

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le bien de Tespèce hiiinaine. Cette organisation con.>^istera, d'après notre auteur, à supprimer la propriété et à faire de chaque citoyen un homme public, entretenu aux frais de la communauté. Le fouriérisme et le communisme sont déjà, comme on voit, en germe là-dedans.

Un autre réformateur, Mabiy, se préoccupe surtout de faire régner l'égalité parmi les hommes et ne voit pa•^ d'autre moyen d'y parvenir que d'abolir la propriété. N'osant l'attaquer en face, il imagine un ensemble de mesures qui finiront par la réduire à ^ on minimum et par en amener la suppression. Il veut qu'on veille à ce que les richesses ne s'accumulent pa< dans les mêmes mains; qu'on fixe le maximum des terres que chaque citoyen aura droit de posséder, et qu'un frappe d'un impôt exorbitant tous les objets qui ne sont pas absolument nécessaires à la vie. Si, après cela, les hommes ne se relâchent pas dans leurs travaux et ne produisent pas infiniment moins, s'ils ne deviennent pas égaux au sein de la même simplicité, ou plutôt de la même misère, il faudra qu'ils y mettent delà mauvaise volonté. Cette doctrine d'une austérité toute Spartiate n'a pas été, comme on sait, sans inlluence sur les montagnards de ^3 et a trouvé plus d'un écho parmi les démocrates avancés de notre temps.

Mais de tous les novateurs de cette époque, leplus

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radical est peut-être encore Brissot de AVarville, qui a depuis racheté ses erreurs en luttant avec ses amis de la Gironde contre les jacobins de la Convention. Cet écrivain commence par distinguer la propriété naturelle de la propriété légale, puis il part de l'idée qu'il se fait de lapremièrepour combattre la seconde. La propriété naturelle est, dit il, la faculté que l'animal possède de se servir de toute matière pour conserver son mouvement vital. On voit, d'après cette définition, que si la propriété est respectable aux yeux de notre auteur, ce n'est pas parce qu'elle résulte de la libre activité d'un être moral et n'est en quelque sorte que le prolongement de sa personnalité, mais parce qu'elle sert à l'entretien de la vie animale, et que pour lui , par conséquent, l'homme et l'animal sont propriétaires au même titre l'un que l'autre. Si Brissot fait reposer la propriété .es choses sur l'instinct de nutrition, il légitime la possession des personnes par celui de reproduction et ne manque pas, comme la plupart des écrivains du siècle de Louis XV, de s'étendre avec complai- -incesur ce dernier : « L'amour, dit-il, est le seul tre de la jouissance , comme la faim de la propriété. » Et il cite, à l'appui de ces belles théories, l'exemple des sauvages d'Otahiti, qui ne se gênent pas pour satisfaire tous leurs désirs. Il est impossible de simplifier la morale plus que

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