‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 11 sur 38 · XXX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX INTRODUCTION

ne le fait ici Brissot. Dès qu'elle ne nous interdit rien de ce que nous désirons, on ne voit pas trop, en effet, ce qu'elle pourrait nous interdire, à moins pourtant qu'elle n'ait pour mission de nous interdire précisément ce que nous ne désirons pas.

Aux yeux de Brissot, le besoin n'est pas seulement le principe de la propriété : il en est la mesure. Quiconque possède des biens liurs de proportion avec ses besoins naturels vole ceux qui n'en ont pas en quantité suffisante : c'estdéjà l'idée de ProudhoUj que la propriété est le vol. La conclusion de cette doctrine, d'après l'auteur lui-même, c'est que l'homme devrait revenir à la vie sauvage : son idéal, c'est le naturel du Canada errant libre, au sein des forêts, sans chefs, sans lois, sans famille reconnue. On ne saurait avouer plus naïvement que l'application de la théorie précédemment exposée serait la ruine de l^ordro social. Au reste, Brissot était in Vinciblenient conduit là par la philosophie. sensua liste, qui était la sienne et celle de son époque. !>> qu'on ôte à l'homme la liberté et la raison, c'està-dire ses facultés proprement humaines, pour le réduire à la sensation, qui lui est commune avec la brute, on lui ôte tout ce qui fait sa dignité et son excellence morales, tout ce (jui devient, en se développant au dehors, le fond de ce haut état que

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les anciens nommaient si bien humanilas et que nous appelons civilisation ^

Les idées sociales, semées par les écrivains dont nous venons de parler, étaient restées, pour ainsi dire, à l'état latent durant les do.Tiiiores années de la monarchie ; mais elles ne pouvaient manquer d'éclater au grand jour pendant la Révolution. Toutes les fois, en effet, que les peuples ont changé les fondements de la religion ou de l'Etat, il s'est rencontré parmi eux des esprits excessifs qui, sans tenir compte des limites du possible et de l'impossible, ont prétendu changer ceux de la société dans son ensemble. Jamais révolution ne fut plus purement spirituelle et plus complètement étrangère aux intérêts de ce monde que celle qui inaugura l'avènement du christianisme. Cependant elle ne put s'accomplir sans que quelques-uns des adhérents (le la doctrine nouvelle ne conçussent la pensée de transformer du tout au tout les rapports sociaux : c'est l'histoire d'Ananie et de Saphire et aussi celle de plusieurs hérésies de la primitive Eglise, telles que celle de Garpocrate et d'Epiphane, gnostiques et communistes tout ensemble. Le même phénomène se r(3[»roduisit, mais sur une tout autre

1 V. Framk, le Communismr : — Sudre, Histoire du. Communisme ; — ThonisseD, /c Socialisme dfpuis l'Antiquité : — Janet, Histoire de la science politique.

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échelle et avec un caractère épouvantable à l'époque de la Réforme du seizième siècle : c'est l'histoire de Jean de Leyde et de ses anabaptistes, de la guerre des paysans, du siège de Munster et de toutes ces affreuses collisions qui remplirent l'Allemagne de sang et de ruines. La révolution française eut des conséquences analogues. A peine le frein de l'autorité, qui avait jusqu'alors contenu les hommes, eut- il été brisé, qu'ils s'attaquèrent indis tinctement aux préjugés de l'ancien régime et aux principes constitutifs des sociétés humaines et confondirent les droits féodaux et la propriété dans la même réprobation. On le vit bien par la conjuration de Babeuf et de Biionarotti, qui essayèrent de réaliser à main armée la communauté que Mo r.lly etMably avaient conçue.

Mais au-dessus de ces idées de réforme, qui visaient à une réalisation immédiate et qui ne reculaient pas devant la violence pour l'accomplir, il est juste de placer une conception plus spéculative, qui n'avait point la prétention de se passer du temps, cet auxiliaire indispensable de toutes les grandes entreprises, ni d'anticiper inipriulemnKnit sur l'avenir : nous voulons parler de cette théorie du progrès qui a eu depuis une si brillante fortune et qui estdevenuede nos jours une sorte de religion. Pressentie, dès le dix-septième siècle, par Bacon, Pascal,

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Leibniz et d'autres esprits éminents, elle avait été formulée, vers le milieu du dix-huitième siècle, par Turgot encore inconnu. Elle reçut, sous la Terreur, de nouveaux développements des mains de Gondorcet, au moment même où les faits semblaient lui donner le plus éclatant démenti et où l'on aurait pu croire que le philosoplio proscrit allait lancer vers le ciel le mot désespéré de Brutus mourant. Il n'en fut rien. Il exhala, au contraire, en présence des réalités navrantes et des poignantes infortunes qui frappaient ses regards, sa foi indéfectible à un avenir meilleur, à un ordrede choses plein d'enchantements, où la fraternité et la science, ces deux divinités du dix huitième siècle, régneraient de concert et com bleraient de prospérités l'humanité rajeunie au sein de la paix et de la lumière. N'ayant plus ni la croyance au paradis chrétien, ni môme la croyance h. l'âge d'or chanté par les poètes, pour satisfaire liHir besoin d'idéal, les hommes de cette génération '•mbrassaient avidement par la pensée la durée indéfinie de la terre qui nous porte pour y placer le meilleur des mondes possibles, conservant ainsi, à défaut de la foi à la providence divine, la foi à l'optimisme, qui en est la conséquence.

C'est par l'influence de ces tliéories bonnes ou mauvaises, et surtout par celle de l'immense ébranlement qui en avait suivi, accompagné ou précédé

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