‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 13 sur 38 · SAINT-SIMON ET LES S A I N T-S I M O N I E N S · texte numérisé non relu

SAINT-SIMON ET LES S A I N T-S I M O N I E N S

La vie el les idées de Saint-Simon. — Les saint-simoniens. — Leur doctrine : la science, l'industrie, l'art, le progrès. — La propriété. — L'éducation et la législation. — La religion. — L'Église saint-siinonienne.

La vie et les idées de SAINT-SIMON

Parmi les sj'stèmes dont nous avons k retracer l'histoire, le premier, non seulement en date, mais encore en importance, est celui de Saint-Simon. Conçu, comme tous les autres, sous l'influence du .sensualisme durdixliuitième siècle, produit par un esprit mobile et inconsistant, mais large et }iriine-sautier, il se développa péniblement durant l'Empire, recruta quelques adhérents

dès le commencement de la Restauration et enleva, vers 1830, la fleur de la jeunesse à la fois surprise et charmée. Après avoir eu ses pontifes et ses missionnaires, en même temps que ses écrivains et ses journalistes, et avoir failli devenir une religion, sans cesser d'être une llièse économique, il enfanta et le sensualisme mystique de JeanReynaud et le sensualisme matérialiste d'Auguste Comte, qui ont aujourd'hui tant de partisans et qui représentent, s'il es't permis d'employer ici la langue parlementaire, l'un la droite, l'autre la gauche de l'école saint -simonienne. Enfin, il donna, par de sérieux travaux sur l'industrie et les finances, une impulsion féconde à toutes les grandes entreprises de l'ordre physique, pendant que, par ses théories audacieuses sur la propriété et sur la famille, il éhranlait les fondements de l'ordre moral. En bien et en mal, il a donc laissé sur notre siècle une empreinte profonde. C'est pourquoi il importe de l'étudier avec soin, soit chez le maitre, soit chez les disciples, et d'y faire sans prévetition le départ du vrai et du faux.

Claude-Henri, comte de Saint-Simon, natiuit h Paris en 1760. 11 a})partenait à cette noble famille de Saint Simon qui avait donné à la France un grand écrivain dans la personne de l'auteur des Mémoires. Le futur réformateur était destiné, si l'ancienne monarchie fût restée debout et s'il eût été bien servi i)ar les circonstances, à occuper un des premiers rangs dans l'Etat. « Je descends, dit-il dans son autobiographie, de Charlemagne; mon père s'appelait le comte de Saint-Simon... La duché -pairie, la grandesse d'Espagne et cinq cent mille livres de rente dont jouissait le duc de Saint-

SAINT-SIMON â

Simon devaient jiasser sur ma tête. Il s'est bi'ouillè avec mon père qu'il a déshérité. .J'ai donc perdu les titres et la fortune du duc de Saint-Simon ; mais j'ai hérité de sa passion pour la gloire ^ » Cette passion avait été entretenue en lui de bonne heure. Il était encore tout enfant queledomes(i({U(^ chargé de l'éveiller chaque matin lui adressait invariablement ces jiaroles sacramentelles : a Levez-vous, Monsieur le comte, vous avez de grandes choses à faire. »

Au reste, le jeune comte tint for! peu de sa famille. 11 n'en eut ni le tempérament bilieux, ni l'austérité n^ligieuse, ni la morgue aristocratique. En revanclie, il porta au plus haut degré le cachet de son temps et fut, par ses qualités comme par ses défauts, un vrai fils du dix-huitième siècle. Élevé d'après un plan d'éducation tracé par d'Alembert, il montra, dès sa première jeunesse, ces sentiments d'humanité, ce goût pour la science, cette passion pour les arts de la paix, et aussi, il faut le dire, cet esprit de licence et d'irréligion qu'on respirait alors avec l'atmosphèi'e. Aussi le voyons-nous sans étonnement partir ;i vingt ans pour la guerre de l'Indépendance, proposer au vice-roi du Mexique, après la conclusion de la paix, d'unir, au moyen de la rivière in-partido, les bassins des deux mers, et sou mettre peu après au roi d'Espagne un projet analogue, celui de joindre par un canal ]^ladrid à la Méditeri-anée. Il entrait dès lors dans la voie où son école devait un jour le suivre, celle de la transformation de la planète

1 Vie écrite par lui-même {Œuvres de Saint-Simon et d'Enfuntin, publiées par les meiiibies du conseil institué par Enfantin, t. I, 1865-69).

par les efforts de la science et pour le plus grand bien de l'espèce liumaine, et il s'y élançait avec cette audace, cette irréflexion qui était le propre caractère de son génie. Du reste, ces hardis projets n'eurent pas de suite : la révolution française, qui éclata sur ces entrefaites, donna à sa pensée une autre direction.

On croira peut-être que le jeune patricien }• joua un rôle brillant et qu'il y défendit avec éclat soit les classes qui réclamaient un avenir meilleur, soit celles qui représentaient un passé qui n'avait point été sans gloire. Nous avons le regret de dire qu'il n'en fut point ainsi. Il prit un parti qui dénotait une médiocre foi politique et une délicatesse morale assez contestable. Il se mit k spéculer prosaïquement, lui gentilhomnae, lui descendant plus ou moins authentique de Gharlemagne, sur la vente des biens nationaux, avec un Prussien, le comte de Redern, dans l'intention louable, mais qui ne suffit peut-être pas à le justifier, de faire servir la fortune qu'il aurait acquise au progrès de la science. Ce fut pendant qu'il se livrait à ces entreprises équivoques, qu'il fut, comme tant d'autres, enfermé à Sainte-Pélagie, puis au Luxembourg, par ordre du gouvernement de Robespierre. Il en sortit le 9 thermidor et reprit aussitôt son train de vie et ses spéculations. Dans un livre cil il est bien h)in de se montrer sévère pour les chefs des écoles socialistes, Michelet nous dépeint, d'après un témoin oculaire, ce jeune gentilhomme dépouilléde préjugés et même de quelque chose de plus, entrant dans la bande noire, avec un associé véreux, et vivant avec un laisser-aller de mœurs et une curiosité d'esprit qui sentent au plus haut degré leur dix-huitième siècle.

C'était, dit-il, « un bel homme, très gai, de figure ouverte et riante, avec des veux admirables, un beau nez long donquichottique. Il vivait au Palais Royal et autour avec une liberté cyni({ue de grand seigneur sansculotte, entre les femmes et les affaires ; ce qui primait dans cette tête cependant, c'était l'idée '. »

Dès que Saint Simon eut gagné une certaine fortune (^1797), il résolut de passer des spéculations financières aux spéculations scientifiques, juste le contraire de ce que ses disciples devaient faire un jour: Pour s'y préparer, il se lia successivement avec les professeurs de l'Ecole polytechnique et avec ceux de l'Ecole de médecine, étudiant avec les premiers la physique des corps bruts et avec les seconds la physique des corps orga nisés, deux sciences qui constituaient à ses yeux, comme aux yeux de la plupart de ses contemporains, la philosophie tout entière. En même temps qu'il complétait ses connaissances théoriques, en amateur e\ en grand seigneur qu'il était, c'est-à-dire en recevant à sa table les savants de toute espèce, il s'initiait à des connaissances pratiques de plus d'un genre, en voyageant à l'étranger et aussi en menant à dessein la vie la plus irrégulière. C'est ainsi du moins qu'il explique rétrospectivement, dans son autobiographie, sa conduite d'alors. Que de tels procédés d'investigation augmentassent beaucoup son bagage scientifique, il est permis d'en douter : ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils épuisaient rapidement les ressources pécuniaires qu'il avait acquises (cent quaranttquatre mille francs), de sorte qu'un beau jour (1802),

1 Michelet, Le Directoire et les Bonaparte, p. ly.

il se trouva réduit au plus complet dénûment. On sait qu'il fut obligé, pour vivre, d'accepter une place de copiste au Mout-de-Piété (1805), qui lui imposait neuf heures de travail par jour et lui rapportait mille francs par an ; qu'il ne fat tiré de cette humble position que par un ancien serviteur enrichi, par Diard, qui le prit chez lui et pourvut libéralement à tous ses besoins ; qu'à la mort de ce dernier, il retomba dans la misère et fut plus d'une fois dans la nécessité de mendier des secours et en danger de mourir de fiiim : c( Depuis quinze jours, écrivait-il en 1813, je mange du pain et je bois de l'eau, je travaille sans feu et j'ai vendu jusqu'à mes habits pour fournir aux. frais de copies de mon travail. )) Ce qui soutenait Saint-Simon et sauvait en partie ce que sa situation avait de dégradant, c'était sa passion pour la science et la conviction qu'il possédait une doctrine qui devait faire le bonheur du genre humain. C'est cette doctrine qu'il s'agit de faire connaître.

Le saint-simonisme n'est pas un système composé un l)eau jour de toutes pièces par un esprit original et adopté ensuite purement et simplement par un certain nombre d'iu'elligences d'élite. U>-iand on parle du saintsimonisme, il faut distinguer celui du maître de celui des disciples, qui en fut sensildeinent différent; il faut distinguer, dans le saint-simonisme du maître lui-même, celui de telle date et celui de telle autre, car ils ne se ressemblent pas toujours de tout point. Ce qui domine chez Saint-Simon c'est l'idée que, depuis l'immense dissolution sociale produite par le dix-huitième siècle et la Révolution, la société es* en poussière et qu'il importe de la réorganiser. Seulement il cherche le principe de

la réorganisation qu'il conçoit, tantôt dans un élément, tantôt dans un autre : aujourd'hui dans l'élément scientifique, demain dans l'élément industriel, après-demain dans l'élément religieux, suivant les mouvements de son imagination capricieuse et d'après les oscillations dv- l'esprit public. A la fin de la République e\ sous l'Empire, à une époque où les théories philosophiques et politiques étaient fort discréditées et où les sciences mathématiques et phj'siques étaient seules en honneur, il met ces dernières sur le premier plan et les élève jn-esque à la hauteur d'une religion. C'est ce qu'on peut \i)\r en parcourant ses premiers écrits, notamment ses Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains, qui parurent en 1803.

Convaincu que, dans l'état actuel de la civilisation, la foi qui s'impose et le travail qui détruit doivent faire l>lace à la science qui éclaire et au travail qui crée, Saint-Simon propose d'ôter le pouvoir spirituel aux prêtres et le pouvoir temporel aux nobles et de déférer le premier aux savants et le second aux propriétaires. Les propriétaires n'ont pas à se plaindre, comme on voit, du socialisme naissant : on peut même dire qu'il les traite avec une faveur marquée. Quant aux nonpropriétaires qui ne figurent pas parmi les notabilités scientifiques, comme ils pourraient être mécontents si on ne leur donnait rien, notre réformafeur les investit du j)i-ivilège de désigner par leurs suffrages les savants qui doivent exercer le pouvoir spirituel. Pour faire prévaloir son système, il s'adresse d'abord aux savants, mais en termes assez brefs, parce qu'ils sont plus intéressés que personne à sa réalisation et n'ont pas besoin

d'être stimulés. Il insiste davantage auprès des propriétaires et leur montre qu'il est de leur intérêt de mettre les gens d'esprit en première ligne de considération, sans quoi ceux-ci, se liguant avecles non -propriétaires, comme ils l'ont fait en 1789, auront toujours le dessus et ne laisseront rien de stable dans la société. Qi^ant à la multitude, il lui fait remarquer que, si elle n'a pas d'argent à sa disposition, elle a une monnaie bien autrement précieuse, la considération, au moyen de laquelle elle peut porter et les savants et les propriétaires à travailler activement à son bonheur. Seulement il faut qu'elle s'applique k user convenablement d'une monnaie de ce genre. Elle doit considérer, non les faux savants, mais les véritables, non les astrologues, mais les astronomes, non les moralistes et les métaphysiciens, mais les phj^siologistes. C'est dire, en termes peu voilés, que les sciences philosophiques et morales n'ont aucune valeur et ne commenceront à compter que du jour où elles s'appuieront sur les sciences physiques et naturelles. Cette idée, qui est devenue le principe fondamental du positivisme, n'est pas aussi originale qu'on l'a prétendu. On la trouve partout dans ce temps-là : chez Vicq-d'Azyr. qui fait de la psychologie une branche de la physiologie; chez Destutt de Tracy, qui voit dans l'idéologie un simple chapitre de la zoologie; chez Yolney, qui donne à son Catéchisme de la loi naturelle pour sous-titre : Principes physiques de morale; c'est le dernier mot du sensualisme de ce temps-lii, conmie de celui d'aujourd'hui.

A ces conceptions contestables, mais spécieuses, Saint-Simon en ajoute d'autres qui sont extrêmement

l)izarres et qui frisent même le ridicule, parce que l'es prit mystique d'un autre âge s'y mêle de la manière la plus étrange à l'esprit positif du dix-huitième siècle. Dieu lui apparaît (il ne saurait dire si c'est en songe ou autrement), pour lui déclarer que Rome, le pape et les cardinaux ont cessé de recevoir ses inspirations et qu'il les communi({uera désormais à un sacré collège comj)Osé de \'ingtetun savants, élus par l'humanité tout entière et présidés par un mathématicien. Aii-dessons de ce conseil suprême il y en aura d'autres qui exerceront, sous sa direction, le pouvoir spirituel dans les différents pays du globe. Chaque conseil fera hâtir un temple, qui contiendra un mausolée consacré à Newton et qui représentera aux yeux des fidèles, d'une part, le séjour destiné à ceux qui auront été utiles à l'humanité ; de l'autre, la demeure réservée à ceux qui auront nui au progrès des sciences et des arts : c'est le paradis et l'enfer saint -simoniens. Le grand conseil aura surtout })()ur mission d'étudier la [lesanteur, la seule loi, s'il faut en croire notre auteur, qui se rencontre ici avec Fourier, à laquelle l'univers soit soumis, et de diriger les travaux pacifiques de l'espèce humaine; car tous les hommes travailleront soit des bras, soit de la tète, comme s'ils faisaient partie d'un seul et même atelier. L'idée socialiste n'est encore là qu'en germe, mais elle commence pourtant à s'}' laisser entrevoir.

Michelet est charmé de cette conception de Saint- Simon et la proclame tout simplement sublime. Nous avouons que nous ne saurions nous ranger à l'avis de l'illustre historien. Ce n'est pas ainsi, suivant nous, que naissent les institutions destinées à vivre et à se déve-

lopper parmi les hommes. Cette conception voulue et à froid d'une religion dont l'attraction est le seul dogme ; Newton, le seul prophète ; un mathématicien, le souverain pontife, et à laquelle il ne manque qu'une foi et un Dieu, nous fait penser à ces épopées artificielles que d'habiles versificateurs arrangent, aux époques de décadence, en empruntant aux épopées naïves des premiers âges leur merveilleux auquel ils ne croient plus, leurs dieux et leurs déesses, leur Ciel et leur Tartare qui ne les émeuvent plus et où des machines poétiques, plus ou moins industrieusement agencées, tiennent la place de la vie et de l'inspiration. Le caractère pseudo-religieux qu'affecte, dès le début, le socialisme de Saint- Simon n'est pas, du reste, un fait exceptionnel. 11 s'était déjà produit, quelques années auparavant, dans lesélucubrations deChaumette et des autres organisateurs du culte de la déesse Raison, et nous le retrouverons plus tard dans celles d'Enfantin et d'Auguste Comte, qui ont offert aussi à notre siècle humanitaire- et scientifique le spectacle d'une religion qui divinise l'humanité et la science, comme pour donner un commentaire imprévu à ces paroles du poète :

Sua cuiquc Deus fit dira cupido.

Cette préoccupation de l'idée rtdigieuse, que notre réformateur montre dès le commencement de sa carrière intellectuelle, n'occupe pas toujours la première place dans cet esprit mobile, mais elle y est toujours présente.

11 est facile d'en saisir la trace dans les divers ouvrages qui suivirent les Lettres d' un habitant de Geiiéce.

SAINT-SIMON il

Dans tous, il déclare que la religion est la seule institution qui soit assez générale pour servir de principe a toute l'organisation sociale. En cela, il n'a pas tout à fait tort, et Lamennais et Quinet ont depuis soutenu la même thèse par des raisons assez plausibles. Mais il croit (et ici il se trompe du tout au tout) que la religion est une invention comme une autre, née du calcul et de la réflexion, et va même jusqu'à la définir, avec Dupuis, une piiilosophie matérialisée. Cette conception superficielle une fois admise, il est clair qu'il ne s'agit plus que d'avoir une philosophie pour constituer une religion. Or, cette philosoi)hie, Saint-Simon ne se met pas beaucoup en frais pour la faire : il la r^ çoit toute faite, les yeux fermés et avec la foi la plus édifiante, des mains des matérialistes de l'âge précédent. Elle se compose, suivant lui, de deux sciences, de l'astronomie et de la physiologie, de la science du grand monde et de celle du petit. Or, notre nouveau philosophe conçoit la dernière de la manière la plus curieuse: « La physiologie, dit-il, est l'étude de l'univers sur une petite échelle ; car la manière la plus simple d'envisager le phénomène de l'intelligence humaine est de considérer le cerveau humain comme une petite machine qui exécute matériellement tout ce qui se fait dans l'univers ; on peut, en un mot, regarder l'univers comme une hoi'logeet l'homme comme une montre. Ce sont deux machines semblables, quoique d'une dimension très ditférente \ » On voit que Saint- Simon est comme Lamettrie, qu'il ne doute de rien. Le passage de la matière à la vie, celui de la vie h la

1 Vie écrite par lui-inêine.

pensée, celui de la pensée à la liberté (si tant est qu'il reconnaisse cette dernière), rien ne l'embarrasse. Nous sommes de petites machines, de petites montres, en qui tout s'opère mécaniquement : c'est une explication qui répond à tout, et il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour ne pas s'en contenter!

Les idées de Saint-Simon sur Dieu ne sont ni plus originales, ni mieux motivées que ses idées sur l'homme : « Le monothéisme, dit-il quelque part, était une invention générale, le physicisme est une observation générale convertie en principe. » Qu'est-ce que cela veuf dire, sinon que l'existence de Dieu est une vaine imagination, destinée à expliquer l'ensemble des phénomènes, et que la nature, avec ses lois générales, en est la seule explication satisfaisante? A la vérité, il dit ailleuiis : « Je crois en Dieu; je crois que Dieu a soumis l'univers à la loi de la gravitation ^; » mais il ne donne, à l'appui de cette croyance, aucune raison sérieuse et en parle de la manière la plus embarrassée. 11 trouve, en efifet, que d'Alembert et Diderot n'ont pas mal fait delà combattre, au temps où ils vivaient, parce qu'elle était amalgamée avec les idées révélées qu'il s'agissait de détruire ; mais il pense que, maintenant que ces idées ont perdu leur crédit, il faut croire en Dieu. L'argument, comme on voit, n'est pas des plus démonstratifs, et pourtant Saint-Simon n'en donne pas d'autre. Il faut convenir que, quand Descartes ou Leibnitz prouvaient l'existence de Dieu, ils s'y prenaient autrement.

Non content de reproduire, ù mots plus ou moins

1 Lettre à siyu neveu.

couverts, le matérialisme et l'atliéisme du dix-huitième siècle, Saint-Simon en adopte la morale relâchée. Il glorifie la passion, à l'exemple d'Helvétius, et traite, comme lui, la continence de ver(u insignifiante, sans se demander si le vice qui lui est contraire n'est pas le plus énergique dissolvant de la vie physique, de la vie intellectuelle et de la vie morale, soit chez les individus, soit chez les nations. Il résulte de cet exposé rapide que la philosophie de Saint-Simon est extrêmement faible, pour ne pas dire tout à fait nulle, et que l'idée qu'il a de la transformer en religion paraît souverainement absurde ; car enfin il paraît impossible de constituer une religion sans croyances morales et religieuses.

Cependant, si on prend le mot religion dans un sens moins restreint et si l'on s'en sert simjdement poi)r exprimer l'ensemble des idées générales qui dominent une société, on sera peut-être moins sévère i)Our le célèbre réformateur et on trouvera peut-être même que ses vues ne manquent ni de profondeur ni d'élévation. Il demande, en effet, seulement une chose qui semble fort raisonnable, c'est qu'il y ait toujours dans la société une conception d'ensem])le et que cette conception d'ensemble soit constamment maintenue d'accord avec les conceptions de détail quilui sont subordonnées. Sanscela, il n'y aurait, suivant lui, ni synthèse ni organisation entre les divers éléments sociaux, et la vie sociale elle-même serait en péril. Cette idée capitale paraît avoir été suggérée à Saint-Simon par la lecture de V Encyclopédie : mais il en a tiré des conséquences qui auraient étonné d'Alembert : u L'idée générale, dit-il, est le résumé de

la science générale. Ce résumé a un caractère productif dans sa jeunesse et stérile pendant sa vieillesse. — Le cercle des connaissances, ajoute t-il, en jouant sur rétyniologie du mot encyclopédie , roule toujours , toujours il s'agrandit; la science générale lui sert de lien ; pendant son ascension, les philosophes produisent des idées neuves ; pendant le surplus de sa révolution, ils critiquent les idées générales admises. » La grande distinction des époques organiques et des époques critiques est déjà là-dedans. C'est en se plaçant à ce point de vue que Saint-Simon reproche .à Condorcet d'avoir méconnu l'importance des institutions religieuses, qui peuvent être nuisibles à l'époque de leur caducité, mais qui ont été salutaires au moment de leur jeunesse et de leur vigueur. C'est ainsi, dit -il, que le catholicisme qui paraît, à l'heure qu'il est, un obstacle au progrès, a autrefois régénéré les Romains et civilisé les Barbares K

Mais, si l'on veut voir la quintessence de la philosophie des religions, telle que Saint-Simon la comprend, concentrée dans quelques lignes, il faut lire le passage suivant de sa lettre à son neveu Victor : « La religion, mon neveu, a toujours servi et servira toujours de base à l'organisation sociale. Cette vérité est incontestable, mais elle n'a rien de plus certain que cet axiome : Pour l'homme il n'y a rien de positif (Uins le monde, il n'existe pour lui que des choses relatives. De ces deux ];rincipes combinés, je déduis la conséquence que la religion a toujours existé et qu'elle existera toujours,

1 Mémoire sur l'Em'vclopédie. Correspordauce avec M, de Redern,

mais qu'elle ,s'est toujours niodifiée et se modifiera toujours; de manière qu'elle a toujours été proportionuée et le sera toujours à l'état des lumières. » Voilà la religion conçue comme essentiellement progressive et comme se modifiant avec le milieu où elle se développe. A cette opinion hardie Saint-Simon en ajoute une autre dont personne ne contestera la parfaite vérité, c'est « que l'humanité s'est toujours trouvée en crise scientifique, morale et politique, quand l'iilée religieuse s'est modifiée » et que la crise que nous traversons aujourd'hui « est déterminée par la modification qui s'opère dans l'idée religieuse ». Enfin, il recommande, en finissant, à son cher Victor, de respecter la religion, mais de se tenir en alerte pour adopter toute modification qui pourra s' y produire dans le sens rationnel et positif et amener une nouvelle organisation de la papauté, des conclaves et des conciles. Ceci explique, sans d'ailleurs lui rien ôter de son caractère chimérique, la conception de la religion de Newton que notre réformateur avait exposée sept ou liuit ans aui)aravant.

Il en est de la philosophie de Saint-Simon comme de sa i-eligion : considérée à un certain point de vue, elle n'a pas le sens commun ; mais envisagée sous un autre aspect, elle n'est pas dépourvue de valeur. Elle n'a pas le sens commun, si on la considère comme une métaphysique et une morale, c'est-à-dire comme une doc trine de Dieu, de Tàme et du devoir, puisqu'elle nie ou néglige tout au moins ces divers objets; elle n'est pas dépourvue de valeur, si on l'envisage comme une philosophie des sciences, c'est-à-dire comme un ensemble de généralités sur les connaissances que l'auteur tient

iÔ SOCIALISME ET POSITIVISME

pour légitimes et sur les realités auxquelles elles se rapportent. Cela est si vrai qu'il a conçu avec une netteté parfaite l'idée de cette philosophie positive qui est aujourd'hui si populaire et qui occupe en ce moment toutes les bouches de la renommée : « Les sciences particulières, dit H, sont les éléments delà science générale à laquelle on donne le nom de philosophie; ainsi la philosophie a eu nécessairement et aura toujours le même caractère que les sciences particulières K » C'est bien ainsi que les positivistes conçoivent aujourd'hui la philosophie et Littré n'aurait pas mieux dit. Quant aux sciences particulières qui la composent, il les énumère presque dans le même ordre qu'on l'a fait plus tard : astronomie, chimie, physiologie, psychologie, en ayant grand soin de faire de celle-ci une simple dépendance de la physiologie et de la substituer, sous le nom de psychologie physiologique, qu'on croit avoir inventé de nos jours, à la psychologie conjecturale d'autrefois.

Enfin nous trouvons chez Saint-Simon, soit qu'ill'ait découverte par lui-même, soit qu'il la doive, comme on l'a prétendu, au docteur Burdin, jusqu'à la fameuse loi des trois états de la connaissance humaine : u En examinant, dit-il, le caractère relatif et positif du tout et des parties de la science, on trouve que le tout et les })arties ont dii commencer par avoir le caractère conjectural ; qu'ensuite le tout et les parties ont dû. avoir le caractère mi-conjectural et positif; qu'enfin le tout et les parties doivent acquérir, autant ([ue possible, le ca

i Méiiiûiii' iiilroduotif.

.ractère positif K » Ce sont bien là, sous des dénominations un peu différentes, les trois états théologique, métaphysique et positif, dont on fait si grand bruit de nos jours.

On voit que, si Saint-Simon n'est précisément l'auteur ni de la religion saint-simonienne, inaugurée depuis par Enfantin, ni de la philosophie positive élaborée par Auguste Comte, il en est bien le précurseur.

En 1814, au milieu de l'ébranlement causé par la chute de l'Empire et par la restauration du régime par lementaire, les idées de notre réformateur prirent pour quelque temps une autre direction. Il publia, avec un jeune disciple plein d'avenir, avec Augustin Thierry, qui professa pendant quelques années ses doctrines, un ouvrage presque exclusivement politique, mais où le sentiment de l'importance de l'élément religieux s'accusait encore. C'est bien à tort, disaient nos deux auteurs, au commencement de ce travail, qui est intitulé : De la Réorganisation eiiropèenue, que nous méprisons les siècles dits du moyen âge ; ce sont les seuls où le système politique de l'Europe ait été fondé sur sa véritable base et ait eu une organisation générale, grâce au pouvoir spirituel, qui étendait son influence sur toutes choses (!t tenait en bride toutes les ambitions particulières. Il faudrait pouvoir établir aujourd'hui une organisation, non pas identique (les croyances actuelles ne le permettent pas), mais analogue. La première chose à faire pour cela serait de donner aux divers peuples une constitution similaire et la meilleure possible. Elle com-

1 Correspondance aveo M. de Rcdoi-n.

prendrait trois pouvoirs, dont le premier représenterait les intérêts généraux, le second, les intérêts particuliers, et dont le troisième servirait d'arbitre aux deux autres : c'est à peu près la constitution de l'Angleterre. Là, en effet, le soin des intérêts généraux est confié à une personne unique, qui identifie sa grandeur avec celle de la nation et n'a point d'intérêts distincts des siens: c'est le roi. Le soin des intérêts particuliers est remisa une réunion d'hommes de diverses provinces et de diverses professions qui examinent, chacun à son point (le vue spécial, la question qui leur est soumise : c'est la Chambre des communes. Enfin, pour éviter tout froissement entre les deux pouvoirs et donner plus de maturité aux délibérations, un corps d'hommes éminentspar leur naissance, leurs richesses, leurs services, se pose entre eux en modérateur: c'est la Chambre des lords. Une fois que tous les peuples auront établi chez eux cette excellente constitution, rien ne les empêchera, dit Saint-Simon, d'en établir au-dessus d'eux tous une semblable, qui leur permettra de réglera l'amiable leurs difi"érends. C'est ainsi qu'on réorganisera la société européenne, sans porter atteinte à la nationalité des peuples divers.

Dans la pensée de Saint-Simon, le parlement international, une fois constitué, ne se bornera pas, comme la plupart des gouvernements actuels, à empêcher le mal : il fei'a le bien. Il entreprendra de grands travaux d'utilité puldique qu'aucun gouvernement jiarficulier ne pourrait mener à bonne fin. Il joindra, par exemple, le Danube au Rhin et le Rhin à la Baltique par d'immenses canaux. De plus, il tachera de répandre sur tout le

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globe la race européenne, qui est si supérieure aux autres, et de le rendre tout entier voyageable et habitable comme l'Europe. Enfin, il ne négligera pas plus les intérêts moraux que les intérêts matériels et fera faire un code de morale aussi parfait que possible. L'ouvrage finit par un projet d'alliance entre la France et l'Angleterre, qui, vivant déjà toutes les deux sous le régimeparlementaire, formeront le noj'au des Etats destinés à constituer plus tard la grande fédération européenne.

Malgré ce dernier trait, qui prouve que Saint-Simon n'a pas renoncé aux utopies, ce livre est incontestablement un des meilleurs, je ne dis pas qu'il ait écrits (car il est peut-être sortidela plume de son illustre disciple), mais qu'il ait inspirés. Seulement il n'a guère de rapports avec ses précédents ouvrages et trahit chez lui beaucoup de mobilité et d'inconsistance. Après avoir cherché, sous le Consulat et l'Empire, le remède de tous les maux de la Société dans une religion avant pour dieu l'attraction, pour prêtres des physiciens et des géomètres, le voilà qui fait tout à coup volte-face, sous le régime que la charte venait d'inaugurer, et qui ^ ante comme un spécifique souverain le gouvernement parlementaire et veut qu'on l'applique, non seulement à chaque Etat, mais à la réunion de tous les Etats d'Europe !

En 1817, nous assistons à une nouvelle évolution de cet esprit singulier. Dès que les diverses classes de la S(Kiété, longtemps contenues par la forte main de l'Empereur, eurent été abandonnées à elles-mêmes, elles se dessinèrent, comme cela devait arriver, dans leur opposition naturelle. C'était, d'un côté, les deux

classes tlièologique et féodale, qui avaient si longtemps dominé la France; de l'autre, les deux classes industrielle et commerçante, qui étaient autrefois sorties des communes du mojen âge et qui avaient naguère fait la Révolution. Saint-Simon se prononce fortement contre les premières et prend vivement parti pour les secondes. Il renvoie dédaigneusement aux époques de barbarie les discussions scolastiques et les travaux de la guerre : il ne veut entendre parler que des sciences positives et des arts de la paix. Préludant, comme M. Janetl'a très bien remarqué, a l'esprit autoritaire qui devait caractériser son école, il s'adresse à Louis XVIII en personne et l'engage à laisser de côté les théologiens et les militaires, qui ne servent à rien, et même les légistes et les avocats, les rentiers et les propriétaires oisifs, qui ne sont guère plus utiles, pour s'appuyer uniquement sur les industriels et les travailleurs, en comprenant sous cette dénomination ceux qui travaillent de l'esprit comme ceux qui travaillent de la main, les savants et les artistes comme les simjdes artisans. Ce sont là, suivant lui, les vrais créateurs de la richesse publique, et les descendants de nos anciens rois ne seront solidement assis sur leur trône restauré que le jour où ils auront gagné leur sympathie et substitué il la monarchie féodale épuisée et décrépite la jeune et forte monarchie industrielle.

Pour compléter ces vues, où bon nombre d'idées fausses se mêlent aux idées vraies et où l'on trouverait peut-être en germe cerlaines déclamations de notre temps, qui nous ont été très funestes, contre les armées permanentes, contre les militaires en général, contre les

SAINT-SIxMON :^i

juges, contre les propriétaires oisifs et les rentiers, et jusqu'à l'idée aujourd'hui si sinistre de la commune, Saint-Simon eut recours à une parabole assez malicieuse qui fit beaucoup de bruit et attira fortement sur lui l'attention publique Ml supposait, d'une part, la mort soudaine et inopinée des cinquante premiers savants, des cinquante premiers artistes, des cinquante premiers industriels que la France possédait dans tous les genres ; de l'autre, celle de tous les princes du sang, y compris Monsieur, frère du roi, de tous les ministres, de tous les grands officiers delà couronne, de tous les maréchaux, de tous les préfets, et montrait que le premier de ces malheurs serait irréparable, pendant que le second serait très facilement réparé. Sans doute Saint-Simon avait raison de faire ressortir l'importance, trop peu sentie ;i d'autres époques, des fonctions de production, mais il rabaissait outre mesure celles de protection et de direction. Qu'est-ce qui nous a manqué, dans une crise récente ? Ce ne sont pas les grands producteurs de toute espèce ; ce sont précisément ces grands hommes de guerre et ces grands hommes d'Etat dont Saint-Simon fait si bon marché et qui nous auraient été si utiles pour tenir tête à ceux de l'ennemi.

Quoi qu'il en soit, Saint-Simon est encore plus libéral dans cette troisième phase de son évolution mentale que dans la seconde. C'est un pur économiste, à la manière de J.-B. Say, qui lient le gouvernement pour un mal nécessaire, mais enfin pour un mal,

1 V. VOrganisateuy, t. XX, p. 17 des Œuvres de Saint-Simon et d'En' fantin.

n SOCIALISME ET POSITIVISME

et croit que l'Etat le plus heureux est celui qui est le moins gouverne : c'est juste le contraire de l'opinion que ses disciples professeront un jour, quand ils substitueront à la volonté des individus celle d'un pontife infaillible et tout -puissant et qu'ils érigeront ce dernier en loi vivante. Cependant il faut convenir que déjà, à cette date, il manifestait peu de tendresse pour le régime parlementaire, qu'il considérait comme le triomphe des avocats et des parleurs. Son idéal, c'était le gouvernement de la Société par des industriels et par des banquiers assez intelligents pour comprendre que la morale des théologiens avait fait son temps et pour en conunander aux savants une nouvelle, qui fût purgée de tout élément mystique et appropriée a l'esprit de l'époque. Après avoir mis les savants à la tête de la société, au début de ses spéculations, il y mettait maintenant les industriels. Plus tard, il changea encore cet ordre hiérarchique et plaça en première ligue les artistes ou hommes de sentiment, en attendant qu'il }• mît de véritables prêtres. Ce fut même à ce sujet qu'il eut ses premiers démêlés avec son disciple Auguste Comte, auquel il reprochait de trop sacrifier la partie sentimentale et religieuse de la doçtriue à la jiartie logique et scientifique. Ceci nous amène (car nous ne pouvons passer en revue toutes les publications si peu philosophiques, pour la méthode comme pour la matière, de cet esprit mobile et tout eu dehors*) au dernier et au plus célèbre de ses ouvrages, au Xouveau Chris -

1 V. surto-it Vlnlustric, l'Organisateur el le Système industriel.

timiisme, qui a donné à sa doctrine le caractère distinctif qu'elle gardera dans l'histoire.

Dans ce livre, Saint-Simon semble brûler du désir d'améliorer le sort de la classe la plus nombreuse et la l»lus pauvre, et il faut lui en savoir gré ; mais en même temps il fait une profession de foi assez inattendue. Il déclare qu'il croit à 1 origine divine du christianisme, et cela, pour une seule raison, pour l'élévation de sa morale. 11 n'a pas l'air de se douter qu"il y a eu des doctrines morales élevées, soit en Grèce, soit à Rome, l)ien avant l'apparition delà morale clirétienne. 11 va plus loin, il affirme qu'il croit au caractère divin de l'Eglise. Elle peut, dit-il, sans inconvénient, être réputée infail lible, quand elle a pour chefs les plus capables et qu'ils conduisent la société vers son unique but, qui est Tac complissement de la charité. Il pense, en effet, qu'un seul principe doit être tenu pour éternel et inmiuable, celui qui est sorti d'une bouche divine, etd'a})rès lequel nous sommes tenus de nous comporter comme des frères les uns à l'égard des autres.

Ce principe étant l'essence même du christianisme, on peut s'en servir, suivant Saint-Simon, pour apprécier le catholicisme, le protestantisme et les autres sectes. Au lieu de reconiniaiider aux fidèles, de toutes les manières et soiis toutes les formes, la seule chose qui soit réellement importanlo, à savoir, d'améliorer la condition physique et morale du plus grand nombre, le catholicisme a le tort de disperser leur attention sur mille conceptions mystiques insignifiantes et sur mille l)eiites pratiques sans valeui-. Le pi'otestantisme n'est guore moins répréhensible. (Juoi de [dus insensé, en

effet, que la prétention qu'il a de revenir aux. pures doctrines de l'Eglise primitive, comme si le christianisme avait été parfait dès son origine et n'avait rien gagné dans ses développements à travers l'histoire. La seule religion orthodoxe est le nouveau christianisme, tel que Saint-Simon l'entend, puisque seul il s'empare du principe divin, que les hommes doivent se traiter en frères, pour le faire passer de la sphère de la vie privée dans celle de la vie sociale, et qu'il en tire les conséquences les plus heureuses pour l'espèce humaine. Comment s'y prend-il pour cela? C'est ce que le nouveau révélateur ne nous dit pas, et pour cause. Il se borne à remarquer que le principe chrétien, dégagé des superstitions qui en paralysaient l'efficacité, remue déjà beaucoup de nobles cœurs, sinon parmi les prêtres, qui sont absorbés par les menus détails du dogme et du culte et qui ont perdu le sens de la religion, du moins parmi les laïques, qui se passionnent sincèrement pour le bonheur de leurs semblables. C'est parmi ces derniers qu'il faut chercher maintenant les vrais chrétiens, et jamais, on peut le dire, on n'en vit un aussi grand nombre qu'aujourd'hui. C'est parmi eux aussi qu'il faut chercher les vrais théologiens : « Le meilleur... est celui qui fait les applications les plus générales du principe fondamental de la inorale divine ; le meilleur théologien est le véritable pape, il est le vicaire de Dieu sur la terre. » C'est assez dire que ce pape, que ce vicaire de Dieu est Saint-Simon lui-même.

L'auteur du Nouveau Christiani^iue montre certainement un vif sentiment des devoirs ({ui incombent aux chefs de la société religieuse et du but suprême auquel

SAINT-SIxMON 25

leurs efforts doivent tendre, et ce n'est pas tout à fait sans raison qu'il leur reproche d'avoir quelquefoisoublié, pour des fins secondaires, ce but essentiel. Mais, à côté de ces nobles sentiments que nous n'hésitons pas à reconnaître, que de choses fausses et même repoussantes, suivant la remarque de M. Renouvier, ce livre ne contient-il pas? Comment Saint-Simon, qui ne croyait ni à l'Église, ni a Jésus-Christ, ni peut-être même à Dieu, et qui, dans tous les cas n'a jamais laissé échapper une phrase, un mot, qu'on puisse interpréter comme une aspiration vers le- monde invisible, comme un élan de l'àme vers le principe divin ose-t-il bien nous parler de la divinité du christianisme, de l'infaillibilité de l'Eglise, de celle de ses docteurs, et afficher la prétention de continuer parmi nous leur tradition ? 11 y a là évidemment un défaut de bon sens ou un défaut de franchise, peut-être même l'un et l'autre.

Quoi qu'il en soit, ce réformateur avide de bruit ne put pas jouir de la vogue bruyante que ses idées allaient avoir. Son Nouveau Christianisme n'était pas encore entièrement imprimé et le journal le Producteur, qui allait vulgariser ses doctrines, n'avait pas encore paru, quand il mourut, le 19 mai 1825. La préoccupation de son œuvre etl'espérance du succès, qui l'avaient soutenu dans toutes les circonstances de sa vie, ne l'abandonnèrent point à ses derniers moments : a Vous arrivez, dit-il à quelques disciples qui l'entouraient, à une époque où des efi'orts bien combinés doivent avoir le plus grand succès. La poire est mûre et vous devez la cueillir. La dernière partie de nos travaux sera peut-être mal comprise. En attaquant h système religieux du moyen âge,

on u'a réellement prouvé qu'une chose, c'est qu'il n'était plus en harmonie avec le progrès des sciences positives, mais on a eu tort d'en conclure que le système religieux tendait à s'annuler ; il doit seulement se mettre d'accord avec les progrès des sciences. »

Telle fut la vie et telles furent les doctrines de Saint- Simon. Sa vie est loin d'être irréprochable ; car non seulement il .manqua souvent de dignité personnelle, mais encore il se livra, à un certain moment, s'il faut l'en croire, à une immoralité systématique. Or, il n'est permis ni a un philosophe, nia personne, de s'inocnler des maladies morales, même dans le but d'agrandir le champ de ses observations. Mais une chose le releva et l'ennoblit, ce fut son dévouement à une idée vraie ou fausse, mais enfin à une idée pour laquelle il oublia tout et s'oublia lui-même. Ses doctrines furent souvent étranges et erronées. S'il eut le sentiment de la prédominance croissante de l'aclivité scientifique sur l'activité théologique, il ne sut point faire appel, pour régler désormais la vie humaine, aux sciences morales qui seules la connaissent, ainsi que la liberté qui en est l'essence et le devoir qui en est la loi • il s'adressa tantôt aux sciences physiques qui l'ignorent, tantôt à une théologie frelatée que la foi sincère et la raison indépendante repoussent également. C-omme beaucoup d'écrivains de notre pays, qui ne suupronnent même pas qu'il puisse y avoir place, entre le naturalisnu- pui" et le christianisme bien ou mal interprété, pour une science du devoir sévère, mais profane, il flotte toujours entre les sens et la tradition, sans jamais jeter l'ancre dans le domaine de la conscience morale et de la raison. Mais ces erreurs furent rachetées,

chez Saint-Simon, par quelques vues générales pleines (le profondeur. Il comprit admirablement la nécessité derétablirrunité dans la société divisée avec elle-même, en y faisant circuler un même esprit, et il revendiqua, avec une singulière persistance pour la science et l'industrie, ces deux grandes puissances des temps nouveaux, une place dans l'Etat, qui fût en rapport avec le rôle immense qu'elles jouent et joueront de plus en plus parmi nous.

LES S A 1 N T - S I M O N 1 E N S . — L E V U DOCTRINE: LA SCIENCE, I.'iNDUSTRIK . l"aRT. LE PROGRÈS

Malgré son peu de culture philosophique et sa profonde ignorance dans les sciences morales, Saint-Simon était, à tout prendre, un homme supérieur, grâce au don ([u'il avait de saisir, comme dans l'éclair de l'intuition, quelques idées générales larges et fécondes. Aussi fit-il, comme on sait, une grande impression sur deux es})rits vigoureux, sur Augustin Thierry, qui s'est depuis placé si haut parmi nos historiens, et sur Auguste Comte, ({ui devait, lui aussi, acquérir par des travaux d'un autre genre une renommée européenne. Après ces disciples éminents, qui le quittèrent de bonne heure, parce qu'ils avaient trop de valeur pour rester longtemps disciples, il lui en vint d'autres qui devaient vulgariser, enles modifiant à leur manière, les diverses parties de sa doctrine. Le premier fut l'Israélite (,)linde Hodrigues, qu'il connut

dans les bureaux d'un de ces banquiers auxquels il promettait le pouvoir temporel, et qui le fréquenta assidûment durant les dernières années de sa vie. Ceux qui suivirent n'avaient, comme Enfantin, qu'entrevu Saint- Simon, sur la fin de ses jours, ou ne l'avaient connu que par ses écrits ; mais tous étaient fortement pénétrés de ses idées et brûlaient de les répandre. Pour cela, il leur fallait un organe. Ils le trouvèrent dans le Proilucteui', dont la fondation avait si vivement préoccupé le maître à ses derniers moments, et qui parut quelques mois après sa mort. Les principaux rédacteurs furent Olinde Rodrigues, Bazard, Enfantin, Bûchez, Laurent, sans compter Auguste Comte, Adolphe Garnier et Armand Carrel, qui prêtèrent quelquefois le secours de leur plume à la nouvelle feuille.

Des trois grands points de vue auxquels l'esprit mobile de Saint-Simon s'était successivement placé dans s?s spéculations sociales, du point de vue scientifique, du i)oint de vue industriel et du point de vue religieux, ce fut le second qui domina dans le Producteur. En fantin, qui, après être sorti de l'Ecole pol3'technique, était entré dans la carrière commerciale et avait étudié les économistes, y traitait des sociétés anonymes et en commandite, de la baisse progressive du loyer des objets mobiliers et immobiliers, des banques d'escompte, des emprunts et des impôts, toutes questions ([ui n'avaient qu'un ï'ap})ort assez éloigné avec les ({uestions religieuses qu'il devait agiter ])lus tard. Bûchez, en sa ({ualité de médecin, étudiait la [ihysiologie individuelle et, accessoirement, la })hysiologie sociale, préparant ainsi la voie aux hommes politiques que la Faculté de

SAINT-SIMOXIKNS V9

médecine a })roiliiifs de nos jours. Les articles de Bazard, qui avait /'té mêlé à la politique, comme l'un des chefs du carbonarisme, et ceux de Laurent, qui avait enseigné quelque temps la philosophie, touchaient l)lus directement aux choses de l'ordre moral. Ils con tenaient des vues plus ou moins élevées sur la foi et l'examen, sur l'esprit critique, sur la nécessité d'une nouvelle doctrine générale, ainsi que des appréciations, faites au point de vue saint-simonien, des Fragments philosojyhiqiies deY .Consinei du Méiiiorialcal/iolique de Lamennais. Le Producteur était rédigé avec talent, il abordait des sujets de la plus haute importance et tâchait de prendre position entre la presse libérale, qui ne comprenait rien au passé, et la presse ultramontaine, qui ne voulait rien comprendre à l'avenir. Malgré cela ou plutôt à cause de cela, il était condamné à ne pas réussir dans un temps et dans un pays où la politique militante était seule en possession de passionner l'opinion publique : au bout d'un an, il avait cessé de vivre.

Privés de ce moyen de propager leurs doctrines, les saint- simoniens en cherchèrent un autre : ils essaj'èrent de les répandre par la parole. Ils ouvrirent, vers la fin de l'année 1828, dans la rue Taranne, des conférences d'un caractère très sérieux et très élevé, en même temps qu'ils organisaient des prédications proprement dites sur d'autres points de Paris. Les idées qui devaient faire le fond de ces conférences étaient élaborées en commun, d'une séance ;i l'autre, dans les réunions du sacré collège», car l'école commençait dès lors àse changer en Eglise ; 1 lazard s'en emparait ensuite et les développait magistralement, puis enfantin et

lui répondaient aux objections qui pouvaient se pro duire ; enfin Carnot, Fournel et Duvevrier étaient chargés de la rédaction. Ces conférences furent publiées plus tard (1832), sous le titre (['Exposition de ht doctrine saint- simonienne. Cet ouvrage contient la plupart des idées du célèbre réformateur, mais coordonnées, transformées et rendues sur plus d'un point, sur la propriété^ par exemple, tout à fait méconnaissables. Saint-Simon, en effet, n'était vraiment pas ce qu'on appelle de nos jours un socialiste, tandis que ses discijdes professent le socialisme le plus net et le mieux caractérisé.

Ainsi ils commencent par établir la nécessité d'une réorganisation générale de la société et d'un ramaniement complet de la science, de l'industrie et de l'art. S'il est une chose, disent-ils, qui nous inspire aujourd'hui une admiration sans réserve, c'est la science. Cependant, malgré l'éblouissement que nous causent ses découvertes récentes, il doit être permis de dire qu'elle n'est pas ce qu'elle pourrait être. D'abord, la plupart des savants négligent l'étude des théories, qui ne pourrait leur procurer de quoi subvenir à leurs besoins, et s'attachent uniquement aux applications qui seules sont lucratives. Et pourtant la partie pratique des sciences ne tarde pas à s'appauvrir, quand elle n'est pas alimentée par des théories fécondes. De plus, les savants, en très petit nombre, qui consacrent leurs veilles au perfectionnement des théories se perdent dans l'observation minutieuse des faits et ne cherchent pas à établir entre eux une coordination puissante ; ils font une multitude <ie travaux particuliers, mais aucune

SAINT-SIMONIKNS 31

vue d'ensembl(^ ne les dirige; ils s'arrêtent à l'anah'se, sans s'élever jusqu'à la synthèse. Si les savants de notre temps, quel que soit leur mérite, restent bien au-dessous des Descartes, des Newton, des Leibnitz, cela tient à ce que nulle grande pensée philosophique ne ramène leurs conceptions à l'unité et à ce que leur regard n'embrasse point un vaste horizon. Il en serait tout autrement si la science était centralisée, c'est-à-dire si le pouvoir social rémunérait dignement le perfectionnement des théories scientifiques, au lieu de l'abandonner à l'initiative individuelle, et s'il tirait parti des beaux génies, qui sont nés pour le bien de l'humanité, au lieu de les laisser végéter stérilement dans des occupations qui leur répugnent.

Mêmes observations au sujet de l'industrie. Dans l'état actuel de la civilisation, elle devrait être une simple déduction de la science. Or, qu'a-t-on fait pour qu'il en fût ainsi, c'est-à-dire pour mettre, sur toute la ligne, les pratiques industrielles à la hauteur des théories scientifiques et pour éliminer complètement les pi'océdés routiniers de la production matérielle? Absolument rien. (Juand un i-approchement s'opère entre la théorie et la pratique, c'est fortuitement, isolément et toujours d'une manière incomplète. Les rapports de la production et de la consommation ne laissent pas moins ù désirer que ceux de la production et de la science: Laissez faire, laissez passer, tel est l'unique principe des économistes. De là la concurrence avec les crises commerciales qu'elle entraîne, et dont l'organisation du travail est le seul remède.

(^uant aux beaux-arts, ils sont aujourd'hui, s'il faut

en croire les saint-simoniens, en pleine décadence. Or, c'est là un fait des plus déplorables aux veux de ceux qui savent que l'art est l'expression la plus haute de l'une des trois grandes formes de notre nature, du sentiment, et qu'il s'élève ou s'abaisse avec lui. Il était, en effet, plein d'élévation et de force dans la cité antique, quand une même passion, le })atriotisme, animait tous les cœurs à la défendi'e; il n'avait ni moins de vigueur, ni moins de sublimité, au moyen âge, alors qu'un mêine élan de l'àme, l'enthousiasme religieux, précipitait les peuples de l'Europe contre les musulmans, Mais au jourd'hui que toutes les croyances publiques ont disparu, que tous les sentiments communs sont éteints, le poète n'a plus de chants ou n'en a que de sinistres ; il ne sent vibrer en lui qu'une seule corde, celle de la plainte : c'est l'ère de l'élégie et de la satire.

Ce tableau delà société présente ne manque ni d'énergie, ni même de vérité. Il est positif que l'art n'a pas toujours offert de nos jours le caractère d'universalité et de calme qui l'a distingué à d'autres époques, et qu'il y a eu parfois quelque chose de trop individuel et même de maladif dans les sentiments qui lui ont servi d'inspiration. Il est incontestable que les sciences n'ont eu ni le caractère théorique, ni le caractère unitaire qu'elles auraient dû avoir, et qu'il n'eût pas été impossible de remédier à cet état de choses, en faisant briller aux yeux des théoriciens d'aussi magnifiques avantages que ceux que les praticiens pouvaient se proposer. ]>acon avait déjà émis, au dix-septième siècle, cette grande idée et les saint-simoniens ont bien fait de la rej)roduire. Quant à l'industrie, ces i-éformateurs ont

SAINT-SIMOXIKNS 33

eu raison de soutenir qu'elle n'a pas avec la science des rapports assez suivis et assez réguliers ; mais nous iloutons que la suppression de la concurrence et l'organisation du travail soient bien propres à guérir les souffrances dont elle est atteinte. Le remède serait, suivant nous, pire que le mal; car il aurait pour effet d'éteindre l'éniulation, de jjaralj'ser l'activité et, par conséquent, de diminuer la production générale.

Après avoir décri! la situation de notre société, les saint-simoniensen recherchent la cause. Ils la trouvent ilans le mouvement qui nous a l'ait passer d'une époque organique, pour parler le langage de Saint-Simon, à une époque critique. On sait en quoi consiste cette division ingénieuse qui ne manque pas d'analogie avec la distinction des époques spontanées et des époques réfléchies admise par V. Cousin, Une époque organique est celle où tous les éléments sociaux sont intimement unis entre eux et concourent avec régularité et avec ensemble au même but; les époques critiqués, au contraire, sont celles où chacune des parties du corps social s'isole des autres et prétend avoir sa vie propre et indépendante, si bien ([u'il y a (hms la société autant de buts particuliers qu'il y a d'individus qui la composent, La période de l'histoire grecque qui a précédé Socrate, a été une époque organique ; celle qui s'étend de Socrate à Jésus- Christ, a été une époque critique. Les éléments sociaux, désorganisés parla critique pendant quatre siècles, sont ensuite réorganisés par l'Eglise et une nouvelle époque organique commence. Elle dure jusqu'à Lutlu^*, qui inaugure nue nouvelle é[)0([ue criti({ue, c'est-à dire une nouvelle ère de destruction. Cette époque est celle oà

nous sommes depuis trois siècles et d'où nous avons tant de peine à sortir.

Ainsi, ce qui caractérise les époques organiques, c'est l'union et l'iiarmonie, et ce qui distingue les époques critiques, c'est la désunion et l'antagonisme. Dans les unes, tous les hommes professent, sous le nom de croyances religieuses, les mêmes idées fondameu taies ; dans les autres, ils ont, sous le nom d'opinions philosophiques, des idées fondamentales divergentes. Dans les premières, ils éprouvent les mêmes sentiments essentiels et les expriment par un culte uniforme; dans les secondes, ils ont des sentiments essentiels différents et les traduisent par des productions diverses dans les beaux- arts. Bien plus, l'égoïsme et l'individualisme dominent dans celles-ci. tandis que la fraternité et la sociabilité régnent dans celles-là. C'est assez dire auxquelles les saint - simoniens donnent la préférence : disciples peu fidèles du dix-huitième siècle, ils sacrifient l'examen et la liberté à la foi et à la charité.

Suivant eux, l'organisation du moyen âge devait être détruite, parce qu'elle ne répondait plus aux besoins des esprits et qu'elle avait perdu la sympathie des peuples ; mais c'est une erreur de croire que 1 idée de liberté dont on s'est servi pour la détruire puisse être elle-même un principe d'organisation et de vie. Elle est propre à empêcher l'ancien ordre social de renaître, mais non à engendrer l'ordre social nouveau. Cousin, Guizot et les autres philosophes qui la défendent, ainsi que le régime constitutionnel qui en est la réalisation , ne s'aperçoivent pas qu'ils défendent un principe et un régime essentiellement

provisoires, destinés seulement à marquer la transition entre ce qui fut et ce qui sera. Malgré les services actuels qu'ils rendent à la société, il ne faut donc attendre d'eux rien de définitif. Le libéralisme ne peut que diviser, la critique ne peut que détruire : il n'appartient qu'à la nouvelle doctrine sociale d'unir et de vivifier. Il est impossible de déclarer plus nettement que la liberté n'aura pas plus sa place dans le monde de Saint-Simon que dans celui de J. de Maistre, et que le socialisme ne sera pas plus tolérant que l'ultramontanisme, auquel, du reste, il fait plus d'un emprunt. Mais cette société organique dont les saint-simoniens nous décrivent d'avance les merveilles, est-elle réalisable? Ils en sont bien convaincus. Ils se fondent pour cela sur la doctrine du progrès et établissent cette doctrine elle même sur l'histoire de notre espèce. L'humanité est, en effet, suivant eux et suivant Saint-Simon, un être collectif qui grandit et se développe comme un individu : le progrès est sa loi essentielle. Or. ce progrès s'accomplit par le passage d'un état organique imparfait à un état organique plus parfait, à travers des crises plus ou moins longues. Il est évident, dans la sphère do rintelligence, qui est toujours allée s'élargissant et qui a gagné chaque jour plus de terrain sur celle de l'ignorance. Il est manifeste dans le domaine du sentiment ; cni', d'un côté, la sympathie de l'iiomme pour son semblable s'est étendue successivement de la famille à la cité, de la cité à la nation, de la nation à l'humanité, et, de l'autre, elle a substitué graduellement au meurtre des jirisonniers l'esclavage, à l'esclavage le servage et au servage le prolétariat; Enfin, il est facile à constater dans le

domaine de l'activité matérielle, où la guerre tend de plus en plus à disparaître devant l'industrie, l'exploi tation de Fliomme par l'iiomme devant l'exploitation de la seule nature. Si, en effet, on fait encore la guerre aujourd'hui, on n'ose plus avouer qu'on la fait pour la faire; en rangeant ses soldats en bataille, Napoléon leur dit qu'ils vont conquérir la paix et la liberté du commerce.

Si l'alternance des époques organiques et des époques critiques est la condition du progrès, et, si le progrès est la loi de l'humanité, l'association universelle, c'està-dire la combinaison des forces humaines dans la direction pacifique, est le but où elle tend. C'est un point sur lequel l'histoire, largement comprise, comme elle l'a été par Saint-Simon, ne peut laisser aucun doute. Elle constate, en effet, la décroissance constante de l'esprit d'antagonisme et la croissance non moins constante de l'esprit d'association au sein des races liumaines, de sorte que tout doit nous porter à croire que les sociétés, primitivement constituées pour la guerre, finiront par se fondre en une seule et vaste association, empreinte du caractère le plus pacifique et dont les divisions ne répondront plus qu'à celles du travail sur la face de notre planète. Cette association sera plus compréhensive et plus étendue que l'association catholique, la plus inqjosante cependant qui ait existé jusqu'ici ; car celle-ci n'embrassait dans son amour, ne sanctifiait par sa loi qu'un des modes de l'existence de l'iiomme et ne l'égnait que sur une portion de l'humanité, tandis que l'association nouvelle sanctifiera toutes les manifestations de notre nature, l'industrie comme la science, la

yAlNT-SlMOMKNS 37

science coninie le sentiment, et étendra sa domina tion sur tous les habitants de notre globe. Suivant Saint- Simon, en effet, tous seront appelés et tous seront élus.

Nous aimons, nous l'avouons, cette distinction des èjioques organiques et des époques critiques que les saint-simoniens avaient imaginée ; mais nous ne croyons pas qu'on puisse en déduire toutes les conséquences qu'ils en tirent. Ainsi, de ce que ces deux sortes de périodes se sont succédé régulièrement dans le passé (ce qui, du reste, n'a pas encore eu lieu bien souvent), il ne s'ensuit pas qu'elles se succéderont de même dans l'avenir. Qui me dit, en effet, qu'il ne viendra pas un moment où l'esprit de critique et l'esprit d'organisation se tempéreront mutuellement et formeront entre eux une union féconde? Or, dans ce cas, les prévisions des saint-simoniens touchant la prochaine transformation de la société moderne seraient tout à fait en défaut. Ajoutons que ni les époques organiques n'ont tous les mérites, ni les époques critiques tous les défauts qu'il a plu aux saintsimoniens de leur attribuer. Sans doute, dans les premières, la plupart des sciences sont ramenées à l'unité au sein du dogme, ce qui paraît, à certains égards, une fort belle chose ; mais ne serait-ce pas là une unité qui tient à leur état d'enveloppement et qui ne vaut pas la riche variété qui la suit ? C'est, à ce qu'il semble, l'unité de la fleur qui est encore en bouton et ([ui ne s'est pas encore épanouie à la lumière. Sans doute, la plupart des arts y sont ramenés à l'unité au sein du culte : l'architecture, la sculpture, la peinture, la poésie, la musique, comme Lamennais l'a depuis très bien i'einar([ué, coexistent

38 SOCIALISME ET TOSITIVISME

dans le temple'; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles n'en sortent pas et ne se répandent pas sous mille formes dans la vie civile. Sans doute, les hommes ont pu, aux époques reculées, soumettre utilement leur volonté individuelle à celle d'un pouvoir central et unitaire; mais cela ne veut pas dire qu'ils ne doivent pas, aux époques avancées, aspirer k une sage indépendance. Si les saint-simoniens ne sentent pas cela, c'est qu'ils n'ont pas le sentiment de la personnalité humaine, et s'ils n'ont pas ce sentiment, c'est qu'ils inclinent, comme Saint-Simon, à dénier à l'homme ses attributs distinctifs et à le confondre avec le reste du régne animal.

Quant a cette association universelle à laquelle le saint- simonisme nous convie et qu'il considère comme le but final auquel tend l'humanité, nous ne devons pas trop nous presser d'y croire. Pour établir entre nous une }>leine harmonie, il faudrait commencer par nou'^ lefaire sur un nouveau plan et avec des éléments tout autres. Il faudrait arracher de notre cœur le sentiment ([ui nous porte à nous aimer de préférence aux autres hommes et n'y laisser que celui qui nous dispose à nous dévouer pour eux. Mais, comme ce miracle n'est pa?< près de s'accomplir, nous devons nous attendre à voir encore longtemps ces sentiments qu'on appelle l'amour et la haine, la générosité et l'égo'isme, se mêler dans le tissu de la vie humaine et susciter des mouvements divers de peuple k peuple, comme ils en suscitent d'individu k individu dans les familles les mieux unies. Il en

i Lamennais, Esquisse a'une philosophii'^ t. III.

SAINT-SIMON IKNS 39

a toujours été ainsi (l'histoire, que les sainl-simoniens invoquent si volontiers, est là pour en rendre témoignage), et il n'est pas probable qu'il pu soit autrement à l'avenir. Faisons donc tous les sncriflces possibles à la concorde ; mais ne comptons sur la réciproque qu'à moi tié. Ce sera mêler à la bonté ce grain de bon sens, qui l'empêche de se tourner en bonhomie, et éviter le désagrément fâcheux d"être interrompus par le canon de l'ennemi au beau milieu d'une tirade sur la paix per[)étuelle et sur la suppression des armées permanentes.

D 0 C T R 1 N K D K S S A I N T - S I M O N I K N 8 ( S I ' I T E } I,A PRO PRI ÉTK

Jusqu'ici les saint-simoniens se sont bornés à féconder d'une manière plus ou moins hevireuse les idées du maître : sur la question de la propriété, ils renoncent à ses vues, généralement conservatrices, pour adopter des opinions d'un caractère révolutionnaire plus ou moins marqué. Si l'exploitation de l'homme par l'iiomme, suivant une expression qu'ils ont mise en circulation les premiers et qui a fait depuis une brillante fortune, existe encore aujourd'hui, cela tient, disent-ils, à ce que la propriété est encore répartie d'une manière vicieuse, (le que l'esclave était au maître, ce que le serf était au seigneur, Touvrier l'est encore au patron, le fermier au propriétaire , sous une forme jdus adoucie , et cela parce que tous les privilèges de la naissance n'ont pas

40 SOCIALISiME ET POSITIVISME

encore été abolis et qu'on naît dans certaines familles propriétaire et dans d'autres prolétaire. La cause du mal connue, il est facile d'y remédier : il suffit de supprimer le seul privilège que la Révolution ait laissé debout, la transmission de la richesse par héritage au sein des mêmes familles.

S'il faut en croire nos réformateurs, une telle suppression a pour elle la justice, puisque l'iiéritage permet à certains hommes de vivre sans rien faire, c'est-à-diro aux dépens d'autrui. Elle n'a contre elle que des préjugés dont des esprits libres ne doivent tenir aucun compte. On s'appuie, par exemple, pour la défendre, sur cette raison banale que la propriété est une chose sacrée et immuable. Comme si on n'y avait pas touché à toutes les époques et comme si elle n'avait pas constamment changé quant k sa nature, quant à son usage et quant à sa transmission ! Quant à sa nature, car l'homme a été la propriété de l'homme et a cessé de l'être ; quant à son usage, car la propriété a reçu de la loi, suivant les temps, diverses limites ; quant à sa transmission, car, après avoir longtemps légué la plus grande partie de ses biens à son fils aîné, l'homme les partage aujourd'hui également entre tous ses enfants. Puisque la propriété a déjà subi tant de modifications, il est bien naturel, au dire des disciples de Saint-Simon, qu'elle en subisse une (le plus. Elle consistera à faire passer les richesses, par voie d'héritage, à l'Etat, qui est la collection des familles, et non plus aux familles particulières. On prétendra peut-être que c'est là le système de la communauté des biens, qui éteint toute émulation et toute activité, parce ({ue l'homme oisif et l'homme laborieux y sont

rétribués de la même manière. Les saint -simoniens le nient et protestent contre une telle assimilation. Leur système, disent-ils, n'est pas celui de l'égalité, mais celui de la hiérarchie ; car les hommes, au lieu d'y être rangés sous un niveau brutal, y sont classés suivant leur capacité et rétribués suivant leurs œuvres. C'est là, en effet, une différence dont il faut tenir compte et qui sépare le saint-simonisme du pur communisme. Dans l'avenir que nos réformateurs appellent de leurs vœux, le seul titre à la propriété sera la capacité en matière de travail pacifique ; car les terres, les usines, les machines, les instruments de travail de toute sorte seront remis aux mains de ceux qui seront les plus capables d'en tirer parti, et leur seul titre à la considération sera dans les résultats qu'ils auront obtenus. Leur nom de propriétaires, s'ils le conservent encore, n'emportera pas l'idée de la possession, mais seulement celle de la direction, de l'emploi et de l'exploitation de la propriété.

En ce moment, les cai)italistes et les propriétaires, qui senties détenteurs des instruments de travail et qui doivent les distribuer entre les travailleurs, s'acquittent fort mal de leurs fonctions. Comme ils veulent vivre et vivre largement sans rien faire, ils prêtent ces instruments à un prix très élevé, connu sous les noms (V intérêt, de loyer et de fermage. 11 en résulte qu'une charge très lourde grève, de leur fait, la production annuelle. Comme, d'un autre côté, ils ne reçoivent leur mission que du hasard de la naissance et qu'ils restent étrangers aux travaux dont ils fournissent les instruments, ils remplissent fort mal leur mission de distributeurs de travail. Il ne faut pas s'en étonner ; car, pour la bien remplir.

ils devraient connaître à fond les rapports de la production et de la consommation, et une telle connaissance n'est pas commune. Quoi qu'il en soit, ce défaut de connaissances de leur part a les conséquences les plus graves :*il amène la plupart des crises violentes qui désolent si souvent le commerce et l'industrie. Pour obvier à cet inconvénient, il faut remettre tous les instruments de travail aux mains de l'Etat : c'est toujours là que les saint-simoniens en reviennent. Seul, suivant eux, il est placé assez haut pour embrasser d'un vaste regard les ressources de la production et les besoins de la consommation et pour faire concourir les unes à la satisfaction des autres. Seul aussi il est assez bien renseigné pour apprécier sainement les hommes capables, de sorte qu'il utilisera pour de grandes entreprises indusli'ielles des talents que de simples capitalistes, abandonnés à eux-mêmes, n'auraient pas manqué de laisser improductifs.

Les saint-simoniens, qui ont fourni depuis, comme on sait, tant d'hommes habiles à la finance, entrevoient déjà le germe de l'organisation qu'ils ont conçue da:.s une institution encore fort modeste, nuùs qui prend chaque jour plus d'extension, dans l'institution des banquiers. Ceux-ci, en effet, servent d'intermédiaires entre les possesseurs des instruments de travail et les travail leurs, et comme ils connaissent mieux les garanties que l)euvent offrir ces derniers que des particuliers isolés et oisifs, ils parviennent sans peine à faire baisser le prix de loyer des instruments de travail et des capitaux. Ce n'est pourtant encore là, suivant les disciples de Saint- Simon, qu'un rudiment grossier de l'organisation qu'ils

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ont en vue. Une banque ordinaire ne saurait, en effet, ni connaître un bien grand nombre d'industries et d'opérations industrielles, ni apprécier, dans leur ensemble, les besoins respectifs de cbacune des parties de l'atelier social, ni activer ou ralentir le travail sur un point donné, suivant les besoins de la consommation. Tout cela ne serait possible que par la centralisation des banques les plus générales en une banque unitaire directrice, qui balancerait les divers besoins de crédit que l'industrie éprouve, et par la spécialisation de plus en })lus grande des banques particulières, dont cbacune serait affectée à un seul genre d'industrie. Encore fau drait-il, pour que ces deux systèmes de banques produi- •^issent des résultats décisifs, que toute la richesse qui alimente le corps social y passât constamment, comme le sang qui nourrit notre corps passe constamment dans les deux systèmes veineux et artériel. D'après cette théorie, tout doit être entre les mains du gouvernement, qui est le banquier général : « L'actif du budget est la totalité des produits annuels de l'industrie ; son passif est la répartition de ces produits aux banques secondaires. »

Les saint- simoniens protestent, en terminant, contre l'intention qu'on leur prête de l^ouleverser la société, en moditîaut la propriété dans son essence. L'idée de bouleversement implique celle de recours k la force brutale, et ils ne veulent demander le triomphe de leurs doctrines qu'à l'examen; elle implique cidle de destruction, et ils ne veulent pas détruire, mais reconstruire. Ce qu'ils désirent, ce n'est pas une nouvelle révolution, mais une nouvelle évolution des sociétés humaines.

Nous voulons bien croire que les saint- simoniens

étaient sincères dans leurs déclarations , mais leurs doctrines n'en étaient pas moins dangereuses. En opposant les misères de la société présente aux prétendues félicités dont nous pourrions jouir, si certaines classes d'hommes n'y mettaient pas obstacle, ils allumaient contre ces classes des haines ardentes qui devaient plus tard faire explosion. En représentant les propriétaires comme des oisifs qui exploitent les travailleurs, ils préparaient ceux ci à revendiquer, les armes à la main, leurs prétendus droits ; car, quand on se croit lésé et qu'on ne peut obtenir justice par des moyens pacifiques, il est naturel qu'on ait recours à la force.

Des assertions si grosses de péril étaient-elles au moins fondées en raison? Nous ne le croyons pas. Les saint simoniens nous parlent de l'inégalité des fortunes, résultant de l'héritage, comme d'un dernier privilège de naissance qu'il s'agit de détruire. Mais sont-ils bien sûrs que ce soit le dernier? Si les hommes naissent inégaux en richesses, ne naissent-ils pas aussi inégaux en force et en capacité et n'y aurait-il pas lieu de corriger également sur ces deux points les erreurs de la nature? Et si cela n'est pas possible, ne devra-t-on pas au moins traiter le faible aussi bipn que le fort, l'incapable aussi bien que le capable? Car enfin, si un homme a moins de force et de capacité qu'un autre', ce n'est pas sa faute. On voit que les conséquences rigoureuses du principe des saiiit-simoniens renversent la doctrine saint-simonienne. Elles conduisent à substituer à la formule de Saint-Simon, que chacun doit être classé suivant sa capacité et rétribué suivant ses œuvres, celle de M. Louis Blanc, que chacun doit travailler suivant ses forces et

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recevoir suivant ses besoins, ce qui est la formule même du communisme.

Les saint-simoniens nous représentent les proprié taires, non comme une classe flottante, toujours ouverte et soumise à des renouvellements continuels, mais comme une classe immobile et fermée, où l'on se transmet de père en fils, depuis de n()ml)reuses générations, le privilège de posséder sans souci une grande fortune et de vivre, dans l'oisivité, du travail des autres. Or, c'est là un tableau de fantaisie et qui ne ressemble pas du tout à la réalité. 11 lui ressemble si peu qu'un esprit éminent de ce temps-ci trouve à notre société le défaut précisément contraire à celui que les saint-simoniens lui reprochent. Il se plaint que, depuis la suppression du droit d'aînesse, les familles et les fortunes sont dans une instabilité déplorable, qui oppose un obstacle invincible à l'accomplissement des grandes choses. Un homme qui est à la tête d'une industrie importante, ne peut la transmettre à un seul de ses fils, parce que la loi l'oblige à partager à peu près également ses biens entre tous ses enfants : il est obligé de la vendre k un tiers qui la vendra, à son tour, plus tard. Ainsi, dans notre pays, le capital, le travail, l'expérience d'une géuéraliun sont perdus pour la suivante : il n'y a pas de tradition. Oi-, cela nous donne une grande infériorité industrielle à l'égard des pays oii les familles et les fortunes offrent plus de consistance. Nous n'avons pas à discuter ici les vues théoriques de M. Le Play; mais nous devons reconnaître que l'instabilité des familles et des fortunes, sur laquelle il les appuie, est un fait réel et qui s'explique, du reste, très bien par nos lois sur les successions.

Tous ceux qui connaissent un })eu la campagne savent que cette classe de propriétaires oisifs dont parlent les saint-simoniens ou n'existe pas ou disparaît tous les jours. Un propriétaire est aujourd'hui obligé de s'occuper de son domaine, comme un commerçant de sa maison, comme un industriel de son usine, sans quoi il ne la garde pas longtemps : au bout d'une génération ou deux, elle passe en des mains plus actives et plus diligentes. Que d'hommes ne voit-on pas aujourd'hui qui avaient commencé par être de simples travailleurs et qui sont venus s'installer, vers l'automne d'une vie laborieuse, dans des demeures presque seigneuriales ! N'est-ce pas là le triomphe du travail plébéien, et que peut -on demander de plus pour lui ?

D'ailleurs la suppression de l'iiéritage que les saintsimoniens réclament si vivement offre les inconvénients les plus graves. S'il est une fois bien établi queriiomme actif et intelligent ne peut transmettre à sa famille les produits de son travail, il ne travaillera que pour jouir, sa vie durant, d'une certaine aisance et ne songera point à former de grandes entreprises dont ni lui ni les siens ne devront recueillir le fruit. Dira-t-on que ces inconvénients seront largement compensés par la puissante impulsion que l'Etat donnera aux travaux, quand il possédera tous les instruments de travail et pourra les faire fonctionner avec ensemble? C'est là un point qui n'est nullement démontré. Il paraît, au contraire, parfaitement prouvé aujourd'iiui que le plus souvent l'initiative de l'Etat est moins féconde que celle des particuliers et que de simples ressorts, placés. dans sa main, ne produiraient pas d'aussi grands résultats que des

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forces vives, abandonnées à elles-mêmes et se déployant dans toute leur indépendance. Il n'y a pas de protection ({ui vaille, pour le développement du commerce et de l'industrie, la liberté et la concurrence, parce que l'intérêt personnel étant plus actif que le dévouement au pays est aussi plus clairvoyant. Il est singulier que les disciples de Saint-Simon n'aient pas vu cela et qu'ils aient pu oublier sur ce point les anciens principes du maître. Pendant que celui-ci déclare avec les éconfimistes, durant sa phase industrielle, il est vrai, que l'Etat le plus prospère est celui où le gouvernement agit le moins, ceux-là prétendent que le plus heureux est celui où il ne laisse rien à faire aux citoyens. Ils substituent à cette organisation libérale, qui laisse tout son jeu aux facultés de la personne humaine, une organisation despotique, où l'homme n'est plus qu'une simple machine qui obéit à l'impulsion d'autrui. Peut-être faut-il voir là encore une conséquence de leur conception de l'homme.

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