‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 14 sur 38 · DOCTRINE DES S.VINT-SIMONIENS (SUITK · texte numérisé non relu

DOCTRINE DES S.VINT-SIMONIENS (SUITK

l'Éducation et i. a l i ; g t s l a t i o x

Les saint -simoniens appellent de tous leurs vœux l'organisation de l'éducation, comme celle de la propriété ; car l'une ne leur paraît pas moins importante que l'autre. A la différence des moralistes, qui la considèrent surtout comme une discipline propre à perfec -

tioûiier l'homme pour lui-même, ils la regardent avant tout comme un moyeu d'améliorer la société prise dans son ensemble. C'est ce qui ressort de la définition qu'ils en donnent : « L'éducation, disent-ils, est l'ensemble des efi'orts employés pour approprier chaque génération nouvelle à l'ordre social auquel elle est appelée par la marche de l'humanité. » De l'idéalimmuable qui s'impose à chaque homme, par cela seul qu'il est homme, et d^ l'énergie interne qui lui permet de le réaliser, il n'en est pas question pour les saint- simoniens. On croirait, à les entendre, que les individus sont faits pour la société, non la société pour les individus, et que le rôle de ces derniers consiste uniquement à s'ailapter au milieu que son mouvement, engendre.

Malgré ce défaut capital, qui lui vient du sensualisme du temps, leur théorie pédagogique est intéressante et curieuse. Partant de la division trichotomique des facultés en sympathie ou sentiment, raison et activité, qu'ils n'ont étaldie scientifiquement nulle part, mais qui tient beaucoup de place dans leur système, les saint- simoniens veulent que l'éducation développe dans l'homme la sympathie, source des beaux-arts, la faculté rationnelle, principe de la science, et l'activité matérielle, instrument de l'induslrie. Mais, au-dessus de cette éducation qui forme l'homme <ni vue de l'art, de la science ou de l'industrie, c'est-à-dire de quelqu'une des professions spéciales de la vie humaine, et qu'ils appellent pour cette raison éducation spéciale ou professionnelle, les disciples de Saint-Simon en placent une autre : c'est celle qu'ils nomment indiflfëremment éducation morale ou éducation uénéi'ale,

Suivant les saiut-simoniens, l'éducation professionnelle est la seule dont on s'occupe aujourd'hui: l'édu cation morale est totalement négligée. Il n'y a pas lieu d'en être surpris. Toute éducation morale suppose que le but de la société est nettement défini et ardemment aimé: or, aujourd'hui, disent-ils avec un vif sentiment de nos divisions présentes, non seulement on ne le connaît pas et on ne l'aime pas, mais encore on ne croit pas qu'il soit possible de le déterminer avec exactitude. La destinée sociale apparaît à la plupart comme un mystère insondable ; car si on admet un enchaînement dans les faits physiques, on n'en admet pas dans les faits moraux : on s'imagine que, dans cette dernière sphère, tout flotte au gré du caprice et du hasard. Que si quelques esprits plus vigoureux que les autres croient à la possibilité de systématiser l'éducation morale, ils pensent qu'il y aurait plus d'inconvénients que d'avantages à le faire et que ce serait rétrograder vers le despotisme de l'antique Orient ou tout au moins vers la barbarie du moyen âge. Ils ne nient pas que l'homme ait des devoirs envers ses semblables, mais ils sont convaincus que sa raison suffit pour les lui faire connaître, et que l'intérêt personnel et la crainte des lois sont des stimulants assez énergiques pour les lui faire accomplir. Il ne leur vient pas à l'esprit que l'éducation morale puisse jouer là un rôle quelconque ; ils ne demandent qu'à la raison individuelle et à la force matérielle la garantie de Tordre social.

L'éducation morale doit principalement s'adresser à la jeunesse; carie jeune homme a une flexibilité mentale qu'il ne possède plus pai' la suite aii même degré. De

plus, ses désirs ont tant d'intensité et de fougue que, s'ils ne sont pas dirigés vers le bien, ils se portent inévitablement vers le mal. Enfin les impressions bonnes ou mauvaises qu'il reçoit sont si profondes que rien ne peut les effacer et qu'il les conservera durant tout le reste de sa vie. Cependant l'éducation ne doit pas cesser avec la jeunesse : elle doit se prolonger dans tout le cours de l'existence ; car l'homme est toujours sollicité par ses penchants, et la prévoyance sociale doit veiller à ce que ceux-là seuls se développent en lui qui sont conformes au but que la société doit atteindre.

Chez les anciens, le citoyen était constamment sur la place publique et avait sans cesse l'esprit occupé des grands intérêts de l'État. Par conséquent, il était placé à un point de vue assez élevé pour embrasser lui-même [)ar la pensée la destinée générale. Cependant on avait senti le besoin de lui révéler d'avance la société dont il faisait partie. Les jeux olympiques, les mystères, les initiations de toute sorte étaient un enseignement vivant qui le préparait de bonne heure au rôle qu'il devait remplir dans la cité.. L'homme moderne est placé dans (les conditions beaucoup moins favorables que le citoyen antique. Aujourd'hui, la division du travail, qui est si utile à la société, est funeste h l'individu ; car elle tient son esprit constamment fixé sur des détails minutieux et l'empêche d'embrasser un horizon étendu. De là la nécessité d'une éducation qui le replace au point de vue général, dont ses travaux spéciaux l'écartent sans cesse, éducation qui ne peut lui être donnée que par ces esprits privilégiés qui font leur unique étude de la contcm-

plation des faits généraux, et qui agrandissent ainsi les vues de l'espèce humaine.

Cependant il ne suffit pas, ])Our exercer sur les lioniines une influence salutaire, d'avoir des idées générales : il faut encore éprouver des sentiments généraux et partant généreux ; car ces deux choses vont ordinairemen t ensemble. La direction de l'éducation, et, par suite, celle de la société, appartiennent aux plus aimants, c'est-àdire à ceux qui ont le plus à cœur les destinées sociales. L'importance du sentiment, en matière pédagogique, ressort encore de ce fait que la science, dans toute son étendue et dans toute sa rigueur, avec l'appareil imposant de ses démonstrations, n'est à la portée que d'un petit nombre. La plupart des hommes manquent et de la capacité et des loisirs nécessaires pour l'aborder. Il convient donc, suivant les saint-simoniens, qui s'accordent parfaitement sur ce point, comme sur tant d'autres, avec les catholiques, il convient de leur en présenter seulement les grands résultats et les vues essentielles sous une forme dogmatique. De plus, pour que ces vues aient de l'effet sur eux et les poussent à l'action, il faut qu'elles aient passé par le cœur en même temps que par l'esprit et qu'elles joignent la chaleur du sentiment à la lumière qui leur est propre; car il n'y a que le sentiment qui nous pousse à agir, parce qu'il n'y a que lui qui nous fasse aimer le but de la vie et qui nous sollicite à y tendre.

Les saint-simonie:i> complètent cette théorie en ajoutant que le sentiment s'est de tout temps exprimé sous deux formes différentes: sous celle du culte, aux époques organiques ; sous celle des beaux-arts, aux

époques critiques, et que c'est par ces deux grands moyens d'expression que les hommes de cœur ont de tout temps agi sur le cœur de leurs semblables, pour les pousser vers le but que la société regardait comme le meilleur , La confession elle - même , disent nos réformateurs , qui semblent à la fois répondre aux critiques de Paul -Louis Courrier et préluder aux excentricités du père Enfantin, la confession, qui est aujourd'hui si vivement attaquée et que l'on considère comme un moyen de maintenir un despotisme repoussé }iar les consciences, a eu à d'autres époques sa raison d'être et sa légitimité. Dans le temps où le catholicisme étaitla doctrine morale la mieux appropriée aux besoins de la société et où tous les cœurs se soumettaient avec amour à son empire, elle n'était qu'un mode de consultation par lequel les hommes les moins éclairés et les moins moraux s'éclairaient auprès de leurs supérieurs en lumières et en moralité. Pendant que la prédication s'adressait à tous et se renfermait dans le cercle des cas généraux, la confession s'adressait à chacun et entrait dans le détail des cas particuliers. Elle donnait h chaque esprit les enseignements, à chaque cœur les consolations dont il pouvait avoir besoin. C'était un moyen d'éducation de lapins haute valeur et plus puissant que tous ceux que les anciens avaient imaginés. De l'éducation morale ou générale, qui a pour but de former l'homme, les saint-simoniens passent à l'éducation professionnelle ou spéciale, qui est destinée à approprier les individus aux divers travaux que comporte l'état delà société. Suivant eux, l'éducation a été jusqu'à présent faussée par le gi-and fait qui domine tout le

passé de notre espèce, par l'exploitation «le l'homme par l'homme. Les hommes ayant été distribués, sous l'empire de la force pliysique, en classes plus ou moins tranchées et immobiles, les enfants ont été destinés à telle carrière ou à telle autre, d'après la condition à laquelle ils appartenaient plutôt que d'après leurs goiits et leurs dispositions naturelles. Aujourd'hui qu'un nouvel ordre de choses a été inauguré, il ne doit j)lus on être ainsi. Chacun doit entrer dans la carrière où l'appelle, non sa naissance, mais son aptitude, et recevoir l'éducation spéciale qui le rendra capable- de la parcourir avec honneur. Le soin de fixer, d'après l'étude de leurs penchants et de leurs dispositions, la vocation des jeunes gens et de leur donner une éducation appropriée constituera pour le corps enseignant de l'avenir une tâche entièrement nouvelle et qui aura des conséquences incalculables. Les fonctions, étant réparties suivant la capacité de chacun, seront exercées aussi bien qu'elles peuvent l'être, ce qui amènera d'immenses progrès dans toutes les sphères où l'activité humaine se déploie ; d'un autre côté, les inclinations contrariées et les vocations manquées étant devenues plus rares, on ne verra plus de ces déclassés et de ces révolutionnaires qui produisent dans la société de si grandes perturbations.

Ce travail sur l'éducation ne repose pas, suivant moi, sur des bases pliilosophiques assez profondes. Les saintsimoniens sentent vaguement que l'éducation, se proposant de diriger l'homme vers une certaine fin, suppose une certaine conception de l'homme et une certaine conception de la fin à laquelle il doit tendre; mais, au

lieu d'analyser scientifiquement ces deux conceptions, dont l'unf résume toute la psychologie et l'autre toute la inorale, ils les acceptent telles que l'opinion vulgaire les leur fournit et en font les fondements assez mal assurés de leurs spéculations. Ils nous affirment que l'homme a trois facultés ; mais ils ne nous disent pas pourquoi. Ils ajoutent que ces facultés sont le sentiment, l'intelligence et l'activité ; mais ils ne nous disent pas que cette dernière implique la liberté : ils s'expriment même de façon à nous faire croire tout le contraire. Jamais. eneâ"et, ils ne nous représentent l'homme comme un agent libre et responsable. Aussi cherchent-ils à le développer par le dehors, comme un animal ou une plante, non par le dedans, comme un être doué de volonté et qu'il s'agit avant tout de mettre eu état de se perfectionner lui-même. Ils font l'éloge de la morale; mais ils n'ont pas l'air d'en avoir une idée bien claire. Us nous parlent du bien, qui est le but de la vie ; mais ils n'en déterminent pas rationnellement et avec précision la véritable nature : ils le caractérisent vaguement, en nous disant que c'est le but que la société regarde comme le meilleur, ce qui est subordonner la science à l'opinion. Ils repoussent l'intérêt comme règle de nos actions ; mais c'est pour y substituer le sentiment, sans s'apercevoir que le sentiment, tout noble qu'il est, a luimême besoin d'être réglé par la raison. Ils semblent ignorer les débats qui se sont élevés sur ce sujet, à toutes les époques, et jusqu'à cette longue polémique de Kant et de Jacobi qui avait eu naguère un si long retentissement. En un mot, ils ne connaissent pas la philosophie et la i^emplacent tantôt par le sentiment.

tantôt par l'opinion. Ils finissent même par la remplacer, à l'exemple de Saint-Simon dans son Nouveau Chris tianisme, par la théologie arrangée à leur façon, et par vanter les pratiques du catholicisme de la manière la plus édifiante, ce qui est une manière commode de se tirer d'affaire, quand on n'est pas moraliste et qu'on veut néanmoins faire de la morale.

Cependant cette étude sur l'éducation offre des vues élevées et des sentiments louables. Les saint-simoniens y montrent, en même temps qu'un vif amour pour l'humanité, une ardente passion jjour la diffusion des lumières, et c'est peut-être à leurs théories que deux institutions très utiles, l'enseignement professionnel et les écoles d'adultes, ont dû leur naissance.

Si les vues de ces réformateurs sur l'éducation sont assez remarquables, il n'en est pas de même de leurs idées touchant la législation, cet autre grand moyen de direction sociale auquel on est bien obligé de recourir, vu l'insuffisance du premier. Ils lui donnent pour fondement, non l'austère raison, qui est incompatible avec le sensualisme, où ils puisent leurs inspirations, mais la sympathie, ({ui est encore le principe le plus élevé qu(^ leur doctrine comporte. Aussi ils se préoccuj)ent moins lies moyens de protéger les droits que la raison pratique i-econnaît aux citoj'ens que de la voie à suivre pour adoucir le sort des pauvres gens qui ont eu le malheur (Vy porter atteinte : c'est de la sympathie. Ils déplorent (et Dieu sait si leurs plaintes ont trouvé de l'écho parmi nos romanciers!) la condition de ces tristes victimes de notre civilisation imparfaite, qui, faute de direction et d'appui, se sont égarées et sont tombées de l'innocence

dans le crime, et du crime dans les prisons : c'est de la sympatliie. Ils déclarent que dans la société future, telle qu'ils la conçoivent, le premier devoir du magistrat sera de s'attendrir sur le criminel et de ne lui administrer que des corrections salutaires : c'est encore là de la sympathie. Sans méconnaître ce qu'il y a de généreux et de philanthropique dans ces vues des saint-simoniens, il faut bien convenir que ces novateurs inclinent trop à traiter le crime comme on traiterait une fièvre ou toute autre maladie physique, et qu'ils mécon naissent trop cet énergique sentiment de la responsabilité qui nous fait mépriser ce qui est méprisable, haïr ce qui est haïssable et qui ne peut s'éteindre entièrement dans les âmes sans péril pour la civilisation. Après cela, pouvaient-ils faire autrement, les principes tout sensualistes de leur système une fois posés ? Il est évident que non. Ce sont donc, avant tout, ces principes qu'il faut répudier, non seulem'en^t comme faux en euxmêmes, mais encore comme inconciliables avec les vérités essentielles de l'ordre pratique.

DOCTRINE nKS SaINT-SIMONIENS (SUITE) I. A RELIGION

Quelle que soit l'importance de la question économique, de la question pédagogique et de la question juridique, elle n'égale pas celle de la question religieuse ; car, suivant qu'on résout cette dernière d'une manière

OU d'une autre, tous les faits sociaux prennent un caractère diffèrent. Les saint-simoniens se la posent, non en philosophes, mais en politiques : ils se demandent, non si Dieu existe et si l'àme est en rapport avec lui, mais si l'humanité a ou n'a pas un avenir religieux.

Après avoir résolu tant bien que mal cette question, ils cherchent quelle sera, en vertu de la loi du progrès, la religion de l'avenir et essaient d'en tracer les principales lignes. Ils veulent bien convenir que le christianisme, auquel le saint simonisme doit succéder, a rendu des services : qu'il a brisé les chaînes de l'esclave, qu'il a relevé la femme de son abaissement, qu'il a révélé aux hommes le côté spirituel de leur nature; mais ils se hâtent d'ajouter (tant ils ont foi dans leurs doctrines!) que son plus grand honneur sera encore d'avoir préparé les voies à la religion nouvelle. Bon pour le temps où il a paru, le dogme- chrétien a, en effet, suivant nos réformateurs, des défauts qui frappent tous les yeux et qu'il importe de faire disparaître au plus vite. Le plus grand, celui auquel se ramènent presque tous les autres, c'est qu'il implique, au moins à un certain degré, la croyance à deux principes, à un principe du bien et à un principe du mal.

Cette croyance est partout dans 1 histoire de la pensée humaine. Elle est dans le fétichisme qui, parmiles êtres qu'il déifie, en distingue ordinairement de bons et de mauvais ; elle est dans le polythéisme, qui reconnaît des dieux célestes et des dieux infernaux ; elle est dans les antiquesreligionsorientales, qui nous montrentle dieu du bien et celuidu mal luttant, sans paix ni trêve, sur tous les points de cet univei's; enfin elle est dans le mo-

58 SOCIALISME Et POSITIVISME

saïsme et le christianisme, qui nous représentent Satan séduisant nos premiers parents et faisant entrer, avec le péché, le mal dans le monde.

Sans doute le christianisme est en progrès sur toutes les autres religions delà terre, en ce qu'il ne reconnaît qu'un seul principe éternel, celui du bien, et qu'il considère les démons comme de simples créatures, qui étaien I bonnes primitivement et qui sont devenues mauvaises par leur faute. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il nous représente l'homme sollicité toute sa vie par deux jjrincipes contraires, qui doivent, au dernier jour, se partager notre espèce pour toute l'éternité. Il reste là dei^ traces profondes delà vieille doctrine du dualisme, bien plus, de l'antagonisme universel. L'instrument dont 1h mauvais principe se sert pour nous conduire au mal, c'est la chair, ce qui a fait dire à saint Paul : « La chair, c'est le péché. » Aussi la religion chrétienne nous prescrit sans cesse la répression des appétits physiques. Si elle sanctifie le mariage, où la chair a sa place comme l'esprit, elle a grand soin de le mettre au-dessous de la virginité qui exclut toute relation charnelle. Les conséquences de cet anathème lancé contre la matière ont été curieuses. C'est par là qu'il faut expliquer la division des pouvoirs en spirituel et temporel ; le caractère tout spirituel de la poésie que l'Eglise a couvée sous sou aile, et le caractère sensuel de celle qui s'est* développée en dehors de son influence; la nature purement logique et niéta})hysique des sciences ecclésiastiques, et la nature toute physique des sciences profanes; Il n'a fallu rien moins que la prépondérance de l'esprit laïque pour élever ces dernières à une certaine hauteur. Quant à l'ac-

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tivité matérielle, l'Eglise ne l'a pas moins découragée que la poésie des sens et que la science de la matière, en mettant la pauvreté et les privations physiques au rang des vertus. C'était là, en effet, ôter à l'industrie tout stimulant et la faire considérer comme une sorte d'impiété. (Contrairement aux religions antiques, qui avaient trop donné au corps, elle a trop donné à l'esprit. Après avoir décrit le mal avec un peu d'exagérationruais assez de finesse, comme onen peut juger, les saintsimoniens en cherclient le remède. Ils croient le trouveidans l'élaboration réflécliie et vouhn^ d'un dogme plus complet que tous ceux du passé, qui donnera à la société un plus large développement, en sanctifiant également tous les éléments qui la composent. A les en croire, 1«^ progrès de l'humanité dépend avant tout aujourd'hui de la réhabilitation de cette matière, que le cliristianisme a si injustement flétrie, et de la réintégration de cet élément dans l'ordre providentiel et au sein de Dieu même, lil'est là l'essence du dogme saint- simonien; nous sommes au cœur de la doctrine. Aussi laissons-nous la })arole à ceux qui l'ont conçue : « Dieu, disent -ils, est un. Dieu est tout ce qui est; tout est en lui, tout est par lui, tout est lui. L'être infini, universel, exprimé dans son unité vivante et active, c'est l'amour infini, universel, qui se manifeste à nous sous deux aspects principaux, comme t'sprit et comme matière, ou, ce qui n'est que l'expression variée de ce double aspect, comme intelligence et l)eauté. Nous verrons plus tard quelle transformation cette triple expression de l'existence doit recevoir pour l'homme considéré dans son activité sociale. L'esi)rit et la matière, sur lesquels tant de discussions se sont eu-

gagées et se perpétuent encore, ne sont donc point deux entités réelles, deux substances distinctes, mais seulement deux aspects de l'existence, infinie ou finie, deux abstractions principales à l'aide desquelles nous analysons la vie, nous divisons l'unité pour la comprendre \ »

Telles sont les idées religieuses des saint-simoniens : ils font de l'esprit et de la matière non plus deux substances distinctes, mais deux faces d'une seule et même substance, qui est la substance divine. Ils tirent de cette conception plusieurs conséquences sociales : la première, c'est qu'en se développant matériellement, l'homme n'accomplit pas une œuvre moins religieuse qu'en se développant spirituellement; la seconde, c'est que la vie terrestre n'est pas une vie de misère, un temps d'exil et d'expiation^ mais une carrière illimitée de progrès, de gloire et de bonheur, où l'homme est appelé à donner un égal essor à toutes les puissances de son être ; car l'âge d'or, suivant la grande parole du maître, n'est pas derrière nous, niais devant nous. Ils professent, comme on voit, en métaphysique, le pantheisme,car ils placent en Dieu la matière et l'esprit; ils professent, en morale, malgré leurs prétentions humanitaires, une sorte d'épicurisme sentimental, car ils mettent les appétits corpoporels sur la même ligne que les aspirations spirituelles.

Si on considère ces doctrines dans leur opposition avec les doctrines aiitliro})omor],)liiques et ascétiques d'une autre époque, ou trouvera qu'elles ne sont pas entièrement dépourvues de raison. Elles ne sont, en effet, à

1 Ecpositioii de la •octrinc de Saint-Simon^ yt. 410.

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certains égards, qu'une forme nouvelle de ce grand naturalisme que la Renaissance avait inauguré, en face de l'idéalisme mystique du moyen âge, et qu'une nouvelle protestation de la nature contre ce que Michelet appelle l'antinature. Cependant, à les prendre en elles-mêmes, elles nous semblent fausses et inadmissibles. Agissons conformément à la nature, rien de mieux, mais distinguons en nous la nature animale et la nature proprement humaine, et sans refuser à la première de légitimes satisfactions, subordonnons-la, en toute circonstance, à la seconde. Ne séparons pas Dieu et la nature matérielle par un abîme, mais ne les identifions pas non plus ; car nous n'arriverions par là qu'à produire un être sans nom, monstrueux, assemblage de toutes les perfections et de toutes les imperfections que l'esprit peut concevoir. Les saint-simoniens n'ont su ni suivre de telles règles, ni se prémunir contre de tels écarts. Aussi leur morale n'en est pas une et ne contient rien de ce qu'une morale suppose. La raison et la liberté, c'est-à- dire les attributs essentiels de la nature humaine, n'y tiennent aucune place : l'instinct de la sympathie y figure seul, et cela sans y être décrit nulle part, et sans que le droit qu'on lui accorde de gouverner la vie soit nulle part démontré d'une manière sérieuse. Leur métaphysique n'en est pas une non plus. Leur Dieu- Esprit et Matière, si sommairement établi, sans l'ombre tl'uno discussion sur la nature divine et sur les attributs divins, est bien tout ce que l'on peut imaginer de plus grossier. Il nous fait remonter, non pas au panthéisme savant et profond d'un Spinosa ou d'un Plotin, mais au naturalisme des premiers âges de la Grèce, c'est-à-dire

à l'enfance et aux premiers bégaiements de l'esprit humain. L'âme n'existe pas non plus à l'état séparé et distinct, pour nos réformateurs: elle n'est, à leurs yeux, qu'un des aspects de la vie abstraitement considéré. Et c'est avec de telles idées sur le devoir, sur Dieu, sid' l'àme, c'est avec une telle morale et une telle métaphy sique, ou plutôt avec une telle absence de métaplijsiquc et de morale, qu'ils espèrent constituer une religion! Non seulement les saint- simoniens professent une doctrine erronée, mais ils y arrivent eu suivant une méthode vicieuse. Avant eux. quand on avait une question à résoudre, on cherchait dans la question même des arguments appropriés, pour en obtenir la solution. Étant donné, par exemple, le problème moral, on se demandait si la raison, qui est le trait distinctif de riiomme et le caractère essentiel de notre espèce n'est pas supérieure aux sens qui nous sont communs avec les animaux, et si ce n'est pas, par conséquent, à la raison, non aux sens, qu'appartient légitimement le gouvernement de notre vie. Étant donné le problème religieux, on examinait si les choses ne s'expliquent pas par un principe parfait plutôt que par un principe imparfait, et eu quoi cette perfection consiste ; si elle n'implique pas l'unité, la simplicité, l'immutabilité, l'intelligence, et n'exclut pas leurs contraires. Les saint-simoniens, eux, procèdent autrement. Au lieu d'étudier les questions, ils en étudient l'histoire et prétendent que, telle solution en ayant été donnée à une certaine époque, il est bon que maintenant telle autre solution ait son tour. Le corps a été placé au premier rang dans l'antiquité; l'esprit a été placé au premier rang au niojen

âge : il faut aujourd'hui les mettre ex seqiio. Voilà l'argument qu'ils nous donnent en laveur de cette forme de l'hédonisme qu'ils appellent la réhabilitation de la chair. Cet argument leur paraît même si triomphant et ils en ont si peu d'autres à leur disposition, qu'ils s'en servent encore pour établir le panthéisme. Pour les anciens, Dieu était matière; pour les chrétiens, il est esprit, pur; pour les saint-simoniens, il sera matière et esprit tout ensemble.

Tout cela, comme on voit, est passablement hypothétique et assez peu en rapport avec cet esprit positif, i-igoureux, scientifique, dont on semble revendiquer pour soi le privilège. Il n'y a donc nulle témérité à soutenir que, si le contenu du saint-simonisme est peu religieux, la forme eu est peu philosophique, et que, par conséquent, cette doctrine est une doctrine bâtarde que la religion et la philosophie repoussent également.

Cela ressort non seulement de l'étude du saint-simonisme considéré en lui-même, mais encore de celle des conséquences sociales que les saint-simoniens en ont déduites. Ces novateurs rejettent avec dédain l'opinion des économistes et des libéraux, que le gouvernement est un mal, et prétendent qu'on ne saurait trop étendre et trop multiplier ses attributions. C'est à lui, disent-ils, que doivent appartenir « la détermination du but de l'activité de la société, celle des efforts nécessaires pour l'atteindre ; la direction à donner à ces efforts, soit dans leur division, soit dans leur combinaison ; le règlement de tous les actes collectifs et individuels ; celui enfin de toutes les relations des hommes entre eux, depuis les plus génél'ales jusqu'aux plus particulières. Bien loin donc d'ad-

mettre que l'on doive se proposer de réduire toujours de plus en plus l'action directrice, dans le sein des sociétés, nous pensons qu'elle doit s'étendre à tout et qu'elle doit être toujours présente ; car, pour nous, toute société véritable est une liiérarchie^ )>

Cette liiérarchie embrassera toutes les sphères de l'ordre social : la religion, la science, l'industrie ; car les saint-simoniens tiennent à ce que l'Etat prenne l'iniliative en toute chose et à ce que l'individu se borne à recevoir l'impulsion. Le pouvoir souverain appartiendra au plus aimant. Ce mortel privilégié possédera à la fois le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; il sera pape et roi tout ensemble: le prêtre de la science et celui de l'industrie ne seront que ses subordonnés : « il partage entre eux, disent les disciples de Saint-Simon, tous les autres individus, selon leur aptitude à suivre l'une ou l'autre carrière. Placé au point de vue général des besoins de la société, et sachant sur quel point elle manque de science ou d'industrie, il prescrit aux savants et aux industriels, par les chefs qu'il leur a donnés, la direction dans laquelle ils doivent porter leurs efforts, et attribue aux uns et aux autres la pai't du revenu social qui leur est nécessaire pour remplir la tâche qui leur est imposée^.» Il est impossible, comme on voit, de disposer plus souverainement des hommes l't des choses et d'exercer un pouvoir plus absolu: r idéal de théocratie que de Maistre a rêvé n'approche pas de celui-là. Le }»ouvoir du chef de la société (et il faut

1 Exposition, p. 428.

? Exposition, p. 47tt.

en dire autant de celui des chefs secondaires) ne sera, on effet, limité par aucune loi, suivant les saint-simoniens : a loi, c'est lui, c'est sa volonté, laquelle constitue non pas une loi morte, mais une loi vivante. « Dans l'avenir, disent-ils, toute loi est la déclaration par laquelle celui qui préside à une fonction, à un ordre quelconque de relations sociales, fait connaître sa volonté à ses inférieurs, en sanctionnant ses prescriptions par des peines ou par des récompenses*. » En d'autres termes, la loi c'est le bon plaisir de celui qui commande. Voilà les droits de l'homme et du citoyen bien garantis !

Si la conception politique des saint-simoniens est profondément vicieuse, cela tient, au moins en partie, à la fausse morale sur laquelle elle repose ; car avec de la mauvaise morale on ne fera jamais de bonne politique. C'est parce que les saint-simoniens méconnaissent, en morale, la liberté et la personnalité de l'homme qu'ils nous poussent, nous autres hommes des races latines, du côté où nous penchons déjà, je veux dire à compter sur l'Etat plutôt que sur nous-mêmes, à chercher notre salut dans des réformes mécaniques et extérieures, non dans la réforme de notre volonté et dans l'énergique développement de nos forces vives. Comme si nous n'étions pas, tous tant que nous sommes, des être doués de pensée, de sentiment, d'activité, on tient à nous donner quelqu'un d'infaillible qui pense, qui sente, qui agisse à notre place. On cherche à nous persuader qu'il fera tout mieux que nous, que nous n'avons qu'à nous abandonner à sa direction et à remercier le ciel do nous

1 Exposition, ji. '18').

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;a uii' mis dans sa main et dô nous avoir envoyé un tel sauveur. Ces lâches doctrines ont pénétré dans la politique, dans l'histoire, dans le roman, dans la littérature sous tontes ses formes et n'ont pas peu contribué à débiliter notre génération. Elles la débiliteront encore davantage, si le rationalisme libéral ne les étouffe pas et ne les remplace pas par des croyances plus sensées et plus mâles.

L EG L 1 s E S A 1 N T S 1 M O N ] E N N K

Les saint-simonitnis n'étaieiit pas de simples spéculatifs : ils avaient, au contraire, la prétention de refaire, d'après un nouveau modèle, toute la société ! Aussi, non contents de répandre leurs idées par les conférences de la rue Taranne, ils essayèrent de les vulgariser par la fondation d'un nouveau journal, V Organisateur. Us tirent plus, ils se constituèrent en famille d'abord et un peu plus tard en Eglise. Par droit d'ancienneté, le chef de la famille aurait dû éfre Olinde Rodrigues, le premier disciple de Saint-Simon et l'héritier direct de sa pensée ; mais, aux yeux de la nouvelle école, l'ancienneté devait céder le pas au talent, en vertu du grand principe : A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. C'est pourquoi les deux hommes jugés unanimement les plus capables, Bazard et Enfantin, furent proclamés les chefs ou plutôt les pères de la famille saint-simonienne, au milieu des fidèlçs réunis,

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qui se donnèrent, à l'exemple des premiers chrétiens, le baiser de paix. Ce fut le 31 décembre 1829, dans un appartement de la Caisse hy})Otliécaire, transformé en 'cénacle pour la circonstance, que la papauté saintsimonienne fut inaugurée, à la voix du juif Olinde Rodrigues, qui avait eu le })remier, suivant la singulière expression d'Enfantin, le sens prophétique delà Bourse et qui avait le premier compris ce qu'il y avait de puissance pacifique dans des hommes comme Rothschild, Laffitte et autres banquiers, qui devaient bientôt mener la politique française. Ecole curieuse que celle où l'on mêlait ainsi, sans la moindre ironie et de l'accent le plus convaincu, les choses du ciel, et celles de la terre, la religion et la finance, la })oésie et la prose !

En même temps que la religion saint- simonienne s'organisait à Paris, comme dans son centre, elle rayonnait de toutes parts vers les provinces et constituait dans nos principales villes, à Toulouse, à Montpellier, à Lyon, à Dijon et à Metz, cinq véritables Eglises. Enfantin écrivait à ceux qui en avaient pris la direction •les lettres apostoliques, comme il les appelait, pour les mettre au courant des progrès de la doctrine et pour les tnigager à redoubler d'ardeur. Ces lettres, qui nous paraissent aujourd'hui tantôt communes, t*mtôt ampoulées, et toujours vides et ennuyeuses, produisaient sur des espiits prédisposés à l'admiration le plus grand effet. La plus célèbre fut sa lettre sur le calme. L'ancien représentant de commerce y prend son rôle de pape tout à fait au sérieux : « Avez-vous bien songé, dit- il, que nous n'avons, Bazard et moi, personne au-dessus de nous, personne que celui qui est toujours calme.

l)ai'ce qu'il estréternel amour ? » Puis, passant delà note solennelle à la note attendrie, il songe que cette majesté dont il est revêtu a bien ses misères : s'il est le père de tout le monde, il n'a pas de père, et cette triste' pensée lui fend le cœur. Aussi, s'écrie-t-il du ton qu'aurait pu prendre un poète incompris du temps : « A quel homme dirons-nous : mon père, je vous aime ? Quelle bouche s'appuiera sur notre front et nous dira : mon fils, je t'aime? » Mais il se console à la pensée qu'ils vont, lui et Bazard, qu'il emporte toujours avec lui dans les rayons de sa gloire, de pair à compagnon avec Saint-Simon, Moïse et Jésus-Christ. On admirait ces tirades sans pensées et sans style, et (chose plus curieuse!) les derniers survivants du saint-simonisme les admirent encore : « Tel était, écrivent-ils à propos du morceau dont nous parlons, l'exorde d'une lettre qui remua profondément la famille saint- simonieune et dont l'impression devait rester ineffaçable*. »

Cependant le saint-simonisme continuait à faire des progrès. Il s'était transporté de la rue Taranne à la rue Monsigny. où il était plus grandement installé, et faisait, en outre, des conférences dans plusieurs autres quartiers de Paris. Ses prédicateurs, Barrault, professeur de littérature, Transon, ingénieur des mines, Laurent, que nous connaissons déjà, rivalisaient d'onction et d'éloquence avec ceux qui occupaient les chaires chrétiennes. Le 7 juin 1830, Enfantin écrivait : « Bazard et moi sommes enchantés de Barrault : il a été grand, et ce n'est pas dire assez, noire fils, notre frère a été

1 Œuvres de Sninl-Si7non et d'Enfantin, t. II, p. I60-IO7.

SAINT-SIMOXIEXS Cp

sublime... Deux fois l'auditoire a tressailli... La vie s'est fait jour. A la place de messieurs et mesdames, sont venus se placer dans sa bouche ces mots si tendres : mes -fils, mes filles, et cela avec l'inspiration la plus cliaude et la plus heureuse, à la suite d'un qui êtes- 110US et qui suis- je ? Barrault s'est placé en prêtre; la prédication est vraiment commencée. » Le 12 juillet de la même année, le pontife le plus entreprenant du saintsimouisme écrivait encore : « Transon a tellement remué un auditoire nombreux hier (hommes et femmes) ; il a été si grand, si beau, qu'il est monté le jour même au (•oUège. » Enfin, le 20 juillet, il ajoutait : « La prédication d'hier, superbe de grandeur, mais moins remuante que les autres. Barrault a fait pour la première fois ui?e invocation à ses pères. — Le père Laurent prêchera probablement dans la quinzaine et je crois que c'est là sa véritable vocation; il sera vigoureux et bon... Transouest l'apôtre des dames V »

Il y a eu, au dix-sei)tième siècle, des dames cartésiennes etmalebranchistes- : il n'est donc pas étonnant qu'il y ait eu, au dix- neuvième, des dames saint-simouiennes. Elles commençaient à affluer autour des chaires de la doctrine nouvelle et les deux pontifes comptaient bien faire d'elles d'actifs instruments de propagande. Mais, en même temps qu'ils s'occupaient du côté spirituel du saint-simonisme, il n'en négligeaient pas le côté matériel. La matière n'était-elle pas réhabilitée et mise sur la même ligne que l'esprit? L'argent n'arrivait pas

i Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, t. II, p. 174, ISl.

2 V. la savante Histoire delà philosophie cartésienne, de M. Bouiilior,

encore, mais Enfantin déclarait qu'il viendrait bientôt : « Je vous en donne, disait-il en oubliant un peu sa dignité et son calme, je vous en donne mon billet de pape . » II arriva, en effet. Les saint-simoniens les plus riches commencèrent à apporter leurs biens aux pieds des princes des apôtres : Fournel, directeur du Creusot, mille francs ; Resseguier. un ardent méridional, autant ; d'Eiclithal, trois mille ; d'autres membres anciens ou nouveaux contribuèrent aussi , chacun suivant ses moyens. La recette était bonne, la pèche des âmes miraculeuse, quand un grave événement imprima au saiut-simonisme un mouvement plus accéléré encore : la révolution de Juillet venait d'éclater. •En voyant le trône des Bourbons renversé et le drapeau tricolore flottant dans les airs. Enfantin dit, en souriant, à Bazard et à Laurent : « Eh bien, est-ce le moment d'aller aux Tuileries? — Pas encore, répondit le dernier. Vos disciples pourront y entrer un jour, à un titre ou a un autre ; mais vous, ce sera plus difficile. » Le socialisme saint-simonien était, en effet, encore trop inconnu des masses pour leur servir de centre de ralliement. C'était un point sur lequel les chefs de la doctrine ne pouvaient se méprendre. Aussi conseillèrent-ils à leurs disciples de ne point se mêler aux agitations du moment et se contentèrent-ils d'adresser au peuple une proclamation creuse et déclamatoire, comme toutes les pièces de ce genre, mais en somme assez inoffensive. Elle ne parut point telle à quelques députés d'alors. Ils la signalèrent à la Chambre et montrèrent quels dangers pouvait faire courir à la société une secte dont la communauté des

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biens et celle des femmes étaient les dogmes essentiels. Les deux pontifes répondirent k cette accusation par une pièce justificative assez remarquable, que nous ne reproduirons pas, parce qu'elle a été souvent citée.

A partir de 1830, le saint-simonisme prit un caractère plus démocratique que })ar le passé et fit usage, avec un redoublement d'ardeur, des deux grands moyens qu'il avait d'agir sur le public, de la plume et de la parole. Un de ses plus brillants écrivains, ^l. Micliel Chevalier, traita, dans V Organisateur, une question palpitante d'actualité, celle des émeutes, et d'Eichthal y aborda la question, si souvent débattue depuis, des coalitions des ouvriers. En même temps, le Ghbe, qui avait joué un si grand rôle sous la Restauration et qui avait servi d'organe à l'élite du parti libéral, se montrant de plus en plus favorable à la jeune école, des pourparlers eurent lieu avec ses rédacteurs, P. Leroux, Lherminier, Sainte-Beuve, et il fut convenu que le journal passerait, avec armes et bagages, dans le camp des saint-simoniens. Quelques jours après, en efî"et, il paraissait sous le nom de Globe, Journal de la doctrine de Saint 'Simon, avec l'épigraphe suivante, qui contient la quintessence du saint -simonisme : « Religion, science, industrie, association... A chacun selon sa capacité ; à chaque capacité selon ses oeuvres. »

Non seulement lesaint-simonisme se répandait parla voie de la presse, mais il se propageait par celle de la prédication et de l'enseignement. Enfantin, qui continuait à partager avec Bazard le pouvoir spirituel et qui l'exerrait avec toute la gravité d'un pontife de vieille création, non content de dire à Michel, à d'Eichthal, à

Duveyrier : « Ecrivez ! » avait dit à Barraultet k Laurent: « Prêchez ! » k J. Leclievalier et k Carnot : « Enseignez! » et k M™^ Bazar d elle-même, comme si elle eût été sur le point de fonder un établissement conventuel : « Glaire, vous êtes la première de nos filles ; donnez-nous des filles! » Aussi chacun s'acquittait de son mieux de la mission que lui confiait si solennellement l'hiérophante. Le saint-simonisme parlait, par la voix de ses nouveaux Bossuets et de ses nouveaux Massillons, dans la rue Taranne, dans la salle Taitbout, k l'Athénée et dans la rue Mousigny. Il se mettait également en frais d'éloquence en province : Pierre Leroux et Jean Reynaud. qui avaient été envoyés k Lyon comme missionnaires, enseignaient le nouvel Evangile, dans la ville des Pothin et des Irénée, devant des milliers d'auditeurs. La nouvelle Eglise comptait bien quelques renégats. Lherminier et Margerin, par exemple, mais ils étaient bientôt remplacés par des néophytes pleins d'avenir. C'étaient Guéroult, qui a depuis tenu une place élevée dans la presse, Théodore Bac, qui a figuré avec éclat dans les rangs du barreau, E. Péreire et Stéphane Mony, qui contribuèrent puissamment k la création du chemin de fer de Saint-Germain. En même temps que l'Eaiise saint- simonienne recrutait de nouveaux fidèles, la foi des anciens semblait s'aviver de plus en plus; car elle se manifestait par des actes et on ne pouvait pas dire d'elle :

La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère ^

Ils consacrniént aux ])esoins de la comnuuuuite des

sommes considérables, et l'un deux, Fournel, n'offrait pas moins de quatre-vingt-neuf mille francs à son Eglise.

Malgré ces signes éclatants de prospérité, le saintsimonisme renfermait dans son sein des germes de dissolution, qui ne tardèrent pas à produire leurs fruits. 11 avait deux chefs d'un tour d'esprit fort différent, qui n'avaient vécu jusqu'alors en bonne intelligence que parce qu'ils avaient senti le besoin de réunir leurs forces contre les ennemis du dehors, mais qui devaient se diviser à l'approche du triomphe. Bazard était un politique d'une austérité relative et chez qui le sens pratique n'était point tout à fait oblitéré ; Enfantin était un pur socialiste habitué à regarder comme réalisables les utopies les plus hardies et les plus contraires aux mœurs du temps. La question qui les mit aux prises fut celle des rapports des sexes.

Les deux pontifes reconnaissaient bien l'un et l'autre que la femme devait être l'égale de l'homme. Le moyen de faire autrement ? Dès que le saint-simonisme condamnait l'exploitation de l'homme par l'homme, il ne pouvait pas tolérer celle de la femme par son conjoint. Le point délicat était de savoir quel degré de stabilité comportait l'union conjugale. Or, Enfantin professait làdessus les idées les plus audacieuses et les plus étranges. 11 voyait dans l'espèce humaine deux catégories de sujets fort dissemblables, les sujets k sentiments constants et profonds, qui s'attachent obstinément et pour toujours à la même personne et les sujets doués d'affections vives et mobiles, qui trouvent un charme infini à voltiger sans cesse d'une beauté à une autre, sans jamais se

fixer à aucune : d'un côté, les Uthellos ; de l'autre, le<: don Juans. Or, il paraissait clair au jeune et beau pontife, auquel sans doute les rôles de don Juan ne dêplai saient pas, que, si le mariage déflnitil" était le fait des premiers, le mariage provisoire convenait seul aux seconds: c'était la dissolution, au moins partielle, delà famille et une demi-promiscuité. Il ne s'en tenait pas là ; il voulait que le couple-prêtre, placé au sommet de la hiérarchie saint-simonienne (car la femme devait })artager avec l'homme le souverain pontificat), se mît en rapport intime avec les divers époux et s'assurât par lui-même du genre d'union auquel chacun d'eux était propre : conception impudique qui rappelait les pratiques des sectaires les plus décriés de l'histoire et que, de l'autre côté de l'Atlantique, le chef des mormons n'eût point désavouée. L'honnêteté de Bazard se révolta. Il déclara qu'il n'admettrait jamais qu'on ressuscitât le droit du seigneur au profit des nouveaux pontifes et mit les fidèles en demeure de se prononcer entre son collègue et lui. Dans les révolutions, la victoire est toujours au plus avancé et au plus audacieux. Entre Bazard. qui s'arrêtait à mi-chemin dans la voie que le sensualisme saint-simonien avait ouverte, et Enfantin, qui la suivait jusqu'au bout sans se préoccuper des conséquences, la nouvelle Eglise n'hésita pas. Elle se prononça pour ce dernier, et Bazard, d'ailleurs épuisé et mourant, ne reparut pas dans son sein. Mais bientôt, après des scènes indescriptibles, pleines d'émotion et de larmes, telles qu'on n'en voit que dans l'histoire des religions les plus sérieuses et les plus touchantes, et où Enfantin déploya inutilement ce don de fasciner les

âmes, qui était inlièrent à sa personne et qu'on ne trouve plus du tout dans ses écrits, plusieurs membres distingués de l'Eglise saint- simonienne, et parmi eux des membres du grand collège, la ([uittèrent, ne pouvant se décider à professer les doctrines immorales de son chef. Il suffit de citer Jules Lechevalier, Abel Transon, Pierre Leroux et Jean Reynaud.

Enfantin restait, il est vrai, maître du champ de bataille, et le gros de la secte demeurait soumis usa direction ; mais sa victoire était une victoire ;i la Pyrrhus et fut bientôt changée en une vraie déroute par la désertion d'Olinde Rodrigues, l'héritier direct de Saint- Simon, et, qui plus est, le trésorier de l'Eglise saintsimonienne. Ce fut alors que le Père suprême, comme on l'appelait, se décida à emmener ses enfants dans une grande maison qu'il possédait à Ménilmontant. Nous nous garderons bien de refaire, après le spirituel auteur des Etudes sur les Réformateurs et de Jérôme Patui-ot, le tableau de la vie que les saint-simoniens menèrent dans cette nouvelle résidence. Contentons -nous de dire qu'ils s'y appliquèrent (puisque aussi bien les circonstances les y contraignaient), à vivre de la vie des travailleurs et à leur servir ainsi de modèle et d'exemple (]ette domesticité qu'ils se proposaient de supprimer pour l'avenir, ils la supprimèrent dès lors entre eux, se rendant les uns aux autres toute sorte de soins fraternels et de bons offices. Ces occupations manuelles, qu'ils voulaient réhabiliter, ils les ennoblirent en s'y livrant eux-mêmes, car ils exerçaient indifféremment et à tour de rôle les fonctions de cuisinier, de sommelier, de jardinier et d'autres encore. La fraternité qui les

unissait avait son expression dans un costume gracieux et original, qui était à peu près le même pour tous et qui leur rappelait à chaque instant qu'ils étaient comme les membres d'une même famille.

Cependant la position n'était plus guère tenable, et le Père suprême avait déjà dû. se demander bien des fois, dans sa sagesse, comment il sortirait de ce mauvais pas, quand le gouvernement se chargea de l'en tirer et même de le mettre sur un piédestal, où malheureusement il ne sut pas se tenir. Il fut assigné à comparaître devant la cour d'assises, avec Michel Chevalier, Barrault, Duveyrier et même Rodrigues, parce que l'instruction avait commencé avant le schisme de ce dernier. Tout le monde sait comment les choses se passèrent. Les accusés se défendirent, comme des hommes de talent qu'ils étaient et qui n'étaient pas fâchés de poser, non plus devant le public de leurs conférences, mais devant la France entière. Seulement Enfantin, qui avait été longtemps gâté par l'engouement des siens, eut le tort de prendre la cour d'assises pour une Église saint-simonienne et de se flatter qu'il y jouirait de la même faveur et y exercerait le même empire. Il promena à plusieurs reprises et en silence ses regards sur la cour, sur le jury, sur l'auditoire : « Désirez-vous vous recueillir, lui demanda le président un peu étonné ? — Non, Monsieur le président, répondit-il en continuant à regarder l'assistance. — Si vous avez besoin de quelques instants (le méditation, poursuivit le magistrat, la cour est prête à vous les accorder. — Je n'ignore pas, répliqua Enfantin, la vertu du recueillement, de la méditation, si bien comprise par le christianisme ; mais ce n'est pas ce

que je désire en ce moment. Je veux agir sur vous par l(3s sc-ns (et il les regardait toujours), par la forme, par la beauté ; je veux essayer sur vous la puissance du regard. » La cour, ne sachant trop si elle devait rire ou ne fâcher, condamna Enfantin et ses amis à quelques mois de prison. A partir de ce jour (27 août 1832), l'école saint-simonienne cessa d'être prise au sérieux par le public : on ne put plus y penser, sans se représenter l'attitude du Père suprême, prenant une pose fascinatrice et essayant de magnétiser ses juges.

Xous avons cru devoir exposer avec quelque détail l'essai de religion tenté parles saint- simoniens, malgré le peu de rapport qu'il semble avoir avec les questions philosophiques, parce c'est un des phénomènes historiques les plus curieux du dix-neuvième siècle. C'est une chose curieuse, en effet, de voir des hommes intelligents, élevés pour la plupart à l'École polytechnique, dans l'étude des sciences exactes et dans la pratique des méthodes modernes, essayer de forger de toutes pièces une religion nouvelle et de la faire accepter par un siècle ironique et moqueur. On ne peut s'expliquer une telle tentative que par la pensée, alors si répandue, que non seulement il n'y a pas de société sans religion, mais encore qu'une nouvelle évolution religieuse est nécessaire, à certaines époques, pour rajeunir la société vieillie. Bien que cette dernière opinion, quittait celle de Chateaubriand et de .Joseph de Maistre, ne fut appuyée que sur le fait assez peu concluant de la transformation du monde romain parle christianisme, elle devait être admise facilement par les saint-simoniens, puisqu'ils étaient convaincus, d'une part, de l'importance des

croyances religieuses ; de l'autre, du inouvement progressif des choses humaines.

Il ne faut donc pas s'étonner que, de 1828 à 1832, c'est-à-dire à cette époque de fermentation où le romantisme donnait à toutes les imaginations un ébranlement profond, où rhégélianisme déroulait, jusque dans les murs de la vénérable Sorbonne, ses synthèses hardies et oùlelibéralisme emportait le vieux trcMiedes Bourbons, le saint-simonisme, à son tour, ait passionné un certain nombre d'hommes jeunes et pleins de feu et ait failli passer à l'état de religion. Si cette transformation n'eut pas lieu, c'est qu'une nouvelle religion ne peut s'imposer qu'à des âmes simples et na'ives et que de telles âmes sont assez rares dans un temps comme le nôtre ; c'est qu'elle suppose chez ceux qui la répandent une foi plus ou moins ardente, et que nos apôtres im^trovisés cachaient mal, «uns leur enthousiasme de commande, un certain fonds de scepticisme; c'est enfin qu'elle implique un certain nombre de dogmes, comme ceux de l'existence de Dieu, de la loi du devoir, de la vie future, et que ces dogmes, le saint-simonisme ou les répudiait entièrement ou leur faisait subir de graves altérations.

On voit, d'après tout ce qui précède, quelle a été l'origine et quelle a été la nature du saint-simonisme. Partant du sensualisme du dix-iiuitième siècle, comme d'une doctrine acquise à toujours et i)lacée désormais au-dessus de la discussion, le saint-simonisme s'est abstenu d'en vérifier les bases. Il ne s'est demandé ni ce que c'est que l'homme, ni ce qu'il peut savoir, ni ce qu'il doit faire, ni ce qu'il peut espérer ; les grandes (juestions de la psychologie, de la logique, delà morale,

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Je la théodicée lui sont restées complètement étrangères; il n'a pas été, à proprement parler, une philosopliie. Mais, par cela seul qu'il a admis le principe sensualiste, il a été conduit à toutes les conséquences que ce principe entraine. Ne reconnaissant dans l'homme ([ue les sens, qui lui sont communs avec les autres animaux, et méconnaissant la raison et la volonté, qui lui sont propres et qui constituent sa personnalité, il a déféré le gouvernement de la vie, tantôt à la sympathie, qui est un instinct supérieur, mais enfin un instinct, tantôt et plus logiquement à tous les instincts sans distinction, et préconisé la sensualité dans tousses écarts, y compris la promiscuité.

Voilà sa morale. Sa pédagogie n'en est qu'une application. Elle neconsiste pas, en effet, dans cet art d'e7et'e>' l'homme, qui n'a de sens que pour ceux qui admettent dans notre nature une partie inférieure et une partie supérieure, mais dans celui de le dresser, comme un animal, de manière à le rendre propre à produire abondamment tout ce qui sert à satisfaire ses tendances sensibles. Le même dédain de la personnalité humaine et des grandes fins de la vie éclate dans la manière dont il organise la société qu'il livre tout entière aux mains de quelques individus, qui en disposeront arbitrairement et sans contrôle. Ici, comme toujours, le sensualisme engendre le despotisme. On s'élève quelquefois contre les principes d'une compagnie célèbre, qui veut que l'homme soit sous la main de son supérieur, comme un bâton dont il fait tout ce qu'il veut. Or, c'est précisément là la doctrine du saint-simonisme dans l'ordre politique et religieux. Il traite l'homme comme un in-

strumeiit inanimé, comme une simple machine, et il ne faut pas en être surpris, puisque son fondateur expliquait tout par l'attraction, c'est-à-dire par le mécanisme, et voyait dans chacun de nous une machine comme une autre. Uniquement préoccupé de la matière et de ses lois, le saint-simonisme n'a exercé une influence heureuse que dans l'ordre matériel. Il a favorisé la création de nos grands établissements de crédit, poussé à la construction de nos premiers chemins de fer et au percement de l'isthme de Suez, conçu l'idée de ces expositions im« menses où l'industrie du globe entier vient étaler ses merveilles et propagé dans les classes ouvrières les connaissances utiles. Reste à savoir si ces résultats, qui auraient sans doute été obtenus sans lui, suffisent pour compenser le mal qu'il a fait dans l'ordre moral et politique, en émoussant le sentiment du devoir et celui du droit. Quant à nous, nous hésitons à le croire ^

1 V., sur rinfliience du saint-simonisme, Sainte-Beuve, Xouveaux Lundis, t. IV, p. 145, article « Guéroult », et, sur le saint-simonisme en général. M. Renouvier {Anné<' philosophiqu,e, 1867), M. Janet (Saint-Simon et If Sain'.-Sinionisme), et M. Flint [Philoxopliie de l'histoire de France, traduite par M. Ludovic Garrau, 1878).

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