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LA VIE DE FOURIER ET SES PREMIERS TRAV.\UX

La doctrine de Fourier a cela de commun avec celle de Saint-Simon qu'elle n'est pas née dans l'enceinte de l'Eglise ou de l'école et qu'elle n'a pas été le simple développement de quelque tradition antique et respectée, mais qu'elle a jailli, pour ainsi dire, des entrailles mêmes du siècle et eu a été une des production.'^ les plus spontanées et les plus vivantes. Comme Saint-Simon, Fourier s'inspire de ces idées sensualistes, qui avaient été semées à pleines mains dans l'âge précédent, et ne conçoit pas de plus magnifique idéal que celui d'une ample

.satisfaction douriée aux teudauces de notre vie sensible. Comme lui, il s'enivre du spectacle de la grande industrie partout triomphante des forces delà matière, et ne voit rien de si beau que le globe entier soumis à tous les caprices de l'homme. Gomme lui enfin, il commence ;r réfléchir sur l'organisation delà société sous le Directoire, c'est-à-dire à une époque où la France était dans un état de complète dissolution, non seulement au point de vue politique, mais encore au point de vue moral et religieux, de sorte que les spéculations les plus audacieuses et les plus contraires à notre nature s'y produisaient impunément. Il n'y avait plus, en effet, ni dans les idées, ni dans les institutions, de principe généralement accepté auquel on pût se référer comme à une règle invariable de pensée et de conduite : mœurs, croyances, lois, tout était remis en question et la raison individuelle ne connaissait plus de frein. C'est par là et aussi par la vie de l'auteur qu'il faut expliquer le caractère étrange qu'offre la doctrine phalanstérienne.

Charles Fourier naquit à Besançon, le 7 avril 1772. Il montra, dès l'âge le plus tendre, s'il faut en croire le docteur Pellarin. son biographe, beaucoup de goût pour les fleurs, pour la musique, pour la géographie et pour les petits pâtés, et (chose singulière!) chacune de ces passions a laissé, on le verra plus tard, sa trace dans ses livres. Il avait pour père un marchand de drap et eut de bonne heure sous les yeux, sans pouvoir s'y habituer ni en prendre son parti, le spectacle des frau des commerciales. Puni, ii l'àge de cinq ans, pour avoir dit la vérité avec une candeur enfantine à un plient qu'on voulait abuser, il en conçut, à l'égard de la

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duplicité en matière de commerce, une haine que le temps et l'expérience devaient encore envenimer. Devenu luimême commerçant, il voyagea successivement à Paris, à Rouen, à Lyon, et finit par s'établir dans cette dernière ville, 011 il fonda un magasin d'épiceries. Il avait mal pris son temps pour cela ; car, bientôt après, la ville s'étant révoltée contre la Convention, fut assiégée })ar l'arjnée républicaine, et les denrées du pauvre épicier disparurent dans la bagarre. Sa tête même faillit y rester, car il fut jeté dans les prisons de la Terreur, d'où il eut bien de la peine à sortir. Les dangers qu'il avait courus durant cette partie critique de son existence, le brouillèrent avec la Révolution et avec la philosophie, qui l'avait provoquée, et c'est sans doute à cela qu'il faut attribuer en partie la haine dont il les poursuit dans tous ses ouvrages. Ils ne le disposèrent pas mieux, comme on pense bien, à l'égard du commerce, qui ne lui avait procuré que des déboires ; mais il se résigna à s'y livrer encore pour gagner sa vie. Nous le retrouvons, quelques années après, à Marseille, dans une situation qui ne dut pas lui faire voir cette profession sous un plus beau jour. Il s'était placé chez des négociants avides qui le chargèrent plusieurs fois de jeter à la mer des denrées qu'ils avaient laissé pourrir pour attendre une hausse : « Moi-même, dit- il, j'ai présidé, en qualité de commis, à ces infâmes opérations, et j'ai fait un jour jeter à la mer vingt mille quintaux de riz qu'on aurait pu vendre, avant leur corruption, avec un honnête bénéfice, si le détenteur eût été moins avide de gain*. >)

1 Quatre Mouvements, p. 239.

Ce sont là des indications précieuses et qui décèlent assez bien le point de départ et la direction des pensées de Fourier à cette époque. Nous en avons d'autres qui ne sont pas moins caractéristiques et qui projettent aussi la clarté la plus vive sur le mouvement de cet esprit si singulier, mais si actif et si sincère. Dans un discours qu'on pourrait rapprocher, toutes proportions gardées, du Discours de la Méthode, car il contient aussi et des règles curieuses et de curieuses confidences intellectuelles, Fourier nous raconte le changement qui se produisit en lui à cette date. Il avait, dit-il, été longtemps indifférent au problème des destinées, parce qu'il le jugeait insoluble ; mais il fut tiré de sa torpeur par la Révolution, qui lui posa la question de manière qu'il se sentit entraîné irrésistiblement à l'agiter. En présence de l'affreux spectacle qu'elle offrait à ses yeux, il commença à soupçonner qu'il pourrait bien y avoir, par delà ces sciences morales et politiques, qui avaient fait aux nations de si pompeuses promesses et qui n'avaient entassé que des ruines, une science sociale plus capable de faire le bonheur de l'humanité. Ce qui le portait encore à le croire, c'étaient les maladies sans nombre dont le corps social est affligé, l'indigence, la privation de travail, le monopole commercial, les succès de la fourberie : « Ne sont-cepas là, disait-i), autant de fléaux dont la persistance, en face de l'industrie moderne, semble prouver qu'il y a, dans le monde, quelque grand renversement de l'ordre naturel et que la société se meut dans un sens contraire aux lois que Dieu lui avait primitivement tracées? » On ne peut remédier à de si grands maux qu'en revenant à la nature, et on ne peut y revenir

qu'en doutant de l'excellenco de cette civilisation si vantée et en s'écartant des routes suivies, pendant tant de siècles, par les sciences incertaines que la catastrophe de 93 a discréditées sans retour. C'est la double règle de métliode que Fourier appelle, dans son langage expressif, le doute absolu et î' écart absolu.

Cette méthode une fois adoptée, Fourier ne l'appliqua pas immédiatement, comme on pourrait le croire, aux problèmes de l'ordre le plus élevé. Il ne fut amené à discuter ces derniers que graduellement et parce que, toutes les questions étant liées entre elles, derrière celles qu'on résout s'en dressent toujours d'autres qui demandent aussi leur solution. Il commença par étudier des questions de commerce, d'industrie, de politique courante, comme il convenait à un commerçant, et ce ne fut que peu à peu qu'il arriva à se poser le problème des destinées. Le livre où il consigna les premiers résultats de ses méditations sur ce grand sujet était intitulé : Théoi-ie des quatre inouve')nenis, et parut en 1808, à Lyon, séjour ordinaire de notre socialiste. Ce qui y domine et frappe tout d'abord, c'est l'esprit de chimère qui obsède Fourier, c'est l'ambition démesurée qu'il a de remanier et de refondre complètement le monde moral, le monde social et le monde physique lui-même. On reconnaît à ces prétentions le solitaire, qui traverse la vie, sans s'}- mêler suftisamment, et que le sentiment d'autrui n'avertit jamais de ce qu'il y a d'excessif dans le sien propre.

Suivant notre auteur, la vie de l'univers se manifeste sous quatre formes, qui sont le mouvement social, le mouvement animal, le mouvement organique et le mou-

vement matériel. 11 faut découvrir les lois de ces mouvements divers pour posséder la science universelle et. avec elle, la félicité parfaite qui en est la conséquence, ('/'est là le problème qui a été posé par Dieu, non seulenient aux habitants de la terre, mais encore à ceux de tous les globes et qu'ils doivent s'efforcer de résoudre. On ne l'avait jusqu'ici résolu que partiellement, car Newton et Leibniz n'avaient découvert que les lois du mouvement matériel, le moins élevé de tous. Fourier l'a résolu complètement, car il a découvert les lois des quatre mouvements, c'est-à-dire les lois de la vie uni verselle. En présence d'une découverte si prodigieuse, qui surpasse à elle seule tous les travaux scientifiques accomplis depuis l'existence du genre humain, les civilisés ne doivent avoir pour le moment d'autre objet que d'en vérifier l'exactitude. Cela fait, ils pourront jeter au feu toutes leurs théories politiques, morales, économiques et s'apprêter à passer du chaos social actuel à l'harmonie universelle qui les attend.

Dans la première partie du livre, qui est adressée aux curieux, l'auteur annonce, comme la chose du monde Uiplus simple et la plus naturelle, que la terre doit vivre quatre-vingt mille ans, ni plus ni moins : cinq raille ans de malheurs et d'épreuves (c'est la période ascendante que nous traversons en ce moment et qui heureusement touche à sa fin); soixante-dix mille ans debonlieur et de prospérité (c'est la })ériode d'apogée qui comprend ellemême plusieurs subdivisions) ; enfin cinq mille ans de maux et de calamités de tout genre (c'est la période descendante, qui mettra fin aux destinées du globe que nous liabitons), Notre planète a, en effet, suivant Fourier,

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son enfance, son âge mûr et sa vieillesse, et il ne fant pas en être surpris, car, d'après ce singulier rêveur, les planètes ont des ànies et même des sexes, ni plus ni moins que les êtres vivants qui nous environnent. La deuxième partie de l'ouvrage, qui est à l'adresse des voluptueux, est presque aussi excentrique que la précédente ; car notre réforniateur ne prend guère moins de liberté avec les lois dumonde moral qu'avec celles du monde pln'sique. Ainsi, il ne jieut pas comprendre que les civilisés, comme il les appelle, aient pu supporter jusqu'ici une institution comme le mariage permanent : Elle est, dit-il, à la fois pénible pour l'homme et pour la femme et semble avoir été inventée par un troisième sexe, ({ui voulait se donner le malin plaisir de faire le malheur des deux autres. Fourier, qui est un esprit méthodique et classifîcateur, lui attribue huit inconvénients bien comptés : le malheur hasardé, et il v va de celui de toute la vie ; la dépense, dont on ne se rend bien compte que quand il est trop tard ; la vigilance, sans laquelle la dépense n'aurait pas de bornes ; la monotonie, dont la fré(juentation des cales, des cercles et des spectacles par les hommes mariés rend si liautement témoignage; la stérilité, qui déjoue tous les projets d'avenir des époux ; le veuvage, qui réduit le survivant au rôle de forçat; l'alliance, le plus souvent si fâcheuse,.et enfin une dernière disgrâce, à la fois affligeante et ridicule, à laquelle il est presque impossible d'échapper, car elle se produit sous une multitude de formes différentes. Le seul remède qu'on puisse utilement appliquer à tant de maux est la liberté amoureuse, principe de toute perfection et de tout bonheur. Les

peuples les meilleurs et les plus heureux sont, en effet, ceux où la femme jouit de la liberté la plus grande, les Otaïtiens parmi les sauvages, les Japonais parmi les barbares, les Français parmi les civilisés. Qu'on lui accorde, ainsi qu'à l'homme, une indépendance complète et la félicité humaine ne connaîtra plus de bornes. Telle est la conclusion fort peu édifiante à laquelle Fourier arrive, à travers mille détails scabreux, qu'il exprime avec une liberté de langage tout harmonienne, mais que les exigences de nos mœurs civilisées ne nous ont pas permis de reproduire.

Nous ne voulons pas vider ici le procès que Fourier intente au mariage, parce que nous aurons occasion d'y .revenir. Bornons-nous à remarquer que, si le mariage permanent était une chaîne aussi lourde qu'il lui plaît de le soutenir, sans le savoir par expérience, puisqu'il a toujours vécu célibataire, il serait difficile de comprendre comment ceux qui en sont délivrés par la mort de leur conjoint se hâtent si généralement de la re prendre. Ajoutons que, s'il a huit inconvéïdenls bien caractérisés, le mariage provisoire que l'auteur des Quatre Mouvements voudrait lui substituer, en a en core plus : il suffit, pour s'en convaincre, de considérer le viveur blasé, qui traîne tristement les restes d'une existence inutile autour d'un foyer désert, songeant avec amertume à l'emploi qu'il a fait de sa vie et à celui qu'il en aurait pu faire. Gomment supposer d'ailleurs que cette noble monogamie, que les races supérieures de notre planète ont établie peu à peu parmi les hommes et qui règne maintenant sans contestation chez l'élite de notre espèce, au grand avantage de la civilisa-

tion, puisse disparaître désormais et faire place au régime sauvage ou plutôt bestial de la promiscuité?

Le caractère lubrique du livre de Fourier ne s'accuse pas seulement dans la seconde partie, qui est adressée aux voluptueux, mais encore dans la troisième, qui avait été écrite pour les esprits critiques. L'auteur remarque, en effet, tout d'abord, que le passage de l'ordre civilisé à l'ordre harmonien aurait pu être brusqué pendant la Révolution, si les philosophes avaient eu des vues plus larges, une humeur plus entreprenante et un sentiment plus net de la situation. Ils n'avaient qu'à opposera la religion ancienne, qui est celle de l'austérité, une religion nouvelle, celle de la volupté, dont ils se seraient institués les prêtres et les pontifes. 11 y avait là, ajoutet-il, un grand coup à faire, et il est d'autant plus étonnant qu'ils ne l'aient pas tenté, qu'ils avaient sous la main un instrument éminemment propre à leur assurer la victoire, la secte des francs-maçons, qui était admirablement organisée et qui se sernit prêtée le mieux du monde à une entreprise de ce genre. Au lieu de cela, ils se bornèrent à fonder le culte de la déesse Raison et la théophilanthropie, deux religions mortes avant d'être nées ; car elles ne s'adressaient ni aux sens, ni aux passions, les seuls ressorts par lesquels on mène les hommes, mais à la pure intelligence. Ils ne comprirent pas qu'en face d'une religion qui divinise les privations, il fallait hardiment en poser une qui divinisât les voluptés ; car on ne triomphe d'une passion qu'à l'aide d'une autre . C'est, comme on voit, le programme de la religion saintsimonienne, tracé vingt ans d'avance par un réformateur d'une autre école.

Les réflexions de Fourier sur le commerce sont plus justes et dénotent un esprit versé dans la matière. Il fait voir avec autant d'esprit que de bon sens, que })armi nous un voleur peut impunément s'approprier le bien d'autrui, pourvu qu'il prenne enseigne de marchand et qu'il donne à sa friponnerie le nom adouci de banqueroute. Il y a là quelques pages finement touchées, ([ui montrent que Fourier, dont le style est ordinairement très bizarre, n'écrivait pas mal, quand il exprimait des idées qu'il possédait bien et qui lui. tenaient au cœur. C'est de la littérature de bon aloi et marquée au ])on coin que n'aurait pas désavouée la Bruyère*. Il ne critique pas l'accaparement avec moins de bonheur que la banqueroute : il le représente comme « le plus odieux des crimes commerciaux, en ce qu'il attaque toujours la partie souffrante de l'industrie. » Ceuxquile pratiquent « font, suivant lui, dans le corps industriel, l'efFet d'une bande de bourreaux qui iraient sur le champ de bataille déchirer et agrandir les plaies des blessés. » II ne ménage pas non plus ce qu'il appelle le parasitisme commercial. N'est-il pas étonnant, dit-iL que, dans un siècle où on a poussé l'économie jusqu'aux détails les plus minutieux, on ne se soit pas aperçu que la principale économie doit être l'économie des bras? Or, c'est dans le commerce qu'on les économise le moins. On emploie trois ou quatre mille personnes à la répartition des aliments nécessaires à la consommation d'une ville, là où trois ou quatre cents suffiraient, à peu près comme on employait autrefois^ avant l'invention des moulins,

1 Quatre Mouvements, p. 229, 230, 231, 232.

cinquante ouvriers à triturer le grain que broie aujourd'hui une seule meule. En matière commerciale, nous en sommes encore à l'enfance de l'art. Le monopole dont les Anglais étaient en possession, au moment où Fourier publia son livre, et la grande lutte à laquelle il donna lieu fournissent également ii notre auteur le texte de considérations curieuses. 11 y voit, dans le cas où l'Angleterre triompherait du continent, comme dans celui où le continent triompherait de l'Angleterre, un acheminement à l'unité administrative du genre humain, c'est-k-dire à la ligue fédérale du globe et à la pacification universelle.

Nous avons beaucoup insisté sur ce premier ouvrage de Fourier, non seulement parce qu'il contient en germe tous les autres, mais encore parce que les critiques que l'auteur s'y permet contre la société de son temps font comprendre comment il fut amené à imaginer une société nouvelle. Parmi les vues qu'il y développe, celles qui ont trait aux abus du commerce ne sont pas entièrement dénuées de raison, malgré l'exagération dont elles sont empreintes. Quant à celles qui se rapjiortent à la création d'une religion nouvelle et à l'établissement de l'unité du genre humain, elles ne supportent pas l'examen. En les émettant sérieusement, le célèbre réformateur montre qu'il n'a pas le sens de la réalité historique. 11 ne comprend pas ce (jue de Maislre avait si bien dit, dans un livre publié quelques années auparavant, et ce que les saint-simoniens devaient démontrer plus tard par leur exemple, qu'une religion ne saurait être fabriquée artificiellement, mais qu'elle doit être produite par la végétation spontanée de

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la société et en être comme l'épanouissement naturel. Il ne voit pas non plus que si la paix universelle doit jamais régner dans le monde (ce dont il est permis de douter), un fait aussi considérable ne pourra être amené que lentement, par le cours insensible des choses, et non décidé, sur un champ de bataille ou autour d'un tapis vert, par deux ou trois capitaines ou par deux ou trois diplomates, et qu'en attendant cette paix qui est si problématique, il faut se préparer à la guerre qui l'est beaucoup moins, si l'on ne veut être la proie des populations qui ne respirent que les combats et sur lesquelles les prédications pacifiques n'ont.aucune prise.

DE l' A SSOCIATIONAGRICOLEETDEL* ATTRACTION PASSIONNELLE

Fourier avait terminé son livre des Quatre Mouvements par un avis aux civilisés, où il leur recommandait de ne plus rien bâtir, parce que les édifices comme ceux, d'aujourd'hui tomberaient bientôt à vil prix, faute d'être appropriés aux exigences de Tordre de choses qu'il allait inaugurer : il les engageait à employer de préfé rence leurs capitaux à acheter des carrières et des bois de haute futaie, qui devaient infailliblement augmenter de valeur dans un avenir prochain, vu la multitude des nouvelles constructions que nécessiterait l'établisse-

ment de l'état sociétaire. Ces paroles naïves prouvent quelle foi il avait en ses idées et de quelles illusions il se berçait en les communiquant au public. Mais il s'aperçut bientôt que le monde était moins pressé qu'il ne l'avait cru de s'arracher aux horreurs de la civilisation et de se mettre sous l'heureux régime de l'harmonie. Après comme avant l'apparition du livre, il continua d'aller le même train, sans avoir seulement l'air de se douter qu'un sauveur lui était venu, qui devait lui procurer sur cette terre une félicité toute céleste. Ce ne fut même que huit ans après (en 1816) que Fourier eut la bonne fortune de trouver dans la personne de M. Muiron, chef de division de la préfecture du Doubs, son premier et longtemps son seul disciple.

Cependant cet insuccès ne le découragea pas. En 1822, il publia, sous le titre d.' Association agricole, qui fut depuis changé en celui à' Unité universelle, un nouvel ouvrage où il exposait en détail toutes les parties de sonsjstèmeet le fit suivre, en 1829, d'un autre plus bref et plus méthodique, intitulé : Nouveau Monde industriel, qui est comme un résumé de toute la doctrine.

Pour remédier aux maux qu'il a précédemment décrits et qui résultent soit du ménage morcelé et du mariage permanent, soit de la concurrence, qui est actuellement l'àme du commerce, notre réformateur propose aux hommes de former une immense association, qui aura pour base l'agriculture et qui finira par embrasser dans ses cadres le genre humain tout entier. 11 montre que les avantages de l'association sont incalculables et qu'ils ont été de tout temps sinon compris, au moins sentis, au

■-ein même du chaos de la vie civilisée, comme Tattes teiit certaines pratiques de la vie rurale : « Un village décent familles, dit-il, reconnaît que, s'il fallait construire, entretenir et chauffer cent fours, il en coûterait, en maçonnerie, combustible et manutention dix fois plus que ne coûte un four banal. » On reconnaît aussi que, « si chaque ménage faisait sa bière, comme il fait son vin en pays de vignobles, cette bière coûterait envi ron le décuple de celle du brasseur, qui trouve le gage de l'économie dans une grande entreprise, préparant pour un millier de personnes, » sans compter qu'elle serait d'une qualité inférieure, «les petits ateliers ne pouvant réunir ni les connaissances ni les moyens ([u'on rassemble dans les grands. » Tout le monde convient aussi que, si chaque soldat au régiment, chaque religieux au monastère, était obligé de faire sa chétive cuisine, les frais seraient au moins triples et la nourri ture moins bonne, de sorte qu'il y a tout profit à sub stituer la gestion unitaire à la gestion morcelée et incohérente.

Comment, s'écrie Fourier, les politiques, qui ont agite tant de questions minutieuses et inutiles, ne se sontils jamais demandé s'il n'y aurait pas moyen de développer ces germes d'économie sociétaire et d'étendre à l'ensemble de la société ce qui a si bien réussi dans certaines de ses parties ? Ne serait-il pas possible, par exemple, d'amener trois cents familles de cultivateurs à se constituer en une réunion d'actionnaii'es, où les biens seraient exploités en commun et où chacun serait rétribué suivant son capital, son travail et son talent ? Ces gens -là n'auraient-ils pas un grand avantage à

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avoir pour eux tous un grand greuier bien surveillé,, au lieu de trois cents greniers exposés à l'iiumidité et aux charançons; une seule cuverie, meublée de quelques foudres économiques et gérée habilement, au lieu de cent petites cuveries et de mille petits fûts où le vin aigrit et moisit trois fois sur quatre ?

Fourier continue longtemps sur ce ton et expose les béuétîces de l'association d'une manière réellement très plausible et très séduisante : « Osons, dit-il, envisageil'immeDsité des économies sociétaires dans les plus petits détails. •Cent laitières, qui vont perdre cent matinées à la ville, seraient renîplacées par un petit char suspendu portant un tonneau de lait. Cent cultivateurs, qui vont avec cent charrettes ou ànons, un jour de marché, perdre cent journées dans les halles et les cabarets, seraient remplacés par trois ou quatre chariots que deux hommes suffiraient à conduire et à servir. Au lieu de trois cents cuisines, exigeant trois cents feux et distrayant trois cents ménagères, la bourgade aurait une seule cuisine à trois feux et trois degrés de préparation pour les trois classes de fortunes ; dix femmes suffiraient ù cette fonction qui, aujourd'hui, en exige trois cents. On est ébahi quand on évalue le bénéfice colossal qui résulterait de ces grandes associations^ . »

Tels sont les principaux avantages de l'association. Mais, pour qu'elle donne tous les résultats qu'elle comporte, il faut, suivant Fourier (et ici nous entrons dans le cœur de son système), il faut que les associés soient attirés ou plutôt entraînés au travail par un charme

i Unité universeite. t. I, p. 11.

invincible et trouvent plus de bonheur à s'y livi^r qu'à ne rien faire ou à se divertir. 11 s'agit donc de découvrir un mode d'association qui détermine une attraction ou plutôt un entraînement de ce genre : « Jusqu'ici la politique et la morale ont échoué dans leur projet de faire aimer le travail :.on voit les salariés et toute la classe populaire incliner de plus en plus à l'oisiveté ; on les voit, dans les villes, ajouter un chômage du lundi au chômage du dimanche ; travailler sans ardeur, lentement et avec dégoût. Pour les entraînera l'industrie, on ne connaît, après l'esclavage, d'autres véhicules • que la crainte de la famine et des châtiments : si pourtant l'industrie est la destinée qui nous est assignée par le Créateur, comment penser qu'il veuille nous y amener par la violence, et qu'il n'ait pas su mettre en jeu quelque ressort plus noble, quelque amorce capable de transformer les travaux en plaisirs * ? » Ce ressort, cette amorce existent: c'est la passion ou, pour parler le langage de Fourier, l'attraction passionnelle.

Jusqu'à présent la passion a eu un caractère subversif, au point qu'on a pu se demander si, au lieu d'être fille du ciel, elle ne serait pas issue de l'enfer en droite ligne. Dans tous les temps et dans tous les lieux, elle a produit, en se développant, un certain nombre de fléaux auxquels Fourier donne le nom bizarre de fléaux ^y^ibiques, parce qu'ils sont particuliers aux lymbes obscures, aux sombres labyrinthes dans lesquels le mouvementsocialestencore engagé. Ces fléaux sontl'indigence, la fourberie, l'oppression, le carnage, les intempéries outrées, les maladies provoquées, le cercle vicieux,

1 Unité uaiversrllr, t. II, p. 14.

l'égoïsme général et la duplicité d'action sociale. Pour y remédier, les moralistes et les législateurs ont combattu la passion même, soit au nom du devoir, soit au nom du code, au lieu de chercher à modifier le milieu oîi elle se développe etde l'abandonner ensuite à son essornaturel, duquel seul peut résulter l'universelle harmonie. Le devoir et le code viennent des hommes : la passion, l'attraction vient de Dieu. Elle est le seul interprète connu entre lui et l'univers, et au lieu de résister à son action, il faut lui obéir ; car Dieu a voulu que l'attraction passionnelle jouât dans le monde social le même rôle que l'attraction matérielle joue dans le monde physique.

Fourier s'exprime quelquefois au sujet de cette loi merveilleuse avec une naïveté qui fera sourire les métaphysiciens, comme, par exemple, quand il dit que si l'auteur des choses ne l'a pas établie dans le principe, sous l'inspiration de sa sagesse souveraine, Y expérience qxiil a acquise, en gouvernant les mondes inférieurs, a dû plus tard le porter à l'établir. Mais quelquefois il en parle avec une élévation qui rappelle les spéculations des penseurs les plus éminents. A l'exemple de Malebranche, qui ne se lassait pas d'admirer la Providence dans la simplicité de ses voies, Fourier s'extasie sur l'art avec lequel Dieu a su économiser les ressorts, en faisant d'une loi comme l'attraction passionnelle une révélation et une impulsion tout ensemble, puisque, en même temps qu'elle nous révèle clairement le bien, elle nous y pousse énergiquement par l'appât du plaisir. 11 se rapproche encore, à son insu, de l'illustre oratorien, malgré ce qu'il y a de charnel dans sa doctrine, quand il cherche à établir que la loi qu'il a découverte satisfai

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à toutes les exigences de l'ordre morale en ce qu'elle agit sur la liberté sans la détruire ; « car on reste libre, dit-il, quand on n'obéit qu'à l'attrait et qu'on trouve son plaisir dans cette obéissance. « C'est ce que Fourier appelle, dans un langage presque nivstique, « le concert affectueux du Créateur et de la créature. » Enfin il semble se borner à donner une formule précise à cette a.ssertion de l'auteur de la Recherche de la Vérité, que les inclinations sont aux esprits ce que les mouvements sont aux corps, quand il affirme que l'attraction régit également rhomme et l'univers, sans quoi il y aurait solution de continuité dans l'ensemble des choses, brisement et dédoublement dans le régime de la création, ce qui serait diamétralement contraire au grand principe de l'analogie universelle.

Telles sont les idées de Fourier, d'une part, sur l'association agricole ; de l'autre, sur l'attraction passionnelle, qui en est le fondement. Celles qui se rapportent au ju'emier point sont pour la plupart assez plausibles et le genre humain, comme le célèbre réformateur le reconnaît, n'a pas attendu sa venue pour en apprécier Ja valeur et pour les mettre, au moins partiellement, en pratique. L'institution du four banal et l'établissement des cafés, des restaurants, des cercles le prouvent suffisamment. Il y aurait peut-éli'e moyen d'étendre encore à d'autres objets le principe de l'association et de réaliser ainsi de notables économies; mais quant à l'étendre à tout, cela ne })araît })as possible: la nature humaine s'y oppose. Tout en reconnaissant les économies qu'on peut faire, en se réunissant pour vivre à une table commune, comme h'S moines ou les soldats, chacun aime

assez à avoir un chez soi et à manger son propre polau-feu. dût-il être moins succulent. Les enfants d'une même famille n'ignorent pas, quand ils se marient, qu'il y aurait plus d'économie pour eux à rester tous ensemble sous le même toit, avec leurs père et mère, et à exploiter ensemble leurs biens communs, qu'à établir cinq ou six foyers différents. Ils n'hésitent pourtant pas à prendre ce dernier parti. La raison en est bien simple, c'est qu'ils éprouvent le besoin de vivre de la vie pro pre et indépendante que comporte la vraie personnalité, au lieu de rester confondus dansune sortede promiscuité. En cela, ils obéissent à une tendance naturelle, à une attraction universelle, car elle agit toujours et partout de la même manière et produit les mêmes effets à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Fourier ne s'aperçoit pas qu'en exagérant le principe d'association, il a contre lui cette même attraction dont il s'est constitué le révélateur et l'apôtre.

Quant à la doctrine de l'attraction passionnelle, elle ne manque pas de grandeur et rappelle par plus d'un point ces antiques conceptions de la philosopliie grecque naissante, qui faisaient de l'amour l'unique principe des choses et soumettaient à une loi commune et le monde Ithysique et le monde moral, au lieu de les considérer comme deux sphères distinctes et plus ou moins indépendantes l'une de l'autre. Cependant elle est loin d'être irréprochable et prête le flanc à plus d'une objection. Quand Fourier parle de l'attraction et qu'il nous dit qu'elle régit tous les êtres, ou il prend ce mot attrac ■ tion dans le sens propre, ou il le prend dans le sens figuré. Dans le premier cas, il ramène les lois de la vie

et de la pensée à celles du mouvement et fait de l'histoire naturelle et de la morale de simples applications de la géométrie et de la mécanique. Dans le second cas, l'attraction dite passionnelle n'ayant plus rien de commun que le nom avec l'attraction matérielle, cette unité absolue de toutes les sphères de la création que Fourier avait rêvée s'évanouit et disparaît entièrement. Ajoutons que la passion ou attraction passionnelle, qui sollicite l'être humain, est d'un ordre plus élevé et plus noble ({ue celle qui sollicite le simple animal, parce qu'elle est constamment modifiée par la pensée et gouvernée par le libre arbitre, si bien qu'entre elle et la passion pure, et qu'entre elle et l'attraction matérielle, à plus forte raison, il y a un abîme. N'est-ce pas vouloir tout brouiller et tout confondre que d'assimiler trois choses aussi dissemblables et que de })artir de cette assimilation pour se lancer dans une longue série de conséquences ? Enfin, si l'homme doit se conduire uniquement par passion, comme Fourier le prétend, pourquoi Dieu lui a-t-il donné la pensée et la liberté ? Pourquoi a-t-il rais en lui des facultés qui ne doivent servir à rien ? Ce grand principe de l'économie des ressorts, que le grand réformateur invoque si volontiers, se retourne contre lui. Nous sommes des êtres pensants et libres en même temps que des êtres passionnés : pourquoi veut-il que nous agissions par passion, non par réflexion et par liberté, et que nous obéissions à une partie de notre nature, et encore à la moins noble, non à notre nature tout entière ? Ce surplus de noti-e nature qu'il nous engage à mettre en suspicion ou tout au moins à regarder comme non avenu, pourquoi donc l'avons-nous reçu? Il y a là

CHARLES FOURIKR 101

une contradiction dont il est im})()ssible h Fourier de sortir.

Le défaut que nous signalons ici dans le système fouriériste est celui de tout naturalisme, de tout sensualisme conséquent. L'auteur tend, sans oser affirmer nettement cette tendance, à expliquer l'homme par la nature, la vie intellectuelle et morale par la vie sensible, et la vie sensible elle-même par le pur mécanisme : en un mot, le supérieur par l'inférieur, le plus par le moins, l'être par le non- être, ce qui est absurde. Au lieu de concevoir le monde comme un tout plus ou moins homogène, soumis h. une loi unique, il aurait dû l'envisager comme un tout composé de parties solidaires, mais de plus en plus relevées et régies par les lois de plus en l)lus hautes : au bas de l'échelle, les êtres qui ne possèdent que l'étendue et la capacité -de recevoir le mouvement ; au dessus, ceux qui sont doués de vie et de sensibilité; au-dessus encore, ceux qui ont en partage la raison et le libre arbitre et qui, sans cesser d'obéir aux lois des êtres inférieurs, ont néanmoins des lois qui leur sont propres et qui sont en rajjport avec leur essence. Alors il aurait compris que, si le bien des êtres vivants et sentants n'est pas dans l'étendue et le mouvement, mais dans la vie et le sentiment, le bien des êtres libres et raisonnables n'est pas dans la vie et le sentiment, mais dans la raison et la liberté. Il aurait vu que notre loi n'est pas l'attraction passionnelle, mais le devoir, ce devoir qu'il a tort de regarder comme i)urement artificiel et conventionnel ; car il est naturel au premier chef, puisque, s'il n'émane pas de notre nature inférieure et animale, il a son prin cipe dans notre nature supérieure et vraiment humaine.

L'unité qu'il préconise et la diversité qu'il méconnaît se seraient ainsi conciliées, dans son système, au sein d'un terme supérieur qui est l'harmonie.

ii:

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