‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 16 sur 38 · DES DOUZE PASSIONS RADICALES · texte numérisé non relu

DES DOUZE PASSIONS RADICALES

Après avoir cherché à établir que l'attraction passionnelle est la loidel'homrae, comme l'attraction matérielle est celle des choses, et que le monde moral et le monde ph^'sique ne forment ainsi qu'un seul et même système, Fourier étudie l'attraction passionnelle en détail et s'efforce d'en déterminer les fins principales et les principaux ressorts. C'est sa théorie des passions, théorie fort vicieuse ii certains égards, comme nous le verrons tout à l'heure, mais fort curieuse, fort neuve et qui abonde en observations justes et piquantes.

L'attraction passionnelle tend h trois buts ou foyers et nous y pousse par douze aiguillons ou passions radicales, cinq sensuelles, quatre affectueuses et trois mécanisantes, comme notre auteur les qualifie. Les cinq sensuelles ont pour but le luxe, soit le luxe interne, qui comprend la santé, la vigueur corporelle et le raffinement des sens ; soit le luxe externe, qui se résume dans la richesse : elles répondent aux cinq sens. Les quatre affectueuses ont pour but les groupes : ce sont l'amitié, l'ambition, l'amour, le familisme, dont les deux premières engendrent les groupes les plus grands ou

majeurs, elles deux autres, les groupes les plus petits ou mineurs. Les passions dites mécanisantes, auxquelles Fourier donne les noms bizarres de cabaliste, papillonne et r-omposite, ont pour but la mécanique des passions ou celle des séries de groupes, ce qui signifie qu'elles tendent a faire concorder les cinq ressorts sensuels et les quatre ressorts affectueux et à réaliser ainsi l'harmonie, soit en jeu interne, soit en jeu externe, c'est-à-dire à faire régner la paix dans l'individu et dans la société tout à la fois. Il est remar quable, en effet, que les diverses passions se contrarient dans le même homme et qu'il ne peut guère satisfaire l'une sans mécontenter les autres. S'il donne trop à l'amour, l'ambition gronde et réciproquement; s'il lâche l;i bride à la gourmandise, sa santé en souffre, et s'il se préoccupe tro]) de sa santé, la gourmandise réclame. Les passions ne produisent pas moins de désordres au dehors de nous qu'en dedans. Celles de cliacun sont en opposition avec celles de tous, de sorte que la société n'est, à vrai dire, qu'une guerre sourde, mais p<nMnanente, de l'individu contre la masse etdel'individu contre lui-même. Pour établir un peu d'ordre, soit dans riiomme, soit entre les hommes, les moralistes nous conseillent de réprimer nos passions ; mais ce n'est pas de les réprimer qu'il s'agit : c'est de les harmoniser en déternunaiit leur mécanisme naturel, sans en réprimer aucune. 11 suffit pour cela, s"il faut en croire Fourier, <1(' donner un libre essor, dans un milieu approprié, aux trois passions mécanisantes : elles établiront spontanément, entre les neuf autres, par contre-poids de plaisirs, ce bel équilibre qu'on nomme la sagesse. Ajoutons, pour

ne l'ieu oul)lier, que toutes ces passions ont pour couronnement V unitéisme ^ qui nous porte en toute chose, comme son nom l'indique, à l'unité d'action et qui tend à réaliser l'harmonie universelle. Enfin, il est bon de savoir qu'elles forment, en se combinant entre elles, huit cent dix caractères, qui se classent, pour employer la singulière terminologie de notre réformateur, ensolitones, hitones, tritones, tétratones, pentatones , hexatones, suivant qu'une, deux, trois, quatre, cinq, six passions maîtresses y dominent et y donnent le ton. Ainsi Henri IV était un tétratone ; Bonaparte^ un heœatone.

La première des passions mécanisantes dont traite Fourier est la papillonne. C'est, comme l'indique son nom, le besoin de voltiger de plaisir en plaisir et de passer périodiquement d'une situation à une autre, de manière à rompre agréablement la monotonie de l'existence. Ce besoin se fait sentir modérément d'heure en heure et vivement de deux heures en deux heures, et, s'il n'est pas satisfait, l'homme tombe dans l'ennui et la langueur. Il ne faut donc pas vaquer plus d'une heure et demie ou de deux heures de suite à la même .occupation. Il en résultera que le travail aura toujours de l'attrait et qu'on s'y portera toujours avec ardeur.

La cabaliste consiste proprement dans l'esprit d'intrigue et de cabale. Elle joue un rôle important chez les ambitieux, chez les commerçants et dans les différentes corporations, où elle apparaît comme une des formes les plus curieuses de l'esprit de corps. Ce qui la caractérise, c'est qu'elle mêle toujours le calcul ;i la passion et qu'elle opère avec réflexion et célérité tout à la fois. Elle est pour l'esprit humain, dit Fourier, qui se montre ici

observateur fin et sagace, un besoin si impérieux qu'à défaut d'intrigues réelles, il en cherche de factices dans le jeu, au théâtre et dans les romans. Si vous avez chez vous des personnes qui s'ennuient, le meilleur moyen de les désennuyer est de leur mettre des caries à la main ou de les faire entrer dans quelque cabale plus ou moins artistement tissue. Les hommes possédés de cette passion meurent de langueur s'ils ne peuvent la satisfaire. Rien de plus malheureux que l'homme de cour exilé dans une petite ville de province sans intrigues, si ce n'est le commerçant retiré des affaires et qui ne peut l)lus se livrer à ses cabales mercantiles. Le propre de la cabaliste est de provoquer des rivalités ardentes entre les groupes assez rapprochés })0ur pouvoir se disputer la palme : c'est pourquoi il importe si fort qu'il y ait entre eux rapprochement ou compacité. Les groupes qui cultiveront des fruits fort différents ne rivaliseront pas entre eux, tandis que ceux qui en cultiveront d'à peu près semblables seront jaloux et discordants. Or, leurs discordances et leurs jalousies seront on ne peut plus favorables à l'excellence des produits, aux jouissances des consommateurs et à l'intimité des sociétaires du même groupe, qui se montreront d'autant plus unis entre eux ([ue la victoire sur ceux du groupe voisin aura été plus disputée. Mais, pour que la cabaliste donne ces brillants résultats, il faut que le goût des consommateurs réponde à l'ardeur des producteurs. Si ces derniers avaient affaire à un public morose, mangeant uniquement pour vivre et dédaignant tout raffinement en matière d'alimentation, les producteurs ne seraient point stimulés à perfectionner leurs produits et les comestibles reste-

l'aient aussi mauvais, dans cet Eldorado que Fourier appelle harmonie", qu'ils le sont en civilisation.

La composite produit des accords d'enthousiasme. Elle diffère de la cabaliste en ce qu'au lieu d'être une fougue réfléchie, elle est une fougue aveugle, qui exclut tout calcul, tout raisonnement: c'est la plus romanti que des passions. Elle naît de l'assemblage de plusieurs plaisirs îles sens et de Tàme goûtés à la fois : quand elle résulte de plusieurs plaisirs du même ordre, soit animiques, soit sensuels, elle a un caractère bâtard. Elle s'appliquera à tous les travaux sociétaires dans le monde ([ue Fourier imagine, et remplacera, ainsi que la cabaliste, comme aiguillon et stimulant, la crainte de mourir • le faim, la peur du dépôt de mendicité et la plupart des mobiles avilissants qui poussent seuls aujourd'hui au travail certains civilisés. La papillonne aura aussi sa part dans cette substitution du travail attrayant au travail forcé. Le célèbre réformateur résume tout cela dans une formule bien connue : Les séries, dit-il, doivent être rivalisées par la cabaliste, qui engendre les discords entre les groupes contigus, quand ils forment une échelle compacte et serrée ; elles doivent être exaltées })ar la composite qui résulte de plusieurs plaisirs des sens et de l'esprit goûtés simultanément; elles doivent enfin être engrenées par la papillonne, qui soutient les deux autres passions, en prévenant la satiété et la langueur.

Fourier ne se lasse pas de célébrer ces trois passions maîtresses qui donnent h la vie tant de mouvement et tant de charme. La papillonne, dit-il, produit la santé, gràc<^ aux séances courtes et variées qu'elle détermine, tandis que le principe contraire engendre des maladies

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de toute sorte. L'homme qui se livre douze lieures par jour au même travail, soit de culture, soit de bureau, n'exerce pas, comme il le devrait, toutes les parties de son organisme. C'est bien pis s'il continue ce même travail dans des conditions semblables pendant de nombreuses années. De là viennent les rhumatismes et l'obésité de la classe riche, les hernies de la classe ouvrière et les autres maladies qui résultent pour le corps liumain du défaut d'équilibre, tandis qu'en variant leurs occupations et leurs plaisirs, en exerçant tour à tour leurs diverses facultés, tant corporelles que spirituelles, les hommes seraient dans l'état le plus heureux possible.

La cabaliste n'est pas moins utile que la papillonne nu bonheur de l'espèce humaine. Aussi, pendant que les moralistes la blâment, les économistes et les littérateurs clierchent à l'exciter par des controverses en matière d'aliaires et de beaux-arts. Il font bien, car c'est par là que le goût se raffine et que les jouissances augmen tent. Au contraire, nus corps constitués qui demandent l'esprit (le paix, dans leurs messes d'installa'ion, ont grand tort, car si Tesprit de discorde et de cabale venait tout à coup à disparaître, la société resterait plongée dans une éternelle torpeur.

Quanta la composite, elle est tellement inhérente à la nature humaine qu'on méprise tout homme qui a le goût des plaisirs simples, c'est-à-dire de ceux où l'âme et le corps ne sont pas de moitié. Quel cas fait-on de celui qui aune bonne table, mais qui en profite seul, au lieu de relever par le charme d'une réunion amicah' le plaisir des bous morceaux? Quelle estime a-t-on pour celui dont l'ambition ne vise qu'à uu intérêt sordide ou

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à une gloire chimérique, au lieu de fondre ces deux tendances en une seule plus noble que l'une et plus positive que l'autre^ Quel état fait -on de celui qui n'aime qu'avec ses sens ou qu'avec son àme, au lieu de fortifier et d'exalter ces deux affections en les réunissant?

Il résulte de tout cela que, dans la pensée de Fourier, le travail attrayant et le bonheur parlait, qui en est la conséquence, sont déterminés « par ces trois moteurs les plus réprouvés de la morale, par deux fougues contrastées que tempère l'inconstance », ce qui revient toujours à dire que c'est à la passion, non au devoir, qu'appartient le gouvernement de la vie.

Cette curieuse théorie peut donner lieu à plusieurs observations graves. D'abord l'auteur, qui spécule tant sur la passion, ne la définit nulle part et n'en fait nulle part une analyse exacte et précise. Tous les philosophes reconnaissent que la passion, considérée dans sou élément primitif qui est l'instinct, est essentiellement bonne et légitime et qu'elle a été donnée à l'homme dans l'in térêt de sa conservation et de son développement, de sorte que la raison n'a d'ordinaire qu'a en approuver les impulsions. Mais tous ils remarquent aussi qu'elle est susceptible d'une surexcitation, qui peut la rendre funeste et au sujet qui l'éprouve et à ceux qui l'environnent, et qu'alors elle doit être sévèrement réprimée. Cette distinction qu'il importait tant de bien faire, Fourier ne l'a faite qu'a moitié et n'en tient nul compte dans la pratique, sous le beau prétexte qu'il a une recette pour ôter à la passion le caractère subversif et malfaisant qu'elleaffecte quelquefois et pour la re::dre de tout point inoffensive. La cons'^^viuence la plus claire de cette doctrine, c'est.

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coiiiiue 011 l'a vu, la giorificatioii de la passion, même dans ses déviations et ses écarts, à la seule condition qu'elle se déploie dans un milieu où elle cesse de nuire ; c'est la négation et la dérision du devoir, c'est-à-dire d'un principe qui s'impose h tous les hommes, depuis les plus civilisés jusqu'aux plus sauvages, et devant lequel les sophistes eux-mêmes s'arrêtent comme devant l'élé ment sacré et divin de notre nature.

Ce n'est pas le seul reproche que j'adresse à la tliéorie de Fourier. Cet auteur divise, suivant moi. les passions d'une manière capricieuse et arbitraire et s'appuie pour cela sur des raisons singulières et bizarres. Pourquoi, en effet, croit-on qu'il admette douze passions radicales, ni plus ni moins ? Parce qu'il a profondément observé le cœur de l'homme, parce qu'il en a compté un à un tous les ressorts et qu'il a vu qu'il devait en reconnaître juste douze s'il-voulait que sa division fîit à la fois complète et irréductible. Pas le moins du monde. Toutes ces menues précautions étaient bonnes pour la morale et la politique des civilisés, c'est-à-dire pour les sciences incertaines. Mais la science morale inaugurée par Fourier pi'ocède plus librement : elle n'a pas besoin, à ce qu'il paraît, de se soumettre aux règles de la logique poui" arrivera la certitude. S'il y a 'douze passions, c'est (nous autres philosophes, nous n'aurions jamais deviné cela) parce qu'il y a douze notes dans la gamme, en y corn - [)renant les tons et les demi-tons ; c'est aussi parce qu'il y a dans le prisme douze couleurs distinctes ; c'est enfin (car Fourier abonde en raisons que le vulgaire ne soup- Tonnerait pas), parce que nous avons douze paires de colos qui tendent vers les trois os du sternum. 11 est bien

clair après cela, que, si nous n'avions pas douze passions qui tendent aux trois foyers, luxe, groupes et séries, l'analogie universelle serait en défaut.

Voilà pour l'ensemble de la théorie ; voyons mainte nant les détails.

Fourier ne choque-t-il pas toutes nos habitudes de pensée et de langage, quand il classe nos passions pli}'siques suivant nos différents sens? Le nez, le tact même servent-ils de sièges à des passions véritables ? La passion dont la vue est l'instrument n'est-elle pas un cas. particulier d'une passion toute spirituelle qui est la curiosité ? Le goût n'est- il pas l'organe, non d'une seule passion, mais de deux parfaitement distinctes : l'appétit du boire et celui du manger, qui prennent les noms d'ivrognerie et de gourmandise, quand ils s'exaltent el qu'ils dévient? Quant aux passions dites mécanisantes, elles ne sont pas des passions primitives et ayant cha cune leur objet propre. La cabaliste est un simple mode d'action de l'ambition ou de la cupidité, plutôt qu'une tendance spéciale et 5MZ generis. La composite n'est que l'eliet d'une combinaison de passions, non une passion simple et originale. La pa^iillonne suppose deux pas sions, une qui est satisfaite, une autre qui demande sa ■ tisfaction, sans être aucune' des deux : elle est moins unt; passion qu'un rapport entre deux mouvements passionnels consécutifs. Ajoutons qu'elle ne saurait produire toutes les merveilles que Fourier en attend et qu'elle offre même plusieurs inconvénients graves. Ce n'est pas, pour nous borner au côté intellectuel de la question, avec des séances d'une ou de deux heures, coupées par les distractions de la pêche, de la chasse, du jardinage.

qu'on apprendra sérieusement la géométrie, l'algèijre, la physique, et qu'on se livrera avec succès au travail de la composition. Il en est du cerveau comme des autres organes, il faut qu'il fonctionne assez longtemps avant de s'échauffer et de pouvoir produire.

S'il est des passions que F'ourier invente, il en est d'autres qu'il supprime et ce sont précisément les plus nohles de toutes. Nous voulons parler de l'amour du vrai, qui est le principe de la science ; de l'amour du beau, qui est le principe de l'art ; de l'amour du juste, qui est le principe de la morale et de la législation ; du sentiment de l'infini, qui est le fondement de la religion elle-même. Toutes ces aspirations élevées, qui font la vie des grandes âmes, qui inspirent les actions et les œuvres sublimes, destinées à vivre dans la mémoire des hommes et à composer comme le bandeau de })Ourpre qui relève le tissu uniforme et vulgaire de l'histoire, Fourier les méconnaît et les oublie, et il était condamné par sa philosophie terre à terre à les méconnaître et à les oublier. Quand on néglige la raison, c'est- à-dire la faculté de l'idéal et du divin, on néglige nécessairement les passions qui s'y rattachent et ([ui naissent de son action sur notre nature sensible.

Nous insisterions moins sur ces critiques, si Fourier n'avait pas prétendu que tout le mécanisme de la société dépend du jeu des passions; que celles-ci sont juste au nombre de douze> et qu'une seule note de plus ou de moins, dans ce ([u'il nomme la gamme i)assionnelle, en détruirait complètement l'harmonie. Il en résulte que, si sa théorie des passions comprend des passions qui n'existent pas, au moins à l'état simple, comme la caba-

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liste, la composite et la papillonne, et que, si elle en exclut ({ui existent réellement, comme celles du beau, du vrai, du juste et du divin, le système social qui rel)Ose sur elle est condamné d'avance ; car il sera complètement irréalisa])le.

DE L E D r C A T I 0 N DU P H A L A X S ï K R E ■

Après avoir exposé les principes de Fourier, il s'agit de les suivre dans les applications qu'il eiî fait. Cette attractions, qu'il a posée comme la loi de l'humanité ; ces douze passions qu'il a distinguées et étiquetées comme autant de ressorts par lesquels elle s'exerce ; ces liuit cent dix caractères qu'il a eu soin de compter et qui sont comme les éléments sur lesquels elle opère, quel parti va-t-il en tirer dans son organisation sociale? Comme l'iiarmonie ne peut régner dans une agglomération d'hommes qu'à la condition que ces huit cent dix caractères s'y trouvent réunis, qu'ils obéissent aux douze passions radicales et soient soumis à la loi de l'attraction, et comme dans toute agglomération les non-valeurs, à savoir, les enfants, les vieillards, les malades, figurent à peu près pourmoitié, il faudra, pour avoir une société susceptible d'harmonie, multiplier 810 par 2 : on obtiendra ainsi un chiffre de 1,020 personnes qui, associant leur travail, leur capital et leur talent, formeront une phalange. Cette phalange, à peu pi'ès éijuivalente, comme on voit, à une de nos communes inu'ales, exploitera une lieue cari'ée de

terrain et occupera un splendide ])àtiment, comme le Palais-Royal, qui prendra le nom de phalanstère.

Les fonctions do l'organisme social ne s'exerceront pas de la même manière dans l'âge impubère qui est borné à dix passions, et dans l'âge pubère qui en a douze. Fourier traite d'abord des relations de l'âge impubère, et partant de l'éducation harnionienne, car c'est à cet âge qu'elle se donne.

Le but qu'il assigne h l'éducation s'accorde parfaitement avec l'ensemble de sonsjstème. Elle devra, suivant lui, développer pleinement les facultés de l'enfant et les appliquer immédiatement à l'industrie productive, de manière à lui procurer le luxe interne, c'est-à-dire la santé et le raffinement des sens, et le luxe externe, c'est-à-dire la richesse, qui est une source inépuisable de plaisirs. Il trouve, bien entendu, que, sur es point comme sur tous les autres, les civilisés procèdent au rebours du bon sens. Au lieu de fortifier la santé de l'enfant, ilsl'afiaiblissent, non seulement dans les classes pauvres, où ils sont contraints d'imposer au jeune sujet des privations de toute sorte, mais encore et surtout dans les classes opulentes, où ils l'énerveut volontaire ment par la mollesse. Au lieu d'utiliser son activité naissante et de faire éclore de bonne heure ses diverses vocations industrielles, ils lui rendent l'industrie odieuse et ne clierchent même pas à réprimer ses instincts de destruction. Au lieu de cultiver ses sens, en le mettant en rapport avec les choses qui l'environnent et ([ui doivent servir à ses jouissances, ils le tiennent constamment cloué sur son rudiment. Fourier propose de rem placer cet enseignement l'ebutant et contre nature par

un antre plein de cliarme et qui serait sans doute voté h une majorité considérable, si les enfants avaient voix au chapitre : au rudiment il veut substituer l'opéra et la cuisine, pour lesquels l'enfance a beaucoup plus d'attraction et qui sont d'ailleurs, au point de vue pédagogique, d'une bien autre utilité. Par l'opéra, en effet, l'enfant exerce ses deux sens passifs, l'ouïe et la vue ; par la cuisine, ses deux sens actifs, le goût et l'odorat. Le premier lui donne le sentiment de l'harmonie en toute chose, dans les voix, dans les instruments, dans la poésie ou parole mesurée, dans la gymnastique, dans le geste, dans la danse ; la seconde l'initie à la connaissance de la plupart des productions du règne animal et du règne végétal, tout en procurant à son palais des sensations délicieuses.

Fourierne s'en tient pas à ces vues générales. Il suit l'enfant depuis sa naissance jusqu'à l'âge d'homme et indique, chemin faisant, le mode d'éducation qui lui paraît le mieux approprié à chacune des diverses phases de la vie. Il s'occupe d'abord de la prime enfance, c'està-dire des enfants au-dessous de deux ans, qu'il divise, suivant l'âge, en nourrissons ou allaités et en poupons ou sevrés, et, suivant le caractère, en bénins, malins e diablotins. A chaque séristère d'enfants sera affecté un certain nombre de bonnes et de sous-bonnes : les moins liatientes se chargeront des bénins ; les moyennes, des malins, et les moins vives, des diablotins. Du reste, ces fonctions, assez peuagréables par elles-mêmes, emploieront, en harmonie, quatre fois moins de personnes qu'en civilisation et ne les occuperont ({u'un jour sur trois et par courtes séances, ce qui leur ôtera })resque tout le

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désagrômont qui y est attaché. De plus, elles seront relevées par le chiffre du ti'aitement et par des distinctions honorifiques, ce qui leur communiquera une sorte d'attraction indirecte très propre à agir sur les natures intéressées et glorieuses. Les bonnes rivaliseront d'ardeur, non seulement pour soigner les enfants, mais encore pour les instruire, même à un âge si tendre, et la cabaliste leur fera imaginer pour cela mille moj'ensque nous ne soupçonnons pas. Au lieu de se borner, comme celles d'aujourd'hui, à chanter faux en présence des enfants et à leur faire peur du loup, elles s'attacheront à former et à raffiner leurs sens. Non seulement elles L'ur doiuieront l'ouïe fine des rhinocéros et desCosaques, mais elles leur rendront l'oreille juste en faisant chanter des trios et des quatuors dans les salles où ils seront réunis ; non seulement elles les habitueront à se servir indifféremment de la main gauche et de la droite, mais elles les exerceront, ajoute naïvement Fourier, à faire de la musique avec les doigts de pied, comme avec les iloigts de la main, car elles n'auront pas la sottise de laisser ces organes inutiles, comme on le fait eu civilisation.

De la prime enfance sur laquelle il nous a laissé tant de détails, les uns puérils, les autres intéressants, Fourier passe à la basse enfance qui comprend, pour employer son langage, les lutins et les bambins, c'est-àdire les enfants de deux ans à quatre et demi. C'est la période d'initiative en attraction industrielle. Gomme, à cet âge, l'enfant commence à marcher, on le mènera dans les ateliers les plus voisins, pour voir si l'aspect des travaux qu'on y exécute ne lui inspirera pas l'envie

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(le s'y livrer et ne fera pas èclore en lui qiielques-nns (les instincts industriels qu'il possède en germe et qui ne s'élèvent pas à moins d'une trentaine, tant primaires ou dirigeants que secondaires. Il est impossible que l'enfant ne monle pas à l'hameçon qu'on lui présente, et qu'à la vue de tel petit outil manié par un enfant plus âgé que lui de quelques mois, il ne trahisse pas sa véritable vo cation. Tous les pères et tous les maîtres se plaignent que les enfants sont de petits paresseux. Suivant Fou rier, ils ont grand tort. Les enfants, remarque-t-il très finement, ont plusieurs goûts très vifs dont un seul suffirait, si on savait le mettre en jeu, pour les tirer de l'inertie dont on se plaint : 1" le furetage ou penchant à tout manier ; 2" le fracas industriel ou goût pour les travaux bruyants ; 3° la singerie ou manie imitative; 4" la miniature industrielle, goût des petits ateliers ; 5" l'entraînement progressif du faible au fort. Notre auteur insiste principalement et avec raison sur ce dernier penchant. Il est remarquable, en effet, que l'enfant cherche toujours à imiter, non pas l'homme fait ni l'en faut de son âge, mais l'enfant d'unàge un peu supérieur au sien, comme s'il sentait que ce dernier est son modèle naturel, c'est-à-dire celui dont il peut L^plus facilement ap})rocher. Aussi choisit-il toujours spontanément et passionnément pour chef de file un enfant qui est d'un tiers ou d'un quart plus âgé que lui. L'enfant de trois ans révère celui de quatre; l'enfant de huit ans, celui de dix : l'enfant de douze ans, celui de quinze, ainsi de suite, (^est assez dire que le vrai instituteur de l'enfant n'est ]tas le père, comme J.-J. Rousseau l'a prétendu, mais un enfant un peu plus âgé que lui même.

La moj'enne enfance comprend les chérubins et les :<èraphins, les lycéens et les gyninasiens, c'est- k-dire des enfants qui ont, les uns de quatre ans et demi à neuf ans, les autres de neuf ans à quinze ans et demi. C'est parmi eux que se recrutent les petites hordes, comme Fourier les api)elle, et les petites bandes. Cet auteur avait remarqué, avec cet esprit d'observation qui s'alliait en lui à l'esprit de chimère, que beaucoup d'enfants, surtout parmi les garçons, inclinent à la saleté et sont en même temps pleins d'audace et même de mutinerie, tandis que d'autres, surtout parmi les jeunes filles, sont pleins de goût et en même temps de timidité. Partant de cette idée que les vices ne sont plus des vices et deviennent même des vertus, quand on sait les utiliser, Fourier fait entrer les premiers de ces enfants dans les petites hordes, qui sont affectées aux travaux immondes, tels que le curage des égoûts, et chargées des travaux dangereux, tels que la poursuite et la destruction des reptiles, et range les seconds dans les petites bandes, qui se distinguent par leur goût pour les fleurs, pour la parure, pour les belles manières, pour la belle littéra ture, en un mot pour les belles choses en tout genre, et qui donnent le ton au reste de la société.

La partie la plus délicate de l'éducation harmonienne est celle des jouvençaux et des jouvencelles (de quinze ans et demi à dix-neuf ans), parce qu'elle s'applique a des sujets cliez qui la passion la plus incompressible de toutes, l'amour, commence à se produire. Dans le but d'établir ce qu'il a})pelle des mœurs phanérogames, c'est-à-dire de faire régner dans les relations amou reuses une pleine franchise, Fourier distribue cesjeunes

gens et ces jeunes filles en deux corporations entre lesquelles il leur est permis de choisir : le vestalat, pour lequel optent ordinairement les sujets de forte trempe, et le damoisellat, qui reçoit ceux qui sont plus faibles et plus tendres à la tentation. Ce dernier corps diffère du premier comme les petites bandes diffèrent des petites hordes, en ce qu'il va au bon par la route du beau, au lieu d'aller au beau par la route du bon. Si ceux qui le composent ne se piquent pas de briller par leur chasteté, comme leurs rivaux, ils tiennent à honneur de se distinguer par leur fidélité. Ce n'est pas que Fourier mette cette vertu à une bien rude épreuve : il décerne, en effet, de grandes récompenses k ceux qui l'auront pratiquée pendant trois ans, ce qui montre bien que, dans sa pensée, ce sera le petit nombre.

Cette étude sur l'éducation offre de bons et de mauvais côtés. La vie sensible y est bien décrite, et les moyens de la diriger vers le but où elle tend y sont indiqués avec finesse et précision ; mais la vie rationnelle et morale etles grandes fins qu'elle poursuit y sont complètement omises. Suivant nous, l'homme doit réaliser son idéal en tant qu'homme, c'est-à-dire développer avant tout les tendances et les facultés qui lui appartiennent en propre et qui le distinguent des autres animaux, et ne cultiver celles qui lui sont communes avec ces derniers que dans la mesure nécessaire pour donner aux autres leur plein épanouissement. Eh bien! Fourier semble renverser les termes de cette formule. Au lieu do faire de notre vie physique une simple condition de notre vie intellectuelle et morale, il fait de cette dernière un sim])lc nioycu ;i l'égard de la première; au

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lieu (le mettre la Ijèic au service de riionime, il met l'homme au service de la bête. Sa morale est avec la notre dans une opposition flagrante et radicale *. Il ne se borne pas, en effet, à nous porter au bien sensible : qu'il le veuille ou non, il nous détourne du bien moral. Il se tlattc (l'avoir trouvé un moyen infaillible de raffiner tous lios sens et même d'utiliser en nous des organes qui actuellement ne nous servent à rien. Mais il ne songe pas que nous n'avons, tous tant que nous sommes, qu'une certaine somme d'activité interne, et qu'elle n'afflue largement sur un point qu'à la condition de délaisser plus ou moins tous les autres. Il est difficile que le même homme ait à la fois les sens subtils du rhinocéros et du Cosaque, pour employer sa curieuse expression, et l'es- })rit méditatif du civilisé ; qu'il possède à la fois le goût délicat du gastronome et la fermeté invincible du héros. Xous admirons autant que personne les expédients merveilleux auxquels Fourier a recours pour stimuler l'esprit des enfants et pour faire éclore les vocations industrielles : c'est là une des parties les plus ingénieuses de sa doctrine. Cependant nous doutons qu'il obtienne, même dans cet ordre d'idées, tous les résultats qu'il se })romet. et qu'on voie jamais se produire dans le phalanstère tous les faits qu'il déroule avec complaisance sous nos yeux, comme s'ils étaient déjà arrivés. Ces enfants qui touchent à tout, dans les ateliers, sanss'ap jdiquer à rien d'une manière exclusive, pourraient bien ne réussir à v\ou, el même devenir, si on n'y prend garde, de petits vagabonds. D'ailleurs l'éducation at-

i V. Dotrc PhUo^oplde du 'devoir, Viy. IV, 3' édition.

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trayante que Fourier préconise est aujourd'hui jugée. Ce n'est pas, quoi qu'il en dise, en ne faisant que ce qui lui plaît, mais en s'efforçant, en peinant, en résistant à l'attrait de la jouissance présente, que l'homme se développe largement et acquiert toute sa valeur ^

L'a théorie pédagogique de Fourier, malgré Texacti tude et la finesse de certains détails, est donc fausse, à la prendre dans son ensemble. Cet auteur n'a pas compris que l'homme est, avant tout, une force pensante et voulante et que l'éducation, comme la morale, dont elle n'est qu'une application particulière, a pour principale mission de lui apprendre à bien penser et à bien vouloir, c'est-à-dire à vivre comme il convient à un être raisonnable et libre, à une vraie personne, qui est capable d'intervenir elle-même dans sa destinée, parce qu'elle est capable de connaître et d'aimer sa véritable fin, et qui sent qu'elle doit se porter de tout son élan et sans regarder en arrière vers la vérité et la justice. Il n'a vu dans l'homme, quoi qu'il en dise, que le corps ; il ne lui a pas assigné d'autres fins dernières que celles du corps, le plaisir, la santé, la richesse. Il a cru que l'éducation, cette discipline si sainte et si noble, qui a pour but d'élevé)' l'homme, comme la langue le dit si bien, n'était faite que pour le laisser h terre, confondu avec lesêtrc^s les plus vils (le la création, vraie machine à produire et à jouir que n'anini > aucun souffie généreux et que les mots sacrés de Dieu, de vertu (!t d'honneur frappent comme les vains sons d'une langue éti'angère!

i V. de Maine deBiraii, (Eavres inôdiles, t. T. ]i. 111,

M E <; A N I s M K D E I. A T T U A C T ION l' A S S I 0 N N E L I, F.

Suivant Fourier, l'attraction passionnelle n'est pas seulement le principe de l'éducation, mais encore celui de toute l'organisation sociale. Or, des douze passions qui la constituent, celle qui agit la première est incontestablement la gourmandise, et ce n'est pas en mal, comme on pourrait se l'imaginer, mais en bien, que sou action se fait sentir. Elle attire d'abord l'enfant au travail prodnctif, celui-ci y attire la mère et celle-ci v attire le père, en vertu de l'influence que le faible exerce toujours sur le fort. C'est là un ressort extrêmement important et qui mérite l'attention de tous les esprits éclairés. Mais nos gastronomes actuels ne s'en doutent pas le moins du monde. Ils en traitent d'un ton plaisant et comme d'une cliose sans conséquence, tandis qu'en harmonie la gourmandise sera révérée comme le principe de toute industrie et de tout perfectionnement social. Le sens du goût a, en etiet, sous sa dépendance quatre grandes fonctions qui sont : la gastronomie, la cuisine, la conserve et la culture, fonctions qui engendrent, en se combinant, la gastrosophie ou sagesse hygiénique, science tout à fait inconnue en civilisation. Aujourd'hui un père n'est pas fàchéque son fils s'occupe à cultiver et à conserver et trouve très bon que sa fille cultive, conserve et cuisine en même temps; mais il n'aime pns qu'ils se livrent ni l'un ni l'autre à la gas-

troDomie, qui est pourtant le plus puissant mobile qui puisse les pousser à cuisiner, à conserver et à cultiver. Il n'en sera pas de même en harmonie. La gastronomie y sera appliquée, comme stimulant, aux autres fonctions du goût, et sera, par conséquent, engrenée et mariée avec le travail de culture, de conservation et de préparation. Ces diverses choses doivent aller ensemble, et non pas les unes sans les autres.

Les philosophes ont très bien vu que tout est lié dans la nature et que c'est pour cela qu'elle forme un tout liarmonieux ; mais ils auraient dû voir que rien n'est lié dans l'industrie et que c'est pour cela que le monde social n'est qu'un chaos plein de confusion et de discordance. C'est à la gastronomie qu'il faut recourir pour en coordonner les éléments et pour en former le lien. Aucune passion n'aura donc plu>i d'influence que celle du goût, surtout au début du régime harmonien. Celles du tact, de la-vue, de l'ouïe, de l'odorat, n'auront d'abord que fort peu de prise sur des brutes à peine échappées aux ténèbres de la civilisation. Il en sera de même de l'ambition, de l'amour, de la paternité, en un mot, des diverses passions affectueuses; leur tour viendra })lus tard; mais elles devront, dans le principe, céder le pas à la gourmandise, mère de toute industrie et de toute sagesse. Du reste, dans la pensée de Fourier, la gourmandise aura toujours en harmoiii(^ un rôle imlioi'taiit. On sait l'histoire de ces six cent mille hommes qu'il échelonne tout le long de l'Eujihrate, à l'unirpu» fin de disputer la palme en matière de petits pâtés. l\y a lit ceid, vingt bataillons de pàtissi(^rs d(; ligne qui rivalisent ^V(îC ardeur, pendant toute une semaine, en présence du

grand sanhédrin gastrosoi)liique de Babylone. A la fin de la campagne, Apicius est proclamé vainqueur et reçoit une médaille d'or au milieu d'un grand dincr et au bruit de trois cent mille bouchons qui partent à la fois. Voilà la thêoi'ie de la gourmandise et des passions qu'elle sert à engrener : il s'agit maintenant de savoir quelle en est la valeur. Fourier a raison de remarquer que la gourmandise pousse les hommes à s'occuper des préparations culinaires : chacun sait, en effet, qu'il n'est pas de gourmand qui n'aime à faire de temps en temps un tour de cuisine et à mettre quelquefois la main à la poêle. Mais nous sommes tenté de croire que là s'arrête à peu près l'influence de cette passion. Si le gourmand aime à cuisiner, il aime encore mieux à trouver la cuisine toute prête ; et, s'il est obligé de la faire lui-même, il en simplifie volontiers les apprêts. C'est bien autre chose, s'il s'agit non de cuisiner, mais de cultiver. On peut aimer le bon pain, sans aller jusqu'à arroser de ses sueurs le sol qui le produit ; on peut aimer la bonne viande, sans avoir la patience de faire paître tous les j(nirs les boeufs et les moutons qui la donnent. D'ailleurs, dans le monde éblouissant de Fourier, les capittilistes dont il nous parle seront-ils bien disposés à se déranger, au beau milieu d'un banquet, où ils mangent des trufles exquises, pour aller en déterrer quelque part, et h laisser là le vin délicieux qu'ils boivent, pour aller cultiviM' la vigne qui le produit? Nous en doutons beaucoup. La gourmandise elle-même les en empêchera, sans compter la paresse qui lui tient volontiers compagnie et la vanité qui, en harmonie pas plus qu'en civilisation, ne perdra ses droits. A tort ou à i-aison, l'homme, animal superbe,

l^^4 SOCIALISME ET POSITIVISME

comme dit Bossuet, a toujours été fier de pouvoir vivre sans- rien faire et digérer paisiblement sur un soplia, pendant que de pauvres hères allaient gagner sa vie et la leur en portant le poids du jour. Il est alors heureux, suivant l'expression du poète, de sou bien premièrement, puis du mal d'autrui. C'est là un assez vilain côté de la nature humaine ; mais Fourier est -il bien sûr qu'il l'effacera complètement et qu'il ne reparaîtra pas? Nous ne disons rien de cette gastrosophie révérée, qui doit régner dans l'avenir, ni de ce grand sanhédrin qui y rendra ses oracles, ni de cet Apicius que ses petits pâtés couvriront de gloire. Le ridicule que ces termes, ennoblis jusqu'à présent par l'expression des qualités morales, offrent tout à coup àl'esprit, quand on les applique aux vulgaires exploits des cuisiniers et des gâte-sauces, aurait dû avertir Fourier qu'il faisait fausse route et qu'en voulant glorifier son système, il en faisait, sans s'en douter, la plus sanglante critique.

Il en est, suivant notre réformateur, de la cupidité, qui tend au luxe externe, comme de la gourmandise, qui tend au luxe interne. Jusqu'à présent elle a pu être funeste et subversive, parce qu'elle avait uniquement pour but l'intérêt individuel ; mais désormais elle sera utile et salutaire, parce qu'elle servira l'intérêt person nel et l'intérêt général tout à la fois. li suffît^ pour qu'elle affecte ce caractère, que chacun appartienne, dans la nouvelle organisation sociale en travail, capital et talent, à une quarantaine de séries et exei'ce une vingtaine de professions : aloi's l'intérêt des uns sera celui des autres et le bonheur de chacun sera celui de tous. Cette condition, (jui jinraîl loule simple à l'inveu-

CHARr,ES FOT-RIER 125

teur du plialanstère, nous semble impossible, k nous qui savons combien l'exercice passable, non pas de vingf professions, mais d'une seule, offre de difficultés. Mais ce qui nous repousse encore plus que l'esprit chimérique de Fourier, c'est la vulgarité dont ses conceptions sont empreintes. 11 déclare hautement que la cupidité doit être le principal mobile de nos actions et que la pi'atique de la justice, quand elle n'est pas d'accord avec l'intérêt pei'sonnel, est une pure duperie. Ce n'est certes pas lui qui aurait trouvé, si elle n'avait pas jailli depuis longtemps du fond de tous les nobles cœurs, la fière devise : « Fais ce que dois, advienne que pourra. «

Fourier veut aussi qu'on encourage l'ambition, au lieu de la réprimer. Il prétend que les liommes civilisés, même les plus insatiables de pouvoir, de conquêtes et de l'iches^es, n'ont pas le quart de l'ambition nécessaire en harmonie. « Là, dit-il, chaque homme sera élevé à aspirer au trône du globe, et celui-là sera regardé connue un bien pauviv sujet qiii sera enclin à se contenter d'un poste subalterne, comme le trône de France. Mais ces and)ilioiis une fois déchaînées et portées à leur maximum d'intensité, conniuMit Fourier s'y prend-il pour les satisfaire? .De la manière la plus simple. Il multiplie et diversifie tellement les sceptres, qu'il y en aura, à ce qu'il semble, pour tout le monde : il établit des sreptres d'hérédité, des sceptres d'élection, des sceptres de favoritisme et bien d'autres encore. Mais enfin ou il y en aura réellement pour tous, et alors ce sera connue s'il n'y en avait pour personne, car là où tout le monde est roi, personne n'est roi ; ou il n'y en aura que pour un nombre relativenjent restreint d'individus,

pour cent mille sur un uiillion, par exemple, et alors voilà tous les autres profonJémeut malheureux, puisqu'ils auront une ambition immense et qu'elle restera inassouvie. Tous ces porte-sceptres eux-mêmes, à l'exception d'un seul, seront singulièrement déçus dans leurs espérances, puisqu'ils visaient au trône du globe et qu'ils seront obligés de se contenter du gouvernement de quelque chétif royaume . Nous ne sommes même pas sûr que celui qui aura la chance d'arriver à Fempir.' de l'univers éprouvera une satisfaction sans mélange, et qu'à l'exemple du héros de la tragédie, monté sur le feite, il n'aspirera pas à en descendre. Tout ce bonheur que nous promet Fourier n'est évidennnent qu'un tissu de rêveries et de chimères.

Si notre singulier réformateur lâche ainsi la bride à In gourmandise, à la cupidité et à l'andjition, on pense bien que ce n'est pas pour laisser l'amour à la chaîne. Il lui accorde, au contraire, de telles libertés qu(^ nous hésitons à en retracer le tableau, et que nous ne le faisons que pour montrer à quel excès de dévergondage l'abus d'un principe faux peut conduire un esprit conséqueid. Parmi les personnes du sexe, celles qucFourifU' [)réfère soid les dames de la cour dont les nmiiièi-es, dit-il, sont si aimables et les mœurs si faciles, les courtisanes de bon ton, qui sont, suivant lui, cordiales, obligeantes, charitables, etqui sei'aient vi'aiment sublimes, si elles avaient de bonnes rentes (il n'a pas l'air de se douter qu'elles savent bien s'en procurer, sans devenir sublimes pour cela), et eidin les j)oliles boui-geoises, bouliquières, ouvi'ières, qui prcuincnl, d.ins leur jcni nesse, toute soi'le de licences refusées aux demoiselles

CHARI-KS FOURIER 127

d'un rang supérieui- et qui ne laissent pas de faire d'excellentes niénagè)'es, quand elles sont sur lereloui'. Ce sont ces mœurs libres et franches, conmic il les appelle, que Fourier voudrait voir régner dans tout le sexe féminin, pour son bonheur et le nôtre, à la place d'une licence secrète ou d'une ennuyeuse virginité. 11 est difficile, comme on voit, de célébrer à mots moins couverts ](' li])ertinage.

Xon content de le célébrer, noire auteur essaie de lui donnei' une sorte d'organisation et d'état légal. Les femmes, une fois parvenues à la majorité amoureuse, pour pai'ler son langage, devront se classer en trois coi'porations : celle des épouses, c'est-à-dire des femmes ayant contracté, comme celles d'aujourd'hui, un mariage permanent; celle des demoiselles ou demi-dames, qui pourront faire divorce indéfiniment, et celle des femmes galantes, dont la liberté sera plus grande encore et ne connaîtra, pour ainsi dire, pas de limites. Si on ajoute à cela que Fourier sul)divise les épouses en constantes, douteuses et infidèles, et qu'il permet à chaque femme de changer de corporation à volonté, on verra qu'il organise, en définitive, la promiscuité universelle. Un jour viendra, s'il faut en crt)ire notre cynique ré veur, où, la gamme éroticjuo étant portée à sa perfection, il y aura à la fois, dans les relations des sexes, trois sortes d'accord : l'amour pivotai, l'amour de passions successives et l'amour de passade. Au lieu d'être fixe et uniforme, comme aujourd'hui, le mariage sera essentiellement progressif; car il comprendra des favoris et des favorites en titre, sans parler des autres, des géniteurs et des génitrices, des époux et des épouses, vivant

tous entre eux (Fouriers'en porte garant) avec la plus grande courtoisie et la plus grande fidélité, pendant que les enfants resteront sous la surveillance des bonnes, au sein des sèristères. De cette nouvelle organisation résultera non seulement le bonheur des individus, mais encore celui de la société tout entière. Il est prouvé, en effet, que le libre amour est une cause de stérilité. Il suffira donc de l'étendre à tous les sujets du plialanstère, pour résoudre le redoutable problème de l'équilibre de la population et des subsistances dans le sens de l'intérêt général.

Il est à paine besoin de discuter une doctrine semblable : elle est suffisamment réfutée par la conscience publique. C'est, en effet, la glorification la plus impu dente, comme la plus ridicule, qui ait jamais été faite de la polygamie et de la polyandrie, c'est-à dire de celte promiscuité primitive dont la disparition gi-aduelle a toujours et partout mesuré les progrès delà civilisation. A mesure que les hommes se spiritualisent et que les na ■ tions se civilisent, l'amour d'un sexe pour l'autre se dégage de plus en plus des fatalités de la chair et du sang et devient de plus en plus délicat et exclusif. C'est au point que, pour un cœur bien placé et doué de quelque élévation, tous les autres objets ne sont rien au prix de l'objet aimé, et que, si ce dernier vient à lui être ravi, il ne veut entendre ;i aucune consolation et reste pour la vie enseveli dans son deuil. Comment comprendre qu'un tel cœur puisse se partager et souffiii" le partage du cœur auquel il est uni, non seulement celui du cœur, mais encore celui de la personne même, sans se soulever dans tous ses sentiments de noble jalousie et d'exquise

CHAULES KOURIER 129

délicatesse? Pour qu'il en fût autreinent, il faudrait substituer à l'amour, lel que l'honiine civilisé le conçoit, à l'amour qui idéalise son objet, le simple prurit des sens, tel qu'il règne au sein de la sauvagerie et de l'animalité. C'est bien ainsi, du reste, (jue Fourier l'entend. L'es ■ prit libidineux, tendant à se SRiisîaire per f as et nefas, est, en effet, tellement le fond et l'essence de sa doctrine que, pour nous donner une idée des félicités des liarmoniens, il nous dit du ton le plus pénétré que les l»laisirs d'une Laïs, d'une Ninon, d'un duc de Richelieu lie sont rien au prix de ceux qu'on goûtera au phalanstère. Ce sont là les saints et les saintes qu'il propose à notre vénération et à notre imitation. Il va plus loin, il réhabilite les infamies du Parc-aux-Cerfs auxquelles, avec une na'iveté cynique, il juge étrange que la philosophie trouve à redire. Elle a, en eiîét, grand tort et devrait les célébrer avec enthousiasme ! Enfin, il n'hé site pas à prendre la défense de l'infanticide dont il faut accuser, dit-il, non les filles mères qui le commettent, mais l'opinion publique qui les force à le faire, en attachant de la honte aux plaisirs les plus naturels et les plus innocents *. Ce sont là des doctrines très conformes aux principes d'un auteur ([ui glorifie la })assion et con damne le devoir ; mais elles n'en sont })as moins aussi odieuses qu'extravagantes et appelleraieni, conini(> dit Cicéron en parlant de celles d'Epicure, non la réfutation d'un philosophe, mais la répression d'un censeur et d'un juge. Elles inipliquent, enetlèt, un souverain mé - }iris pour les bonnes mœurs etjuslifient le mot énergique

1 yidWft .Vo»nv»i()i/s [1. l'i;'.

de Proudhon, que « le phalanstère est le dernier rêve de la crapule en délire ».

Autant Fourier est favorable k la gourmandise, à la cupidité, à l'ambition, à l'amour, tel qu'il l'entend, autant il est hostile aux affections domestiques. Suivant lui, comme suivant Platon, auquel, du reste, il ressemble si peu, le familisme ou amour paternel est un principe de désorganisation ; car il tend à constituer la société la }dus petite et, par conséquent, la plus contraire aux vues de Dieu, le grand orgainsateur de la société universelle. Comme si la société universelle ne devait être composée que d'individus et ne supposait pas une mul titude de sociétés partielles, qui en sont les éléments! Ce sentiment produit encore, ajoute-t-il, l'instabilité de l'industrie; car souvent, à la mort du père, ses enfants nepeuvent pas ou ne veulent pas continuer ses travaux., tandis que, dans une association pliis étendue, il se trouverait toujours quelqu'un pour les poursuivre. Notrj réformateur ne songe pas que, si la famille actuelle a ses inconvénients au point de vue industi'iel, la fannUc transformée aurait aussi les siens, et que d'ailleurs la famille n'est pas faite pour l'industrie, mais l'industrie pour la famille. 11 se fonde même, pour condamner cette dernière institution, sur le désespoir où la perte d'un enfant aimé plonge un père ou une mère, comme si ce dés espoir ne prouvait pas })récisément la force de l'amour paternel ou maternel et ne démontrait ])as qu'il est la plus invincible de ces attractions dont Fourier parle tant et qu'il ne veut pas reconnaitrelàoù elles lui crèvent les yeux! D'après lui, ce serait les moralistes ({ui aniènei'aient les pauvres gens à se niariei- j)ar leurs exliui'-

CHARLES FOURIEK l'U

talions intempestives. Comme si les pauvres gens étaient capables de les lire et de les comprendre, et comme si, sur tout coin de terre cultivable et disponible, il ne se fondait pas spontanément une famille, connue dans tout bouquet d'arbres il se bâtit un nid ! Un dernier argument que Fourier fait valoir contre la famille et qui n'est pas moins étrange que les précédents, c'est que ce groupe n'est point libre comme ceux que forment les autres passions affectueuses, comme le groupe d'amitié, le groupe il'ambition et celui d'amour. On peut, en effet, changer d'amis, d'associés, de maîtresses : on ne peut pas changer de père et d'enfants. Nous rougirions de discuter une raison aussi saugrenue : elle trouve dans le cœur de tout père et dans celui de tout enfant bien né une réfutation suffisante.

A quoi ce singulier réformateur veut- il donc en venir, avec ses déclamations contre l'amour paternel et familial? A lui donner un objet plus vaste et plus étendu. De même, dit-il, que notre amitié doit embrasserions les hommes comme des frères, que notre ambition doit nous lier au })lus grand nombre de commerçants possible et que notre amour doit s'étendre au moins à autant d'objets que celui du sageSalomon, notre paternité doit s'appliquer, non seulement à nos enfants par le sang, mais encore k nos adoptifs industriels, c'est-à-dire aux héritiers de nos travaux, et à nos adoptifs sympathiques, c'est-à-dire à ceux pour lesquels nous avons du goût et dont la liste sera souvent assez longue, ('/est dire que le groupe de la famille « doit être absorbé pour devenir apte aux accords généraux ; ({u'on doit noyer régoïsun.'

familial, à force deramificalions et d'extensions données aux trois branches décrites plus haut ».

On voit que Fourier semble s'attacher à prendre, en toute chose, le contre-pied delà morale et du sens commun, brûlant tout ce que l'humanité a adoré et adorai^t tout ce qu'elle a briilé. Non contint de réhabiliter tous les vices que la conscience réprouve, la gourmandise, la cupidité, l'ambition, le libertinage^ il finit par déprécier le plus noble des sentiments, l'amour paternel et maternel, et par s'attaquer à la dernière religion des peuples qui n'en ont }dus d'autre, à la religion du foyer ilomestique.

On nous dira peut- être que cette gourmandise, cette avidité, cette ambition, cette luxure, que nous regardons aujourd'hui comme des vices, seront des vertus dans un autre ordre de choses, puisque alors elles contribueront au bien de la société tout entière. A cela nous répondons que ces vices seront toujours des vices, parce que l'homme n'est pas seulement un fragment de ce grand tout qu'on appelle la société, mais qu'il est lui-même un tout moral, et qu'à ce titre il ne saurait se livrer h ses passions, c'est-à-dire subordonner d'une manière ou d'une autre sa personne morale à son être corporel, sa nature raisonnable et libre à sa nature animale, sans manquer à sa dignité d'homme et sans se sentir dégradé et avili. Or, il ne doit ni s'avilir ni se dégrader, lors même que, par impossible, la société serait intéresséi; à sonavilissement et à sa dégradation. Mais elle ne sau rait y être intéressée ; car il n'est pas possible que Dieu ait mis une opposition aussi criante entre les lois de la société humaine (d les lois de l'être humain, cl attaché

la prospérité de l'une à l'abjection de l'autre. L'expérience liistorique confirme hautement sur ce point le témoignage de la raison ; car elle nous montre constamment la fortune des nations s'élevantou s'abaissantavec le moral des individus quiles composent. C'est, en effet, par la pratique de la vertu qu'elles s'affermissent et s'accroissent, et c'est par l'oubli de cette même vertu qu'elles s'affaiblissent et meurent, témoin la Grèce et Rome, qui montrèrent une vitalité si énergique, tant que le souffle moral les aninia, et qui s'éteignirent et tombèrent en dissolution, dès qu'il se retira d'elle.s.

ÉVOLUTIONS DE f, A SOCIÉTÉ ET DE LA NATURE VIE FUTURE

Il est facile maintenant de se rendre compte de la marche que suit la pensée de Fourier, Frappé des maux que la concurrence commerciale engendre, ce réformateur essaie d'y porter remède par un ensemble d'associations auxquelles il donne le nom de phalanstères ; puis il remarque que ces associations supposent l'accord des passions, en même temps que celui des intérêts, ot il tentf' de rotal)lir au moyen de sa tiiéorie de l'attraction passionnelle, qui doit, suivant lui, gouverner l'humanité, comme l'attraction matérielle gouverne la nature. C'est en partant de cette loi qu'il organise, non seulement l'éducation, mais encore la société considérée dans son ensemble. Mais cette société, qu'il transforme

l:U SOCIALISME ET TOSITIVISME

ainsi au gré de son imagination, n'est pas née hier et De mourra pas demain; elle a déjà un long passé, elle aura sans doute un avenir })lus long encore. Qu'a-t-elle été autrefois? Que sera-t-elle plus tard, et que deviendront les individus qui en sont comme les molécules constitutives? Ici s'ouvre devant Fourier un nouveau champ de spéculations, où il se précipite avec sa hardiesse accoutumée et en faisant litière de toutes les règles de la méthode expérimentale.

S'il faut l'en croire, la U^vve fut d'abord le théâtre d'une création d'essai qui, ayant été conçue sur des proportions colossales, ne put pas subsister et fut détruite par un cataclysme universel.?^ us tard, une autre création eut lieu, qui donna naissance h seize espèces d'hommes, neuf pour l'ancien continent et sept pour le nouveau. L'humanité, uuefois créée, passa par plusieurs phases. La première fut la société édénique, où l'homme vivait heureux, parce qu'il y développait ses passions sans obstacle, comme il fera un jour dans l'état d'harmonie ; mais elle fut détruite par plusieurs causes dont la principale fut le mariage permanent auquel Fourier attribue la plupart des maux de l'espèce humaine. La société sauvage vint ensuite, puis la société patriarcale, qui ne fut nullement un état d'innocence, comme on se le fiu'ure ordinairement. Les hommes , étant alors excnq^ts de préjugés, ne songeaient pas à ivprimer la liberté amoureuse, l'orgie el l'inceste : il parait qu'on est plein de préjugés, suivant le fougueux adversaire des turpitudes de la civilisation, quand on songe à l'épri mer ces belles clioses-lh ! La barbarie et la civilisation, qui suivirent, diffèrent seulement, d'après Fourier, en

CHARLES FOUR 1ER l,S5

ce qun l'action est simple dans l'une, composée dans l'autre. Un paclia vous somme de lui paj^er l'impôt, en menaçant de vous couper la tète : il n'a recours qu'à la violence, il y a action simple. Un prince civilisé vous demande de l'argent en vous envoyant des garnisaires, mais en vous parlant en même temps de devoirs, de droits et autres sornettes renouvelées des Grecs : il a recours à la force et à l'astuce tout ensemble, il y a action composée. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer ce qu'il y a d'absurde et d'odieux dans ces consi dérations. Comment Fourier ose-t-ilbien assimiler à la l)rutalité d'un pacba, qui extorque à des populations tremblantes l'argent qu'il lui plait, la conduite irréproclial)led'un chef d'Etat civilisé, qui demande aux citoyens de subvenir, conformément aux lois et d'après le vote de leurs mandataires, aux dépenses publiques? Comment ose-t-il donner à entendre que l'impôt n'est jamais qu'uneexaction arbitraire, quand il est si manifestement parmi nous la prime d'assurance que chacun paie pour être protégé dans sa personne et dans sa propriété? Comment peut-il traiter d(^ niaiseries renouvelées des Grecs ces devoirs et ces droits qui font la dignité de l'homme, pendant qu'il exalte outre mesure les appétits qui lui sont communs avec la brute?

De la cinquième période, qui est la civilisation, nous passerons plus ou moins vite (cela dépend de nous) à la sixième, qui est le garantisme, puis à la septième, qui est le sociantisme, puis à la huitième, qui est l'harmonisme, où nous jouirons de tous les biens qu'on peut imaginer. Alors la nature se mettra à l'unisson avec riiumanitè. La terre, qui n'a produit jusqu'à présent que

doux créatioii^^ sur dix-lmit qu'elle doit successivement opérer, redeviendra féconde. C"tte planète est, en effet, sans qu'on s'en doute, un être qui a deux àraes et deux sexes et qui procrée par la conjonction de son fluide boréal et de son fluide austral, comme l'animal et le végétal par la réunion des deux substances génératrices- Fourier, qui ne s'étonne de rien, ne voit rien là qui ne soit très simple et très naturel. Nous ne le suivrons pas dons rénumération des autres merveilles qu'il déroule sous nos veux, parce que ses assertions sont complètement dénuées de preuves, et qu'au lieu de les discuter, nous serions réduits à les écarter comme les rêves d'un homme en délire. Qu'objecter, en effet, à un homme qui nous assure gravement que l'eau de l'Océan sera prochainement changée en limonade et qu'il naîtra, dans quelque temps, des anti-baleines et des anti-lions tout exprès pour remorquer nos navires ou pour nous porter sur leur dos ? Que lui dire quand il nous déclare que le chou est l'emblème de l'amour réservé, le chou-fleur celui de l'amour libre, et que chacun des végétaux et des aniuiaux de cet univers est ainsi le symbole de quelqu'une de nos vertus ou de quelqu'un de nos vices, par suite de c(^ qu'il nomme l'analogie universelle ?

Les idées de Fourier sur l'imniortalité de l'ànu'' ont quelque chose de plus plausible et sontapjjuyées sur des arguments qui méritent d'être examinés. Le célèbre réformateur a raison de dire que nos aspirations sont proportionnelles à nos destinées, et que, si nous aspirons ( n ce moment à des biens fort supérieurs à ceux que cette vie peut no'is offrir, cela prouve que nous sommes réservés;! une autre vie, où ces biens nous seront libé-

rnlomoiif accordés. C'est ainsi, dit-il très bien . que l'attraction qui pousse l'abeille vers les fleurs et qui la tourmente, quand elle n'en trouve point autour d'elle, montre qu'elle est faite pour se nourrir de leur suc. Seulement il est à remarquer que Fourier s'en tient à cette preuve de l'immortalité de l'âme, qui est connue sous le nom de preuve par les causes finales, et qu'il laisse de côté la preuve méta})hysique, qui consiste à partir de l'unité, de l'identité et de l'activité du principe pensant, pour établir qu'il peut survivre au corps, et qu'il néglige également la preuve morale, qui s'appuie sur le bonheur des méchants et le malheur des bons d'un côté, et sur la justice de Dieu, de l'autre, pour affirmer une autre vie où la justice, plus ou moins violée ici-bas, sera réalisée dans sa }dénitude. De la part de Fourier, cette double omission est parfaitement logique. Il ne pouvait prouver l'immortalité del'àme par sa spiritualité ; car cette spiritualité, il ne la démontre nulle part et elle est peu d'accord avec sa conception de l'homme qu'il ne considère ordinairementque par son côté l)hysique et animal. 11 ne pouvait non plus la prouver par la nécessité de réaliser la loi du mérite et du démérite ; car cette loi suppose la liberté, dont il parle assez peu et qu'il comprend assez mal, et le devoir qu'il rejette absolument. Si, en effet, je ne suis ni libre ni obligé, je ne l^uis ni mériter ni démériter, et, si je ne puis ni mériter ni démériter, je suis mal venu à exiger que Dieu récompense ou punisse dans une autre vie les mérites et les démérites oubliés dans celle-ci.

Les idées semi-pvthagoriciennes de Fourier sur l'état de l'àme après la mort offrent aussi un singulier nié-

lange de vérité et d'erreur. Il a très bien compris ((ue la vie future doit être plus heureuse que celle-ci, puisque c'est sur le désir, non pas d'une vie quelconque, mais d'une vie plus heureuse qu'on se fonde pour l'affirmer. Seulement il croit que cette vie nouvelle sera fort analogue à celle d'aujourd'hui, puisque c'est toujours une vie de ce genre que le vieillard mourant appelle de ses vœux. D'ailleurs, dit-il, l'âme humaine, possédant comme Dieu le clavier intégral des douze passions, ne peut descendre que dans un corps qui lui soit approprié, tel que le corps humain. Un corps de bête ne saurait lui convenir, dit Fourier qui était musicien et qui mêle ici, à l'exemple d'Aristoxèno, la musique à la philosophie, attendu qu'il ne renferme que quelques touclies disséminées et qu'il est seulement coffre d'âmes simples, réduites à certaines branches de passions. Ce qu'il faut c'est un coffre d'âmes riches et complètes, comme celle de Dieu même, et admis.es à l'usage du feu qui, selon notre auteur, est corps de Dieu et interdit à l'animal, parce que ce dernier est exclu de l'unité divine et incapable de se rallier intentionnellement à l'être divin.

Le corps que nous animerons, dans la vie future, sera un corps léger et aromal, où nous vivrons d'um^ vie plus libre et plus éthérée que dans nuti-e corps- actuel. Nous aurons les mêmes s(>nsqu'nujourd'liui : seulement ils seront plus fins et plus pénétrants. Notre œil verra à travers les objets les plus épais ; notre tact sentira les arômes les plus déliés ; notre cor})s tout entier glissera sans effort dans l'espace, comme l'aigle qui plane dans l'air, les ailes immobiles, ou comme l'enfant que rcscarjiolettc (^nip()rt(> d'un niouvemcid iloux et régulier

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tout ensemble. D'avance et l'ien qu'à cette pensée, l'ànie (le Fourier en tressaille d'allégresse.

C'est là, comme on voit, sous une forme plus ou moins nouvelle, l'antique doctrine de la métempscose. Elle s'accorde assez bien avec le système de notre auteur ; car, quand on ramène toute la vie de l'homme à la vie des sens, il est naturel qu'on mette dans les plaisirs des sens le souverain bien. ^lais elle est en opposition avec les données delà saine philosophie. Cette dernière, en effet, ne place pas le souverain bien dans le développe ment de la vie végétative et de la vie sensitive, qui nous sont communes avec les êtres inférieurs de la création, mais dans celui de la vie rationnelle et morale qui nous est propre et qui caractérise essentiellement notre humanité. C'est pourquoi elle ne voit dans un tact subtil, dût-il sentir toutes les émanations aromales possibles, dans une vue perçante, dût-elle pénétrer k travers les corps les plus opaques, et dans une locomotion facil^. dût-elle surpasser le mouvement de toutes les escarpolettes du monde, que l'idéal d'un bonheur grossier. Pour elle, le vrai bonheur de l'homme réside, non dans ses sens qui lui sont communs avec les bêtes et qui le mettent en rapport av(^c la matière, mais dans son esprit qui le rapproche de Dieu et le met en communication avec lui. Les idées de Fourier sur Dieu ne sont pas moins étranges que ses idées sur la vie future. Tantôt il nous le représente, àlamanièredeMalebranche, comme un être i)arfait, ({uiagit loujours par les voies les plus simples et les plus dignes de lui ; tantôt il lui donne un corps de feu et lui attribue, comme à nous, douze passions, cinq sensuelles, quatre atfectueuses et trois mè-

caiiisaiites, et nous assure qu'il s'est instruit, en administrant d'autres globes, à bien administrer le nôtre. Ur, c'est là, on en conviendra, de ranthropomorphisme le plus positif et le mieux conditionné.

On voit avec quelle tranquille audace Fourier pénètre dans ces domaines de l'inconnu et de V inconnaissable , devant lesquels tant de grands génies se sont arrêtés, et avec quelle naïve assurance il tranche des questions sur lesquelles les penseurs les plus profonds se sont tenus dans une sage réserve. Lui qui montre tant d'admiration pour les sciences dites positives et tant de dédain pour celles qn'il qualifie d'incertaines, il émet sur le monde, sur la terre, sur les origines de l'homme et sur sa destinée future les opinions les plus incertaines et les moins positives qu'on puisse imaginer. On croit parfois, en le lisant, lire quelqu'un de ces aventureux chercheurs du seizième siècle, qui n'imposaient point de règle à leur ijnagination et ne savaient pas la soumettre au frein de la raison, un Cardan, un Bruno, un Gampanella. Du reste, la race de ces esprits hardis, mais mal équilibrés, ne s'éteint jamais complètement, même aux époques les plus scientifiques, parce que le besoin du merveilleux est naturel à l'iiomme et qu'il faut, bon gré, mal gré, qu'illui donne satisfaction. N'avait-on })as vu, peu de temps avant Fourier et sous les 3'eux mêmes de Voltaire, ce prince des moqueurs, Lavater, Saint -Martin et beaucoup d'autres se livrer à des spéculations transcendantes et indémontrables sur l'ensemble des choses?

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Pendant longtemps Fourier n'eut pas d'autre disciple que Just Muiron ; mais la chute du saint-simonisme lui amena plusieurs adlièrents distingués, notamment Jules LechevalieretAbelTranson, qui ne contribuèrent pas peu à vulgariser son système. Le premier en fit l'objet d'un cours public où il l'opposa hardiment au sj-s tème de Saint-Simon, et le second lui consacra, dans la Revue ennyclo2)êdique de P. Leroux et de J. Re^naud. un article plein d'intérêt. Bientôt la jeune école se sentit assezforte pour fonder un journal hebdomadaire, nommé le Phalanstère, où Fourier et ses disciples exposèrent la nouvelle doctrine. Ilsallèrent plus loin, ils essayèrent de faire passer leurs idées du domaine de la théorie dans celui de l'application. La tentative de Condé-sar- Vesgres, dont Baudet-Dulary avait été le promoteur, ne réussit pas ; mais Icsphalanstériens purent soutenir, avec quelque apparence de raison, qu'elle ne prouvait rien contre leur système, attendu qu'elle n'avait pas été faite dans des conditions convenables.

Fourier ne survécut pas longtemps à cet échec : il mourut h Paris, le 9 novcnnbre ISo."), à l'âge de soixante-trois ans. Ses disciples, après l'avoir entouré de soins afléctueux durant sa dernière maladie, lui firent des funérailles décentes, en attendant ^ce qui, suivant eux, ne pouvait pas manquer d'arriver dans un avenir prochain)

que le globe tout entier lui rendît les honneurs dus ciu Chrisiox^he Colomb du monde social.

.Après la mort du fondateur, l'école plialanstêrienne continua à se développer. Seulement elle prit un caractère un peu différent. Contrairement auxsaint-siraoniens qui avaient exagéré les idées de leur maître, afin de frapper plus fortement les esprits, les fouriéristes atténuèrent celles du leur, afin de les rendre plus plausibles et plus acceptables. Ils ne parlent presque plus de ses vues excentriques sur le principe et la fin des choses, et observent, touchant la doctrine peu édifiante du libre amour, le silence le plus prudent. Ils se renferment presque entièrement dans la théorie de l'association agricole et croient ou veulent faire croire qu'elle est indépendante de celle de la liberté amoureuse et qu'on peut très bien organiser Tune sans tenir compte de l'autre*. Non seulement Victor Considérant, le nouveau chef de l'école, adoucit les idées du maître, pour les faire mieux entrer dans l'esprit des lecteurs, mais il les présente sous un tout autre jour. Au lieu de placer, comme lui, dans le plaisir et dans la richesse le ])ut de l'existence et de regarder le dévouement à autrui comme une duperie, il s'élève, comme pourrait le faire le plus ardent philanthrope, contre les tendances égo'istes de son temps et fait appel aux hommes de sacrifice ; au lieu de criti quer sans ménagement la révolution de 1789 et de se poser en face d'elle comme un ennemi, il glorifie les liriiicijx'S qu'elle n apportés ;iu monde et prétend que le

1 V., sur ce point, le travail aussi solide que si>iritucl «le M. ilc Lomi'nie sur Fouvier {Galrrh' des conlomporains illustres, ii.ir un homme do rien, t. X).

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fouriérisme en est la plus complète réalisation. Non seulement cet esprit du nouveau fouriérisme est très sensible dans la Destinée sociale et dans les autres ouvrages de cet écrivain, mais il s'accuse jusque dans le titre du journal la Démocratie iiacifiqiœ, qu'il a si longtemps rédigé.

V. Considérant fut le plus célè])re, mais non le seul disciple de Fourier. On peut encore ranger dans son école, indépendamment de J. Muiron, de J. Lechevalier et (l'A. Transon, dont nous avons déjà parlé, Renaud, IJarrier, Paget, Cantagrel, E. de Pompéry, Pellarin, Toussenel, l'ingénieux auteur de VEsjn^itdes bétes, et jusqu'à des dames, comme M""" Vigoureux et M""' Gatti de Gamoiid, qui a tenté reiitr(^prise méritoire de moraliser une doctriiK^ qui ne s'y prêtait guère. Un de nos romanciers les plus célèbres, K. Sue, s'y rattache également par plus d'un point, comme on peut s'en assurer en parcourant une série de sept romans qu'il })ublia de 1847 à 1849, sous le titre significatif des Sept péchés capitaux. L'auteur, s'inspirant des doctrines lie Fourier, tente île justifier les sept vices que le clirislianisme nomme ainsi et de montrer qu'au lieu de leur lancer des anathèmes, il vaudrait beaucoup mieux leur décerner des éloges et leur prodiguer des encouragements ; mais cette justification n'est rien moins que concluante, comme nous pourrions le fair(> voii' en détail, si c'était ici le lieu.

Nous n'insisterons pas davantage sur les discii)lesde Fourier, parce que aucun d'eux n'a déployé un espi'il original ni modifié le système d'une manière sensible. Nous aimons mieux revenir à Fourier lui-même et es -

sayer de porter un jugement définitif sur lui et sur sa doctrine.

Tout le monde convient que ses idées cosmologiques, théologiques et antliropologiques ne soutiennent pas l'examen. 11 s'agit donc seulement de savoir si ses vues psychologiques, morales et sociales offrent plus de solidité et de consistance. Pour ce qui nous concerne, nous ne le croyons pas. Comment, en efïet, cet auteur conçoit-il l'être humain? Gomme un être à la fois sensible, raisonnable et libre, qui doit user de sa liberté pour épurer sa sensibilité, en la conformant à sa raison, et atteindre ainsi à toute la perfection que sa nature coniporte? Pas le moins du monde. Sans nier positivement sa raison et sa liberté, il en méconnaît la nature et l'excellence et semble moins les considérer comme des attributs à développer que comme des obstacles à détruire, pour faire triompher sa sensibilité, c'est-à-dire la partie la plus humble de son être, celle qui lui est commune avec les êtres inférieurs. Au lieu d'élever l'homme audessus de la nature, en le soumettant à la raison, qui est sa loi propre et la loi de Dieu mémo, il veut le confondre avec le reste de la nature, en le soumettant à la loi qui entraîne et les aninuiux et les autres êtres créés à la loi de l'altraction. Il est impossible de se tromper sur l'homme d'une mainère plus radicale et plus complète.

Comment a-t-il résolu cette grande question du devoir que Kant a\ait formulée avec tant de précision dans sa Critique de la raison pratique? Y a-t-il un devoir, un impératif catégori(iuc que nous sommes tenus de res- ])ecter ]:our lui nièmt' et que nous ne siuu'ions enfreindre sans essuyer les reproches sanglants de notre rai -

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son et sans nous sentir immédiatement avilis et dégradés ? Kant n'en doute pas. Le devoir lui paraît même une vésériti ferme, si inébranlable, qu'il en fait la pierre angulaire de sa philosophie et élève Ik-dessus son système tout entier. Fourier qui méconnaît la raison, sur laquelle le devoir est fondé, et ne connaît que la passion qui ne saurait lui servir de base, déclare que le devoir n'est qu'une invention arbitraire de l'homme et que la passion seule a un caractère sacré et divin, assertion en parfait accord avec l'ensemble de sa doctrine, mais absurde et ridicule au premier chef!

Par cela seul qu'il rejette le devoir, Fourier rejette toutes les vertus qui en dépendent. S'il admet la prudence, ce n'est pas celle qui consiste, comme le dit Platon, dans le plein développement de-notre raison morale et qui subordonne la partie inférieure à la partie supè rieure de notre nature ; c'est celle qui consiste, comme le veut Epicure, à mettre notre intelligence au service de nos appétits, pour leur donner toute la satisfaction possible. Aussi il n'admire rien tant que ces sybarites qu'on voit tout « occupés à calculer leurs jouissances par poids et par mesure » et qui « sont des prodiges de raison, mais d'uuf raison positive ou épicurienne qui s'accorde avec le jeu des passions et n'intervient que pour les se couder et rafdner ». Quanta la continence, on sait quel cas il en fait! Cette vertu, que l'antiquité païenne ellemême plaçait si haut, et qu'Homère célébrait comme le [dus beau joyau, la plus éclatante parure de ses hé roïnes, Fourier la méprise, ('/est que la pureté est incompatible avec une doclriiie qui nie la dignité personnelle, et qu'en subordonnaut riionime moral à riiomuie

sensible, cet auteur détruit non seulement la diu'nite personnelle, mais encore la personne même. Il rejette même la vertu qui reste la dernière dans les cœurs où il n'y en a plus d'autres, le courage. Il s'identifie avec le conscrit qui refuse d'aller combattre à la frontière, et il tourne en ridicule les idées de patrie et d'honneur qu'on pourrait invoquer pour le porter à faire son devoir. 11 n'est pas plus favorable à nos droits qu'à nos devoirs et n'a pas assez de railleries pour ce qu'il appelle les prétendus droits de l'homme. Il ne faut pas s'en étonner, puisque le droit implique le sentiment de notre dignité et qu'il n"}- a pas de dignité dans son système.

Fourier fait dépendre tout le mécanisme sociétaire du jeu d'un certain nombre de passions, et il se trompe, non seulement sur leur nombre précis, comme nous l'avons montré, mais encore sur leur portée et sur leur fonctionnement. Comment admettre, par exemple, que la gourmandise pousse l'homme au travail, quand on sait que les plaisirs de la table l'alourdissent, au lieu de le stimuler? Comment croire que l'amour puisse se déployer en harmonie, sans donner lieu à la moindre jalousie et à la moindre querelle, pendantqu'il suscite tant (le duels, tant de meurti'es, tant de guerres en civilisalion? Amour, tu perdis Troie ! dit le poète. Si le système phalanstérien eut été réalisé dans ce temps-là, l'amour n'aurait pas perdu une si belle ville ; Paris et Ménélas se seraient partagé les titres et les grades si ingénieusement imaginés par l'inventeur du ])lialanstère etaui-aient vécu en fort bonne intelligence. ?sous parlons de l'amour, de ses jalousies et de ses transports comme pouvant fort bien déranger le petit monde de Fourier. Mais que dire

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(le l'ambition, la plus âpre et la plus violente de toutes les passions ? Comment ce réformateur a-t-il la naïveté de croire qu'il pourra satisfaire avec des hochets cette passion dévorante, insatiable, dont le propre est précisément de viser à la réalité du pouvoir au lieu de se contenter de ses emblèmes, et qui ferait, comme le prouve l'histoire d'Aman, exterminer tout un peuple parce que un seul homme a refusé de fléchir devant elle?

Que reste-t-il donc de la doctrine morale deFourier ? Il reste deux choses également dangereuses et qui tendent également à la dégradation des individus et à celle des nations, il reste Icf glorification de la passion et la dérision du devoir. Par là, malgré la différence des détails, le fouriérisme se rapproche singulièrement du saint-simoliisme qu'il surpasse encore en immoralité. Dans riin ccnume dans l'auire, la destinée de riiomme '■t, celle de la société consistent à se procurer la jilus grande somme de plaisirs possible et à se la pro curer, non par le libre jeu de la volonté et de la raison, mais par une organisation sociale d'une certaine espèce, c'est à-dire par des moyens tout mécaniques, la réhabilitation de la chair elle-même, qu'on a tant reprochée à Saint-Simon, a son pendant^ chez Fourier, dans le développement immodéré qu'il donne à la gourmandise, h l'amour libre, à la sensualité en tout genre.

On peut voir, d'après toutes ces considérations, que l'influence du fouriérisme sur notre temps n'a pas dû être heureuse. En peignant la société réelle sous les couleurs les plus noires, et sa société imaginaire sous les couleurs les plus brillantes, Fourier a, en effet, contribué pour sa j)art à répandre parmi les hommes

un sombre mécontentement et à développer en eux un fâcheux esprit de cliimère, deux dispositions qui ne ^ aient rien, ni pour les individus, ni pour les peuples. En accusant sans cesse les institutions sociales des malheurs et même des vices des citoyens, il a habitué ces derniers à s'en prendre à la société plutôt qu'à euxmêmes de leurs insuccès et de leurs fautes, énervant ainsi en eux ce noble sentiment de la responsabilité })ersonnelle, sans lequel il n'y a ni mâles caractères, ni nations fortes et puissantes. En exaltant sans cesse la l)assion et en déclamant sans cesse contre le devoir, il a surexcité parmi ses contemporains les appétits matériels, les instincts brutaux, en même temps qu'il coupait les freins moraux qui pouvaient les retenir. Il n'a pas vu que, si la passion est une force, elle n'est pas une loi, que la seule et unique loi est la raison, et que, par conséquent, si la passion réglée par la raison peut produire de grandes choses , la passion séparée de la raison ne peut accumuler que des ruines et que se ruiner ellemême : Mole ruit sua vis consilii expers.

Fourier, qui se récrie si fort contre le simplisme, c'est-à-dire contre la manie des esprits étroits qui ramènent tout à un seul principe, a été lui-même sim- })liste de la pire manière dont on puisse l'être, je veux dire en ramenant tout à un principe inférieur. Pendant que, par une préoccupation exclusive, qui a pourtant sa noblesse, des esprits élevés comme les stoïciens sacrifient la passion à la raison, notre réformateur sacrifie la raison à la passion. Il ne comprend pas, lui qui parle tant d'harmonie, qu'il faut admettre également ces deux principes de notre nature, sauf à >ubordonner le

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plus humble au i)lus relevé et que c'est précisément en cela que la véritable harmonie consiste. L'homme n'est ni un pur animal, ni une pure raison, mais un animal raisonnable : c'est pourquoi il faut tenir compte des deux éléments qui le constituent, sauf à donner à chacun d'eux la place qui lui convient. Ce n'est pas ainsi que Fourier l'entend. Au lieu de s'occuper, avant tout, de l'homme raisonnable, c'est-à-dire des aspirations qui nous portent vers le beau, vers le juste, vers le vrai, vers tout ce qui fait l'honneur e[ la grandeur de la vie, il s'occupe uniquement de l'homme animal, c'est-à-dire des penchants qui nous matérialisent, nous dégradent, nous courbent vers la terre. Aussi peut-on le ranger parmi ceux qui ont le plus activement travaillé à rabaisser la génération qui s'en va.

Cependant il faut être juste envers tout le monde, même envers Fourier, qui ne le fut jamais envers personne et qui déprécia constamment tous les autres philosophes, pour se faire valoir lui-même. Il faut convenir qu'il a mis en lumière, mieux que nul ne l'avait fait avant lui, tous les avantages de l'association, et qu'en poursuivani la chimère grandiose d'une association universelle, il a préparé des associations plus modestes, mais parfailement réalisables, à peu près comme ces alchimistes du moyen âge qui, en cherchant la pierre philosophale, faisaient des découvertes plus humbles, mais éminemment utiles. Il faut reconnaître aussi qu'il a émis t^ur l'attraction passionnelle des idées ingénieuses, et que, s'il a complètement échoué dans sa tentative d'en faire la loi de la vie et le fondement d'un nouvel ordre social, il nous en a laissé une analvse

curieuse, qui mérite, malgré ses défauts, l'attention des éducateurs et des psychologues. Cela suffit pour placer Fourier au-dessus de la plupart des socialistes de notre temps qu'il a surpassés à la fois par l'étendue de ses vues d'ensemble et par la précision de ses vues de détail. Ajoutons que son école s'est distinguée de toutes les autres en ce qu'elle n'a jamais rêvé entre les hommes une égalité chimérique et qu'elle a toujours fait la part du capital en même temps que celle du travail et du talent, en ce qu'elle a toujours montré des sentiments éminemment pacifiques et ne s'est jamais mêlée aux troubles civils qui ont ensanglanté notre pays. Enfin les hommes qui la composaient, officiers, médecins, ingénieurs, professeurs de mathématiques, étaient pour la plupart non seulement intelligents et éclairés, mais encore foncièrement honnêtes. Ils envisageaient le système surtout par son côté économique ; mais ils auraient certainement reculé devant ses conséquences morales, si leur tour d'esprit et leur genre d'études leur avaient permis de s'en occuper comme nous l'avons fait.

Cette justice rendue aux hommes, nous devons déclarer, pour conclure, que la doctrine nous paraît contenir beaucoup plus de mal que de bien, et que nous ne souhaitons pas qu'elle se relève du discrédit où elle est maintenant tombée.

GHAFITIIE m

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