CABET : VOYAGE EX ICARIE
Le saint- simonisme et le fouriérisme ont été incontestablement les deux systèmes socialistes les plus complets et les plus importants de notre siècle. Non seulement, on effet, ils ont fait des réponses bonnes ou mauvaises à la plupart des questions que l'homme se pose touchant sa destinée, mais encore ils ont rallié autour d'eux un grand nombre d'esprits d'élite et ont donné naissance à deux véritables écoles. Le système de Cabet et de M. Louis Blanc n'a pas eu, à beaucoup près, la même grandeur et la même influence. Cependant, comme il a form\ilé tant bien que mal les dernières conséquences ilu socialisme et lésa fait pénétrer assez avant dans les classes populaires, nous avons cru devoir lui faire ici, malgré son insignifiance, une petite })lace.
Etienne Cabet naquit à Dijon, en 1788. Il était fils d'un tonnelier et travailla, dès l'âge de sept ans, dans l'atelier paternel. Après de rapides études, faites sous la direction du célèbre Jacotot, il fit son cours de droit et fut reçu avocat. A la suite de quelques succès oratoires où la politique eut une bonne part — c'était au lendemain de la Restauration, — sa ville natale lui parut un théâtre trop étroit pour son talent : il se décida k partir pour Paris. Là, il s'affilia à la société des carbonari et prit part à toutes les luttes de l'opposition libérale contre le gouvernement des Bourbons. Aussi, quand la révolution de 1830 éclata, il fut nommé procureur général à Bastia ; mais l'exaltation deses opinions politiques le fit bientôt révoquer de ses fonctions. Les électeurs de Dijon le vengèrent, en le nommant leur député, et il se vengea lui-même, en attaquant le gouvernement avec violence, dans son journal le Populaire. Condamné à la prison et à l'amende (1834), il s'enfuit à Londres, où il passa plusieurs années. 11 en revint imbu des doctrines communistes, qu'il avait puisées dans la lecture de Thomas Morus, et les exposa tant dans son Voyage en Icavie que dans son journal, dont il avait re})ris la direction (1840). Il n'en fallut pas davantage pour qu'il devînt, en peu de temps, l'idole des faubourgs : ce fut au point que, suivant un de ses plus fervents admirateurs, ses adeptes lui donnaient le nom de jyère, et que les ouvriers et les ouvrières lui apportaient dans ses bureaux d'immenses bouquets *.
1 Exposa des écoles socialistes, jiar B. Malon, p. 96-97.
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Le Voijage en IcayHe, où Cabet expose son système, ne justifie pas, à beaucoup près, ces transports d'enthousiasme, non plus que les cinq éditions qu'il eut en quelques mois. En voici à peu près le contenu : un jeune Anglais, lord Carisdall, part, un beau jour de l'année 1835, pour l'Icarie, un pays où tous les biens sont communs et où tous les gens sont heureux. Il se lie, en arrivant, avec un jeune homme nommé Valor, qui lui fait les honneurs de cette merveilleuse contrée et qui le présente à tous les membres de sa famille : à son grand-père, un duc d'autrefois, ancien compagnon d'armes du charretier Icar, organisateur de l'Icarie ; à son père, magistrat d'un rare mérite et serrurier de son état, ainsi qu'à sa sœur, jeune personne de la plus brillante éducation, qui exerce la profession de couturière. On trouvera peut-être que, dans tout ceci, notre auteur méconnaît un peu les lois de la vraisemblance, mais on conviendra qu'il connaît assez bien le chemin qui meneau cœur du peuple. Aussi je m'imagine que c'était après avoir lu des traits comme ceux-ci que des députations d'ouvriers et d'ouvrières se croisaient dans les bureaux du Populaire et apportaient à Cabet ces bouquets superbes dont parle M. Malon. Si M. Jourdain ne marchandait pasies pourboires aux garçons tailleurs qui l'appelaient mon gentilhomme ou qui lui donnaient (lu mon5ezp'?îew/', comment les gens du peuple auraientils marchandé leurs sympatliies et leurs bouquets à un homme qui les mettait de plain-pied avec les magistrats, voire même avec les ducs de l'ancien régime? Cabet ne s'adresse pas seulement à l'amour-propre du simple populaire, de ce bon dcmos, qui n"a guère
changé depuis Aristophane jusqu'à nous, il sait encore toucher en lui d'autres cordes sensibles, notamment celle de la gourmandise, qui est toujours prête à vibrer chez de pauvres hères qui n'ont rien à manger avec leur pain. En Icarie, s'il faut l'en croire, la république nourrit en bonne mère tous ses enfants. Un comité de savants de premier ordre est préposé au choix des aliments, et Dieu sait comme il s'en acquitte! Il fournit aux diverses familles de plantureux repas, qu'eût enviés Pantagruel, tout en prenant bien garde qu'aucune n'ait plus ni mieux que les autres ; car il ne faut, dans aucun cas, déroger à la sacro-sainte égalité. « Tu vois donc, mon pauvre ami, écrit à son frère un jeune Français qui s'est réfugié en Icarie et que lord Carisdall y a rencontré, tu vois que le gouvernement fait ici bien autre chose que notre monarchie : tandis que la royauté fait tant de bruit pour un bon roi qui voulait que chaque paysan pût mettre la poule an pot le dimanche, la république donne ici, sans rien dire à tous et tous les jours (on dirait que c'est déjà fait), tout ce qui ne se voit ailleurs que sur la table des aristocrates et des rois '. )) Pour Cabet, on le voit, comme pour Saint- Simon et Fourier, la satisfaction des appétits sensuels est la grande affaire de la vie : son socialisme n'est, comme le leur, que le sensualisme appliqué.
Mais où la république prend-elle de quoi nourrir et aussi de quoi vêtir, loger et meubler tous ses enfants ? Dans le capital social qu'elle possède tout entier et d'une manière indivise; car les Icariens forment entre eux
i Voyage rn Icarie, p. 53,