‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 18 sur 38 · CABET ET M. I-OUIS BLANC · texte numérisé non relu

CABET ET M. I-OUIS BLANC

comme une famille de frères, qui exploite son domaine en commun et partage ensuite les produits entre ses membres aussi également que possible. Il n'est permis à personne d'y vivre sans travailler; mais le travail y est facile et même attrayant : la république y a pourvu. Sous son influence salutaire, les machines se sont multipliées à tel point qu'elles remplacent deux cent millions de chevaux ou trois milliards d'ouvriers : ce bon Cabet en a fait le compte. 11 en résulte que les hommes ont assez peu de chose à faire. La durée du travail est la même pour tout le monde : « Elle est aujourd'hui, dit notre réformateur, fixée à sept heures en été et à six heures en hiver, de six ou sept heures du matin jusqu'à une heure. » Pendant deux heures les travailleurs observent un silence religieux; pendant deux heures ils peuvent causer avec leurs voisins, et pendant le reste du temps chacun chante pour soi ou pour les autres. Ainsi cette belle uniformité qu'un ministre de l'instruction publique, ancien saint-simonien d'ailleurs, voulut un jour établir dans les travaux de nos lycées, Cabet la fait régner dans ceux de la société tout entière. Pour la rendre plus complète, il veut même que tous ses Icariens soient levés à cinq heures du matin et couchés à dix heures du soir. Et qu'on ne lui dise pas qu'il y aura peut-être des paresseux en Icarie. Comment y en aurait-il, répond-il magistralement, « quand le travail y est si agréable, et quand l'oisiveté et la paresse y sont aussi infâmes que le vol l'est ailleurs? «

C'est la république qui assigne leur tâche aux travailleurs de chaque catégorie et ceux-ci se bornent à l'accomplir. Les savants et les écrivains ne font pas ex-

ception : ils sont des ouvriers nationaux comme les autres. Comment, s'écrie le grand prêtre du communisme, qui n'admet, en fait de liberté, comme certains ultramontains de nos jours, que la liberté du bien, entendue à sa manière, comment l'Etat pourrait- il permettre au premier venu de débiter des ouvrages, quand il ne permet qu'aux seuls pharmaciens de préparer et de vendre des médicaments? NV a-t-il donc pas des poisons moraux, comme il y a des poisons physiques? Il faut donc que l'art d'écrire soit une profession réglementée, comme la médecine et la pharmacie. Non seulement on n'écrira des livres nouveaux qu'avec la permission ou plutôt sur la commande de l'Etat, mais on brûlera tous les livres anciens qu'on jugera dangereux ou inutiles. Cependant il vient sur ce sujet un scrupule à notre vieux libéral : il se demande si ce n'est pas là imiter les tyrans qu'il a combattus. Mais il se tranquillise bientôt en se (lisant que c'est faire en faveur de l'humanité ce que ses oppresseurs faisaient C()ntre elle : c'est le célèbre principe que la fin justifie les moyens.

Cabet se borne à transformer les écrivains ; mais il est d'autres personnages qu'il supprime tout à fait. Ainsi les juges et les bourreaux, les avocats et les gendarmes, les avoués et les huissiers devront, suivant lui, disparaître à tout jamais. On n'aura jilus besoin de ces gens-là dans un monde d'où la propriété sera bannie et où les vols, les incendies, les assassinats, dont elle est l'unique source, seront inconnus. Que s'il se commet encore quelque délit en Icarie, les citoyens seront suffisamment aptes ù en juger, car pour de véritables crimes, il ne saurait y eu jivoii'. Mais si [mr hasard il

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sVn produisait un, on ne mettrait pas le criminel en prison : on l'enfermerait dans une maison de santé. Il faudrait, en effet, qu'il fut atteint de folie pour se porter, sans raison aucune, à un acte de ce genre. Il n'y a pas jusqu'aux actes coupables qui n'ont aucun rapport avec la propriété que l'air de la communauté ne prévienne et ne rende impossibles. En Icarie, tous les époux sont tendres, toutes les épouses fidèles, toutes les jeunes filles chastes, tous les jeunes gens respectueux : on ne pourrait citer (c'est tout dire), dans cet heureux pays, un seul exemple d'adultère, ni de concubinage, ni même de faiblesse. Le bon génie qui r a tout transformé dans l'ordre physique ne s'est pas montré moins prodigue de mètamorpJioses dans l'ordre moral.

Voilà quelques-unes des belles choses que notre héros, lord Carisdall, voit dans son voyage en Icarie ou qu'il apprend par la fréquentation de Valor et des autres amis qu'il s'y est faits. Nous ne voulons pas les discuter en détail. Nous nous demandons seulement si Cabet ne pousse pas jusqu'à la déraison le dédain pour la science, qui est la manifestation la plus haute de la nature humaine, quand il propose de transformer les savants eu autant de manœuvres auxquels des administrateurs, souvent inintelligents, imposeraient leur tâche journalière, et qui se borneraient à s'en acquitter d'une manière passive et machinale, et s'il ne porte pas jusqu'à la brutalité le mépris de cette liberté dont, pendant sa vie politique, il avait prétendu être l'apôtre, ([uaud il refuse aux citoyens le droit d'ex[U'imer leurs opinions }>ersonnelles et qu'il en supj)rime l'expression jusque dans les écrits du passé. Que dire du jieu de souci

qu'il montre des grandes conditions de l'ordre social, quand il déclame et contre les juges qui le protègent et contre la force publique qui le défend, sapant ainsi jusque dans ses dernières assises la société toutentière? 11 se fonde pour cela sur ce qu'il n'y aura plus de crimes sous le régime de la communauté. Comme si un régime, quel qu'il soit, pouvait changer dans ses éléments essentiels la nature de l'iiomme! Comme si l'amour, la jalousie, l'amour- propre, la colère, l'ambition, qui grondent aujourd'hui dans les cœurs et qui éclatentquelquefois en forfaits épouvantables, allaient demain, sur l'ordre de M. Cabet, ou se calmer tout doucement ou s'évaporer en paroles inofFensives !

Mais ce qui me parait le plus insoutenable dans ]es rêves vulgaires et insensés de notre réformateur, c'est la prétention qu'il affiche d'augmenter dans des proportions fabuleuses la richesse publique, en supprimant précisément le principe qui en est la source, je veux dire l'intérêt personnel. Tout le monde sait, en effet, que le sol exploité en commun ne donne jamais la moitié des produits qu'il donnerait dans des conditions différentes. Les hommes le défrichent alors avec tant de mollesse et d'une main si nonclialante qu'ils n'en font presque rien sortir. Quand, au contraire, ils travaillent un terrain qui est bien à eux, et qu'ils sont sûrs d'en retirer une quantité de fruits en rapport avec leur peine, ils ne se ménagent pas et font pousser des céréales jus- (|ue sur les rochers les plus arides. On nous dit, à la vérité, que le travail sera si agréable en Icarie qu'on trouvera beaucoup de plaisir à s'y livrer. Mais on en trouvera encore plus à ne rien faire. On nous assure

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