CAHET HT M. LOUIS BLANC
encore fournir des armes contre eux au parquet et les perdre, comme elle avait perdu les saint-simoniens? Si Cal)et est un ennemi du vice, c'est, comme on en \^\\t juger, un ennemi assez débonnaire ; car il se borne, en définitive, à l'avertir de ne pas trop se démasquer pour le moment, crainte des honnêtes gens et de la police.
L'organisation politique de l'Icarie est un peu moins étrantï-e que son organisation sociale. Cependant elle est de tout point ina<lmissible. Le but de l'auteur qui l'a imaginée est de faire régner parmi les hommes une égalité absolue. Mais comment ne comprend 41 pas que, s'il n'}^ a pas dans la nature deux animaux, deux végétaux d'une égalité parfaite, il ne saurait y avoir dans la société deux hommes parfaitement égaux? L'expérience historique confirme sur ce point les données de la raison ; car elle nous atteste que toujours et partout l'inégalité des conditions a été le trait distinctif des sociétés humaines. Sans admettre avec un écrivain contemporain, M. Renan, que le genre humain est fait pour quelques hommes supérieurs, il faut bien reconnaître qu'une nation pas plus qu'une armée ne saurait subsister sans chefs et sans hiérarchie. De cette erreur capitale Cabet fait sortir beaucoup d'erreurs secondaires. Par amour pour régalité, il regarde le suffrage universel comme infaillible et tient tousses résultats pour admirables : par amour pour l'égalité, il combat la création d'une Chambre haute, au risque d'établir, avec la souveraineté du nombre, un gouvernement absolti et sans contre-poids, comme celui delà Convention; par amour pour l'égalité, il énerve le pouvoir exécutif en le subordonnant au pouvoir législatif, eu le divisant entre cin([ ou six per-
sonnes, comme sous le Directoire, en lui ùtant ses gardes, sa police, son armée, tout ce qui fait sa force au dedans et au dehors, en ne lui laissant, en un mot, que le droit dérisoire de commander, sans la faculté de faire exécuter ses commandements : utopies funestes autant qu'insensées qui auraient, si elles avaient prévalu dans l'opinion, corrompu l'esprit public et faussé le bon sens national !
En attendant le triomphe défiidtif de la communauté et de l'égalité qui doivent faire leur bonheur, Gabet propose aux hommes d'établir un régime transitoire qui les y conduira infailliblement. Il demande d'abord qu'on supprime l'armée. Nous avons assez vu ce qui arrive quand elle n'est plus là pour maintenir l'ordre, pour qu'il soit inutile de discuter une telle ineptie. Il veut qu'on prélève chaque année cinq cent millions sur le budget pour fournir du travail aux ouvriers et payer les logements des pauvres. Il ne voit pas que ce serait là obérer le Trésor et voler une partie des citoyens pour faire l'aumône aux autres, sans rendre d'ailleurs ces derniers plus heureux. Dès que les ouvriers, en eflfet, seraient sûrs que les ateliers de la nation leur seraient toujours ouverts, ils quitteraient, au moindre mécontentement, ceux des particuliers, sauf à faire dans les ateliers nationaux la besogne que l'on sait. De là une épouvantable diminution de la production et partant de la richesse nationale. Quant aux pauvres, dès qu'ils sauraient que l'Etat se charge de leur logement, ils exigeraient qu'ils se chargeât aussi de leur nourriture. Dans tous les cas, ils travailleraient un peu moins et consommeraient un peu plus. Quedis-jo? ils rendraient