CABET ET M. LOUIS BLANC
les demi- pauvres si jaloux de leur sort qu'ils ne tarderaient pas à se mettre k leur niveau pour le partager. On sait assez, par l'exemple de la Grande-Bretagne, que la taxe des pauvres est le plus sûr moyen de développer le paupérisme. Je ne parle pas de l'idée de faire fixer le salaire de l'ouvrier et le prix des objets de consommation par l'autorité publique , idée devant laquelle Gabet ne recule pas. 11 aurait dû savoir, lui qui prétend améliorer le sort des hommes, que l'autorité l'a toujours empiré, quand elle s'est avisée de régie menter les intérêts de l'industrie et du commerce, et que le mieux est encore de laisser aux citoyens le soin de les débattre librement entre eux. Il n'aurait pas dû ignorer, lui qui avaitécrit une histoire de la Révolution, les désastres que produisit, en 1793 et en 1794, la loi du maximum, et dans quels inextricables embarras elle jeta les pauvres économistes de la Gonvention, Robespierre et Saint- Just tout les premiers \
Aces règlements provisoires, Gabet ajoute le suivant : « La richesse et le superflu seront imposés progressivement. )) G'est lii un petit article qui n'a l'air de rien et qui contient pourtant en germe les plus graves conséquences. Tant que l'impôt est considéré comme une assurance mutuelle et qu'il est proportionné, comme toutes les assurances, à la valeur de la chose assurée, on a une règle fixe et le travail de la })roduction peut se donner carrière en toute sécurité. Si l'impôt atteint la rente dans la proportion de dix pour cent, je sais que, si j'ai mille francs de rentes, je paierai cent francs
1 V., sur cette question, rexcellente Histoire des (.lasses ouvrit^) es. de M. Levasseur.
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d'impôts, et que, si mon voisin a dix mille francs de rentes, il paiera un impôt de mille francs. Il y a rien là d'arbitraire ni d'aléatoire. Mais si, au lieu d'être proportionnel, l'impôt devient progressif, je n'ai plus de mesure fixe, je ne sais plus où il s'arrêtera et je sens se paralyser d'avance toute mon activité. Aujourd'hui vous me prenez un dixième de mon revenu, si j'ai mille francs de rentes ; un cinquième, si j'en ai deux mille ; la moitié, si j'en ai dix mille. Mais qui m'assurera que vous vous en tiendrez à une telle proportion ? Dans tous les cas, elle n'est déjà pas bien faite pour me pousser à m'enrichir, c'est-à-dire à produire, car je ne trouve guère plus d'avantages à être riche ({u à être pauvre, puisque, ;i mesure que je m'élève en richesse, l'État semble prendre à tâche de me replonger dans ma pauvreté. Ma production ou plutôt celle de tous les gens actifs qui me ressemblent diminuera donc, et avec elle la fortune publique.
Le régime transitoire esquissé ici par Cabet n'est donc pas moins inadmissible que le régime définitif qu'il a décrit précédemment, car il aboutit au même résultat ; mais il est encore plus dangereux, parce qu'il est assez spécieux pour séduire les âmes simples et honnêtes qu'un communisme sans voile aurait repousséès.
Cabet n'eut i)as, à proprement parler, de disciples. Il inspira seulement quelques écrivains })eu connus du grand public, mais fort admirés du socialisme militant, Villegardelle, l'ami deProudhon, Pecqueur, que M. Malon nomme un publiciste plein de verve, eî François Vidal, qu'il proclame aussi grand que Cabet, comme si c'était là le comble de l'éloge. Mais il jouit d'une
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grande popularité dans les classes inférieures, comme le prouvent les dénioiistrations enthousiastes dont il fut l'objet et aussi la triste odyssée des malheureux qui l'accompagnèrent dans les solitudes du Texas, où ils essayèrent vainement de donner un corps à cette insaisissable Icai'ie qu'il avait fait miroiter si longtemps devant leurs imaginations grossières.
Il fut, au demeurant, un courtisan de la multitude ; car il n'acquit l'influence qu'il exerça sur elle qu'en flattant ses appétits et en caressant ses passions. C'est par là qu'il se rattache, sinon au sensualisme théorique qu'il était incapalde de comprendre, du moins au sensualisme pratique qui en est inséparable. Il s'y rattache encore par le dédain qu'il montre, dans son organisation du travail, pour la volonté, pour les droits, pour la libre initiative de l'homme. Un tel dédain suppose, en effet, qu'il conçoit l'homme, au moins vaguement, comme une simple machine plutôt que comme une véritable personne, ce qui a été toujours et partout le propre caractèi-e du sensualisme.
M. LOUIS ULANC : IIISTUIRK D i: /. .1 R E V 0 l. V T I 0 X (JIIG .lyiSA TIOX nu THAVAIl.
Nous hésitons àplacer M. Louis BlauciicotédeCabet, car le premier est aussi distingué comme écrivain que le second est vulgaire; mais l'identité de leurs doctrines nous obligea les ranger dans hi même catégorie. Si, eu
effet, l'auteur de l'Organisation du travail est infinimeot supérieur à celui du Voyage en Icayne pour le style, il se renferme à peu près dans le même cercle d'idées chimériques et irréalisables. Tout son mérite, si c'en est un, consiste à envelopper sous des formes spécieuses les conceptions que Cabet expose sans déguisement.
M, Louis Blanc naquit en 1814, à Madrid, d'une mère corse et d'un père continental, qui s'était attaché à la fortune du roi Joseph. Après avoir fait de brillantes études tant à Rodez qu'à Paris, il mit, dès l'âge de dixhuit ans, sa jeune faconde au service des doctrines avancées, dans le Progrès du Pas-de-Calais, puis dans le National, dans la Revue Réiw.bïicaine, dans la Nouvelle Islinerre, et devint, à vingt-deux ans, directeur du Bon Sens. Plus tard, il publia d'importants ouvrages : h'Orgonisaiion du travail (1839) ; l'Histoire de diœ-ans (1842j ; V Histoire de la Récolîttion française {iSAli- 1862); les Lettres sur f Angleterre, et joua dans la Révolution de février le rôle que l'on sait.
Faut-il croire qu'au début de cette lutte pour ses idéeSj qui était peut-être aussi une lutte pour l'existence, le jeune publiciste ne fut pas toujours heureux et qu'en comparant sa destinée à celle des fils de famille qui n'avaient eu besoin, pour arriver, que de se donner la peine de naître, il fut quelquefois tenté de se plaindre des injustices du sort? Cela est probable; car ce n'est guère qu'à cette date qu'il peut avoir fait contre la bourgeoisie ce fameux serment d'Annibal dont il jinrlait plus tard, avec sa rhétorique enflammée, aux délégués