CABET KT M. LOUIS BLANC
(lu Luxembourg. Quoi qu'il en soit, la haine contre la bourgeoisie est, comme on Ta très bien remarqué', le trait distinctif de M. Louis Blanc. Ijien différent d'Aris tote,qui Yoitdans la prépondérance des classes moyennes une garantie de liberté et de prospérité pour les nations, M. Louis Blanc la considère comme une lèpre qui attaque les peuples aux sources mêmes de la vie et en amène tôt ou tard la décomposition. C'est là une théorie qui n'est démontrée nulle part, mais qui est partout présente dans les écrits de notre réformateur et qui a exercé parmi nous une influence néfaste. Elle a, en effet, puissamment contribué à diviser des classes faites pour s'unir et pour concourir, chacune à son rang f't à sa manière, au bien public : elle a été, jiour notre nation, un véritable dissolvant social.
L'antipathie de M. Louis Blanc à l'égard de la bourgeoisie l'a conduit k fausser l'histoire et l'économie politique tout ensemble. Cet écrivain distingue, en effet, dans l'histoire moderne, trois grands courants d'idées et de faits qu'il désigne parles trois dénominations à.' autorité, à' individualisme et de fraternité. Or, si, à ses veux, le premier est représenté par les anciennes classes dirigeantes, et le troisième par les nouvelles, le se cond a dans la bourgeoisie sa plus fidèle expression. Mais l'autorité, telle qu'on la concevait autrefois, jierdant tous les jours du terrain, c'est la fraternité et l'individualisme qui se disputent maintenant l'empire du monde -.
1 V. M. Daudrillart, Publicislcs modcyiics, p. 304
- V. M. Louis Blanc, Histoire de la Révolution;, t. I, p.
C'est là une théorie qui peut donner lieu à plusieurs observations.
M. Louis Blanc veut que la bourgeoisie représente l'individualisme. Pourquoi donc ? Pourquoi les hommes de cette classe, qui touchent, d'un côté, k ceux qui tiennent la tête de la société, de l'autre, à ceux qui en forment l'arrière-garde, ne seraient-ils pas, précisément à cause de cette double affinité, tout disposés à s'appliquer le mot de Térence : « je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger ? » Pourquoi seraient-ils moins humains que les marquis et les marquises de l'ancien régime, qui plaisantaient si agréablement sur ce que les paj-sans de la Bretagne ne se lassaient pas de se faire pendre, ou que les pâles voijous, pour parler le langage de Tauteur des ïambes, qui au nom d'une fraternité homicide, feraient volontiers tomber toutes les tètes qui les dépassent ? D'ailleurs cette class3 prétendue est-elle bien une classe ? Où commence- t-elle et où finit-elle ? Parmi ceux qui la composent, n'y en a-t-il pas les trois quarts dont les ancêtres étaient perdus, il y a cent ans, dans les rangs populaires ? Le bourgeois est un homme du peuple qui, à force de travail et d'économie, est arrivé k améliorer son sort et à vivre dans une aisance relative. Fallait-il donc que, i)our vous plaire, il restât constamment dans sa classe, c'est-à-dire dans un état voisin de la misère et du dénûment ? Alors vous nous permettrez de vous le dire, vous avez là une siugulière manière de l'aimer.
Mais, en admettant ((ue les attaques de M. Louis Blanc contre la bourgeoisie trouvent leur excuse dans le rôle, réellement peu magnaiiinn% (ju'elh' joua sous le
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gouvenieinent de Juillet, sa division des phases de riiistoire ne nous parait ni bien neuve ni bien satisfaisante. Chez lui, l'ère de l'individualisme semble, en effet, repondre à l'ère de la critique, telle que la comprenaient les saint-simoniens ; car elle implique également l'extrême divergence des pensées et des sen timents, et a également pour dernier terme la dissolution de la société. Quant à l'ère de l'autorité et à celle de la fraternité, elles peuvent toutes deux se ramener à l'ère organique; car elles supposent toutes deux une puissante organisation sociale et n'offrent entre elles qu'une différence, c'est que cette organisation est déplorable dans l'une et adinirable dans l'autre.
M. Louis Blanc n'a pas de peine à trouver dans l'histoire moderne des représentants de l'individualisme : le seizième et le dix-huitième siècles eu sont remplis. Il eite, au seizième, Luther et Calvin, RabelaisetMontaigne, qui proclament, chacun à sa manière, au nom de l'individualisme, le principe du libre examen et qui s'en font une arme redoutable pour combattre la vieille organisation du moyen âge. Il cite, au dix-huitième siècle. Voltaire et Montesquieu, Turgot et les économistes, si zélés jiartisans du laisser faire etdu laisser pas.ser. Il y joint les encyclopédistes, qui ont, dit il, jonché le sol de mille pierres éparses, eu croyant construire un monument, et Helvétius qui, en recommandant cet individualisme mural qu'on nomme l'égoïsme , semble avoir voulu porter à ses dernières limites la dissolution sociale.
Ce sont là des vues qui ne sont vraies qu'à moitié, mais qui sont ingénieuses et bien exi)rimées. Celles qui ont trjiit il ],i fraternité sont [dus sujettes à cuileslation.
M. Louis Blanc est obligé, pour lui trouver des représentants, de se rejeter, au seizième siècle, sur les anabap tistes, qui la prêchaient, la torche d'une main, le glaive de Tautre, et sur le jeune ami de Montaigne. LaBoëtio, dont le Contre- itn appartient certainement plus à l'ordre critique qu'à l'ordre organique. Au dix-huitième siècle, il essaie de s'autoriser du grand nom de J.-J. Rousseau, en se fondant sur ce que cet écrivain opposa au culte de la raison, qui détruit les groupes, le culte du sentiment, qui les forme et les conserve : observation tin." (4 d'un caractère tout sainl-simonien. Il reste vrai néanmoins queRousseau fut un homme de raisonnement autant qu'un homme de sentiment et qu'il travailla à démolir l'ancien ordre de choses autant qu'à en construire u;i nouveau. Les vrais ancêtres de M. Louis Blanc — ii huit par nous en faire lui-même l'aveu, — sont MorelJy etMably. Selon lui, ce sont, au dix-huitième siècle, les seuls vrais apôtres delà fraternité, en attendant Robespierre et Saint -Just qui la réaliseront, les pieds dans le sang. Mais que demandent ces deux écrivains? Ils demandent, l'un que l'on maintienne l'unité indivisil)le du fond commun et de la demeure commune; l'autre, que chacun travaille suivant ses forces et recueille suivant ses besoins. Or, ce sont là deux formules différentes, mais également exactes, du communisme. En parlant de la fraternité, c'était donc le communisme que M. Louis Blanc avait en vue. C'est, du reste, ce qui ressort assc. nettemenl.pour qui sait lire entre les lignes, de la lecture de son livre. De l'ori/nnisnlion du Irax'ail, le seul où il ait donné à ses doctrines économiquf^s leur complète expression.
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Ce livre a été trop souvent analyse et discuté pour qu'il y ait lieu de l'étudier en détail. La première partie est une description, tout à fait poussée au noir, des maux que la coiicui-rence entraîne à sa suite, particulièrement du cliônuige. Elle est complétée ailleurs par ne umise en demeure adressée h l'Etal d'avoir à en décréter la suppression et de fournir, en attendant, du Iravaiiàtous ceux qui eu manquent; car, de tous les droits de l'homme, le droit au travail est, suivant M. LouisBlanc, le plus sacré. D'ailleurs, la concurrence ai une des formes les })lus hideuses de cet individualisme que notre réformateur jioursuit d'une haine implacable. La supprimer ce sera préparer le règne béni de cette fraternité qu'il appelle de tous ses vœux et qui est le but suprême de tous ses efforts.
Les attaques dirigées par M, Louis Blanc contre la concurrence sont, comme M.Tliiers l'a surabondamment démontré, bien peu fondées en raison. Qu'est-ce, en efifet, que la concurrence, sinon l'expression de l'émulation ? Et qu'est-ce que l'émulation, sinon l'expression de la personnalité? Pour su})primer la concurrence, il faudrait donc supprimer en nous la personnalité même, c'est-à-dire le principe qui nous distingue des simples choses et nous porte h donner à notre être un perfectionnement sans limites. Mais nous empêcher de nous perfectionner, ce serait nous empêcher de perfec tionnerles objets de la nature que nous faisons servir à notre usage et sur lesquels nous mettons, pour ainsi dire, notre empreinte ; ce serait imposer à notre libre et actif Occident, au point de vue objectif comme au point de vue subjectif, l'immobilité et la torpeur qui
l'ègiient, depuis tant de siècles, dans les régions orientales. Ce n'estpaslapeinede professer, comme M. Louis Jîlanc, la doctrine du progrès pour aboutir à de telles conséquences. Onant au droit au travail qu'il a rpvendiqué, pour les ouvriers de nos grandes villes, avec une si sombre exaltation, en répétant sans se lasser la devise qu'avaient -inscrite sur un drapeau noir les insurgés Lyonnais de 18o4 : Virj'e en travaillant ou jiwurir en combattant, il n'a qu'un défaut, c'est de n'être pas un droit. L'Etat a été institué pour faire respecter le travail et la propriété des citoyens, non pour leur en fournir. Il lui est, en effet, impossible de le faire et, s'il l'essayait, il serait bientôt amené à devenir l'unique propriétaire etl'entrepreneur universel, ce qui, pour être parfaitement conforme aux principes lie M. Louis Blanc, n'en serait pas moins contraire à la liberté et à la prospérité publiques.
Dans la seconde partie de son ouvrage, M. Louis Blanc indique les moyens d'établir ce règne de la fraternité dont l'ordre de clioses actuel lui parait la com- [ilète négation. S'inspirant des saint- simoniens, qui riaient bien plus favorables, comme on sait, à l'autorité ({u'ii la liberté, il demande d'abord que le gouveiMiement soit investi d'une grande force, afin qu'il puisse ])riser toutes les résistances que ses desseins pourraient rencontrer. Il veut ensuite qu'il s'en serve au besoin pour ouvrir un emprunt qui sera affecté à la création d'une multitude d'ateliers sociaux, lesquels, étant tous i-eliés entre eux et alimentés par les deniers publics, écraseront par une sainte concurrence toute concurrence privée et en rendront le retour impossible. Dans