‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 25 sur 38 · x RÉFUT.\TION DE I. "ÉCLECTISME · texte numérisé non relu

x RÉFUT.\TION DE I. "ÉCLECTISME

La doctrine de Fourier offrait des formes trop précises et trop arrêtées pour pouvoir se développer sans cesser d'être elle-même, et celle de Gabet avait un fonds trop maigre et trop pauvre pour être susceptible de développement. Aussi ni Fourier ni Cabet ne trouvèrent des disciples originaux. La doctrine de Saint-Simon avait, au contraire, un certain vague et une certaine ampleur,

PIKRKK l.KROl'X KT JEAN RKYNAri) 1"T

((ui la rendaient tivs propre k recevoir de nouveaux rcinanienients et une nouvelle mise eu œuvre. Les conceptions religieuses du célèbre socialiste, toutes hasardées ([u'ellésétaient. avaient de lagrandeur. surtout au poini dp vue historique, et de jjIus elles présentaient de graves lacunes, car la question de la vie future y était entièrement laissée dans l'omhre. Quant à ses spéculations scientifiijues, elles ne consistaient que dans la réunion de quelques principes généraux, entrevus d'instinct» mais qui avaient besoin d'être légitimés par des raison nements serrés et des observations positives. C'estpour ({uoi Saint-Simon eut, indépendamment de Bazard et d'Enfantin, deux classes de disciples presque également remarquables, qui donnèrent les uns plus au sentiment etk l'enthousiasme, les autres plus à la méthode étala science. Les premiers furent Pierre Leroux et Jean Reynaud ; les seconds, Auguste Comte et ses adhérents, ({Lii ont été aussi, bien qu'ils soient plus connus sous le nom de positivistes, des semi-saint-simoniens.

Pierre Leroux naquit à Paris, en 1797, de parents peu aisés. Il commença ses études au lycée Charlemagneet les termina au lycée de Rennes, oii ses succès lui avaient valu une bourse du gouvernement. Il fut ensuite admis à l'Ecole polytechnique : mais sa position ne lui permit pas d'y entrer. Son père venait de mourir, sa mère avait quatre enfants sur les bras, et Pierre, qui était l'aîné, devait subvenir immédiatement aux besoins '!e la famille. Après bien des mécomptes et des déboires, qui ne furent pas sans influence sur ses sentiments et ses opinions, il parvint à se placer comme correcteur dans une imprimerie, oîi il se distingua par son zèle et son

intelligence. En iS24. cette imprimerie s'étant trouvée à vendre, Leroux la fit acheter }iar un de ses amis et s'en servit pour fonder, avec sou ancien camarade Paul Dubois, un nouveau journal : c'était le Globe, qui devait r.^présenter si noblement la France moderne en lace de la réaction triompliante. Leroux fut à la fois attaché à l'imprimerie comme prote et aujournal comme écrivaiUj et eut à ce dernier titre pour collaborateurs tout ce que l'opposition libérale comptait alors d'hommes distingués: il suffit de nommer le duc de Broglie, Guizot, Rémusat, Jouffroy, Damiron et Duchàtel.

Quand les fameuses ordonnances de Charles X parurent, certains rédacteurs prudents inclinaient à les laisser passer sans mot dire. Tel ne fut point l'avis de Pierre Leroux. Il inséra et signala protestation rédigée dans les bureaux du National et attendit dans les siens que la police vint l'arrêter. Sou courage profita à ses confrères : ils devinrent ministres, ambassadeurs, tout au moins pairs de France ou députés. Quant à lui, soit qu'il eût plus de savoir que de savoir-faire, soit qu'il eut plus de goût pour la popularité que pour le pouvoir, il resta simple rédacteur de sa feuille. 11 semble pourtant en avoir voulu dès lors à ceux de son parti qui se laissèrent porter aux affaires par le triomphe de leur })olitique et qui adoucirent les aspérités de leurs doctrines spéculatives pour les faire passer dans les faits. (Z'est ainsi peut-être qu'il faut expliquer l'évolution qui le jeta, à un certain moment, dans les bras des saintsimuniens, et les attaques qu'il dirigea plus tard soit contre le gouvernement de transaction de Louis-Philippe, soit citntrt' la jjhilosopliie conciliante d(» Victor (iousin.

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Après avoir rompu avec les disciples de Saint-Simon, dont il ne put souffrir les doctrines impures, et avoir vu le nouveau Globe mourir entre ses mains, Pierre Le roux écrivit successivement dans plusieurs recueils considérables, dans la Revue enci/clopcdique, dans YEncijclopédie nouvelle et enfin dans la Revue des Deux Mondes. Ce dernier journal ne lui ayant pas }taru assez avancé, il créa, en 1841, avec ^'iardot, Pétetin et (}. Sand, la Revue indéi'iendcmle, où il combattit simultanément le catholicisme, l'éclectisme et la monarchie de Juillet. Xous ne le suivrons pas à l'Assemblée constituante de 1848, oi'i il vota constamment avec la gauche et défendit les victimes de nos discordes civiles ; ni à Jersev, où il se réfugia après le coup d'Etat et tomba avec sa famille dans un état voisin de l'indigence ; ni en Suisse, où le vieux socialiste malade se plaignait que le congrès de Berne se souvînt si peu le ses ser vices ; ni à Paris, où il mourut le 1 1 avril 1871 , sous le règne de la commune, qui lui fit le triste honneur d'envoyer deux de ses membres à ses funérailles, moins par svmpathie pour ce qu'elle appelait ses idées mystiques que par reconnaissance pour sa défense des vaincus de Juin. Nous avons bâte d'arriver à l'étude de ses ouvrages, qui ne sont, du reste, pour la jilupai't, que des articles de revue amplifiés et publiés sous une nouvelle forme. Les plus importants sont sa Réfuta lion de l' Eclectisme, son livre de V Humanité Qi ses opuscules hitihûè^ h'galilé eiChristianisme. Le premier contient la partie polémique de son œuvre, et les autres en renferment la partie dogmatique.

L'apparition de la Rèfutatiou de l' Eclectisme (i8:-i>)

\Ai-) SOCIALISME KT POSITIVISME

a SOU importance dans l'histoiredes idées de notre temps , car elle marque, pour ainsi dire, la première rencontre ou i)lut6t le premier clioc des deux grandes philosophie ; qui se sont disputé les esprits au dix-neuvième siècU\ de la philosophie rationaliste et delà })hilosopliie saii;tsimonienne. Pierre Leroux, qui représente la dernière, . n'est pas un simple spéculatif faisant de la philosophie pour en faire : il est, avant tout, un homme de parti qui regarde les divers systèmes comme des moyens à iitiliser ou comme des obstacles à vaincre, pour réaliser Tiiléal politique et religieux qu'il a conçu. Révolutionnaire et même socialiste exalté, il voit dans l'éclectisme rationaliste une doctrine qui affiche la prétention de réconcilier l'esprit du moyen âge et celui du dix-huitième siècle, l'esprit de l'ancien régime et celui de la Révolution, en faisant à chacun d'eux sa part et en montrant qu^' le devoir et le droit, le spiritualisme ancien et le li héralisrae moderne ne sont pas faits pour se combattre, mais pour vivre en bonne intelligence et se compléter mutuellement : aussi l'attaquet-il avec furie. Il croit, en etTet, avec son école, que la religion du passé doitfairj place à une nouvelle religion et que, sur les ruines du vieil éditice social, doit s'élever un édifice tout nouveau. Voilà ce qui est au fond de la polémique, purement per sonnelle en apparence, de Pierre Leroux contre Victor (lousin. Ajoutons que Leroux y déploie des qualités que i.ous n'avons point encore rencontrées chez les autres socialistes, nous voulons dire un talent ])hiloso}»hique sérieux et des connaissances pliilosophiques étendues. R est fà'jlieux qu'il gâte tout cela par l'acrimonie vraiment excessive qu'il montre conti-c ses adv(M\saii*es.

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Il se demande d'abord ce que c'est que l'éclectisme. 11 répond que c'est un système qui consiste à choisir, entre les opinions d'autrui, celles qui paraissent les plus vraisemblables, et il n'a pas de peine à montrer que ceux qui professent ce système ainsi entendu, n'ayant que des idées qu'ils ont reçues de toutes mains et qui se combinent chez eux comme elles peuvent ou ne s'y combinent même pas du tout, sont des philosophes sans philosophie. La seule philosophie digne de ce nom consiste, suivant lui, dans la synthèse par laquelle un esprit vigoureux, sans s'isoler de ses devanciers ni de ses contemporains, s'assimile leurs idées, au moyen de son énergie interne, de son activité innée, et les transmet épurées et agrandies aux penseurs de l'avenir. Prenez Potamon ou Juste-Lipse, qui cherchent dans les livres Ips membres épars de la philosophie et les ajustent entre eux mécaniquement, vous avez un éclectique; prenez Plolin ou Leibniz, qui vivent de la vie de leur temps, s'inspireni de ses besoins et en fondent ensemble les manifestations variées, par une élaborationen quelque sorte organique, vous avez un esprit sj'nthétique, c'est-à-dire un vrai philosophe. La conclusion de tout cela serait que Victor Cousin n'est qu'un érudit sans portée, qu'un penseur de dixième ordre, comme Potamon ou Juste-Lipse, non un philosoi)be véritable.

Sans vouloir le moins du monde surfaire YictorGmsin, nous trouvons que c'est là une appréciation peu équitable de ce philosoplie. Des deux systèmes que Pierre Leroux caractérise si finement, sous les noms d'éclectisme et de synthèse, et qui seraient encore mieux nommés faux et vrai éclectisme^ c'est moins vers le iiremler que vers le

second qu'incline, à ce qu'il nous semble, Victor Cousin. Ses idées, en effet, ne sont pas aussi décousues que P. Leroux voudrait le faire croire; elles sont, au contraire, assez étroitement unies entre elles. D'abord, sa psychologie contient sa logique, son esthétique, sa morale, sa théodicée, comme le livre <^it Vrai, du Beau eidu. Bien en fait foi. Ensuite sa philosophie est si loin d'être sans rapports avec les systèmes de ses devanciers immédiats qu'elle les résume tant bien que mal et leur fait en même temps subir d'assez graves modifications, témoin les théories de la sensibilité, de la volonté et de la raison, que Condillac, Maine de Biran et Kant avaient conçues et qu'on retrouve plus ou moins heureusement transformées dars son œuvre. Enfin, l'esprit de sa doctrine est si loin d'être étranger à celui de la société de son temps qu'il en est peut-être la plus fidèle expression. A une époque oii des publicistes, comme Thiers et Guizot, cherchaient à concilier le principe d'autorité et celui de liberté, où des critiques, comme Yillemaiu et Sainte-Beuve, tentaient de faire également leur part à l'esprit de tradition et à l'esprit d'innovation, où des historiens, comme Michelet et Augustin Thierry, rendaient une égale justice au moj^en âge et aux temps modernes, il était tout simple que des philosophes, comme Cousin et Joufiroy, essayassent d'accorder le présent et le passé, l'examen et la foi. Non content de combattre l'éclectisme en lui-même, P. Leroux l'attaque dans ses origines. Il serait né, s'il fallait l'en croire, de l'esprit de réaction qui régnait sous TEmpire et dont l'École normale était undes principaux foyers. C'est se faire une singulière idée de Rover- Collard, qui fut, sous rEnqùre, le vrai iirécurseur de

l'éclectisme, que de se le figurer, avec le caractère altier qu'on lui connaît, allant prendre le mot d'ordre dechambellans de l'empereur; c'est aussi se faire une idée bien étrange de l'École normale que de se la représenteicomme une pépinière de jeunes gens inféodés au gouvernementimpèrialet se pliant sans hésiter à tous ses caprices. Loin d'êtreanimée de pareils sentiments, elle vittomber l'Empire sans regrets et assista avec sympathie au réveil de nos libertés parlementaires. Rien plus, quand l'esprit de réaction souffla sur notre pays, ce fut à elle qu'il s'attaqua tout d'abord. Ses portes furent fermées, ses chaires renversées, ses professeurs dispersés, sans en excepter Cousin et Jouffroy , ces philosophes que Leroux nous donne comme des séides de l'ancien régime.

Au fond, ce qui déplait à Pierre Leroux, c'est qu'au lieu de se traîner servilement sur les traces de la génération précédente, nos rationalistes aient le courage d'être eux-mêmes et d'opposer, sur certains points, l'esprit du dix-neuvième siècle naissant à celui du dixhuitième. Mais, franchement, ont-ils tout à fait tort? Les vues de Voltaire sont- elles donc assez profondes et assez sj^stématiques pour ne plus rien laissera faire aux penseurs de notre temps? Les doctrines de Diderot sont elles donc tellement morales qu'on doive désespérer d'arriver k un idéal de vertu plus élevé ? Les idées de Rousseau sont elles donc tellement sensées qu'il ne soit pas permis d'en contester, sur quelques points, la justesse et le caractère pratique ? Ce qui déplaît encore à Pierre Leroux, c'est que Victor Cousin s'occupe trop de la philosophie pure et ne remue pas assez ces questions politiques et sociales i)0ur les(iuelles il manifeste, quant

âlui, une vive prédilection. Mais Cousin n'est pas le seul penseur français qui se comporte ainsi : Descartes, Malebranclie, Condillac, Maine de Biran, c'est-à-dire les plus grands philosophes de notre nation, font exacteuie;i' de même. La nature de l'homme absorbe si complètement leur attention qu'il ne leur en reste plus pour étudier lu société. Enfin, ce qui ne déplaît pas moins à Pierre Leroux que tout le reste, c'est que les éclectiques ne songent pas, comme les néoplatoniciens, pour ne pas dire comme les saint-simoniens, à constituer une religion nouvelle, en se servantpour cela des innombrable matériaux que leur oflVent les philosophies elles religions du passé. Alors il les proclamerait sans difficulté des génies syntliétiques et reconnaîtrait à leur tentative, comme à celle des alexandrins, un incontestable caractère de puissance et de grandeur. Mais les esprits sensés trouveront peut-être que ces philosophes, malgré les défauts qu'ils peuvent avoir, n'ont pas trop mal fait de s'en tenir, à l'exemple de Platon et d'Aristote, de Descartes et de Leibniz, aux recherches de la pensée réfléchie et de décliner les rôles d'hiérophantes et de révélateurs qu'on voulait leur imposer.

Pierre Leroux n'est pas moins sévère à l'égard de la méthode de l'école éclectique qu'à l'égard de ses origines. Il reproche à son fondateur d'avoir admis la méthode d'observation, qui est celle de Bacon et des naturalistes, et d'avoir rejeté la méthode de raisonnement, qui est celle de Descartes et des géomètres. La vérité est que ce pliilosophe les a admises toutes deux, sans toutefois, j'en conviens, en approfondir suffisamment la nature, et qu'il s'est montré éclectique sur ce

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point, comme sur tant d'autres. Pierre Leroux croit qu'il faudrait compléter cette méthode, qui paraît pourtant déjà passablement complète, en y introduisant un élément nouveau auquel les saint-simoniens attachaient beaucoup d'importance, le sentiment. Nous ne voulons pas rechercher si le sentiment doit intervenir dans l'étude de la philosophie et des autres sciences morales ou s'il doit en être totalement exclu. Nous tenons seulement à faire remarquer une chose, c'est qu'on a adressé sur ce point à l'éclectisme des reproclies diamétralement opposés et qui se détruisent par leur opposition même. Pierre Leroux, qui écrivait sous l'influence encore toute récente des saint-simoniens et des romantiques, lui reproche de manquer de sentiment, d'inspiration, d'enthousiasme, et de ne savoir faire que de froids raisonnements et des analyses glaciales. M. Taine, qui est venu à l'époque des positivistes et des réalistes, lui reproche, au contraire, de consulter le cœur de préférence à la raison, et d'étaler de beaux sentiments là où il faudrait se livrer à des analyses sévères. Le premier blâme Cousin de n'avoir pas vu que la philosophie est moins une science qu'un art et a moins pour objet de connaître l'homme que de l'améliorer. Le second le Idàrae de n'avoir pas compris qu'elle est moins un art qu'une science et a moins pour but de réaliser les vues des hommes d'Etat et des pères de ftimille que de rechercher la vérité pour elle-même, abstraction faite de ses conséquences. L'unie condamne sans rémission, }»arce que, dans son amour pour la science pure, il a essayé de se soustraire à tout esprit de parti et de nationalité et déclaré qu'il n'y avait pas plus de philo -

sopliie française que de géométrie française. L'autre le regarde comme un homme jugé, parce que, dans sa préoccupation du bien public, il n'a pas toujours oublié qu'il était Français et fils de la Révolution : « Est-ce qu'il y a des Français ? » s'écrie-t- il en s'inspirant d"un mot de Descartes. Et il s'attache à prouver au chef de l'éclectisme qu'il ne devrait être l'homme d'aucune nation et d'aucun temps, mais être un simple « instrument doué de la faculté de voir, d'analyser et de raisonner.,., notant, décomposant, comparant et tirant les conséquences pendues au bout de ses syllogismes ». — -Cousin, comme on voit, ne pouvait satisfaire tout le monde. Après avoir traité de la méthode de Victor Cousin, Pierre Leroux traite de sa philosophie et principalement de sa psychologie. Il trouve que cette dernière étude, qui n'était qu'une simple introduction à la philosophie proprement dite, a reçu de l'éclectisme contemporain un développement beaucoup trop considérable, en quoi il est, suivant moi, dans l'erreur la plus complète. Dire qu'on a eu tort d'agrandir cette science et qu'on aurait dûluilaisser les maigres proportions qu'elle avait autrefois, c'est se tromper du tout au tout sur son importance et ne pas voir qu'elle est, eu définitive, la science de l'homme et que c'est d'elle que toutes les autres sciences morales dépendent. Il est mieux dans le vrai quand il reproche aux éclectiques et à leurs maîtres de l'Ecosse d'avoir un peu amoindri et stérilisé la psychologie en la séparant de la ph}-siologie dont elle est inséparable et qui peut lui fournir tant do lumières. Il a également raison de distinguer plusieurs espèces d'obseï'vation intérieure et de dire que Victor Cousin n'en a

peut-être jamais fait liettement la différence : celle de Locke et de ses prédécesseurs qui porte sur nos souvenirs ; celle des Ecossais qui porte sur les phénomènes qui se produisent actuellement dans le moi, et celle de Maine de Biran qui pénètre jusqu'au moi lui-même, lia même un sentiment assez profond de l'excellence de cette dernière et fait très bien remarquer que c'est en la pratiquant « que nous nous sentons vivre dans chaque phénomène ». Ce n'est pas seulement le moi, ajoute-t-il, mais encore le non-iuoi ([we nous saisissons, dans tout phénomène, par une intuition rapide et sûre, de sorte que le sujet de la pensée et son ol)jet, l'esprit et le corps, avec le rapport qui les unit, nous sont toujours donnés ensemble. Pierre Leroux convient que Cousin a admis cette dernière méthode et l'a même pratiquée quelquefois d'une manière remarquable, mais il lui reproche de n'en avoir pas tiré tout le parti possible. Ce reproche n'est pas sans fondement ; mais on peut demamler à Leroux quel parti il en a tiré lui-mêne.

Mais de toutes les objections que Pierre Leroux élève contre Victor Cousin, celle qui concerne la question religieuse est encore la plus grave. Il lui reproche de considérer la philosophie et la religion comme deux choses différentes, pendant qu'elles sont une seule et même chose, puisqu'elles ont un seuletmême objet, qui est la vie. « Toute pliilosophie, en effet, dit- il dans un assez mauvais style, a pour but de faire une religion ou d'en défaire une précédemment établie, dans le but d'une à venir'. » Comme la vie, qui est l'objet et de la religion

1 Réfutation d<r f Éclectisme, p. i-49.

et (le la philosophie, varie sans cesse, et qu'en vertu des lois du progrès le moi, c'est-à-dire le sujet qui la sent et la connaît, varie également, on peut dire que l'esprit Immain passe sans cesse d'une religion à une philosophie et d'une philosophie à une religion. C'est à peu près la doctrine saint-simonienne des époques organiques et des époques critiques et de notre passage alternatif des unes aux autres. C'est du haut de cette théorie que Pierre Leroux attaque Victor Cousin, qui prétendait que la philosophie et la religion sont deux institutions sut generis, qui peuvent se développer parallèlement et ne sont point condamnées à s'entre-détruire.

La thèse de Pierre Leroux, qui est aussi celle des saintsimoniens, est loin d'être solidement démontrée. Elle consiste, en effet, à prétendre que toute religion est une ancienne philosophie, qui s'est organisée peu à peu et qui a fini par s'imposer avec empire, et que toute philosophie est une nouvelle religion en germe, qui se détache peu à peu de l'ancienne, en attendant qu'elle puisse la remplacer. Or, cette transformation qu'on nous donne pour une loi de l'histoire n'en est pas une ; car elle ne repose que sur deux faits, sur la suhstitution de la philosophie grecque au polythéisme et sur celle du christianisme à la philosophie grecque elle-même. Mais deux faits ne suffisent pas pour fonder une loi, })as plus dans l'ordre historique que dans l'ordre physique. Ajoutons que l'un de ces faits au moins a été mal interprété. Le christianisme n'est pas né de la philosophie grecque : il s'est seulement assimilé quelques-uns des éléments qu'elle lui a fournis. Il est né d'une religion antérieure, qui es t la religion juive. Or, les saint-simoniens pourraient-ils

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nous dire de quelle religion actuelle lour religion, à eux, pourrait sortir?

i.K LIVRE ni-: i: n TWA.xi T1-: : himortai-Iti^ r r. ' ?th :

Après avoir com])attLi avec un demi-succès la philosophie régnante, Pierre Leroux se devait à lui-même d'établir lasienne. C'est ce qu'il essaya de faire dansson livre de l'Humanité, qui suivit de près (1840) la Réfutation de C Éclectisme . C'estunouvrage qui ne manque pas d'une certaine force spéculative, mais qui ne brille ni par l'ordre ni par l'unité. L'auteur y définit l'homme sensation-sentiment-connaissance, en s'inspirant de la division saint-simonienne des liommes en industriels, artistes et savants, et nous fait espérer qu'il tirera de cette définition, d'une exactitude plus que douteuse, les plus riches conséquences, puis il la laisse là pour aborder deux questions qu'il ne sait pas y rattacher et qui remplissent de leurs développements presque tout son livre, la question de notre destinée présente et celle de notre destinée future.

Suivant Leroux, tous les maux de la vie actuelle viennent de ce que le principe de l'unité du genre humain n'est encore ni bien compris, ni bien appliqué. Le christianisme l'a entrevu, puisqu'il a proclamé la fraternité des hommes et fait de la charité la loi même de la vie; mais il a eu tort de séparer la charité de l'égoïsme, puisque celui-ci est le fond même de notre na-

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ture et qu'il faut bien lui faire sa place dans les choses humaines. D'ailleurs, la charité, telle qu'il la conçoit, consiste moins dans l'amour des hommes que dans l'amour d'un Dieu abstrait et devait engendrer des pratiques ascétiques plus nuisibles qu'utiles au progrès so cial. Le vrai principe delà morale n'est pas la charité, mais la solidarité qui embrasse l'égoïsme de la charité, le moi et le semblable, le droit et le devoir tout ensemble. Certainement l'égoïsme, ou mieux l'amour de soi, est naturel et partant légitime ; mais il n'a, quoi qu'en dise Leroux, ni la même noblesse ni la même dignité que la charité, et quand ces deux principes sont en compétition, la grandeur morale consiste à obéir à celui-ci et à résister à celui-là. Ajoutons qu'il est parfaitement inutile de recommander aux hommesTégoïsme, comme notre auteur voudrait qu'on le fît, car ils sont toujours assez disposés à lui faire sa part. Quand un général mène ses soldats au feu, il les exhorte à se battre héroïquement, sans se croire tenu de les engager à ménager en même temps leur vie. Quand un philanthrope veut porter ses concitoyens à soulager d'immenses infortunes, il fait appel à leur générosité, sans se croire obligé de les avertir de ne pas épuiser leurs ressources et de ne pas se mettre complètement à sec.

Pierre Leroux reproche encore au christianisme d'avoir fait consister la cliarité dans l'amour de Dieu plutôt que dans l'amour des liommes et d'avoir ainsi donné naissance à un vain mysticisme. L'observation ne manque ni de finesse, ni mênu^ de profondeur; mais le reproche n'est pas parfaitement fondé. Dans la doctrine» chrétienne, comme ihus la doctrine platonicienne,

PIERRE L E R 0 U X ET I E A N R E Y N A U D if'l

raniour de Dieu n'est autre chose que l'aiiiour du l)iea en soi, du bien absolu et universel. Or, il est clair qu'un tel amour doit primer l'amour de chaque bien jjarticulier et relatif et lui servir de règle. Je dois aimer ma famille, je dois aimer ma patrie et chercher à leur être utile ; oui, mais dans les limites où le permet l'amour de lajustice, dubien, de Dieu même; car tous ces termes sont s3'nonymes : je dois, suivant la formule consacrée, les aimer par rapport à Dieu, c'est-à-dire par rapport au bien. Cette doctrine a pu être mal interprétée et on a pu en tirer des conséquences fâcheuses; mais, à la prendre en elle-même, elle est certainement des plus élevées et des plus philosophiques.

Pierre Leroux ne traite pas seulement de la vieprésente, mais encore de la vie future, et c'est peut-être là la partie la plus curieuse et la plus originale de son système. De même, dit-il, qu'on a opposé sur la terre la charité à régo'isme, au lieu de les fondre dans un principe supérieur, celui de la solidarité, de même on a opposé, dans l'univers, la vie céleste à la vie terrestre, au lieu de les unir entre elles et de faire de l'une le simple prolongement de l'auti'e. En plaçant le paradis hors de l'humanité et de la terre, dans des espaces imaginaires, on a rendu l'homme indifférent à l'amélioration de son espèce et à celle du globe qu'il habite : on a fait de lui un ascète ou, par voie de réaction, un incrédule et un athée. Dans un cas conmie dans l'autre, la terre a été pour ainsi dire désanctifiée, avilie et abandonnée au mal. Cette double erreur est venue de ce quelesunsont conçu Dieu comme habitant par delà les limites du monde, dans je ne sais quel ciel, et de ce que les autres

ont conçu le monde comme se suffisant à lui-même et n'ayant pas besoin de Dieu. Or, ce sont là deux conceptions radicalement fausses. Dieu est dans le monde ou plutôt le monde est en lui ; car c'est en Dieu, suivant la grande parole de saint Paul, que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes.

Mais, pour être uni au monde, Dieu n'en est pas moins distinct de lui. Il est l'Etre immuable et absolu, où toute existence a son principe, ilestle ciel invisible et infini ; le monde, au contraire, est l'ensemble des êtres relatifs et changeants, il estle ciel fini et visible dont la terre elle-même fait partie. Faute d'avoir distingué le ciel absolu et le ciel relatif, les hommes se sont imaginé qu'après la mort ils existeraient dans le premier et vivraient ainsi d'une vie sans analogie avec la vie pré sente. Ils n'ont pas réfléchi que ce serait là vivre de la vie même de Dieu, ce qui est impossible à des êtres finis et créés. Noire union avec Dieu dans la vie future sera la même que dans la vie présente : elle n'en différera que par le degré. Nous ne verrons point Dieu face h face, car il est l'invisible ; mais nous participerons plus largement à sa puissance, à son intelligence et à son amour, car il se doit à lui-même de nous procurer une somme de biens de plus en plus grande. Si nous nous pénétrons bien de cette croyance, nous serons plus jus tes envers la vie actuelle et mieux disposés à la bien vivre. Elle nous apparaîtra, non comme une séparation d'avec Dieu, mais comme une union avec lui quelamort ne fera que rendre plus intime. Nous la regarderons, non comme une vie hors du ciel, mais comme une vie dans le ciel, dans ce ciel relatif dont la terre fait partie

et qui est le seul auquel nous puissions prétendre. lien résultera que, ne mettant pas tout le ciel dans l'autre vie, nous en garderons, en quelque sorte, pour celle-ci, et que nous ne considérerons pas cette dernière comme une vie maudite, mais comme une vie divine dans sa mesure et à sa manière.

Mais avant de savoir ce que nous serons après la mort, il serait bon de savoir si nous serons après la mort. Pierre Lerouxn'endoutepas.aVousêtes, dit-il, donc vous serez. Car, étant, vous participez de l'être, c'est-à-dire de l'être éternel et infini... Donc ce qui est éternel en vous ne périra pas^. » Or, ce qui est éternel en nous, c'est notre essence, et notre essence n'est pas l'être nu, indéterminé, privé de toute espèce d'attributs, c'est notre nature en tant qu'hommes. Mais le perfectionnement de cet ensemble de qualités que nous appelons notre nature, notre humanité, et qui n'est autre que l'humanité en nous, l'humanité subjective, est inséparable du perfectionnement de cet ensemble d'êtres que nous nommons notre espèce, l'humanité dont nous faisons partie, et qui n'est que l'humanité hors de nous, l'humanité ()l)jective. C'est en agissant sur ses semblables en bien ou en mal que l'honniie agit en bien ou en mal sur luimême et qu' il s'améliore ou se corrompt moralement. Tout nous porte donc à croire que l'homme et l'humanité sont inséparables, qu'ils doivent 'oujours se pénétrer réciproquement et vivre pour ainsi dire de la même vie. Dans l'ordre actuel des choses, l'homme isolé n'est pas. c'est une pure ahsti'action. L'homme n'existe qu'au sein

1 Del Ilum^inité, t, I, p. VJb.

(le ce grand Tout qu'on nomme l'humanité : c'est là qu'il puise à la fois la vie physique, la vie intellectuelle et la vie morale. Les grands hommes n'échappent pas à cette loi. Ils sont même d'autant plus grands, suivant Pierre Leroux comme suivant Victor Cousin, qu'ils l'ésuinent mieux en eux la vie générale. Otez-les de leur milieu, privez -les de tous les courants de sentiments et d'idées dont ils se sont nourris et qu'ils ont fait passer en leur propre substance, et leur grandeur s'évanouit. C'est là, comme on voit, une sorte de panthéisme ou tout au moins de réalisme humanitaire. Puisqu'il y a comme une harmonie préétablie entre l'homme et l'humanité, et que l'humanité dure toujours, il est impossi])le que l'homme n'existe qu'un instant, comme quelques-uns le disent, ou qu'il ne vive qu'un moment au sein de l'immanité, comme d'autres le prétendent, et qu'il s'en aille ensuite continuer sa vie sur d'autres planètes et sous d'a\itres cieux. Cela est contraire à l'allure ordinaire des choses, à la loi de continuité, en un mot, à l'iiarmonie de l'œuvre divine.

Puisque notre vie est intimement liée à celle de l'iiumanité, qui est elle-même intimement liée à celle de la terre, il est vraisemblable qu'après être nés, qu'après avoir vécu, qu'après être morts sur la terre, nous y renaissons et y revivons indéfiniment. Nous sommes, non pas simplement les fils de ceux qui ont vécu, mais ceux qui ont vécu eux-mêmes, rappelés par les lois qui régissent les êtres humains, à la lunnère du joui-. Et qu'on ne dise pas que cela est impossible. Comment celui qui peut nous faire naître ne pourrait-il pas nous fâive renaître, Qu'on ne dise pas non plus que noq?

l^IERRE I-EROIJX ET JEAN REYNAUD 195

n'avons conservé de nos existences antérieures aucun souvenir. L'homme ne vient point au monde à l'état de table rase, comme certains auteurs l'ont prétendu. Il naît avec certaines prédispositions internes que les plus grands métaphysiciens, un Platon, un Descartes, un Leibniz, n'ont pas hésité à reconnaître, le premiei' sous le nom de réminiscence, les deux autres sous celui d'idées innées. Ur, ces prédispositions, dit ingénieusement Leroux, que sont-elles, sinon des traces à demielfacées, mais réelles, de nos vies précédentes ? Chaque créature contient, selon un profond penseur, une suite d'états liés entre eux, de telle sorte que son présent naît de son passé et est gros de son avenir. Aussi a-t-elle, outre la perception qui lui révèle le présent, une espèce de réminiscence et une espèce de prescience qui lui donnent une idée vague, mais enfin une idée, du passé et de l'avenir. Quand elle vient au monde, elle ne naît donc pas, mais elle renaît, et elle renaît dans un état qui, sans être le même que celui où elle était auparavant, en est la suite et y était pour ainsi dire implique. L'état du })apillon })réexistait dans celui de la chenille et n'en est. malgré les appai'ences contraires, que le développement. La vie de l'enfant préexistait de même dans celle de quelqu'un qui n'est plus, et n'en est que la continualion.. Que si l'enfant n'en a pas conservé la mémoire formelle, il n'y a pas lieu d'en être surpris : que de souvenirs ne laissons -nous pas s'évanouir d'un jour à l'autre pendant notre vie présente ! Il n'y a pas lieu non plus d'en être affligé : l'oubli du passé est peut-être la condition sine qua non de la prise de possession de l'avenir. J^^on content de soutenir p^r des raisons bonnes ou

mauvaises que l'homme reiiait éternellement dansTlminanitè, Pierre Leroux prétend que les anciens ont cru universellement à une telle renaissance. Il invoque, en effet, volontiers, k l'appui de ses théories, la tradition et l'histoire ; il est, je ne dirai pas de l'école traditionaliste, mais de l'école historique dont celle-ci est une subdivision. LesEg3'ptiens, dit-il, s'imaginent que l'âme (le l'homme passe successivement, après la mort, dans le corps d'une multitude d'animaux; mais ils donnent pour terme à ses pérégrinations son retour dans un corps humain. Le Chaldéens, les Perses, les Gaulois, les Indiens croient à la renaissance de l'homme au sein de l'humanité, et si, parmi ces derniers, un certain nombre aspirent au nirvana, c'est-à-dire à l'anéantissement au sein de l'Être infini, cela vient de ce qu'ignorant la doctrine du progrès, ils regardent le retour à la vie terrestre, telle qu'elle est, comme un mal plutôt que comme un bien. Les premiers chrétiens eux-mêmes ont professé, suivant P. Leroux, des doctrines peu différentes des siennes. Au lieu d'admettre un paradis tout spirituelet peuplé de purs esprits, ils ont fait sortir les morts de leurs tombeaux, avec leurs anciens corps, et leur ont donné pour paradis la terre renouvelée. En un mot, la croyance à la renaissance de l'homme au sein de son espèce a toujours été le fond de la foi antique : les croyances particulières qui s'en éloignent n'en sont que des modifications.

Pierre Leroux retrouve sa propre doctrine i:on seulement dans les traditions religieuses, mais encore dans les systèmes philosophiques de l'ancien monde. Il la retrouve dans Pythagore, qui venait d'être remis à la

mode par Ballanche etFourier.Les pythagoriciens, ditil, regardaient l'àme comme l'image de Dieu ; ils connaissaient sa vraie nature, car ils la considéraient à la fois, suivant Diogène de Laerte, comme connaissance, sensation et sentiment. Par conséquent ils n'ont jamais })U songer, qu'on en ait dit, à faire descendre cette triade divine jusqu'à l'animalité. Ils n'ignoraient pas que le corps est la manifestation de l'âme et se moule en quelque sorte sur elle, ou plutôt que l'àme figure ellemême son corps et lui imprime un caractère céleste ou infernal, suivant qu'elle porte en elle le ciel ou l'enfer; mais ils savaient aussi que cette action de l'àme sur le corpsa ses bornes ^i^'ell^^ i^e peut aller jusqu'à détruire la nature des chosi^en brisant les limites qui séparent les espèces. Leroux invoque, à l'appui de ses assertions, un petit Traité de r cune qu'il attribue au pythagoricien Timée de Locres, ce qui n'est pas fait, cela soit dit en passant, pour donner une bien haute opinion de sa critique.

Notre auteur retrouve également son système, bien qu'un peu altéré, chez l'auteur du Phédon. Suivant Platon, en effet, les vivants naissent des morts, et le séjour que les âmes font dans les enfers marque seulement l'intervalle qui sépare une vie d'une autre ; ou plutôt la vie est aux veux de ce penseur comme un fleuve qui, après avoir longtemps roulé à Va lumière du jour, cache quelque temps ses eaux sous la terre et reparait ensuite à sa surface entre de nouvelles rives et sous un nouveau ciel. Mais au lieu de s'en tenir à cette idée si simple et si naturelle de l'alternance de la mort et de la vie, de l'état d'enveloppement et de l'état de développe-

ment, Platon y mêle des liypothèses inacceptables, comme celle de la migration des âmes dans des corps d'animaux et celle de leur absorption dans le sein de Dieu. Comment ne Yoit-il pas, dit Leroux, que la créature doit rester une créature d'une certaine espèce et ne doit point passer d'un ordre dans un autre, sans quoi il y aurait confusion dans les œuvres de l'être divin ?

Après Pythagore et Platon, c'est leur disciple Virgile, le poète théologien, que les chrétiens ont toujoursadmiré et que Dante a pris pour guide dans son enfer, qui vient rendre témoignage à la vérité du système de notre philosophe. Il nous montre son héros, armé du rameau d'or, descendait sur les pas de la Sibvlle dans les royaumes du vide (iaania régna), et ne trouvant sur son chemin que des formes vides et sans consistance, « Ces êtres vides étaient nommés ombres. Aussi Enée, dans son voyage, ne rencontre, h travers les Champs Elysées que des ombres, c'est-à-dire des êtres privés de la vie véritable, quoique vivant néanmoins en tant qu'essences. Cettepermanence de l'être dans les Champs Élysées n'est donc qu'un état d'attente, un passage qui n'a pour but que d'amener un certain oubli, après lequel l'être renaîtra de nouveau à la vie véritalde, en reprenant une forme nouvelle '. »

Un de nos philosophes les plus émineuts,M. Franck^, déclare qu'il ne peut s'expliquer logiquement cette théorie de Pierre Leroux et qu'il ne sait comment la ratta-

1 De V Humanité, t. I, p. 2'i6.

' Dictionnaire des sciences philosophiques, article « Pierre L'.-roux. »

cher à l'enseinblede son système. Il nous semble, quant à nous, qu'elle s'ex})lique parfaitement par la situation et le but de son auteur et qu'elle est dans le rapport le plus étroit avec le reste de sa doctrine. Pierre Leroux est, en effet, un ancien saint-simonien qui se propose avant tout, k l'exemple du maître, de procurer à l'espèce humaine la plus grande somme possible de bonlieur, et qui subordonne par conséquent la vérité spéculative à l'utilité pratique, le point de vue philosophique au point de vue social. Or, le moyen le plus efficace de rendre les hommes heureux lui paraît être d'organiser une religion nouvelle qui porte l'homme à améliorer sa condi lion terrestre et qui soit d'ailleurs, si cela est possible, en liarmonie avec les derniers résultats de la science. Mais quelle religion peut mieux nous porter à améliorer le sort de notre espèce que celle qui nous affirme qu'en travaillant pour les générations futures, c'est pour nous, en définitive, que nous travaillons, puisque ces généra - (ions ne sont que les générations présentes elles-mêmes indéfiniment rappelées à la vie ? Et quelle religion s'accorde mieux avec la doctrine dans laquelle se résument les dernières découvertes de la science, avec la doctrine d'un progrès graduel et sans terme, que celle qui nous montre l'homme renaissant continuellement au sein d'une humanité progressive, au lieu de passer brusquement et malgré la loi de continuité, qui veut que rien ne se fasse par sauts et par bonds, de la vie actuelle à une vie diU'érente, que ce soit la vie suprasensible et inmiobile admise par les spiritualistes purs, ou la vie sensible et progressive, mais étrangère h la lerre, que Jean Reynaud a rêvée? Loin d'être un hors -d'œuvre

inexplicable dans le système de Pierre Leroux, cette théorie en est la conclusion naturelle.

Ce n'est pas à dire qu'une telle théorie soit conforme ;\ la vérité. Elle est, en effet, contraire à l'une des plus grandes lois de notre raison, à la loi du mérite et du démérite ; car, en nous étant au delà du tombeau toute idée des bonnes et des mauvaises actions que nous avons pu faire, elle enlève aux récompenses et aux peines de la vie future tout caractère moral. Elle froisse les aspirations les plus nobles de notre cœur, qui nous emportent vers l'infini, puisqu'elle nous enferme pour toujours dans l'étroit horizon de ce petit globe et nous cloue pour l'éternité sur cette planète, comme des huîtres sur leur banc. Nous ne parlons pas de la perspective de perdre, avec la mémoire, le souvenir de nous-mêmes et de ceux que nous aA^ons aimés, perspective qui est en opposition si manifeste avec la vie progressive qu'on nous promet, puisque la vie ne peut progresser sans devenir de plus en plus spirituelle, ni devenir de plus en plus spirituelle sans devenir de plus en plus consciente. « Vivre par l'esprit, dit un penseur profond, c'est, en effet, se retrouver et se reconnaître toujours, c'est toujours, éternellement se souvenir ^ » Or, qu'y a-tilde commun entre cette vie consciente et lumineuse et la vie sourde et obscure que Pierre Leroux nous fait envisager ?

Ce philosophe se plaint encore que les hommes se soient fait un Dieu transcendant, au lieu d'un Dieu immanent, c'est-à-dire qu'ils aient relégué l'I^tre des Etres par delà les limites du inonde, dans un ciel soli-

1 Ravaisson, la Philosophie en France, an dix-neuvième siècle, p. 40.

taire, au lieu de nous le montrer uni au monde et l'animant de sa vie. C'est là un reproche qui peut s'a dresser à quelques déistes, mais qui n'atteint certainement pas les grands docteurs chrétiens, comme le mot de saint Paul et d'autres que l'on pourrait citer en font foi. Le christianisme, en effet, nous représente Dieu comme constamment présent, non seulement dans toutes les parties de l'univers, mais encore et surtout dans le cœur de l'homme et lui communiquant libéralement les effluves de sa vie physique, intellectuelle et morale. Notre auteur distingue avec assez d'élévation le ciel permanent et absolu du ciel changeant et relatif et fait très bien voir que le ciel est moins un lieu matériel qu'un état de l'âme, de sorte que nous pouvons déjà vivre sur la terre de la vie du ciel. Mais comment ne s'aperçoit- il pas que ces doctrines qu'il a l'air de nous donner pour de brillantes nouveautés et d'opposer aux enseignements du christianisme , sont précisément le fond de la métaphysique chrétienne, telle qu'elle a été développée par saint Augustin, Fénelon et tous ses représentants les plus illustres?

La partie historique de la théorie de Pierre Leroux n'est ni moins spécieuse ni plus solide que la partie dogmatique. Parmi les témoignages qu'il invoque en faveur de sa manière de voir, celui de Virgile est un des plus imposants; mais il en exagère manifestement la valeur. 11 n'en est pas, en effet, de l'opinion de Virgile, qui vivait à une époque critique, pour parler un langage bien connu de Pierre Leroux, comme de celle d'Homère ou du Dante, qui vivaient à une époque organique. L'opinion de ces derniers aurait un caractère

social : elle représenterait celle de leur nation et de leur époque tout entière. L'opinion du premier a un caractère purement individuel : elle est celle de Virgile lui-même et rien de plus, c'est-à-dire celle d'un écrivain qui, au lieu d'exprimer les sentiments généraux qui animaient l'humanité de son temps, a choisi avec un art infini, parmi les traditions del'hu nianité antérieure, celles qui se prêtaient le mieux aux ornements de la poésie. Quant au témoignage de Pythagore, il est d'une autorité fort contestable. S'il }' a, en effet, quelque chose de certain dans la doctrine attribuée à ce philosophe, c'est précisément cette transmigration des âmes dans des corps d'animaux que Pierre Leroux croit devoir, pour le besoin de sa thèse et en s'appuyanf uniquement sur un ouvrage apocryphe de Timée de Locres, considérer comme chimérique.

Pour compléter l'exposé de la doctrine de Pierre Leroux, il nous resterait à en faire connaître la partie politique et sociale ; mais elleest beaucoup moins remarquable que la partie métaphyeique. Nous nous bornerons donc à en marquer rapidement les })rincipales lignes. Les trois termes de la devise révolutionnaire : liberté, fraternité, égalité, qui résument toute la vie sociale, répondent, s'il faut en croire notre auteur, etbien qu'un tel rapport échappe aux profanes, aux trois ternies (le la formule philosophique : sensation, sentiment, connaissance, qui résument toute la vie imlividuelle. La liberté répond a la sensation, la fraternité au sentiment l'égalilé à lacimnaissance : l'égalité est, par conséquent, le tei-nie auquel les deux autres aboutissent. Aussi, la doctrine de l'égalité, ])roclamée par Rousseau au dix-

1MP]RRK I.EROrX ET JEAN REYNAUl) 203

Jiiiitième siècle, a retenti ju-squ'aux dei-nièi'es couches sociales et y a produit un mouvement qui ne s'arrêtera pas. C'est pourquoi toutes les parties de la société actuelles tendent à s'organiser conformément à un tel principe. Dans l'ordre militaire, dans l'ordre industriel, dans Tordre commercial, tous les citoyens sont déjà, à la vérité, égaux devant la loi ; mais ils sentent parfai tement qu'une telle égalité est complètement illusoii'e. Dans l'armée, on n'accorde les grades qu'à l'instruction, et pour l'acquérir, il faut de l'argent ; dans le commerce et dans l'industrie, on ne réussit qu'en luttant contre la concurrence, et pour lutter, il faut de l'argent et beaucoup, car les gros capitaux écrasent toujours les petits. L'inégalité subsiste donc encoi'e aujourd'hui, effective et l'éelle, à peu près partout. Dans les vieilles monarchies de l'Orient, elle tenait à la naissance et donnait lieu aux castes de famille; dans les cités grecques, elle tenait à la qualité de citojen et donnait lieu aux castes de patrie ; durant le moyen âge, elle provenait de la possession de la terre et engendrait les castes de propriété. Aujourd'hui, elle s'explii^ue encore par cette dernière cause. Le capital du l)ourgeois a remplacé le iief du gentilhomme et produit les mêmes effets : la rente vaut le droit du seigneur. Aussi Pierre Leroux s'élève-t-il avec une violence qu'on n'aurait pas attendue d'un enprit si cultivé, d'un spéculatif si éminent, contre le capital et contre la rente, et accuse-t-il sur tous les tons les propriétaires d'exploiter les prolétaires •

Heui'eusementque nt)tre réformateur possède unsp(''citiquo souvei'ain pour jxirter remède à tous ces maux. C'est sa foi'uude : riionime est sensation, sentiment.

connaissance ; formule précieuse e\ qui suffît à tout, à ce qu'il parait : l'essentiel est de savoir s'en servir. A cette division de l'être humain répond, dans tous les Etats, la division delà société humaine. Celle-ci se compose toujours, en effet, des savants ou hommes de la connaissance, des artistes ou hommes du sentiment, et des industriels ou hommes de la sensation. On i-etrouve cette division tripartite, sous des noms différents, dans l'Inde, en Egypte, dans la république de Platon, dans la société idéale de Saint-Simon. Seulement les diverses classes y sont entre elles dans des rapports d'inégalité et de su bordination. Dans la société imaginée par Pierre Leroux, elles auront les mêmes droits et seront parfaitement égales, parce qu'elles se pénétreront en quelque sorte mutuellement, i)our leur plus grand bien et pour celui de l'association tout entière. Il est à remarquer, en effet, que chaque individu opère toujours par ses trois fa cultes à la fois, mais qu'ordinairement il y en a une qui prédomine en lui sur les deux autres. Il en résulte que les opérations auxquelles il se livre, prises dans leur ensemble, s'accomplissent moins bien que si les deux dernières facultés étaient delà même force que la premièrv\ Mais si trois individus, en qui prédominent trois facultés différentes, s'associent et opèrent de concert, leurs opé rations s'accompliront dans les meilleures conditiouspossibles, parce qu'ils se compléteront pour ainsi dire les uns les autres. C'est là ce que Pierre Leroux appelle une triade. Cette association rudimentaire lui parait si indispensable qu'il fait delà triade l'élément primitif de la société: pourlui,i'individu isolé, non agrégé, necomi)te pas ; pour être quelqu'un ou quelque chose, il faut être

trois. Une réunion de triades forme un atelier; une réunion d'ateliers, une commune ; une réunion de communes, un Etat. L'Etat est le seul possesseur du capital et le seul directeur du travail. Nous voilà, malgré les tergiversations de Pierre Leroux, en plein communisme. Nous ne voulons pas reprendre ici la discussion du communisme en général ; nous l'avons suffisamment réfuté en étudiant la doctrine de Gabet. Bornons nous à quelques remarques sur le communisme de Pierre Leroux, dans ce qu'il a de spécial et de caractéristique. Il suppose qu'il y a une exacte corrélation entre la sensation, le sentiment, la connaissance, d'une part ; la liberté, la fraternité, l'égalité, de l'autre, ce qui n'est pas. 11 suppose, de plus, que la sensation, le sentiment, la connaissance ont la même dignité et doivent être placés sur le même rang, pendant qu'il faut évidemment établir une hiérarchie entre ces trois principes et subordonner la vie physique à la vie intellectuelle et morale. Il suppose enlin qu'il est possible de faire régner entre les hommes une égalité parfaite, quand le bon sens nous dit qu'il ne saurait y avoir d'association militaire ou industrielle sans chefs, imposés ou élus, et sans subordonnés. Quant à croire que l'élection démocratique déterminera au moins l'avènement de la capacité, qui est encore de l'inégalité, mais une inégalité peut-être moins blessante que toute autre, c'est une illusion dont il n'était pas permis k Pierre Leroux de se bercer. La dé- . mocratie n'est pas le règne des capacités, mais celui des médiocrités, par la raison bien simple que les hommes, pris en masse, sont médiocres et qu'ils ne sympathisent qu'avec ceux qui leur ressemblent. Quand on

a, comme l'auteur de l'Humanité, la préteution de s'élever d'un vol si sublime dans le ciel de la spéculation, on ne doit pas méconnaître les vérités les plus élémentaires de l'ordre terrestre et pratique.

Sans fonder une école, Pierre Leroux exerça autour de lui une certaine influence et rallia autour de lui uu certain nombre d'adhérents. Il suifit de citer, parmi ces apôtres de la solidarité, ses deux frères Jules et Charles Leroux, ses deux gendres Luc Desages et Auguste Desmoulins. Il inspira même un instant George Sand , comme on peut s'en assurer en parcourant quelques-uns des romans de l'illustre écrivain, notamment Consuelo, où la doctrine de la transmigration des âmes tient une place assez considérable, sans former pourtant, à beaucoup près, la partie la plus intéressante de l'ouvrage .

Ni ses théories sociales, ni même ses théories métaphysiques, bien que fort supérieures aux premières, ne paraissent destinées à survivre aux circonstances qui les ont suscitées. Ce qui restera, c'est ce souffle élevé qu'il a fait circuler dans l'histoire des doctrines religieuses, souffle inconnu à ce dix-huitième siècle qu'il admire. « On ne saurait, dit un historien célèbre, toucher à la philosophie de l'histoire sans rencontrer le profond sillon tracé par M. Pierre Leroux dans le chamj) des idées et des croyances liumaines^ . » Ce qui restera, c'est encore le sentiment profond qu'il a de l'unité du genre liumain et de l'action et de la réaction réciproque!? des éléments qui le composent ; c'est, suivant l'expres-

1 Henri Martin, Histoire de France, l. 1, préface, p. iiili

sion d'un pliilosophe bien connu, c'est l'idée, plus fortement exprimée qu'elle ne l'avait été depuis Joseph de Maistre, que l'humanité forme une unité réelle, substantielle, d'où il suit que tous ses membres sont liés les uns aux autres par une intime solidarité'. Ce qui restera, enfin, c'estcetesprit synthétique qu'il a porté dans l'étude des philosophies et des religions et qui l'a poussé à essayer de les concilier entre elles : « L'adversaire le plus passionné de l'école éclectique, dit un de nos penseurs les plus autorisés, est de tous les philosophes de son temps le plus particulièrement pénétré de cet esprit alexandrin qui excelle à conserver la tradition en l'expliquant et en l'éclairant des lumières de la science nouvelle-. «Par tous ces points, il se rapproche singulièrement de ce Victor Cousin qu'il a tant attaqué, de sorte que l'avenir se demandera peut- être s'iln'a pas appartenu à la même école. Il se sépare pourtant de lui en ce qu'il se meut avec })lus d'indépendance et de hardiesse dans le domaine des questions religieuses, et en ce qu'il s'attache moins soigneusement k sauvegarder la personne humaine, avec sa nature libre, spirituelle et morale, en face soit de l'humanité, soit de l'Etre universel, où il semble parfois vouloir l'engloutir. Par ce côté et par d'autres encore, il reste à moitié saint-simoiiien, bien que son saint-simonisme ait été singulièrement relevé et ennobli par l'influence du panthéisme germanique. Bref, nous persistons, malgré l'autorité de M. Franck, qui nous a reproché d'avoir un peu surfait

1 Ravaisson, la Philosophie en France, au dix-neuriè>ne sii'-rle, p. 65.

2 Vacherot, la Religion, p. 52.

P. Leroux, à le considérer comme un esprit d'une certaine force, qui ne s'est jamais complètement débrouillé, mais qui a eu plus d'une fois des intuitions heureuses.

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