I, A T K R R K , LES A G K S
L'étude de Pierre Leroux nous conduit tout naturellement à celle de Jean Reynaud, qui offre aveclui tant de rapports. Tous deux, en effet, ont eu la passion des questions religieuses ; tous deux ont cru d'abord en trouver la solution dans le saint- simonisme ; tous deux se sont séparés des saint-simoniens dans des circonstances honorables pour eux, et se sont élevés, en suivant leur propre voie, k des doctrines encore inexactes sans doute, mais plus hautes et plus nobles. Saint-Simon avait })lacé le bonheur de l'homme sur la terre et dans l'existence actuelle; Pierre Leroux l'avait également placé sur notre globe, mais dans une série indéfinie d'existences ; Jean Rejnaud le place dans le monde sidéral, dans les vies sans nombre et constamment progi'essives dont il doit être pour nous le théâtre éternel. Ainsi, de Saint-Simon à Pierre Leroux, et de Pierre Leroux à Jean Reynaud, la doctrine va s'êpurant toujours, sans aboutir toutefois à un spiritualisme bien nettement caractérisé.
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Jean lieynaiid naquit ;'i Lj'on en 1800 et nioiirut à Paris en 1863. Il eut pour tuteur lé conventionnel ^Nierlin de Thionville, dont il nous a laissé l'histoire, et fit au collège de Thionville de brillantes études, à la suite desquelles il entra k l'école polytechnique. L'éducation libérale et savante qu'il avait reçue le rendait très sympatliique aux idées nouvelles. Aussi se lanca-t-il dans le mouvement saint-simonien avec toute l'ardeur de son âge et fut-il un des missionnaires les plus fervents d'une doctrine qui lui semblait aussi favorable aux progrès de la société qu'à ceux de la science. Mais la théorie d'Enfantin sur le mariage le révolta, comme son ami Leroux, et, en le révoltant, elleraffranchit. 11 put, dès lors, tout en conservant l'empreinte saint-simo nienne, se développer librement, en dehors de tout préjugé de secte et d'école, et devenir véritaldement luimême. Ce fut alors qu'il publia, avecPierre Leroux, dans la Revue encyclopédique et dans V Enci/clojjèdie no2( velle, qui devait, dans leur pensée à tous deux, remplacer la grande Enci/clopédie du dix-huitième siècle, une série de travaux importants, tels que ses études sur l'Europe, sur le druidisme, sur la religion de Zoroastre, par lesquelles il jeta les fondements de sa renommée.
Quand la révolution de 1848 éclata, la notoriété que Heynaud s'était acquise le fit appeler par son ami Carnota le seconder, comme secrétaire général, au ministère de l'instruction publique. Nommé peu de temps après membre de l'Assemblée Constituante, il se distingua par son extrême modération et soutint, en toute circonstance, le gouvernement conservateur du général
Cavaignac, Mais, après l'avènemeiit de Louis Bonaparte à la présidence de la république, il donna sa démission de député, et, après le coup d'Etat, il refusa de prêter serment au nouveau chef du gouvernement et résigna ses fonctions d'ingénieur des mines. Les loisirs que la politique lui avait faits profitèrent àia philosophie. Ce fut alors qu'il écrivitle plus remarquable de ses ouvrages, celui où il développe, avec une si grande élévation de pensée et un si grand éclat de langage, sa doctrine sur la transmigration des âmes, le beau livre intitulé : Terre et Ciel , qui parut en 1<S54.
Jean Reynaud avait été conduit aux idées qu'il expose dans ce brillant travail, d'une part, par l'étude des sciences physiques et astronomiques, qui nous donnent une conception du monde si différente de celle qu'on en avait autrefois, de l'autre, par l'étude de la religion druidique, qui nous peint la vie future comme supérieure, mais analogue à la vie présente, et par celle.de la religion mazdéenne, qui proclame la victoire d'Or ■ muzd sur Ahrimane comme le dernier terme de l'évolution des choses. Il lui sembla qu'une chaîne sans fin d'existences, constamment ascendantes, était jdus conforme à la loi de continuité qui régit l'univers qu'une terre, un paradis et un enfer séparés par un abîme; et que le triomphe du bien sur le mal était mieux d'accord avec la saine notion de Dieu que l'éternelle persistance du mal et ({ue les peines élernelles qui en sont la conséquence.
Bien qu'il fût inti moment lié avec Pierre Leroux et qu'il partageât la plupart de ses aspirations, Jean Reynaud était, comme on l'a remarqué, moins philosophe et
plus tlièolugien que son éminent colla])oi'ateur'. Aussi est-ce au point de vue théologique qu'il se place, dès le début même de son livre. D'après lui, les principales doctrines religieuses ont été connues et formulées dans un ordre logique admirable. Celle de la personnalité de Dieu s'est produite la première : elle a été affirmée, pour ainsi dire d'instinct, par l'esprit essentiellement dogmatique de la Judée. Celles de la Trinité et du Médiateur sont venues ensuite : elles ont été élaborées philosophiquement, dans les anciens conciles, par le génie éminemment spéculatif de la Grèce. Celles qui ont trait à l'organisation du corps sacerdotal, aux rapports de la société civile et de la société ecclésiastique et à Tindé pendance de celle-ci, ont ap])aru en dernier lieu et ont été arrêtées sous l'influence du génie tout pratique de Rome. Il n'y a plus aujourd'hui d'autre dogme à fixer que celui de la vie future et de ses conditions essentielles. Or, il s'agit de savoir à qui sera dévolue une tâche si haute et à qui il sera donné de présider à cette nouvelle évolution du monde moral. Le génie romain, ({ui a possédé si longtemps l'hégémonie, est tout à fait impropre à une telle œuvre. D'abord, il n'a jamais eu que le sens du terrestre et du réel : celui de l'idéal et du divin lui a toujours fait défaut. De plus, il s'affaiblit et -'éteint tous les jours : tout ce qui s'est fait de grand en lùirope depuis deux siècles s'est fait sans lui ou malgré lui. 11 n'y a que le génie de la Gaule, s'écrie Reynaud qui semble ici vouloir intéresser notre amour- propre uational au triomphe de sou système, il n'v a que le
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génie de la Gaule qui soit à la hauteur des destinées nouYelles réservées à notre espèce ; car, dès le temps des druides, notre pays s'est distingué entre tous par sa foi à la permanence de la personne humaine après la mort, et, depuis deux cents ans, il possède en Europe une incontestable prépondérance intellectuelle. C'est à nous, par conséquent, à essayer de résoudre, en nous inspirant des sentiments de nos pères et en invoquant l'ange de notre race, le problème de l'immortalité.
Jean Reynaud groupe, comme on voit, d'une manière assez ingénieuse les diverses ques lions qui se sont successivement posées dans l'ordre religieux : Dieu, la Trinité, le Médiateur, l'Église et la vie future. Mais son attitude en face de ces questions n'est pas des plus nettes et ses prétentions paraissent tant soit peu chimériques. Admet-il positivement ces doctrines, dont il fait si grand ))ruit. et pour l'élaboration desquelles il décerne aux anciens peuples de si grandes louanges ? il ne le semble pas ; car il ne se donne nullement pour un vrai disciple (le Jésus et ne se montre nullement disposé à se soumettre aux décisions de l'autorité ecclésiastique. Mais, si ces doctrines que les conciles ont dû logiquement, suivant lui, élaborer avant celle de la vie future, ne reçoivent pas catégoriquement son adhésion, on ne voit pas pourquoi il n'en reprend pas la discussion pour son compte, avant de passer outre et de di^cutel• celle qui doit venir la dernière. S'il a raison d'admirer la logique des conciles, il ne nous donne pas précisément lieu d'admirer la sienne. Du reste, sa manière de raisonner est celle de Saint-Simon et de Pierre Leroux, qui voient avant tout dans la philosophie la re-
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ligion de l'avenir, faisant effort pour s'organiser et pour remplacer, à un moment donné, celle du présent, et qui aident à celte organisation en invoquant la tradition plus que la discussion et en se fondant sur des analogies historiques plus que sur des principes rationnels.
Jean Re3'naud a d'ailleurs conçu son sujet de la manière la plus large, la plus élevée, la plus originale, et s'est placé pour le traiter à un point de vue qui aurait fort étonné Bossuet et les autres théologiens et métaphysiciens des âges précédents. Convaincu que l'âme n'est point indépendante du corps, ni le corps du globe terrestre, ni le globe terrestre du SAstème solaire, c'est au sein de ce dernier qu'il nous transporte tout d'abord. 11 nous montre les lois astronomiques modifiant les lois physiques de notre planète, et celles-ci les lois physiologiques et psj'chologiques : au lieu de traiter seulement de l'âme, pour résoudre une question relative à l'âme, il traite de l'ensemble des choses. C'est la manière antique, celle qui était en usage du temps d'Empédocle et de Pythagore, de Platon et d"'Aristote, c'està-dire aux époques en quelque sorte héro'iques de la }ihilosophie.
Notre nouveau théologien détermine d'abord la place que la terre occupe dans le système solaire, puis il parle de son régime actuel et expose les raisons que nous avons de croire à sa stabilité. Il l'étudié ensuite dans ses rapports avec les diverses espèces vivantes, notamment avec l'espèce humaine, et se demande quelles sont les conditions d'existence de cette dernière et dans quelle mesure elles peuvent s'améliorer. Une des lois qni pèsent le jthis lourdement sur l'honune est celle de
la gravitation, car elle attire sans cesse son corps vers la masse du globe et l'empêche de se mouvoir avec rapidité. Mais il est parvenu à en neutraliser, au moins en partie, les funestes effets ; car il a façonné et égalisé la terre, ill'a couverte d'un réseau de routes et de chemins qui lui permettent de se transporter partout sans fatigue. Une autre cause de faiblesse et aussi d'indigence pour les hommes était, dans les temps primitifs, l'étendue de la planète qui les empêchait de jouir de ce qui était tant soit peu éloigné. Mais aujourd'hui, grâce aux ré centes découvertes de la science et à l'immense développement du commerce, nous pouvons nous représenter exactement le globe tout entier avec ses grandes divisions et faire venir de chacune d'elles tout ce qu'il nous plaît. Mais l'insuftisance des conditions d'existence que la terre offre au genre humain se montre encore dans la rareté des objets d'alimentation qu'elle nous fournit d'elle-même. Parmi ces milliers d'espèces d'animaux et de végétaux qui pullulent autour de nous, combien y en a-t-il qui nous servent à quelque chose? Un nombre insignifiant et presque dérisoire. Oue si elles ont fini par occuper sur ce gi- be une place considérable, Rejnaud remarque, avec Lucrèce, que ce n'est pas la nature, mais l'homme qui en est cause. Et que de mal ne s'est-il pas donné pour cela! C'est, en effet, pour entretenir les végétaux et les animaux nécessaires à leur subsistance que travaillent l'immense majorité des êtres humains.
Un ne peut, dit Keynaud, s'empêcher de se faire une triste idée de l'homme, quand on le voit dépenser tant d'eii'orls pour les minces résultats auxquels il arrive.
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La plus grande partie des hommes sont là, en effet, piochant, creusant, portant des fardeaux, tournant des manivelles et n'aboutissant par lu qu'à faire vivre quelques-uns des leurs, les plus favorisés et les plus intel ligents, dans des conditions à peu près convena])les. Mais la plupart sont mal logés, mal vêtus, mal nourri^ et manquent des loisirs dont ils auraient besoin pour développer leur vie intellectuelle et morale. D'où cela vient-il, sinon decequela vigueur musculairede l'homme est trop peu de chose et de ce que, dans son combaf contre la nature, il ne peut pas mettre en ligne des forces suffisantes? En sera-t-il donc toujours ainsi et notre malheureuse espèce est-elle destinée à tourner sans fin dans le même cercle de labeurs et de misères? Non, car l'homme a sa force intellectuelle, par laquelle il enrôle sous ses ordres une partie des forces de la nature pour attaquer les autres. Il peut arriver par là à neutraliser de mieux en mieux celles qui lui font obstacle et à procurer à l'espèce entière un bien-être de plus en plus grand. Mais, malgré tout, le travail existera toujours sur notre globe. Or, le travail est une fatigue, une peine. Tant que l'homme vivra sur la terre, il se fatiguera, il peinera donc, il ne jouira pas d'un bonheur sans mélange. Ajoutons qu'il sera sujet à la mort et aux terreurs sinistres qui la devancent et aux séparations déchirantes qui l'accompagnent, (l'est sur toutes ces raisons que Jean Reynaud se fonde pour placer, à la différence de Pierre Leroux, le théâtre de nos vies ultérieures au-dessus de notre cliétive planète, dans les régions plus fortunées, selon lui, du monde sidéral. Quel que soit le jugement que l'on porte sur ces
raisonnements de Jean Reynaud, on lui saura gré de s'être gardé ici, comme, du reste, dans toutes les parties de son œuvre, des exagérations d'un socialisme insensé, et de n'avoir pas admis entre les hommes, comme l'auteur de Y Humanilé, cette égalité absolue qui n'existe nulle part dans l'Univers, et qui ne saurait exister non plus dans l'espèce humaine. Au lieu d'attribuer, comme son ami, la misère présente de l'immense majorité des hommes à la mauvaise répartition des biens de ce monde et à l'égo'isme des riches qui les ont tous accaparés, il l'attribue avec plus de raison à l'insuffisance actuelle des forces avec lesquelles nous luttons contre la nature, puis il nous montre que nos forces grandissent tous les jours et que nous pouvons, par conséquent, espérer \n\ meilleur avenir .C'est exciter les hommes à chercher l'amélioration de leur sort, non dans une égalité sociale impossible, mais dans les progrès de la science et de l'industrie qui dépendent de nous et sont, pour ainsi dire, dans notre main. S'il se rattache par ses origines au socialisme saiut-simonien, il n'a pas été socialiste le moins du monde.
Après la question de la terre, J. Rej-naud se pose celle des âges : il traite successivement des âges de l'univers, de ceux de notre planète et de ceux du geni'c humain. Il n'est pas probable, dit-il, que les évolutions de l'univers se fassent d'ensemble : il est bien plus naturel de croire que tantôt certains astres naissent, que tantôt d'autres meurent, mais que ces morts et ces naissances ne se produisent jamais sur une assez grande échelle pourmodilier sensiblement l'œuvre immense de la création, de sorte que ccdle-ci reste toujours à peu
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près la même. A proprement parler, par conséquent, l'univers n'a pas d'âges. II n'en est pas de même de la terre que nous habitons. On peut dans son histoire distinguer quatre grandes périodes : celle du feu, celle de l'Océan, celle des continents et celle de l'homme, ou, {)Our parler le langage de la mythologie, les règnes de Pluton. de Neptune, de Pan et de Jupiter, le père des humains. Jean Rejnaud nous dépeint sous les plus vives et les plus ardentes couleurs ce premier âge où on ne voyait sur la terre que « des torrents de feu s'épandant ou roulant en cascades sur les brasiers, et les liquéfiant ou s'y amalgamant tour à tour ». Xotre globe, chauffé au rouge, comme un immense boulet, mit sans doute des millions d'années à se refroidir, puis vinrent les autres âges de la planète, que notre auteur décrit avec la même fougue de pinceau : celui des eaux, avec ses {fluies continuelles et ses orages épouvantables, durant lequel les premiers êtres durent germer dans quelque l'epli abrité de la puissante matrice de l'Océan ; celui des continents, où des mammifères, nouveaux-venus à la lumière, animèrent de leurs ébats les forêts des deux mondes ; celui de l'homme enfin, qui remanie à sa manière toute l'œuvre du Créateur, détournant les fleuves et desséchant les marécages, exterminant ou apprivoisant les autres animaux, transfornuint les diverses espèces végétales, les répandant au loin dans les champs et forçant, pour ainsi dire, la campagne k porter sa livrée.
Reynaud divise également en quatre âges l'histoire du genre humain. Il caractéi'ise assez, bien le premier, qu'on pourrait nomiuer l'âge antéliistoriq>u\ Il nous
décrit rimraanité, pleine de sève et de mouvement, faisant alors d'instinct des inventions étonnantes dont elle s'étonne elle-même et qu'elle attribue volontiers aux dieux. Mais il se montre, comme la plupart des saintsimoniens, très sévère envers l'antiquité, qu'il déclare plus superstitieuse et plus dégradée, non seulement que le moyen âge, mais encore que l'âge primitif. Plus superstitieuse, cela n'est pas possible, puisqu'elle était plus éclairée et que la superstition diminue à mesure que les lumières augmentent ; plus dégradée, cela ne se peut pas non plus, puisque tous les témoignages s'accordent à reconnaître que le citoyen antique avait au plus liaut degré le sentiment de sa dignité personnelle.