LA PREEXISTKNCE DES AMES
La terre devant toujours être, malgré les progrès que l'avenir lui réserve, un lieu depeine et d'affliction, puis- ({u'on y doit toujours travailler et toujours mourir, il y a lieu de se demander quelle est la raison d'une situation qui paraît si peu conforme à la bonté divine. On l'ex plique ordinairement par le péché originel ; mais Jean Reynaud estime que cette explication ne va pas au fond des choses et qu'il faut en chercher une autre plus profonde. Or, il croit la trouver dans sa conception de l'origine des âmes.
Après avoir été résolue diversement par plusieurs
écolesphilosopliiqiies de l'antiquité, la question de l'origine des âmes avait été reprise et discutée avec éclat, soit par les Pères, soit par les hérétiques des premiers siècles de l'ère chrétienne^; mais aucun philosophe moderne n'avait osé l'ahorder et en tenter la solution. C'était donc, de la part de Jean Reynaud, une entreprise aussi audacieuse qu'originale que celle de la poser de nouveau et d'essayer de la résoudre d'une manière conforme soit à l'état de la science, soit aux aspirations de notre époque. Ajoutons que c'était en même temps une entreprise naturelle et légitime. Xotre esprit, en effet, est constitué de telle sorte qu'il ne peut pas se contenir dans les limites du présent et qu'il faut, hon gré, mal gré, qu'il ressaisisse le passé et anticipe sur l'avenir. Il sent d'ailleurs que, lors même qu'il ne découvrirait rien en se livrant à de telles investigations, il ne fait pas mal de s'y livrer ; car il y gagne plus de vigueur et d'élévation etsV pénètre davantage du senti ment de sa noblesse et de ses hautes destinées.
Avant de résoudre la question, Reynaud examine les principales solutions qui en ont été données et les rejette successivement. Il repousse celle des panthéistes, qui font de l'àme une émanation de la substance divine, parce que l'âme pèche et qu'ainsi Dieu ne serait pas impeccable : celles de Platon et d'Origène. qui attribuent à l'àme une vie antérieure dans le ciel, parce que ce serait faire participer les choses du ciel à la mutabilité de celles de la terre ; celle des traducianistes, qui veulent que l'àme se transmette de père en
1 V. notre Psychologie de saini Augustin, êh. i.
m SOCIALISME ET POSITIVISME
fils par la génération, parce qu'il faudrait pour cela ou que la matière pût engendrer l'esprit, ou qu'une àme pût se décomposer en plusieurs autres ; enfin celle des crèatianistes , qui la dérivent directement de l'être créateur, parce qu'elle conduit logiquement à en dériver aussi les vices dont elle est primitivement entachée.
Quelle est donc la doctrine que ce philosophe substitue à celles qu'il combat ? C'est celle de la préexistence. Il invoque d'abord en sa faveur la grandeur de la tradition qui la recommande : « L'Orient, dit-il, en est rempli depuis la plus haute antiquité, et elle a rayonné de là dans toutes les directions ; tandis que je n'aperçois guère autour de votre dogme de la création immédiate que le triste moyen âge. Si l'onexaminaittousles hommes qui ont passé sur la terre depuis que rère des religions savantes v a commencé, enverrait que la grande majorité a vécu dans la conscience plus ou moins arrêtée d'une existence prolongée par des voies invisibles en deçà comme au delà des limites de cette vie. Il y a là, en effet, une sorte de symétrie si logique qu'elle a dû séduire les imaginations à première vue ; le passé y fait équilibre à l'avenir, et le présent n'est que le pivot entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore. Le platonisme a ranimé cette lumière }>récédemment agitée par Pythagore, et s'en est servi l)Our éclairer les plus belles âmes qui aient honoré les temps anciens... Mais il y a plus, et pourquoi ne l'avouerais je pas ? de quelque respect que je sois aninlé poui' le spiritualisme hellénique et alexandrin, le souvenir de la religion de nus ancêtres m'impressionne encore davantage. Le vieux druidisme parle à mon cœur.
PIERRE LEROUX ET JEAN REYXAUD 22i
Ce même sol que uous liabitous a porté avant nous uu peuple de héros, qui tous étaient habitués k se conside rer comme avant pratiqué l'univers de longue date avant leur incarnation actuelle, fondant ainsi l'espérance de leur immortalité sur la conviction de leur préexistence'. »
Pieynaud ne trouve pas seulement la doctrine de la préexistence dans l'Orient, en Grèce et chez les Gaulois qu'elle faisait marcher si hardiment, suivant la remarque de Lucain, au-devant de la mort, il croit la trouver jusque chez les Juifs et prétend qu'elle avait été importée chez eux, sous le second temple, avec le dogme de l'immortalité de l'àme. (Juand Jésus commence à faire parler de lui et que le peuple se demande qui il est, il ne s'agit pas de savoir quels sont ses parents, ses antécédents, sa ville natale, mais de savoir s'il est Elle, Jérémie ou quelque autre prophète ayant déjà existé. Quand on demande k Jésus lui-même qui est Jean-Baptiste, il répond qu'il est Elie qui doit venir, ce qui revient k dire qu'Elie, qui avait vécu autrefois, est né de nouveau dans la personne de saint Jean.
L'idée de la préexistence n'a pas seulement une grande et noble tradition, elle est grande et noble en ellemême : « Mais où je reconnais encore mieux, dit éloquemment notre auteur, ([u'aux membrures de sa tradition, si puissantes qu'elles soient, la force de cette doctrine, c'est à l'ampleur qu'elle communique à l'idée que nous portons en nous de nous-mêmes. Ne vous semble-t-il pas que vous devenez en quelque sorte uu
i Terre et Ciel, p. 211-312,
autre être, lorsque, après vous être représente, conformêuient au préjugé habituel, que vous n'êtes que d'hier (Ia!is l'univers, vous venez à vous représenter, au contraire, que votre naissance n'est, en réalité, qu'un des accidents d'unelonguevie, et qu'il s'est écoulé déjà bien du temps depuis que vous vous mouvez à travers les mondes ? Ne sentez-vous pas tout à coup plus ds poids dans votre personne, y sentant plus d'ancienneté ^ ? »
Indépendamment de sa grandeur et de sa beauté pro près, la doctrine de la préexistence a, suivant Reynaud, l'avantage de lever la plupart des difficultés qu'implique l'hypothèse de la nouveauté de l'àme. Dans cette doctrine, en effet, les vices qui afl'ectent l'àme, dès l'enfance, s'expliquent le mieux du monde : ils sont les résultats d'une vie antérieure. La rapide disparition de tant de milliers d'àmes qui ne font que traverser la terre, a elle-même, dans ce système, quelque chose de moins clioquant. La terre a pu être pour elles comme un lieu de passage où elles ont eu besoin de se poser un instant, en dirigeant leur vol vers de plus hautes demeures. Enfin, en admettant que la terre n'est qu'un purgatoire, comme le veut notre éminent théosophe, l'inégalité des conditions est une chose aussi raisonnable que naturelle, puisi[u'elle n'est qu'un effet de l'inégalité des mérites.
Gepenilant Reynaud ne se dissimule pas que sa doctrine est peu compatible avec le christianisme, tel qu'on l'entend ordinairement. wSi eWo est vraie, que devient le péché d'Adam? Qu(^ devient le sacrifice du Sauveur?
1 Terre et Ciel, p. 2iC.
PIERRE LEROUX ET JKAN REYNAIID 2l'3
Que devient lareligioii tout entière? Tout chancelle, tout tombe: il ne reste plus rien. — Pour répondre à cette objection, notre théologien phik^sophe expose et interprète à sa manière l'histoire du premier homme. Leprenier homme était-il parfait à son apparition sur la terre? Les scolastiques l'ont prétendu. Il se sont fondés pour cela sur ce qu'il sortait des mains de Dieu; mais, à ce compte, les animaux auraient dû posséder, eux aussi, toutes les perfections ; car ils en sortaient également. Notre auteur croit qu'il est aussi conforme au texte biblique et plus conforme à la raison de donner à l'homme d'humbles commencements et de le faire passer par une de ces lentes et paisibles évolutions qui conviennent à la fois à la majesté de la Providence et aux liabitudes de l'Univers. Le premier homme n'est donc, h ses 3'eux, qu'un homme enfant qui émerge un beau jour au-dessus de l'animalité, qui vit nu dos fruits spontanés de la terre, à l'ombre d'une forêt riante, sans vertus comme sans vices, ignorant à la fois de la mort et de l'immortalité. Mais bientôt la liberté apparaît en lui à côté de l'instinct; la lutte s'établit entre ces deux principes contraires, et, à un certain moment, l'instinct de la brute, représenté dans le livre hébreu par l'antique serpent, triomphe des forces morales récemment écloses et fait déchoir l'humme de l'état auquel il s'était déjà élevé. C'est l'histoire de la chute primitive.
Reynaud reconnaît que cette première faute constitue un fait capital dans les annales de la Terre; mais le mal qui en résulte lui paraît plus que compensé par le bien qui s'y niêle. L'iionmie est dès lors condamné au travail, à la souflrance, à la mort ; mais n'est-ce pas le
22i SOCIALISME ET POSITIVISME
travail qui laffranchit des chaînes de la nature? N'estce pas la souffrance qui le moralise et l'ennoblit? N'estce pas la perspective de la mort qui éveille en lui l'espérance derimmortalitè? Que serait devenu l'homme, s'il n'était jamais sorti de l'inertie de l'Eden, pour entrer dans la région des labeurs et des orages? Il aurait été sans besoins, mais aussi sans activité et sans industrie ; il n'aurait pas connu le mal, mais il n'aurait pas lutté contre lui et serait resté éternellement sans mérite. Or, le mérite, même acheté au prix de la chute, vaut mieux que la simple innocence. Il faut donc répéter avec saint Augustin, en parlant de la faute primitive, qu'elle a été une faute, à la vérité, mais une heureuse faute. Considéré à ce point de vue, le péché originel nous apparaît sous un aspect nouveau. Nous sommes tous solidaires de la faute d'Adam, parce que nous l'avons tous commise dans une vie précédente et que nous avons^tous agi comme le premier homme. Si nous sommes fils d'Adam, si nous sommes venus nous incarner dans les ruisseaux de son sang criminel, c'est par suite de Tattraction qu'une âme pécheresse exerce sur celles qui lui sont analogues. En d'autres termes, nous ne sonmies pas coupables, parce que nous sommes fils d'Adam: nous sommes devenus fils d'Adam parce que nous étions coupables.
Mais si la doctrine de la préexistence est si vraie et si belle, comment n'a-t -elle point encore pénétré dans le dogme chrétien et ne s'est-elle point encore imposée à l'esprit moderne? Cela tient, suivant Reynaud,àdeux causes. La première, c'est qu'autrefois l'esprit humain, encore plongé dans les ténèbres de l'enfance, ne cou-
naissait dans l'univers que trois régions en quelque sorte élémentaires, la région souterraine, la surface terrestre et l'espace céleste : de là l'idée vulgaire de l'enfer, de la terre et du ciel. Mais aujourd'hui que la science a découvert dans l'espace céleste tant de milliers de soleils et de mondes, il y a lieu de se faireune plus large conception des choses : une autre astronomie appelle une autre théologie. La seconde raison, c'est qu'autrefois la doctrine de la préexistence faisait corps avec celle de la déchéance : c'est, en effet, sous cette forme que l'a développée Origène, à la suite de Platon. Mais aujourd'hui elle se présente unie et comme mariée à la grande doctrine du siècle, à la doctrine du progrès, et a par conséquent beaucoup plus de chances de se faire accepter. Il est impossible d'exposer la doctrine de la préexistence sous des couleurs plus jjrillantes et de la défendre par des raisons plus ingénieuses que ne le fait ici Jean Reynaud. On est tenté de croire, en le lisant, non seulement qu'elle est parfaitement conforme à la vérité, mais encore que tout ce qui s'est fait de grand dans le passé dérive d'elle et que riiumanité ne peut que gagner à la professer à l'avenir. Cependant, quand on y regarde de près, on voit qu'elle n'est qu'une hypothèse qui peut invoquer en sa faveur des considérations plus ou moins plausibles, mais qui n'a pour elle aucun fait précis et aucun argument sérieux. Cette \ie antérieure dont on me parle, ma mémoire ne m'en dit rien et je n'en ai conservé aucun souvenir : si cela ne prouve pas absolument que je ne l'ai pas vécue, cela prouve du moins que je ne la connais pas et que je n'en puis rien affirmer. Par conséquent, elle est pour moi comme si elle n'avait
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jias été, et je buis autorisé, jus'[irà preuve du contraire, à la tenir pour non avenue. Cette absence de tout souvenir touchant la préexistence a une autre conséquence de la plus haute gravité : elle démontre, contre Jean Reynaud, que cette vie ne nous a pas été donnée pour expier les fautes d'une vie précédente, car, pour expier, encore faut-il savoir ce qu'on expie. Autrement l'expiation n'est plus l'expiation ; elle perd tout caractère moral. « Il faut, dit un philosophe illustre, que l'accusé comprenne qu'il est puni; sans cette condition, la justice humaine n'est plus que de la harbarie et de la violence^ . » Ce que M. Jules Simon dit ici de la justice humaine, il faut le dire, à plus forte raison, de la justice divine.
A ces objections qui portent sur la nature même de la doctrine, on peut en ajouter d'autres qui ressortent de l'examen des conséquences soit morales, soit sociales, qu'elle contient. Si nous admettons, avec notre philosophe, que la vie présente n'est que la récompense ouïe châtiment d'une vie antérieure, nous nous garderons bien d'essayer de la modifier d'après le type idéal de la justice, car elle est comme elle doit être, et une justice mystérieuse en règle d'ores et déjà l'ensemble elles détails. Nous verrons, sans nous émouvoir, le scék-^rat triomphant et l'honnête homme o[)primé; carie triomphe du premier nous paraîtra une juste rémunération de ses anciennes vertus, et l'oppression du second une juste punition de ses anciens crimes. Cette croyance n'étoufiéra pas seulement en nous le sentiment de la
1 Jules Simon, Religion nfjw'elle, p. 298.
justice, elle émoussera celui de la pitié, puisqu'elle nous montrera dans les malheureux des hommes coupables, et d'autant plus coupables qu'ils seront plus malheureux. Or, si on s'apitoie de bon cœur sur l'innocent, sur celui qui n'a pas fait de mal, appartînt -il à la classe des animaux sans raison, on s'apitoie peu sur le criminel, sur celui qui a positivement mérité son sort. C'est ce qu'un grand peintre de la nature humaine nous fait entendre :
Les animaux périr!... Car encor les humains Tous avaient dû tomber sous les célestes armes. Baucis en répandit en secret quelques larmes i.
En nous plaçant au point de vue de Jean Reynaud, le monde nous apparaît comme un vaste établissement pénitentiaire : les juges, les geôliers, les exécuteurs des hautes œuvres sont d'un côté; les condamnés, les forçats, les suppliciés, de l'autre. Prendre parti pour ceuxci contre ceux-là est un acte impardonnable, car c'est protester au nom de hi jusiice humaine toujours courte dans ses vues, parce qu'elle se renferme dans l'horizon étroit de cette vie, contre la justice divine qui voit tout, qui embrasse tout et qui coordonne la vie présente avec la vie antérieure et la vie future. On voit où cela mène en ce qui concerne l'organisation sociale : « 11 est clair, dit un penseur contemporain, que si de pareilles idées avaient prévalu, jamais l'esclavage n'aurait été aboli. Comment songera abolir comme injuste une institution par laquelle se manifeste l'éternelle justice? Pourquoi la science murmurerait-elle contre ce mode divin de
1 la Kniitaino, l'Iiilfniou <-t lUiucis.
pénalité? Que le maître n'abuse pas àe son pouvoir, à la bonne heure! mais ne touchez pas à ce pouvoir, il est sacré ; c'est la. juste récompense de ses mérites. Ne vous indignez pas du sort de l'esclave ; ce sort est mérité, c'est le juste châtiment de ses fautes^ . »
Il en est du régime des castes comme de l'institution de l'esclavage : il aurait trouvé dans les principes de Reynaud une éclatante consécration. Comme nous avons déjà vécu dans le passé et que Dieu est souverainement juste, chacun de nous occupe ici -bas la place qui lui a été assignée par la justice divine, d'après ses mérites ou ses démérites antérieurs : qu'il y reste et ne songe pas à en sortir ! C'est là un raisonnement excellent et contre lequel il n'y a rien à dire. Ainsi, cette doctrine de la préexistence, que son auteur nous donne pour une doctrine de progrès, n'est, en définitive, comme la plupart de celles qui se rattachent au panthéisme saint- simonien, qu'une doctrine d'immobilité, et ne manque pas d'analogie avec la sombre philosophie de ce Joseph de Maistre que le saint-simcnisme a tant préconisée. Elle aurait pour effet, si elle devenait prédominante, de substituer à la vie active de notre Occident la vie inerte et passive de l'Inde, et de remplacer nos institutions, de plus en plus libres et équitables, par un régime essentiellement contraire à la liberté et à la justice.
i F. Pillou, .innée philjsophique, 1S68, p. 293.
PIERRE LEROrX ET JEAN REYNAUD 229
LE CIEL, l"INF1NITÉ DU MONDE, l' 1 M Mo R T A L lï É SIDÉRALE
De la vie présente et de la vie antérieure, Jean Reynaud passe àla vie future et au ciel où doivent se dérouler ses phases successives. Il entre eu matière par un splendide tableau du ciel étoile qui rappelle l'admirable morceau d'Aristote, conservé par Cicèron, où le philosophe grec exprime le ravissement dont les hommes seraient saisis, s'ils avaient toujours vécu dans une caverne obscure, et si le ciel, tout constellé d'étoiles, se dévoilait tout à coup k leurs yeux : a Les poètes, dit- il, nous parlent des voiles que la nuit étend dans le ciel : n'est-ce pas la nuit, au contraire, qui enlève ceux dont le ciel demeure couvert pendant le jour? Si notre soleil nous manque, en voici d'autres qui se présentent à nous par milliers pour le remplacer, et, plus reculés dans les profondeurs de l'étendue, leur perspective n'eu reçoitque plus de grandeur. Autant la majestueuse multitude des mondes l'emporte sur le globe chétif où nous sommes en ce moment, autant le ciel de la nuit me' paraît supérieur à celui du jour. » L'habitude seule, dit Reynaud, nous empêche d'en être frappés, « et je ne doute pas que s'il n'existait dans ce monde qu'une seule ouverture où l'on put ainsi })louger ses regards dans le mystérieux édifice de l'univers, on affluerait des contrées les plus éloignées vers ce lieu privilégié' . »
1 Terre et Ciel. p. 200-67.
Eli présence d'un tel spectacle, on ne peut s'empêcher de s'écrier, avec le poète hébreu, que les cieux racontent la gloire de Dieu. Seulement, pour qu'ils la racontent dignement, il faut, suivant Reynaud, qu'ils lui soient analogues, au moins par certains côtés, c'est-àdire qu'ils soient, à certains égards, infinis comme lui. Aussi notre philosophe professe -t-il la doctrine de l'infinité du monde. Et d'abord, dit-il, le monde a existé de tout temps. Il est si naturel de le croire qu'on l'a cru presque universellement dans l'antiquité, et qu'on est réduit à se demander comment l'opinion contraire a pu prendre naissance. L'univers existant actuellement, il nous est facile de concevoir qu'il existait l'in? tant d'auparavant et ainsi de suite à l'infini, tamhs qu'il nous est difficile de concevoir un moment où il ait passé toutàcoup du néant à l'être. D'un autre côté, la coexistence de Dieu et de l'univers étant actuellement une cliose excellente, elle a dû avoir la même excellence, il y a six mille ans, il y a vingt mille ans, un million d'années qu'aujourd'hui. Par conséquent, il n'y a nulle raison de mettre des bornes à la durée du monde. De plus, tous les moments do la durée étant égaux devant Dieu, on ne voit pas pourquoi il en aurait choisi un pour créer de préférence aux autres. Enfin, de toute éternité, Dieu a eu la puissance de produire le monde, de toute éternité sa sagesse en aconru l'iiarmonie, de toute éternité sa bonté l'a voulu : par conséquent, l'univers a toujours existé, comme le résultat de l'action dos trois hypostases divines. Dire qu'il n"a pas toujours existé, ce serait dire que Dieu n'a pas toujours agi , pensé, aimé : ce serait lo concevoir plongé, comme BrahniM,
pendant une éUn-nilé, dans une sorte de sommeil et de léthargie.
Cependant Reynaud déclare qu'en soutenant une telle opinion, il n'a garde d'égaler le monde à Dieu et de professer la doctrine du panthéisme : Dieu, dit-il, est le principe , le monde est la conséquence ; le i)remier n'a pas eu de commencement, le second en a eu un, bien qu'il soit situé à l'intlni et difficile à comprendre. Imaginez, dit-il en s'inspirant d'un passage de Porphyre rapporté par saint .Vugustin, imaginez une main posée de tout temps sur le sable et y laissant de tout temps son empreinte, et vous aurez l'image du rapport de Dieu et du monde. La main est la cause, l'empreinte est l'effet; l'une n'a pas commencé, l'autre a eu un commencement, mais ce commencement n'a pas de date assignable. D'ailleurs, il y a entre l'éternité, qui appartient à Dieu, et la durée illimitée, qui appartient au monde, d'autres différences : la première est permanente, la seconde est successive ; l'une reste toujours la même, l'autre varie et s'écoule, cela suffit pour tracer entre Dieu et le monde une ligne de démarcation infranchissable.
Reynaud croit à l'infinité de l'univers dans l'espace comme dans le temps et cherche à l'établir par des rai sonnements analogues : « Si, dit-il, il nous est impos sible de concevoir un temps au delà duquel il n'y aurait plus de temps, il nous est aussi impossible de con cevoir une étendue après laquelle il n'y aurait plus d'étendue. » D'un autre coté, les différentes parties de rétendue étant tout à fait similaires, nous ne pouvons juger que quelques-unes d'entre elles sont dignes dç
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contenir des choses créées, sans juger que les autres en sont dignes également. D'où il suit que la création doit être inlînie comme l'étendue elle-même. On peut dire, par conséquent, de l'univers, ee que Pascal ne se permettait de dire que de l'espace : « L'univers est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » Mais, de même que la durée infinie du monde n'a rien de commun avec l'éternité de Dieu, son étendue infinie n'a rien de commun avec l'ubiquité divine : a La matière a beau être sans fin, la partie de la matière qui est ici n'est point là, tandis que Dieu, qui est sans parties, est tout ensemble ici et là. De même qu'il vit simultanément dans tous les temps, il vit simultanément dans tous les points ^ »
L'auteur de Terre et Ciel ne croit pas seulement à Tinfinité de l'univers dans le temps et dans l'espace, mais encore à l'infinité des mondes. Si, en effet, dit -il, un seul monde, c'est-à-dire une seule enceinte où les âmes vivent et se développent ensemble, est bon en soi, deux mondes seront meilleurs qu'un seul, trois meilleurs que deux, et ainsi de suite. Cette pluralité infinie des mondes que la raison nous révèle, l'expérience nous permet presque de la saisir ; car, à mesure que la force de nos télescopes, s'accroît, le nombre des astres nouveaux que nous découvrons augmente en d'efiVoyables proportions, d'où nous pouvons inférer que la multitude en deviendrait infinie, si notre vue devenait capable d'aller à l'infini. Notre terre n'est donc pas seule dans l'univers. Des millions d'autres mondes, conformés comme elle et
i. Terre ei Ci' l, p. i;8J-ï!iO.
PIKRRE LEROUX RT .IKAN REYNAUU 233
habités sans doute 'comme elle, naviguent de conserve avec elle dans l'espace sans bornes, (;t à ces mondes innombrables s'en ajoute sans cesse une multitude d'autres, car Dieu crée continuellement. Notre philo sophe s'émeut à cette pensée : « Je ne puis, s'écrie-t-il, distinguer les popu'ations, mais je vois les fanaux qui les rallient, et j'admire que les rayons que nous liercevons ici soient aussi les rayons qui éclairent tous ces frères célestes. Nous respirons tous ensemble dans la même lumière. Les scintillements des étoiles me sont comme une image des regards qui se croisent de toutes parts dans l'espace, et dont les plus clairvoyants descendent vraisemblablement jusqu'à nous et nous observent. Grâce aux révélations de la nuit, nous sommes en mesure de comprendre au juste où nous sommes : l'immensité s'anime, et sous la figure des astres, nous découvrons l'auguste assemblée des créatures assises en •cercle, sous nos yeux, sur les gradins infliiis de l'amphithéâtre de l'univers '. )^
Toutes les raisons ((uc Jean Reynaud fait valoir en faveur de l'infinité de l'univers ne sont peut-être pas également solides, et quelques-unes des idées qu'il énonce sui- ce difficile sujet n'ont peut-être pas toute l'exactitude et toute la rigueur désirables. Il nous parle de la pluralité infinie, c'est-à-dire du nombre infini des mondes. Mais l'idée de nombre et celle d'infini ne s'excluent-elles pas et ne sont elles pas contradictoires? « Donnez-moi, dit Fénelon, un nombre que vous prétendrez être infini ; je pourrai toujours faire deux choses
1 Terre et Ciel, p. 367.
qui démontreront que ce n'est pas un infini véritable. 1° J'en puis retrancher une unité : alors il deviendra moindre qu'il n'était et sera certainement iini... Or, le nombre qui est fini dès qn'on en retranche une seule unité ne pouvait pas être infini avant ce retranchement ; 2° je puis ajouter une unité à ce nombre, et par conséquent l'augmenter ; or, ce qui peut être augmenté n'est point infini '. » En même temps que Reynaud nous dit qu'il y a déjà actuellement une infinité de mondes, il nous affirme que Dieu en crée continuellement une infinité d'autres. 11 y a là une contradiction dans les termes qui ferait croire que les idées de notre philosophe sur cette matière n'étaient pas assez nettes ni assez bien démêlées. Reconnaissons pourtant qu'il a traité cette grande question avec une singulière élévation de pensée et de langage et qu'il a opposé victorieusement au ciel étroit du moyen âge, avec sa voûte de cristal et ses pâles flambeaux, allumés à l'unique fin d'éclairer notre chétive planète, le ciel moderne étincelant, immense, illimité, où la terre est perdue dans la multitude des autres globes, comme un simple citoyen dans la population d'un vaste empire.
Mais, puisque au ciel du moyen âge a succédé un ciel nouveau, il semble qu'à la vie future, telle que cette époque la concevait, doit maintenant succéder une vie future nouvelle. C'est, en effet, l'opinion de Jean Rej'naud. Suivant lui, le ciel étant reconnu analogue à la terre, on peut jirésumer que la vie des habitants du ciel sera analogue à celle des habitants de la terre. Or, sur
1 Féiielon, Traité de i'i'Xistence de Dieu,
PIERRH LEROUX ET JKAX REYNATJD 23'
la terre, iions vivons, en une certaine mesure, delà vie (le Dieu, à l'image (lu({uel nous avons été formés. Dieu étant essentiellement actif et créateur, nous nous efforçons d'unir notre action à la sienne et rie coopérer selon nos forces à l'œuvre continuelle de la création. Eh bien, cette action féconde, qui constitue notre vie morale sur la terre, doit, suivant notre philosophe, persister en nous dans le ciel. 11 lui semble que, sans cela, la vie serait éteinte, le monde amorti, et que Dieu, n'ayant plus à présider au vaste mouvement des êtres, se replierait sur lui-même, comme Brahma, et vivrait d'une vie inerte, semblable au néant même de la vie. Or, ce sont précisément ces images de mort que Reynaud reproche au moyen âge d'avoir affecté h la peinture de la vie à venir. Plus de temps, plus d'activité, plus de changement! Les saints, chacun à leur place, les réprouvés, chacun à la leur, et cela pour les siècles des siècles, sans que rien vienne jamais troubler celte immobilité éternelle ! Avec l'activité morale, tout le chœur des vertus est banni du paradis. La prudence, la modération, la magnanimité, la justice, ces vertus génératrices, en sont exclues comme les autres : il n'y reste que lacontemi)lation de Dieu, comme si cette vertu était tout et comme si les autres n'étaient rien ! Comme si Dieu lui-même, le modèle de l'homme, l'original sur lequel il doit se façonner, se renfermait dans la contemplation de son être et ne se manifestait pas au dehors par son activité, c'est-à-dire par sa puissance, sa sa gesse et son amour!
Reynaud n'admet pas une telle doctrine. Il estime ([u'une fois la mort venue, les âmes se dirigent vers les
SSa SOCIALISME ET POSITIVISME
demeures les mieux appropriées aux mérites qu'elles ontacquis et h l'état moral où elles sont arrivées. Il n'est pas même nécessaire, pour qu'elles s'y portent, que Dieu intervienne d'une manière spéciale et leur assigne luimême les points du ciel qu'elles doivent occuper. Elles s'y rendent d'elles-mêmes, elles s'élèvent ou s'abaissent en vertu des lois générales de la justice, comme les corps s'élèvent ou s'abaissent en vertu des lois générales de la pesanteur; car la théodicée a ses lois générales, comme la physique et l'astronomie ont les leurs, lois que nous ne connaissons pas et que des êtres plus éclairés que nous connaissent probablement. L'homme s'élève ainsi constamment du bonheur qu'il a atteint à un bonheur plus grand. Il monte sans cesse de sphère en sphère et, pour ainsi dire, de cieux en cieux ; il va toujours et n'arrive jamais, car il n'y a pas de perfection pour lui, mais un perfectionnement sans limite : « Le ciel n'est pas une demeure, c'est un chemin. »
Non content de faire de l'activité une propriété essenlielle de l'àme, Jean Reynaud fait du corps sou instrument indéfectible. Sans organes corporels, dit-il, nous l)Ourrions vraisend)lablenient connaitre Dieu et nous connaître nous-mêmes, mais nous ne pourrions ni connaître nos senddables ni être connus d'eux. Nous avons besoin d'organes et pour saisir les signes par lesquels ils nous révèlent leurs diverses modifications et pour leur révéler par des signes nos modifications [jropres ; car de pénétrer directement dans la conscience les uns des autres et d'y lire sans intei-médiaire d'aucune sorte, c'est ce qui est manifestement impossible. Si donc l'homme doit vivre, même dans les régions célestes, île
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la vie active et sociale et non de la vie contemplative et solitaire, il doit y vivre dans la condition corporelle et organique. Et qu'on ne dise pas qu'une telle condition rabaisse l'homme et diminue sa ressemblance avec son auteur ; elle le relève, au contraire, et complète cette ressemblance merveilleuse. Si Dieu ne se renferme pas dans la solitude inaccessible de sou être immatériel et s'il crée éternellement de nouveaux univers, faut-il s'étonner que l'âme ne reste pas à l'état d'âme pure, de substance spirituelle, et qu'elle se façonne sans cesse de nouveaux corps ?
Mais, si nous avons dans le ciel un organisme analogue à celui que nous possédons sur la terre, n'est-il pas à craindre qu'il n'y ait là-haut, comme ici-bas, des générations et des mariages, et que le paradis dont on nous parle ne ressemble moins au paradis de Platon qu'à celui de Mahomet? Reynaud ne recule.pas devant quelques-unes de ces conséquences de sa doctrine. S'il repousse du ciel la Vénus impudique, fille tumultueuse de l'instinct et de la passion, il y admet la Vénus Uranie, fille divine du cœur et de la raison. S'il y a de la beauté dans le ciel (et comment n'y en aurait-il pas?), c'est évidemment pour qu'elle soit aimée. Si elle s'y présente sous ces traits fortement contrastés qui distinguent, au moral comme au physique, le type masculin et le type féminin, et qui font qu'ils se complètent l'un l'autre, c'est évidemment pour qu'on en tienne compte. En définitive, dit Reynaud. qui semble ici défendre, en les épurant, les idées saint-simoniennes, l'idéal de notre espèce est dans le couple androgyne et non dans l'homme voué au célibat, et, si l'on peut reprocher quelque chose
au christianisme, c'est d'avoir sacrifié le premier au second. Plaçons donc hardiment dans le ciel non seulement l'union des âmes, maisencore celle des corps et ces doux liens de parenté qui font notre bonheur sur la terre. Voilà certainement une des théories de l'immortalité les plus hardies et les plus brillantes qui aient été dé veloppées dans aucun temps et chez aucun peuple. ce Jamais, dit un des maîtres les plus éminents delà philosophie contemporaine, on n'avait plus résolument sondé les obscurités de nos destinées futures ni tenté plus vaiUamment d'ouvrir à l'àme une pleine issue vers la lumière \ » Sans rompre entièrement avec la tradition et en l'invoquant, au contraire, eu maintes circonstances. Jean Reynaud s'est surtout attaché à mettre sa doctrine en harmonie avec l'esprit de notre époque et avec le mouvement des sciences modernes. Convaincu qu'il n'y a de solution de continuité, ni entre les différents êtres, ni entre les divers états du même être, il s'est plu à montrer que les âmes, au sortir de ce monde, ne peuvent être, sans transition, ravies au plus haut des cieux ou précipitées au plus profond des enfers, mais qu'elles doivent s'élever ou s'abaisser graduelle • ment, en vertu d'une loi qui n'a rien d'arbitraire et conformément à l'allure ordinaire de la nature. De là ces corps dont il a soin de les revêtir et qui ne différent de ceux qu'elles ont quittés que })ar une subtilité et une transparence supérieures. De là, ces régions de plus en plus fortunées où il les fait aborder successivement, flans leurs pérégrinations merveilleuses à travers l'es-
1 Caro, l'Idée de Jjieu, [>. 3'J6.
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pace infini, et où elles trouvent, avec leurs afTections 'l'ici-bas, la possii)ilité de ionner de nouveaux liens et de recommencer en quelque sorte la vie terrestre dans des conditions exceptionnelles de pureté et de bonheur.
Mais quelque séduisante que soit une telle doctrine et avec quelque talent qu'elle soit exposée, on ne peut pas s'empêcher de remarquer qu'elle soulève des difficultés assez graves. Ileynaud soutient que les diverses }ilanètes sont habitées comme la terre. C'est là un point (|u'on peut regarder comme extrêmement jjrobable, puisqu'elles sont conformées d'une manière analogue, l)lacées dans des conditions à peu près identiques, et qu'on ne voit pas trop ;i quoi elles serviraient, si elles n'étaient pas destinées à porter et à nourrir, à un moment donné, des êtres vivants et intelligents. Mais la question est de savoir si ces êtres sont animés par des âmes qui ont déjà vécu sur la terre ou qui doivent y vivre plus tard. Or, cela paraît assez difficile à admettre, de sorte que ces rêves brillants que Keynaud s'était plu à tlérouler devant notre imagination risquent de s'évanouir, comme ces fusées qu'un art ingénieux fait un instant étinceler à travers la nuit,
Reynaud veut que les âmes aient, dans l'autre vie, des organes analogues à ceux qu'elles ont dans celle-ci. Je ne m'y oppose pas; car cette hypothèse n'est nuUiMuent contraire à la tradition spii-itualiste et est plus conforme à la loi de continuité qu'une existence ultra-mondaine purement spirituelle. Seulement la raison qu'il fait valoir en faveur de son opinion ne me paraît pas des plus concluantes. Sans les
organes, dit-il, les âmes ne liourraient communiquer entre elles. — Qu'en sait-il ? Sommes-nous capables de juger , du sein de notre liumble et misérable condition , de ce que de purs esprits peuvent ou ne peuvent pas ? Pas plus que des mollusques ne peuvent se rendre compte, dans la vie sourde et muette qu'ils mènent au fond des mers, des communications qui s'établissent, au sein de nos cités, entre les intelligences d'élite qui composent nos assemblées politiques ou nos académies. Reynaud admet que nous pouvons actuellement, malgré nos organes grossiers, communiquer avec la pure intelligence. Pourquoi donc, quand nous serons de purs esprits, toute communication entre nous serai telle impossible ?
Non seulement Reynaud cj-oit que les âmes ont des organes dans le ciel, mais il est convaincu qu'elles s'en servent pour y mener une existence éminemment active et militante : il pense, en effet, qu'elles y vivent d'une vie plus élevée à la vérité que sur la terre, mais non d'une vie parfaite. Suivant lui. la perfection est un butoù elles tendent éternellement, mais elles sont dans une éternelle impuissance d'y arriver. Cette opinion a trouvé deux adversaires redoutables dans M. Jules Simon et M. Ravaisson : « Voici, dit le premier, une doctrine qui aim(> la lutte pour elle-même, qui nous récompense d'une victoire parla promesse d'un nouvel effort h tenter, et qui fait de la vie éternelle un mouvement éternel... L'action est sans doute de l'essence de la })eriection ; mais l'action est-elle le contraire du l'epos? Le Dieu d'Aristote est à la fois essentiellement immuable cl essentiellement actif; toute métaphysique conclut à une
PIERRE LEROUX ;ET JEAN REYXAUD 2il
cause immobile \ » — « On peut se demander, dit à son tour M. Ravaisson, si entendre le ciel comme Jean Reynaud, en l'assimilant, au degré près, h la terre, ce n'est pas le supi)rimer ; si ce n'est pas, en effet, supprimer le progrès même que de supprimer le terme ; si faire disparaître l'absolue perfection, ce n'est pas faire disparaître toute idée de perfectionnement. — Le ciel, ajoute-t-il, ce n'est pas tel ou tel lieu plus ou moins éloigné de celui où nous sommes, mais une vie exempte des misères d'ici-bas, une vie toute ditïérente de notre vie de phénomènes et de mouvement. » Et plus loin : « Ce n'est point parler de vie céleste que de parler d'une vie semblable à la nôtre, dans quelque constellation éloignée qu'on la place, ajoutàt-on avec Jean Reynaud ([ue cette existence de là-haut sera fort supérieure à notre existence d'ici-bas, et indéfiniment ira se perfectionnant. 11 faut, pour répondre à ce que notre cœur demande, à ce que notre raison exige, une vie parfaite, celle qui ne se trouvera qu'au delà de toute chose sensible, au delà de l'espace, au delà aussi du temps, là où Dieu habite, dans la région ultra-sidérale comme ultra-terrestre du pur esprit -. «
Quoi qu'il en soit de cette question, sur laquelle il est difficile de se prononcer et dont la solution est encore un des desiderata de la philosophie, on voit quel est le vrai caractère de l'ouvrage de Jean Reynaud et en quoi il porte la trace de ses origines. L'auteur n'y fait point appel à la phil(»soi)hie, telle qu'elle s'est développée entre les mains de Platon et d'Aristote, de
1 Jules ^'imon. Religion niturelle, y. 2^Jô
' Ravais-on, Philosophie en France au dix-neuviéme siècle, p. 'i7-48.
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Descartes et de Leibniz, mais à la théologie, telle qu'il la trouve ou croit la trouver chez les druides et chez les mages, dans les livres des Pères et dans les décrets des conciles. 11 n'y démontre pas l'existence de Dieu et la spiritualité de l'âme : il y traite, et y traite comme de choses qui ont k peine besoin d'être démontrées, de la Ti'inité et du médiateur, du premier homme et de la métempsycose. Pendant que Victor Cousin se borne à faire la synthèse des diverses philosophies, que Pierre Leroux essaye celle des philosophies et des religions tout à la fois, Reynaud tente de préférence celle des religions. Par ce côté, il se rattache encore à Sain' Simon, qui ne voyait point de milieu entre le matérialisme et les religions positives, et pour qui la philosophie rationaliste n'existait pour ainsi dire pas. Il s'y rattache encore par sa foi invincible au progrès qu'il affirme partout et qu'il ne démontre nulle part; qu'il étend non seulement à la science et à la })olitique, mais encore à la vie de l'homme tout entière ; non seulement à la vie de riionmie, mais encore à celle de la terre où elle se déploie, à celle du systèmeplanétaire, à celle del'univers tout entier. Il s'y rattache par le besoin qu'il éprouve de r^'trouver jusque dans la vie céleste les conditions de notre vie sublunaire, je veux dire non seulement les hautesconceptions del'espritet les nobles élans du cœur, mais encore les humbles perceptions des sens etles délectations plus ou moins vulgaires qui les accompagnent, ^lais il difîère de Saint-Simon et de ses premiers disciples et i>ar l'étendue de ses connaissances en matière i-eligieuse etparl'ai'deur de sessentiments religieux. Les premiers saint-sinioniens ne sont, après tout, que diis
esprits plus ou moins })Ositit's, qui marchent ou plutôt se traînent à terre, au lieu de voler, tandis que l'esprit de Reynaud a des ailes et nous emporte avec lui à une grande hauteur.
Jean Pv.eyuaud devait avoir et il a eu des disciples et des admirateurs. Il faut citer parmi eux un de nos liistoriens les plus célèbres, M. Henri Martin, qui, dans le chapitre de son Histoire de France qu'il consacre à la religion des druides, a reproduit quelques-unes des idées de Terre et Ciel; il faut citer, en outre, un de nos astronomes les phis éniiuents, M. Camille Flammarion qui, dans son livre de la Pluralité des mondes habités et dans d'autres ouvrages, a développe la plupart des vues du maître dans un style plein de richesse qu'il semble lui avoir dérobé. Nommons encore MM. Louis Figuier et André Pezzani, qui se sont inspirés, eux aussi, de sa doctrine et ont contribué à la vulgariser parmi nous.
Les critiques n'ont pas non plus manqué à notre théosophe. Nous ne parlons pas des membres du concile réuni h Périgueux, en 1857, qui se donnèrent la peine de relever les propositions malsonnantes de son ouvrage et de les signaler à l'attention des fidèles. Mais de simples profanes, comme M. Martin de Rennes et M. Taine, ne se sont guère montrés plus indulgents envers lui que les Pères de cette vénérable assemblée : M. Martin, parce que, se plaçant au point de vue ik^ la stricte orthodoxie, il devait nécessairement trouver Jean-Rey-naud hérétique au premier chef; M. Taine, parce que, avec son tour d'esprit positif et condillacien, il ne pouvait goûter des spéculations qui ont un caractère tout
alexandrin et presque mystique. M. JulesSimon, M. Caro, M. Ravaisson, M. Vaclierot l'ont jugé plus équitablemeiit et ne se sont même pas défendus d'une certaine sympathie à son égard. Ils ont eu raison. Tout en faisant leurs réserves touchant certaines idées de Jean Reynaud, les spiritualistes de toutes les nuances ne doivent pas liésiter à reconnaître et à saluer en lui un penseur qui, après être parti de l'extrémité opposée de l'horizon philosophique, s'est singulièrement rapproché d'eux. Il a d'ailleurs d'autres "mérites qui le recommandent. Venu après un siècle où l'esprit de critique et d'analyse avait régné avec tant d'empire, il a prouvé que l'esprit de coordination et de syntlièse n'était pas mort en France et s'est exprimé sur quelques-uns des problèmes que le genre humain se pose avec l'élévation d'un Origène ou d'un Plotin, d'un Schelling ou d'un Schleiermacher. Si son livre nous arrivait en droite ligne de rinde ou de la Grèce, ou même simplement de l'Allemagne, nous n'hésiterions pas à lui faire bon accueil et à rendre justice aux idées ingénieuses, ainsi qu'aux généreux sentiments qu'il contient. Nous ne devons pas, à ce qu'il me semble, être plus sévères pour lui jiarce qu'il est né à notre époque et dans notre pays.