‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 28 sur 38 · LE DOCTEUR GALL · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR GALL

1, A PHRÉNOLOaiE DK GALL

La plupart des systèmes socialistes que nous avons analysés n'étaient que des applications plus ou moins heureuses et plus ou moins complètes de la philosophie des sens à la direction de l'homme et des so ciétés humaines. 11 ne faut pas en être surpris. Il y a une telle corrélation entre Isj nature de l'homme et sa destinée qu'on ne peut concevoir l'une d'une certaine manière sansconcev' ii- l'autre d'une manière analogue.

Dès qu'on admet, en pliilosopliie, que l'être humain se ramène tout entier aux sens et au corps, on ne peut manquer de se préoccuper avant tout, en morale et en politique, des choses sensibles et corporelles Mais, pendant que le socialisme se répandait en France, comme le dernier mot du sensualisme, le système où il avait son principe était victorieusement combattu par le traditionalisme, d'une part,et par le rationalisme, de l'autre. Aussi, un moment arriva où la philosophie de l'esprit domina généralement dans la littérature de notre pays, et où l'on eût craint, en professant des doctrines contraires, de passer pour un écrivain arriéré et rétro grade. De là la couleur spiritualiste et même religieuse que prit parfois le socialisme lui-même , soit pour se faire plus facilement accepter, soit parce qu'il s'était laissé pénétrer à son insu par les idées régnantes. Cependant, si la philosopliie des sens était vaincue, elle n'était pas morte. On la sentait invisible, mais présente, dans les écrits de beaucoup de savants, en qui l'habitude d'étudier la matière avait émoussé le sentiment des choses spirituelles; elle s'affirmait tantôt timidement, tantôt hardiment dans l'enceinte des écoles de médecine, qui a toujours été son dernier asile, en attendant qu'elle pût reprendre son influence sur le grand public et ressaisir l'empire qu'elle avait perdu. Elle fut surtout représentée, durant cette période difficile, par Galletpar Broussais, qui transmirent à Auguste Comte, lout en les modifiant à leur manière, les doctrines de Condillac et de Cabanis, et qui préparèrent ainsi le retour de faveur dont jouissent actuellement le sensualisme et le socialisme réunis sous le nom de positivisme.

Gall naquit à Tiefcnbnuin, près Pforzlieiin, dans le grand duché de Bade, le 9 mars 1758. Il étudia successivement à Bade, à Bruclisal et à Strasbourg, où il fit son cours de médecine. (Test à cette époque qu'il fait lui-même remonter ses premières observations sur le ^ujet qui a tant occupé sa vie et qui lui a valu une si grande célébrité. Il était un des meilleurs élèves do l'établissement où on l'avait d'abord placé, mais il avait des camarades qui l'emportaient sur lui par leur facilité à apprendre par cœur : or, notre futur phrénolo giste remarqua que ses lieureux rivaux avaient tous de grands yeux saillants. Quand il passa de Bade à Bruchsal, il fit sur ses nouveaux concurrents la même observation que sur les anciens. Enfin, quand il arriva à l'université de Strasbourg, son attention se fixa d'abord sur ceux qui se distinguaient par une excellente mémoire, et il vit qu'ils avaient pour la plupart de gros yeux à fleur de tête. Tout cela le fit réfléchir et le conduisit à penser qu'il pourrait bien y avoir un rapport déterminé entre cliacune des facultés de l'iiomme et chacune des parties de sa tête ou plutôt de son cerveau. Ce fut là le point de départ de toutes ses recherclies sur l'organisation cérébrale considérée dans ses relations avec les facultés etles })encliants. Reçu docteur à Vienne, en 1785, il inaugura dans cette ville même ses études sur le cerveau et y commença la collection de crânes d'hommes et d'animaux qui devait en être le fondement. Il voyagea ensuite dans divers i)ays et s'y acquit, par ses leçons, une certaine réputation ; mais il n'arriva à la renommée, presque à la gloire, que lorsqu'il fut entré en France et se fut installé à Paris, Il v fit,

eu 180G, à rAlliénée, un cours qui eut beaucoup de succès. Il n'avait pas seulementdes connaissances étendues et variées : il parlait aux sens et à l'imagination, il s'adressait à l'amour de l'extraordinaire et du merveilleux ; il n'enfallaitpas davantage pour attirer la foule et pour exciter un vif engouement.

Gall présenta, en 1808, à l'Institut, un mémoire intitulé : Recherches sur le système nerveux en général et sur celui du cerveau en particulier, qui fut hautement apprécié par Cuvier : il est vrai qu'il ne touchait pas à la question de la phrénologie. Mais il publia, avec Spurzheim, de 1810 à 1818, sous le titre à! Anatomie cl physiologie du système nerveux, et de 1822 à 1825, sous le titre de Fonctions du cerveau, deux ouvrages où sa doctrine phrénologique était exposée en détail.

Ce physiologiste énumère d'abord les classifications des facultés de l'âme que nous ontlaissées les principaux philosophes. Il leur reproche, à toutes, d'être tellement générales qu'elles ne peuvent jeter aucune lumière sur le caractère des diflerents individus en particulier, puis il propose la sienne, qui ne comprend pas moins de vingt-sept qualités ou facultés et qui offre beaucoup d'analogie avec celle des philosophes écossais. Gall s'attache ensuite à établir (et c'est un point de la plus haute importance) que ces qualités et ces facultés ne dérivent pas, comme on l'avait prétendu, de l'action des objets extérieurs sur les organes des sens, mais qu'elles sont innées et naturelles. Il fait très bien voir, à rencontre des sensualistes qui, par haine pour l'in néité, supprimaient l'instinct et ramenaient tout à l'habitude, qu'il 7 a des aptitudes et des tendances instiac-

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tives, tant dans l'homme que dans les autres animaux : « L'araignée, à peiné éclose, dit-il, tisse sa toile... ; le caneton et la tortue, traînant encore les débris de l'œuf dont ils viennent de sortir, s'acheminent vers l'eau la plus prochaine ; l'enfant nouveau -né cherche le sein de sa mère, il le presse de ses mains pour en exprimer le suc nourricier... Tous ces êtres agissent ainsi, non parce qu'ils ont calculé que ces procédés sont néces saires à leur conservation, mais parce que la nature est venue au-devant de leurs besoins et en a uni intimement la connaissance à leur organisation '. »

Non content de faire voir qu'il y adans l'homme, ainsi que dans les autres animaux, des tendances et des aptitudes primitives que les sensations stimulent, mais ne créent pas, Gall montre que l'éducation elle-même ne peut nous modifier que dans des limites extrêmement restreintes et qu'elle doit sans cesse compter avec la nature. Dans cette guerre qu'il fait aux sensualistes proprement dits, il a incontestablement raison. Il défend contre eux la réalité et la fixité de la nature humaine que méconnaissent leurs théories psychologiques, et dont leurs théories pédagogiques et politiques ne tenaient pas non plus grand compte. Cependant, en attaquant le sensualisme par certains côtés, Gall est loin de rompre complètement avec lui et de professer un spiritualisme bien net et bien caractérisé. Si, en effet, il refuse de chercher dans les organes des sens l'explication de nos penchants et de nos facultés, il la cherche dans le cer-

G»1L Fonctions du cerveau, t. I, p. 08-C9.

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veau, c'est-à-dire dans une autre partie de notre organisation, non dans l'âme elle-même.

En soutenant que le cerveau est l'organe exclusif du sentiment et de la pensée, Gall prétend avoir produit dans la science une immense révolution. C'est pourquoi il s'attache avec soin à faire voir que tous ses devanciers, depuis Ilippocrate jusqu'à Bichat, ont ignoré le véritable rôle de l'organe cérébral. C'est là une assertion qu'on ne peut accepter que sous bénéfice d'inventaire. On sait que Platon faisait déjà du cerveau le siège du principe pensant et que Galien y voyait déjà l'organe de la sensation et du mouvement volontaire. Quant à Descartes, non seulement il logeait l'àme dans le cerveau, mais encore il ne la mettait en rapport direct qu'avec lui ou plutôt qu'avec la grande pinéale. Cependant, si le docteur allemand n'a pas été juste envers ses prédécesseurs, ce n'est pas une raison pour être injuste envers lui. Disons donc avec Flourens : « La proposition que le cerveau est le siège exclusif de l'àmo n'est pas neuve. Le mérite de Gall est d'en avoir mieux compris qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé toute l'importance, et de s'être dévoué à la démontrer. Elle était dans la science avant Gall : on peut dire que depuis Gall elle y règne *. »

Mais le système de Gall n'est pas là. Il est dans la double prétention qu'a l'auteur de trouver sur la surface de l'encéphale les organes de nos diverses facultés et qualités, ce qui est proprement l'organologie, et de trouver sur la boîte du crâne les protubérances qui ré-

1 Flourens, de la Phyénolof]ic p. 19.

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pondent aux divers organes de la masse encéphalique, ce qui constitue la cranioscopie. A l'appui de sa doctrine, il produit un grand nombre de preuvps. « Les facultés de l'animal, dit-il, sont d'autant plus multipliées que son cerveau est plus composé... Avec chaque nouveau viscère, à chaque nouvel appareil des sens, on découvre une nouvelle fonction, et cette fonction est d'autant plus compliquée que l'organisation du viscère ou du sens est plus parfaite... On peut démontrer que la même gradation existe dans la structure du cerveau des différentes espèces... Il s'ensuit que le nombre de ces facultés est en rapport direct avec les parties intégrantes du cerveau \ »

Nous ne sommes pas assez versé dans la physiologie pour discuter ex professa un tel système. Nous nous bornerons à exposer les objections qu'élèvent contre lui des savants autorisés, notamment Flourens et Lélut : (iall, disent-ils, voit dans le cerveau, non pas un organe unique, mais une multitude d'organes, et ces organes consistent, suivant lui, dans les plis ou circonvolutions que la masse encéphalique doit faire pour être renfermée dans l'intérieur de cette boîte osseuse qu'on nomme le crâne. Mais il ne songe pas que ces circonvolutions forment, en définitive, un tout continu, et qu'elles sont trop peu distinctes les unes des autres pour qu'on puisse regarder chacune d'elles comme un organe déterminé. Gall invoque en faveur de sa thèse le rapj» )rt entre le nombre et le volume des cireonvolulions, dans les diverses espèces animales, et le nombre» et ledéveloppe-

1 Gall, Foiii'lion^ du ccrvcaa, t. II, p. 3'5l.

ment de leurs facultés. Mais c'est là une loi qui est loin d'être générale et qui comj^orte bien des exceptions. D'abord beaucoup de mammifères et presque tous les oiseaux manquent de circonvolutions : comment se faitil qu'ils aient des facultés ? Le chat et le furet ont des circonvolutions ; l'écureuil et le castor n'en ont point : s'en suit-il que les premiers aient des facultés et que les derniers n'en aient pas? Le mouton etl'àne ont des circonvolutions plus nombreuses et plus belles que le lion et le chien ; est-ce à dire qu'ils aient plus d'intelligence ? 11 faut conclure de tout cela que l'organologie est une science fort conjecturale, pour ne rien dire déplus. Gall y a été amené par l'analogie qu'il a supposée entre les fonctions des sens et les facultés de l'âme. Mais on peut lui faire observer qu'un organe des sens est un appareil nerveux très bien déterminé et que tout le monde voit fonctionner k part, tandis qu'un organe particulier du cerveau au service d'une faculté particulière de l'àme et fonctionnent isolément n'a jamais été vu par personne, pas même par Gall,

Voilà pour l'organologie : voyons maintenant la ci'anioscopie .

A supj)oser que les organes du cerveau existent et soient susceptibles d'être distingués, il faut, pour ([ue la cranioscopie soit possible, c'est-à-dire pour qu'on puisse, à la simple inspection du crâne d'un homme, démêler ses facultés intellecluelles et ses qualités morales, il faut que les organes en question soient tous placés à la surface du cerveau, de manière à laisser leur e n})rciiite sur la boite osseuse qui les contient et qui en serait pour ainsi dire le moule. Ur, les expériences de

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M. Floureiis semblent prouver qu'il n'en est pas ainsi. Il enlève à un animal, à une poule, par exemple, par devant, par derrière, par le haut, parles côtés, une portion assez considérable de son cerveau, et l'animal ne perd pas une seule de ses facultés. Il s'ensuit, à ce qu'il semble, que les organes des facultés ne sont pas à la surface du cerveau ; qu'ils ne sauraient laisser leur empreinte sur la boîte osseuse, et que, par conséquent, la cranioscopie est impossible. Si on objecte qu'on ne connaît pas assez la psychologie des poules, suivant l'expression de M. Janet, pour savoir au juste quelles facultés leur restent à un moment donné, on rejettera la cranioscopie pour une autre raison, c'est qu'on ne peut pas déterminer exactement le volume des circonvolutions du cerveau par l'inspection de la lame externe du crâne, attendu que la lame externe n'est pas toujours parallèle à la lame interne : « Gall sait tout cela, dit Flourens, et il n'en inscrit pas moins ses vingt- sept facultés sur les crânes. On ne connaît rien de la structure interne du cerveau, et l'on ose v tracer des cir conscriptions, des cercles, des limites ! La face externe du crâne ne représente pas la surface du cerveau ; on le sait, et l'on inscrit sur cette face externe vingt-sept noms ! chacun de ces noms est inscrit dans un petit cercle, et chaque petit cercle répond à une faculté précise ! Et il se trouve des gens qui, sous ces noms inscrits par (lall, s'imaginent qu'il y a autre chose que des noms ^ ! »

Non seulement l'iiy })othèse de Gall se heurte de toutes

1 Flcnaviis, '''■ l't P/(>vn'>/');//r, p. 77.

parts à (le. graves difficultés, mais elle repose sur des faits qui n'offrent pas un caractère des plus scientifiques. Au lieu de s'appuyer, pour l'établir, sur des rapports constatés soigneusement, dans des circonstances précises et bien déterminées, entre le développement do chaque organe et celui de la faculté qui y répond, le physiologiste allemand nous cite pêle-mêle les observations qu'il a faites et celles qu'il n'a pas faites (je le crains) sur le crâne des grands hommes de tous les temps et de tous les lieux, dans les musées qu'il a visités. Il sait très bien, car il prend soin de nous en avertir, que les artistes ont coutume d'idéaliser leurs personnages ou d'atténuer ce que leur extérieur peut offrir de trop caractéristique, afin de tout ramener aux proportions ordinaires du type humain ; il ne doit même pas ignorer que, s'ils rendent avec assez d'exactitude les traits du visage, ils ne s'attachent pas à reproduire avec la même fidélité les protubérances du crâne. Mais cela ne l'empêche pas de signaler les particularités qu'il a eu occasion de remarquer sur les bustes et même sur les portraits des hommes célèbres, tant présents que passés. Il nous parle gravement des belles protubérances qu'il a trouvées sur la tète de Socrate ou de Platon, sur celle d'Aristophane ou d'Euripide et, ce qui est bien plus joli, -des énormes bourrelets qu'il a découverts à la partie supérieure latérale de la tête d'Homère. On sait' d'ailleurs que les disciples de Gall n'ont pas voulu être en reste avec le maître, et que l'un des plus renommés, Ih'oussais, a constaté la protubérance du merveilleux sur le portrait de saint Atitoine, bit'u mieux, sur celui .de Moïse. 11 faut couvenif que les honiiues positifs ont

été bien calomniés et qu'ils ne sont pas toujours aussi incrédules qu'on le prétend !

Gall cite, à l'appui de sa théorie, d'autres faits qui ne sont pas moins singuliers que les précédents : ce sont ceux qu'il tire de la mimique des passions. Quand nous sommes sous l'empire d'une passion énergique, l'organe qui en est le siège agit, s'il faut en croire notre auteur, avec une intensité extrême et se subordonne en quelque sorte tous les autres, de sorte que les attitudes que nous })rt'nons dans la jiassion peuvent aider les spectateurs à la localiser avec plus d'exactitude. Qui pourrait douter, en voyant l'orgueilleux tenir sa tête haute et dresser tout son corps, que l'organe de l'orgueil ne soit au sommet de la tête? Qui ne comprend, en voyant l'homme rusé s'avancer, la tête et le corps portés en avant, mais de haut en bas, et doucement balancés de droite à gauche et de gauche à droite, que le double organe de la ruse est placé dans la partie inférieure du crâne, un peu en arrière et sur les cotés? L'idée de la subordination des gestes au siège de la passion en action vint k ('rail pour la première fois (c'est lui même qui nous le raconte) à la vue de deux cochers qui se battaient. Le plus grand se précipitait avec fureur sur le }tlus petit; mais « celuici se fendit un peu, ferma le poing, retira la tète entre les deux épaules, en l'abaissant légèrement, et repoussa victorieusement les attaques de son adversaire, en allongeant de vigoureux coups de poing ». Cette tête qui se retirait entre les deux épaules, en s'abaissant légèremeid. fut pour notre phrènologue un trait de lumière. 11 comprit tout de suite ({ue l'organe delà propre défense devait ètiv placé en ai'rièi'e. au-dessus des

épaules, à l'angle inférieur postérieur des pariétaux. Il se confiniia dans celte idée par de nouvelles observations: il remarqua que le chien et le coq, au moment de se battre, rejettent plusieurs fois brusquement la tête en arrière, et que le poltron se gratte derrière l'oreille, comme pour stimuler son organe, quand il hésite à combattre et à se porter en avant. La preuve, en effet, était des plus concluantes !

Gall emploie, pour connaître la corrélation des organes et des facultés, un autre procédé qui a bien son mérite et son importance . Pendant qu'il habitait à Vienne, il réunissait, dit-il, quelquefois dans sa maison, im grand nombre d'individus pris dans les plus basses classes de la société, cochers de fiacres, commissionnaires, porte-faix; il leur faisait distribuer largement du vin ou de la bière, puis, quand ils avaient bien bu, il les faisait jaser et écoutait curieusement leur bavardage. Une fois qu'il s'était instruit par ce moyen de leurs qualités et de leurs défauts, il cherchait sur leurs tètes les bosses correspondantes et ne manquait jamais, bien entendu, de les y trouver. C'est ainsi qu'en faisant ranger d'un côté les braves, de l'autre les poltrons, il découvrit derrière l'oreille des premiers une protubérance qui manquait absolument chez les seconds. Il découvrit la bosse du vol de la même manière que celle du courage, je veux dire en rangeant en d-enx classes et en palpant successivement les clivpeurs et les honnêtes gens qui figuraient ii ces intéressantes réunions.

Yoilà à quoi se réduisent les procédés que Gall a suivis pour établir et véritier sa théorie: étude de bustes et de porti'aits plus ou moins authentiques, mais nccessai-

rement imparfaits ; observation de la mimique plus ou moins expressive des passions ; propos d'ivrognes plus ou moins véridiques et }dus ou moins soigneusement recueillis et enregistrés. Ce sont là évidemment des procédés d'une valeur scientifique fort douteuse, et les faits obtenus par de tels moyens ne sauraient certainement prévaloir contre les raisons qui prouvent l'impossibilité, sinon de l'organologie, au moins de la craiiioscopie, telle que le célèbre docteur l'entend.

Gall répartit les facultés en trois groupes homogènes, et les distribue en quelque sorte sur trois zones cérébrales. Les facultés appétitives et animales, telles que l'instinct de la propagation, l'amour des enfants, l'amitié, l'instinct de la défense, l'instinct carnassier, la ruse, l'instinc' delà propriété, la prudence, sont placés dans la partie postérieure de l'encéphale. Les facultés un peu plus intellectuelles et plus particulières à l'espèce humaine, telles que la mémoire sous ses quatre formes, \o sens de la parole, celui delà couleur, celui de la musique, celui des nombres, celui (h\s mécaniques, celui des arts, occupent les circonvolutions ([ui forment la partie latérale ou antérieure, mais inférieure du cerveau. Enfin les facultés les plus intellectuelles de toutes et les plus proprement humaines, la sagacité comparative, l'esprit métaphysique, l'esprit caustique, le talent poétique, la bienveillance, la mimi(iue, la théosophie, la fermeté s'étagent, comme elles peuvent, dans la partie à la fois antérieure et supérieure de la tête.

Cette théorie de Gall a été démolie pièce par pièce par les physiologistes contemporains. Gall place l'instinct de la i)ropagation dans le cervelet et déclare que, s'il y

a dans sa doctrine un point bien établi et vraiment inébranlable, c'est celui-là. Or, Lélut et d'autres l'ont si bien ébranlé que personne maintenant ne se hasarde plus à le soutenir. Aussi plusieurs phrénologues ont-ils abandonné sur ce point la doctrine de leur chef et se sont-ils ralliés à celle de Flourens, qni veut que le cervelet préside à la coordination des mouvements. Un autre point de sa doctrine que Gall regarde comme au-dessus de toute contestation, c'est que le siège de l'amour des enfants est dans les lobes postérieurs du cerveau. Lélut et Flourens prouvent, pièces en main, c'est-à-dire au moyen de crânes appropriés , que le physiologiste allemand est dans l'erreur : « Gall, dit le dernier, place l'amour de la progéniture dans les lobes postérieurs du cerveau. L'amour de la progéniture, surtout l'amour maternel, se trouve partout dans les animaux supérieurs; il se trouve dans tous les mammifères, dans tous les oiseaux. Les lobes postérieurs du cerveau se trouveront donc aussi partout dans ces animaux ? Point du tout: les lobes postérieurs manquent à la plupart des mammifères ; ils manquent à tous les oiseaux. » Lélut démontre également que le prétendu organe de l'amitié qu€ Gall trouve surtout chez la femme, qui est si aimante, et chez le cliien, qui est si caressant, est moins développé chez la femme que chez l'homme, et ne l'est pas plus chez le chien que chez le loup et le renard ; que le prétendu organe de la rixe ou du courage est aussi sensible chez le lapin et le lièvre, qui ne sont })0urtant pas des foudres de guerre, que chez les animaux les plus redoutables, et que le prétendu organe de l'instincl carnassier ne se trouve pas seule-

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ment chez les cai'iiivores, mais encore chez nombre de IViigivores, comme le mouton, qui ont sans doute man- ([uéleur vocation.

Ce ne sont pas seulement les adversaires de Gall, ce sont encore ses disciples qui ont démoli et ruiné sa théorie. En bouleversant toute sa classification des facultés et des organes, ils ont achevé d'ôter aux faits par lesquels il avait cherché à établir leur corrélation toute signification et toute valeur. Son premier disciple, ou plutôt son collaborateur, Spurzheim donna le signal de ces modifications successives du s^ystème, qui devaient en amener bientôt la complète destruction. Ce phrénologue ne se borne pas à changer les noms que Gall a donnés auxorganes, à en déterminer autrementles attri- ])utions, à en étendre ou à en resserrer la portée : il en confond deux on un seul, en divise un en <leux et en admet de complètement nouveaux dont le maître n'avait jamais parlé. L'Anglais Georges Combes, l'Anu'ricain Stanley Grimes, le Français Yimont, en un mot, tous les phrénologues grands et petits font de même. On est bien alors, à ce qu'il semble, autorisé à se demandei sur quoi repose désormais la phrénologie. Les organes reconnus par Gall étant pour la plupart changés ou déplacés, que signifient les faits dont il s'était servi pour les déterminer et sur lesquels seuls la phrénologie paraissait avoir son fondement.

On dira peut-être que h^s adeptes de cette science ont trouvé sur le crâne de maintes personnes 'des protubérances en rapport avec leur nature morale. On trouve sur les crânes tout ce qu'on veut, surtout quand ou en a bien envie, et le public n'y regarde

pas d'assez près pour être tenté d'y contredire. Que de fois cependant les phrènologues n'ont-ils pas .été pris en défaut ! Ils avaient donné au prince des philologues, à ChampoUion, le prétendu organe delà philologie, avec la projection du globe oculaire qu'il détermine, et il a été prouvé qu'il n'avait ni la projection, ni l'organe dont on avait voulu le gratifier. Ils avaient reconnu sur la tête du jeune calculateur Mangiaraèle le prétendu organe des mathématiques, et on leur a montré que cet organe lui faisait complètement défaut. Ils avaient pris au mot les peintres, les graveurs, les poètes, qui avaient amplifié outre mesure le crâne de Napoléon, pour le mettre en rapport avec son vaste génie, et ils avaient déjà invo que un fait aussi caractéristique en faveur de leur svstème, quand la dimension exacte du crâne de l'empereur, prise à Sainte -Hélène par son médecin Antomarchi, immédiatement après sa mort, vint renverser toutes leurs hypothèses et donner un éclatant démenti à toutes leurs théories. Ce cerveau, qui avait conçu de si grands desseinset si profondément remué le monde, n'avait que vingts pouces dix lignes de circonférence, c'est-à-dire, à deux ou trois lignes près, la grandeur moyenne des cerveaux humains, et n'ofïrait d'ailleurs aucune protubérance remarquable, ni celle du calcul, ni celle de la mécanique, ni celle du sens des localités, toutes qualités poui'tant fort utiles aux liommes de guerre et aux généraux éminents.

Le crâne de Napoléon n'avait j)as porté bonheur à la plirénologie ; celui de Raphaël lui fut encore moins favorable, l'n ami de Gall avait ap})orté d'Italie le crâne du grand peiidre et lui en avait fait deviner les proprié-

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tés devant un.^ nombreuse assistance, avant de lui dire à quel génie transcendant cette boite osseuse avait eu riionneur d'appartenir. Le docteur y avait immédiatement trouvé l'organe de l'imitation, ainsi que celui des beaux-arts portés à un très haut degré et celui du coloris à un degré plus modeste : il était impossible de mieux dire. Plus tard, Georges Combes y découvrit l'organe de l'amativité, celui de l'approbativité, celui de l'idéa lité, celui de la vénération, celui de la constructivité, en un mot, tous ceux que révélait, à défaut de son crâne. l'histoire même de Raphaël. Aussi ce crâne devint il en peu de temps un des titres de la phrénologie, une des pièces qu'elle citait avec le plus de complaisance à ses adversaires et à ses sectateurs encore mal affermis. Mais, pendant que les disciples de Gall s'applaudissaient de voir le prince de la peinture déposer par toutes les protubérances de son crâne en faveur de leur science favorite, le pape Grégoire XYI, qui siégeait alors au Vatican et qu'on n'a'urait jamais pu soupçonner d'une pareille noirceur, leur préparait une mj^stitication des mieux conditionnées. 11 fit ouvrir un jour, en grande pompe, le tombeau de Raphaël, d'où l'on retira son squelette, et avec son squelette sa tète, qui n'en avait jamais été séparée, et dans sa tète son crâne parfaitement intact. Comme il était peu probable que Raphaël, malgré son génie, eût eu deux crânes, il fallut bien convenir que celui qui avait été apporté de Rome au docteur Gall n'était pas authentique. A qui avait-il donc appartenu ?• On trouva, après bien des recherches, que c'était celui d'un bonhomme nommé Adjutori, chanoine à Rome de sou vivant. 11 ne resta plus aux plirènologues. un peu

2Cy2 SOCIALISME ET POSITIVISME

ponaudset confus, d'autre moyen de se consoler de leur mésaventure que de s'en aller disant à qui voulait les entendre que ce scélérat d'Adjutori, s'il n'eût pas été chanoine, aurait été infailliblement, vu les splendides protubérances qu'il avait, un jieintre incomparable.

Gall a donc complètement échoué dans sa tentative de localiser nos diverses facultés sur les diverses parties de l'encéphale, de manière à permettre déjuger du développement des unes d'après celui des autres. C'est au point qu'il n'y a pas une de ces localisations, pourtant si nombreuses, qui ait été reconnue exacte par tous les physiologistes et qui soit restée dans la science. Cependant il faut convenir (|ue, malgré ses témérités et ses erreurs, ce novateur hardi et entreprenant a rendu des services réels à l'esprit humain. Il a fortement appelé l'attention sur Fanatomie du cerveau, qui était de son temps peu avancée, et lui a imprimé uu mouvement qui dure encore. Ses innovations en physiologie n'ont pas été moins heureuses. La plupart des physiol(\gistes de son temps, notamment Bichat, affectaient le cerveau aux seules facultés intellectuelles et ])laçaient dans le cœur le. siège des passions. Gall établit victorieusement contre eux que les passions ne sauraient résider dans le cœur et que le cerveau est l'organe des affections morales en même temps que des facultés intellectuelles. Ce n'est pas seulement contre les physiologistes que Gall défend le cerveau, c'est encore, nous l'avons vu, contre les philoso})hes du dixhuitième siècle. La plupart d'entre eux fais;aient dériver des sens extérieurs toutes nos idées, toutes nos connaissances, tout(>s nos facultés, méconnaissant ainsi à

la fois le rôle du cerveau et celui do r<\sprit. Gall ne revendique pas contre eux les droits de l'esprit, il laisse ce soin aux philosophes de profession ; mais il revendique ceux du cerveau avec autant de force que de raison. 11 montre très bien que c'est moins de la perfection des organes extérieurs que de celle du cerveau luimême que le développement de la vie intellectuelle dépend.

Sans doute le docteur allemand a tort de décomposer arbitrairement le cerveau et d'}- pratiquer une multitude de subdivisions que rien ne motive. Mais ses erreurs sur ce point ont été elles-mêmes utiles à la science. Si elle n'a pas admis dans le cerveau les vingt-sept organes qu'il avait cru y reconnaître, si elle incline encore aujourd'hui à voir dans le cerveau proprement dit un 07'gane unique, elle a pourtant été amenée, en suivant la voie que Gall avait tracée, à reconnaître dans l'encéphale, considéré dans son ensemble, une certaine multiplicité d'organes. Le plus célèbre adversaire de Gall, Flourens, voit, en effet, dans le cervelet, dans la moelle allongée' et dans le cerveau proprement dit, trois organes parfaitement distincts, qui sont exclusivement affectés: le premier, à la coordination des mouvements de locomotion ; le second, aus: mouvements de respiration ; le troisième, aux opérations de l'intelligence. Ne pourrait-on pas pousser les divisions plus loin ? N'y aurait-il pas lieu de reconnaître dans le cerveau proprement dit une certaine distinction de parties et partant de fonctions * ? Ce sont là des questions qui ne sont point encore

1 V. le reninrqnal)le ouvrage do M. Janet. le Ccrrr<iu et h' pen-ée p. 12S.

résolues, mais auxquelles l'avenir répoadra. Or, c'est Clall qui, par sa subdivision du cerveau, tout arbitraire qu'elle est, a conduit les physiologistes à se les poser. Il a donc donné une impulsion incontestable, bien qu'on n'en puisse pas encore prévoir les résultats, à la science des rapports du physique et du moral de l'iiomme.

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