‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 29 sur 38 · MÉTAPHYSIQUE ET MORALE DE G A I. L · texte numérisé non relu

MÉTAPHYSIQUE ET MORALE DE G A I. L

En faisant delà phrénologie, Gall et ses disciples ont fait aussi de la psycliologie. Il ne pouvait en être autrement. La phrénologie, consistant à établir une corrélation entre les organes et les facultés, suppose, d'une part, la connaissance des organes, de l'autre, celle des facultés elles-mêmes. Or, si la connaissance des organes rentre dans l'anatomie, celle des facultés se rattache à la psychologie. Gall s'était assez bien rendu compte de cette distinction et avait même assez bien compris la nécessité de faire précéder son organologie d'une ps3'chologie sérieuse :« Ce n'est, dit-il, qu'après avoir déterminé les qualités et facultés fondamentales, que je puis présumer d'après quelles lois le cerveau peut être organisé et ses parties disposées... Au début de mes recherches, écritil ailleurs, j'ai dit mille fois à mes amis : Faites-moi connaître les qualités et facultés fondamentales, et je vous en découvrirai les organes *. »

1 Gall, Fonrtion'i riti cerrenu, 3" vol.. p. 71 et xix.

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Les disciples de Gâll se montrèrent moins favorables ;i la psycliologie que lui. Enflé de sa popularité récente, le plus célèbre d'entre eux, Spurzlieim, le prit avec elle d'assez baut et eut Tair de dire que cette science avait fait son temps et n'avait plus qu'à s'effacer devant la phrënologie. Le plus liabile disciple de Jouffroy, Adolphe Garnier, qui était encore jeune à cette époque, combattit les prétentions du disciple de Gall dans un livre intitulé : la Psychologie etla Phrénologie comjjarées . 11 y prouve, avec autant de bon sens que de modération, non seulement que la psychologie peut se passer de la phrénologie et découvrir sans elle des vérités importantes, mais encore que la plirénologie, à supposer qu'elle soit possible, ne saurait se passer de la psj'cho logie. Pour démontrer le premier point, il examine la théorie de Gall, celle de Spurzbeim et celle des philosophes écossais sur les facultés et qualités de l'âme, et fait voir que non seulement ces trois théories s'accordent assez généralement, mais encore que la dernière est plus complète et plus exacte que les deux premières. Or, comme elle a été conçue par de simples psychologues et les deux autres par des phrénologues, il s'ensuit que la psychologie peut parfaitement atteindre son but sans le secours de la phrénologie. Quant à l''impossi])ilité de fonder la plirénologie, si toutefois elle peut être fondée, sur une autre base que la psychologie, Garnier n'a pas depeine à l'établir. Il es^ trop clair, en effet, que la seule vue des protubérances du crâne ne ferait pas connaître les facultés de l'âme à qui ne les connaîtrait pas déjà, et que, si on ne détermine pas d"abord les facultés avec exactitude, de la seule manière dont on puisse le faire,

à savoir, par robservation intérieure, on no pourra déterminer exactement les protubérances ni marquer avec précision les rapports qu'elles ont avec les facultés.

Gall n'a pas seulement sa psycliologie, dans le détail de laquelle il serait trop long d'entrer, il a également sa métaphysique et sa morale, qui ne manquent pas d'intérêt et qu'on a cherché récemment à réhabiliter. Nous entendons par là ses vues sur l'âme, sur la liberté et sur le sens moral.

Le savant docteur se défend par des raisons assez plausibles contre le reproche de matérialisme que sa doctrine avait encouru de bonne heure. Le matérialisme consiste, suivant lui, à nier la distinction de l'àme et du corps et à expliquer tous les phénomènes moraux soit par l'action d'un fluide, soit par les combinaisons de la matière. Or, il défie ses adversaires de trouver soit l'une soit l'autre de ces deux opinions dans ses ouvrages. Il déclare, ce qui est devenu la thèse des positivistes, qu'il ne fait aucune recherche sur la nature de l'àme et du corps, qu'il se borne ;\ étudier les phénomènes. Ces phénomènes, il les rattache aux organes, qui en sont les conditions matérielles, mais il ne confond nullement ces derniers avec les facultés dont ils rendent l'exercice et la manifestation possibles. De même qu'il distingue la faculté de voir de l'œil qui en est l'instrument, la faculté de se mouvoir des os et des muscles qui en sont les conditions d'exercice, il distingue la faculté de penser du cerveau au moyen duquel elle produit ses opérations. S'il suffit de subordonner les actes do. l'àme à certaines conditions matérielles pour être matérialiste, mil médecin, nul ]ihilos(-pli(>, nul tli/'ologicn

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ne pourra se flatter de ne pas l'être, pas même l'Ange de l'école, car c'est lui qui a dit : « Quoique l'esprit ne soit pas une faculté corporelle, les fonctions de l'esprit, telles que la mémoire, la pensée , l'imagination no peuvent avoir lieu sans l'aide d'organes corporels. »

La plupart des anciens donnaient pour instrumenta l'àme le corps tout entier et clierchaient le principe des passions dans le mélange des fluides et des liquides ou dans la disposition des plexus et des ganglions de la })oitrine et du bas-ventre : on ne les accusait pas de matérialisme pour cela. Les modernes ont généralement prétendu que l'àme n'a d'autre instrument direct que le cerveau et ont fait dépendre de cet organe l'attention, la mémoire, l'imagination et d'autres actes de l'esprit ; quelques-uns d'entre eux, comme Malebranche, ont même attribué ;i la fermeté ou à la mollesse des fibres cérélu^ales la différence des facultés et des penchants : leur spiritualisme n'a pourtant pas été révoqué en doute. Quant à Gall, il croit, lui aussi, que l'âme a pour unique instrument le cerveau. Seulement il est convaincu que cet organe se divise en plusieurs autres, et que chacun de ces derniers sert h remplir une fonction spéciale. En quoi cette doctrine est-elle plus matérialiste que les deux précédentes ? En ce que l'àme agit dans ce dernier cas par plusieurs organes ? Mais qu'estce que cela peut faire? Un seul organe est aussi matériel que plusieurs : la main n'est pas plus spirituelle que les cinq doigts.

Gall ne repousse pas avec moins d'habileté l'accusation de fatalisme que celle de matérialisme. Le fatalisme consiste à prétendre que toutes nos actions s'accom-

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plissent sans le secours de notre volonté et de notre liberté morale. Or, le célèbre docteur n'a jamais nié l'intervention de la volonté et de la liberté dans les actions humaines. Ce qui a pu induire ses adversaires en erreur sur ce point, c'est l'idée exagérée qu'ils se font de la li-^ berté de l'homme. Quelques-uns la considèrent comme illimitée. Or, il est clair qu'elle ne peut pas l'être ; car elle est modifiée par les facultés et les penchants, qui coexistent avec elle dans chacun de nous, et par le milieu physique et social dans lequel elle se développe. Il n'a pas dépendu de nous, en effet, d'avoir ou de ne pas avoir telle faculté ou tel penchant et de naître dans tel milieu ou dans tel autre : c'est une vérité que tous les grands phik^sophes et tous les grands théologiens reconnaissent implicitement, quand ils parlent des dons de Dieu et de l'action de la Providence sur les choses humaines. D'autres regardent la liberté, sinon comme illimitée, au moins comme absolue : ils se figurent que nous pouvons agir sans motifs. Mais, si l'homme agissait sans motifs, c'est-à-dire en dehors de toute influence, de celle des sentiments, de celle des croyances, de celle des habitudes, on ne pourrait conjecturer sa conduite future avec la moindre chance de succès : on ne pourrait faire fond sur l'amitié, sur la probité, sur l'honneur de personne. L'éducation et la législation elles-mêmes n'auraient plus de points d'appui, puisque les peines et les récompenses dont elles se servent comme moyens d'influence ne seraient plus des motifs de détermination. Mais si Gall n'admet ni la liberté illimitée ni la liberté absolue, il admet la liberté morale, celle qui a été définie par Bonnet : la faculté d'être déterminé et de se

(lêtermiiier par des motifs, et par Laromiguière : le pouvoir (le vouloir ou de ne pas vouloir après délibération .

On prétend que l'iioniine n'est pas libre, si ses penchants sont innés et si leur manifestation dépend de son organisation ; car il ne saurait changer ni son organisation ni ses pencliants et ne peut que suivre leur impulsion. Gall répond à cette objection par une distinction oui ne manque ni de finesse ni d'importance. Sans doute, dit-il, nous ne pouvons changer notre organisation ni les penchants et les désirs qui en dérivent immédiatement; mais il ne faut pas confondre nos penchants et nos désirs avec notre volonté. Nous ne sommes pas libres de désirer ou de ne pas désirer une action, mais nous sommes libres de la vouloir ou de ne pas la vouloir. La volonté a son principe dans la complexité et la multiplicité des organes et. par suite, des penchants. Un être qui n'aurait qu'un seul organe et partant qu'un seul penchant, ne pourrait agir que «l'une seule manière : il n'y aurait pour lui nulle possibilité de choisir, nulle liberté morale : c'est le cas, ou peu s'en faut, des animaux inférieurs. Mais dès (|ue les organes et avec eux les penchants et les désirs se multiplient, l'animal entre dans une sphère d'action plus étendue. L'exemple du chien, que le souvenir cuisant des coups qu'il a reçus empêche de se jeter sur l'aliment qu'il convoite, peut servir à nous le faire comprendre. Toutefois ce n'est point encore là de la liberté, parce que les motifs sont d'un ordre inférieur : ce n'est que de la spontanéité. La liberté proprement dite n'existe que dans l'homme, mais elle y existe de la manière la plus incontestable. Gomme

il possède, outre les penchants et les facultés qu'il a en commun avec les animaux, la faculté de distinguer le vrai du faux, le juste de l'injuste, celle de comparer le présent au passé et de prévoir lavenir, et qu'il est d'ailleurs sensible aux idées de décence et de convenance, de devoir et d'honneur, il trouve là, dans la puisssance et les mouvements de sa nature propre, un contre-poids suffisant aux suggestions de sa nature animale : il est libre, parce qu'il est raisonnable. Cela est tellement vrai que sa liberté augmente à mesure que son intelligence s'élève, et que sa liberté diminue à mesure que son intelligence baisse et se rapproche des régions de l'animalité. « 11 suit de ma doctrine, conclut Gall, que toutes les fois qu'un homme sain et bien organisé a voulu une chose, il aurait pu en vouloir une autre contraire à la première, non pas sans motif, ce qui serait absurde, mais en cherchant et en se donnant des motifs autres que ceux qui l'ont déterminé ^ . »

Non content de développer ces principes, Gall en fait l'application à l'homme, considéré soit comme objet d'éducation, soit comme objet de punition, et ce n'est pas là la partie la moins intéressante de son ouvrage. L'homme n'agissant jamais sans motifs et ne faisant le bien que par des motifs bons et le mal que par des motifs mauvais, les éducateurs devront mettre tous leurs soins à fortifier en lui la raison et les autres facultés proprement liumaines, qui lui fournissent des motifs d'action nobles et élevés, et à affaiblir les facultés purement animales dont il ne peut recevoir que des impulsions

i Gall, Fondions du cerveau, t. I, p. 317.

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brutales et violentes. On sait, en effet, que le respect de soi-même et des autres se développe ordinairement avec la civilisation et les lumières, et que les vices qui dégradent l'hom-me et ceux qui troublent la société humaine ont le plus souvent leur source dans le défaut de culture intellectuelle et morale. Aussi Gall est-il un partisan déclaré de l'instruction.

Ses vues sur la pénalité ne sont pas moins curieuses. Suivant lui, beaucoup de jurisconsultes considèrent riiomme comme une volonté nue, indépendante de l'organisation, du sexe, des penchants, et toujours également libre, sauf dans l'enfance et dans un certain nombre de circonstances exceptionnelles. C'est pourquoi ils infligent les mêmes peines à presque tous les actes semblables extérieurement, malgré la différence des motifs par lesquels ils sont déterminés. Ils ne voient pas que les actes ne doivent pas être appréciés en euxmêmes, mais dans leur rapport avec l'agent, et que les agents ne sont pas tous également libres et r<'sponsables, parce qu'ils n'agissent pas tous dans des circonstances soit intérieures, soit extérieures, parfaitement identiques. L'âge, le sexe, la condition, l'éducation, la passion modifient d'une manière à la fois si profonde et si délicate le mérite et le démérite de nos semblables qu'il nous est impossible d'en juger avec exactitude et qu'il n'appartient qu'à Dieu de prononcer là-dessus en pleine connaissance de cause. Aussi, si les hommes étaient sages, ils s'en remettraient au souverain Juge du soin de rendre la justice, dans l'acception la plus stricte du mot, et tacheraient seulement de prévenir les délits et les crimes, de corriger les malfaiteurs et de

mettre la société en sûreté contre eux. C'est eu partant (le ces considérations que Gall propose de clianger nos prisons actuelles, où les détenus se corrompent, au lieu (le s'amender, en vraies maisons de correction et d'amélioration. Tous y exerceront, comme dans les prisons de Philadelphie, le métier qu'ils savent ou en apprendront nu, s'ils n'en savent point, de manière à pourvoir à leur entretien pendant le temps de leur détention et à pouvoir vivre honnêtement, quand l'heure de leur libération aura sonné. Tous v recevront une éducation morale et religieuse, qui leur enseignera qu'il est bon de préférer les nobles sentiments aux désirs grossiers ; car il ne faut pas perdre de vue que « de deux objets l'homme ne choisit pas sans motif l'un préférablement à l'autre, et que la perfection de la volonté consiste dans la connaissance delà bonté et de l'excellence des motifs ».

On comprend, après avoir lu cette analyse, qu'un phrénologue contemporain, le docteur Gastle, ait cherché à laver la doctrine de Gall du reproche de matérialisme et du reproche de fatalisme, et qu'un de nos philosoplies les plus éminents, M. Paul Janet. ait déclaré ces deux l'eproches peu fondés'. Gall repousse, en effet, formellement l'accusation de matérialisme et le fait par des raisons extrêmement plausibles. Mais cette protestation n'a peut-être pas sous sa plume toute la valeur qu'elle aurait sous celle d'un auteur moins sujet à caution. De plus, la lecture de ses ouvrages nous laisse, cela est certain, une impression favorable au matérialisme. Il y fait, en effet, un tel tableau de l'influence du

1 v, CasUe, Phréiiologie spiritualiste, et Janet, le Cerveau et lu Pensée.

physique sur le moral qu'il nous incline à penser que le moral s'explique tout entier par le physique. S'il avait tenu à nous prémunir contre une impression de ce genre, il aurait établi par des arguments brefs, si l'on veut, h cause de la nature de ses travaux, mais péremptoires, l'unité, l'identité, l'activité du principe spirituel, et fait voir que, s'il est modifié par le principe corporel, il le modifie à son tour. Il aurait montré, comme l'avaient fait auparavant Platon et Bossuet, que l'homme pouvant, malgré l'opposition de tout le corps qui y résiste, se livrer volontairement à la mort pour obéir à une idée, il faut bien qu'il y ait en lui quelque chose 'de supérieur au corps et de congénère à l'idée, c'est-à-dire d'immatériel. Mais, loin de procéder ainsi, il explique si bien toutes choses pai? la configuration des organes corporels, qu'il ne laisse plus rien à faire au principe spirituel, et que le spiritualisme apparaît chez lui, sans qu'il le dise, comuie une hypothèse superflue et ciiiraérique. Les chefs du matérialisme contemporain, Broussais et Auguste Comte , ne se sont pas trompés sur ce caractère de .la doctrine phrénologique, et ce n'est certainement pas à cause de ses tendances spiritualistes qu'ils l'ont embrassée.

Gall repousse le reproche de fatalisme par des arguments non moins spécieux et d'une manière non moins remarquable. 11 a raison de rejeter la liberté illimitée et la liberté absolue et de s'en tenir à la liberté morale ; il a raison de faire remarquer que cette dernière n'est pas un caractère du désir, mais de la volonté, et que l'homme la possède seul, à l'exclusion des autres animaux. Mais il a trop l'air de la regarder comme un

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simple équilibre entre nos divers penchants et comme un simple résultat du jeu et du balancement de nos diverses facultés. Il aurait dû reconnaître qu'au lieu d'être un simple effet, elle est une véritable cause, qu'au lieu de dériver de l'action des autres facultés et partant du jeu des différents organes, elle est une qualité fondamentale et essentielle du principe qui gouverne les unes et qui meut les autres et a, par conséquent, une certaine indépendance.

Les vues de Gall sur l'éducation et la pénalité offrent les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses vues sur l'homme, dont elles découlent. Partant de l'idée que nos actes résultent de nos motifs, Gall a raison de nous recommander de développer notre nature raisonnable, qui nous en suggère de bons, et de refouler notre nature animale, qui nous en fournit de mauvais; Partant de la pensée que noire liberté n'est pas absolue, mais qu'elle a des degrés presque infinis de" force ou de faiblesse, suivant l'intensité des penchants qui la sollicitent, il a raison de conseiller à ceux qui tienneni à juger équitablement des actes humains, d'analyser avec soin les mobiles qui les ont déterminés. Seulement il est trop porté, faute d'avoir donné à la raison et à la volonté une existence distincte et un pouvoir sui generis, à expliquer la conduite des hommes par leurs seuls penchants et leur seule organisation, et à ne voir que des malades à soigner, comme le lui a reproché M. Franck ', là où il y a pourtant, en une certaine mesure, des criminels à punii'. 11 énerve l'énergie de la répression, en

1 Franck, Pliilosophie du DroU pénale \>. û'i.

même lemps qu'il émousse le sentiment de la responsabilité.

C'est ainsi qu'il explique, qu'il excuse, qu'il justifie presque, dans des passages que je pourrais citer, le vol, l'infanticide et la plupart des autres crimes par la force des mobiles qui poussent le sujet à les commettre et par la'faiblesse des penchants qui leur servent de contrepoids. Une tille mère tue son enfant. Il ne faut pas s'en étonner : d'un côté, elle a grande envie d'échapper à la honte; de Tautre, elle a l'organe de l'amour maternel fort peu développé. Ce n'est pas à elle, à ce qu'il semble, qu'il faut imputer son crime, mais à l'organisaliou qu'elle a reçue de la nature. Cette manière d'expliquer, d'excuser et presque de justifier les violations les mieux caractérisées de la loi du devoir avait passé, à une certaine époque, des livres de Gall dans ceux de ses successeurs, de ceux-ci dans les écrits purement littéraires, et avait fini par pénétrer dans les entretiens des gens du monde et par modifier la plupart de leurs appréciations morales : « Je me rappelle un temps, dit Flourens, où, lorsqu'il s'agissait de quelque grand misérable, l'intérêt semblait passer de la victime à Tauteur du crime. Le pauvre homme ! il avait été lui même victime de son organisation ! » Le lecteur trou vera peut-être que, depuis le temps dont parle Flourens. les' choses n'ont pas bi^aucoup changé.

(hi voit que, si ou a eu tort d'accuser Gall de matéralisme et de fatalisme d'une manière trop absolue, il n'est pas possible cependant de le justifier tout à fait sur ces deux points.

Gall reconnaît l'existence du sentiment moral, c'est-

à-(lire de ce sentiment inné de ce qui est juste ou injuste, })erinis ou défendu, sans lequel les hommes ne pour l'aient pas vivre en société et se feraient les uns aux autres une guerre éternelle. Mais il n'en fait pas une forme de la raison : il en fait, comme le mot sens l'indique suffisamment, une subdivision de la sensibilité. 11 le confond même jusqu'à un certain point avec un autre sentiment, qui en diffère à plusieurs égards, avec le sentiment de la bienveillance. La bienveillance n'est, suivant lui, que le sens moral élevé à son plus haut degré de développement et portant l'homme, non plus simplement à ne pas nuire à ses semblables, mais encore à leur rendre service et quelquefois même à se sacrifier à eux. Que la bienveillance soit naturelle à l'être humain, c'est ce que prouvent suffisamment, suivant notre philosophe, tant de gens de cœur qui jouent tous les jours leur vie pour les autres, ceux, par exemple, qui se jettent dans les eaux pour arracher à la mort des malheureux qui leur sont le plus souvent parfaitement inconnus. C'est donc à tort que certains auteurs contestent l'existence du sens moral comme principe distinct et cherchent à en expliquer les effets soit par l'intérêt, soit par l'habitude et l'éducation, soit parles combinaisons des politiques et par l'action des lois qu'ils ont établies. Le sens moral n'a rien de commun avec l'intérêt, et, bien loin d'être le résultat de l'éducation et de la législation, il en est le fondement et leur fournit la seule base sur laquelle elles puissent opérer d'une manière efficace. Il en est de la morale de Gall comme de sa métaphysique : elle offre quelque chose d'indécis et de flottant et semlde incliner tantôt vers le sensualisme, tantôt vers

le spiritualisme. Elle est de fait une sorte de sentimentalisme comme celui d'Adam Smith et de Rousseau. Aussi en a-t-elle a la fois la forc*^ et la faiblesse : la force, car elle distingue, au-dessus des mobiles personnels et intéressés, les mobiles désintéressés et sympathiques; la faiblesse, car le sentiment, si noble qu'il soit, ne tire pas sa noblesse de lui-même et ne saurait avoir par lui-même aucun caractère impératif et obligatoire : il implique le dictamen de la raison.

En résumé, la phrénologie de Gall, c'est-à-dire sa théorie de la corrélation des organes du cerveau et des facultés de l'àme, qui constitue proprement son système, est fausse et insoutenable, mais elle a ouvert une nouvelle voie à la science. Quant à sa doctrine métaphysique et morale, elle a des côtés plausibles et intéressants, mais elle offre des pentes dangereuses vers le matérialisme et le fatalisme. Bien qu'elle ne nie pas l'esprit et son énergie interne, elle se préoccupe surtout de l'organisation et de ses lois inéluctables. C'est pourquoi elle tend, comme les doctrines socialistes, à amoindrir riiomme, en le subordonnant à quelque chose d'extérieur et en lui faisant chercher hors de lui le principe de ce qui se produit en lui. Seulement, au lieu de le subordonner k la société, elle le subordonne à la nature ; au lieu de se rallier au socialisme, elle incline vers le naturalisme.

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