‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 34 sur 38 · LA POLITIQUE POSITIVE OU LE POSITIVISME MYSTIQUE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE POSITIVE OU LE POSITIVISME MYSTIQUE

LA MÉTHODE StlBJECTlVE, LA MORALE DE L'aL TRUISME

Auguste Comte avait conçu de bonne heure l'ambition de faire converger vers le même but les deux grands mouvements scientifique et politique du dix-neuvième siècle, de manière à clore, dans l'ordre théorique et dans l'ordre pratique, la révolution occidentale et à inaugurer une ère nouvelle. C'était là une entreprise gigantesque, qui devait tenter un esprit aussi vigoureux et aussi confiant en lui-même, mais qu'il était bien difficile de mener à bonne fin, dans un temps où les diverses sciences se sont si fort multipliées et ont pris de si vastes développements, et où les doctrines politiques sontencore si indécises et si flottantes. Aussi, malgré de vastes connaissances, de prodigieux efforts et une rare puissance de combinaison, échoua -t-il dans son audacieuse entative. Nous l'avons vu pour la première partie de son œuvre, qui est contenue dans son Cours de philosophie positive; nous allons le voir, pour la seconde, que son Système de politique positive renferme à j>eu ]irès tout entière.

Ce qui domine dans le Cours de philosophie, c'est la prétention, plus ou moins justifiée, de tout soumettre

à l'empire de la science et de faire régner partout ce que l'auteur nomme la positivité rationnelle; ce qui éclate surtout dans le Système de politique, c'est le désir, souvent exprimé, de répandre de toutes parts la pénétrante influence du sentiment et de faire plier sous le joug du cœur les raisons les plus fières. Les <leux parties de la construction cvclopéenne d'Auguste Comte ne paraissent pas réaliser la même idée : l'architecte semble avoir commencé son édifice sur un plan et l'avoir achevé sur un autre. D'où provient une telle anomalie dans l'œuvre du })his systématique des penseurs contemporains ? C'est là ce qu'il s'agit d'expliquer.

Malgré l'étendue et la variété de son savoir, Comte était avant tout un mathématicien. Il était donc naturel qu'au début de son élaboration philosophique, il appliquât à tout la méthode qui lui était la plus familière, celle des mathématiques et de la physique qui n'en est qu'une extension. Tout alla bien tant qu'il resta dans l'humble splière des êtres inorganiques. Une s'agissait que d'étudier des phénomènes sans lien les uns avec les autres : la méthode des sciences positives y suffisait. Mais, dès qu'il pénétra dans les régions déjà plus élevées de la biologie, il fut amené à croire que certains faits, au lieu de succéder })urement et simplement à d'autres, en étaient, pour ainsi dire, le but, latin naturelle. 11 jugea, par exemple, que la sensation ne suivait pas seulement l'organisation et la vie, mais qu'elle était le but pour lequel elles avaient été faites. C'était là réintégrer l'idée de finalité dans la science, et, en outre. admettre que l'inférieur s'explique j)ar le supérieur. C'était transformer du tout au tout la philosophie posi-

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tive. Pour juger sainement des choses, il ne fallait donc pas partir des faits les plus simples, tels que l'étendue et le mouvement, comme il l'avait autrefois pensé, mais (les plus composés, tels que l'homme et les sociétés humaines, dont les animaux et les espèces animales n'étaient que des ébauches imparfaites, et ce n'était pas à la mathématique, mais à la morale que devait être dévolue la présidence du monde philosophique. C'était substituer le point de vue du sujet à celui de l'objet, la méthode subjective à la méthode objective, ou du moins les compléter l'une par l'autre. C'était en même temps substituer le dictamen du cœur a celui de la raison, puisque le cœur est, suivant Auguste Comte, le grand maître en matière de morale et qu'il est seul capable de nous révéler le souverain bien. Que Comte n'ait pas suivi cette nouvelle méthode jusqu'au bout et ne se soit pas élevé, en la suivant, des êtres les plus infimes à un Etre supérieur, des biens inférieurs au bien supérieur qui les domine et auquel l'univers est comme suspendu, il faut bien le reconnaitre; mais il a eu le mérite, si bien mis en lumière par un éminent métaphysicien \ d'avoir compris l'insuffisance de l'anah'se et des vues de détail dans les hautes sciences et la nécessité de la synthèse et des vues d'ensemble.

Les événements extérieurs concoururent avec sa propre évolution mentale à lancer Auguste Comte dans cette nouvelle voie et le poussèrent même beaucoup plus loin qu'il n'aurait dû aller. Les longs démêlés qu'il eut, au sujet de ses fonctions à l'Ecole polytechnique,

1 M. Ravaisson, la Philosophie en fi'ance au dix-neuvième siècle, p. 74.'

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avec des géomètres et des astronomes célèbres, notamment avec Arago, appelèrent son attention sur ce qu'il y avait de sec, d'étroit, d'absolu dans le genre de connaissances que cultivaient ses adversaires et le disposèrent à apprécier plus favorablement les sciences qui, sans être susceptibles de la même rigueur, demandent un esprit plus souple, plus ouvert, plus vaste et déroulent devant leurs adeptes de plus larges horizons. La passion platonique qu'il éprouva, vers le même temps, pour une dame bien née, pour M™' Glotilde de Vaux, ne fut pas non plus étrangère au caractère que présentèrent dès lors ses spéculations philosophiques et sociales. En donnant l'essor à ses tendances affectives longtemps contenues et endormies, elle l'amena à épancher sur toutes choses le trop-plein de son cœur et à concevoir, dans ses rêves de l)onheur pour l'espèce humaine, un monde dont tous les mouvements seraient déterminés et réglés par le plus pur amour. Le régime intellectuel qu'il suivait, à cette date, n'était pas fait pour imprimer à ses idées une autre direction. Il s'était imposé la loi de ne lire ni livres scientifiques, ni journaux, afin que rien ne vînt rompre le fil de ses pensées ni modifier le cours de son évolution philosophique : c'est ce qu'il appelait son hygiène cérébrale. Il ne faisait diversion à ses travaux qu'en allant quelquefois au théâtre entendre de la musique et en lisant soit les poètes italiens et espagnols, soit l'admirable guide de la vie religieuse, Y Imitation de Jésus -Christ. Les impressions d'une jeunesse écoulée dans l'intimité d'un grand promoteur en matière de religion, comme Saint Simon, se raclèrent -elles à son insu k toutes ces

influences ? Je suis très disposé à le croire. Quoi qu'il en soit, un moment arriva où le superbe fondateur du positivisme n'aspira plus qu'à réprimer dans l'homme l'orgueil de l'esprit, qu'à vivre pour les autres et à se faire le défenseur des faibles, à l'exemple des chevaliers du moj'en âge et sous les auspices de cette Clotilde que la mort avait ravie à sa tendresse ou plutôt à son culte. Il organisa même une religion de sa façon, celle du vrai grand Être qui est l'humanité, montrant par là que, si l'on passe quelquefois de la religion à la philo - Sophie et de la philosophie à la science, on peut aussi quelquefois opérer une évolution en sens inverse. Les principaux résultats de ce nouveau mouvement intellectuel sont consignés dans sa Politique positive que nous allons analyser.

Comte y remanie, d'après sa nouvelle conception des choses, les idées qu'il avait émises autrefois sur les mathématiques, la phvsique, la chimie, la biologie et les présente sous un jour bien différent. Suivant lui, comme suivant bon nombre de moralistes, il ne faut étudier les mathématiques que dans la mesure où une telle étude peut contribuer au perfectionnement et au bonheur de l'humanité. Or, c'est là un point qui est du ressort de la logique du cœur. Il veut bien convenir que les mathématiques sont, à cause de leur rigueur et de leur évidence, le véritable berceau de la positivité rationnelle et mériteront toujours à ce titre l'attention des philosophes ; mais il prétend, ce qu'il n'eût pas fait jadis, qu'elles donnent lieu, dans l'état de décomposition où elles sont parvenues, à une foule de questions minutieuses, incompatibles avec toute grande vue d'enseni -

AUGUSTE COMTE ET LITTRK Hir,

ble, et que, de plus, elles habituent l'esprit à expliquer les réalités les plus hautes et les plus riclies par les principes les plus humbles et les plus pauvres : « Sous cet aspect décisif, dit Auguste Comte, l'abus du calcul en mathématiques constitue réellement la première phase du matérialisme systématique... L'usurpation de la physique par les géomètres, de la chimie par les physiciens et de la biologie par les chimistes, deviennent ensuite de simples prolongements successifs d'un vicieux régime dont le principe est toujours le même, et qui ne peut être modifié qu'en son germe inaperçu \ »

Un métaphysicien de notre temps, M. Ravaisson, admire avec raison cette pensée d'Auguste Comte et la rapproche de cette idée d'Aristote, que chaque ordre d'existences est pour l'ordre supérieur une matière à laquelle celui-ci donne une forme, puis il ajoute, en parlant de la conception du penseur français : « Ramener une chose, pour en rendre raison, aune chose d'un ordre moins élevé, c'est l'expHquer par sa matière : donc le matérialisme est l'explication du supérieur par l'inférieur. Profonde formule qui restera pour son auteur un de ses principaux titres au nom de philo soplie - ! ))

Parmi les sciences qu'Auguste Comte remanie, en se plaçant à son nouveau point de vue, il faut surfout signaler la science de la nature humaine. Il comprend mieux que par le passé que la science de l'homme est l'antécédent nécessaire de la politique. Seulement, au

1 A. Comte, Politique positive, t. I, p. 472. i Ravaisson, la Pliilosophie en France, p. 7S.

lieu de la cliercher, comme un autre l'aurait fait, dans la psychologie, il continue, par suite de ses préventions contre cette dernière et de son engouement pour les doctrines de Gall, à la chercher dans la phrênologie. Il est vrai de dire qu'il prend avec celle-ci des libertés qu'on n'aurait pas attendues d'un adepte aussi fervent et aussi respectueux. Non seulement, en effet, il détermine les facultés et les inclinations morales avant de déterminer les protubérances cérébrales, mais c'est uniquement d'après le nombre et les rapports des premières que l'intraitable ennemi de la psychologie fixe le nombre et la place des secondes, sans se donner la peine de vérifier sur le cerveau l'exactitude de sa nomenclature. Il se trouve ainsi que la partie psychologique de son tra vail est, sauf les vices inséparables de toute classification, assez positive, tandis que la partie anatomique, qui devait lui conférer la positivité que les études de ce genre comportent, n'est pas positive le moins du monde. Comte suppose que le cerveau comprend dix-huit organes, dont treize se rapportent au cœur et cinq seulement à l'esprit, et divise, en outre, les fonctions morales en fonctions affectives et fonctions actives ou pratiques; les premières répondent au cœur en tant qu'il est le siège de la tendresse, et les secondes au cœur en tant qu'il est un principe d'énergie, c'est-à-dire au caractère. Par la vie intellectuelle et par la vie active, l'homme est en rapport direct avec les corps, soit pour les connaître, soit pour les modifier ; par la vie affective, il n'est en rapport immédiat qu'avec les deux vies précédentes dont elle est le premier moteur. Mais le consensus total dépendant surtout de la vie alfèctive, son siège cérébral

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doit être d'une activité cxccplioiinelle. Ce qui prouve d'ailleurs qu'il en est bien ainsi, c'est qu'on se lasse de penser et d'agir, mais non pas d'aimer : les preuves de (lomteue sont pas, comme on voit, des plus concluantes. Notre philosophe ne s'en tient pas à ces vues générales : il entre dans le détail. Ainsi, il «groupe tous les sentiments ou penchants sous deux chefs, qui sont la personnalité et la sociabilité ou (pour employer les termes que son école a consacrés) l'égoïsrae et l'altruisme. L'égoïsnie comprend les sept instincts de la nutrition, de la reproduction, de la maternité, de la construction, de la destruction, de l'orgueil et de la vanité. L'altruisme se décomjiose en trois penchants secondaires : l'attachement, qui a pour objet un égal ; la vénération, qui a pour terme un supérieur, et la bonté, qui se rapporte généralement à un inférieur. L'esprit possède la faculté de conception et celle d'expression, et, comme la première offre quatre formes différentes, les actions intellectuelles sont, en définitive, au nombre de cinq. Quant au caractère, le courage, la prudence et la fermeté en consti'uent les trois grandes divisions.

Toute la psychologie d'Auguste Comte, dégagée des détails physiologiques dont il la complique arbitrairement, est contenue dans cette classification. Nous avons cru devoir la reproduire, malgré ce qu'elle a de sec et de rebutant, parce qu'elle sert de fondement à toute sa morale et à toute sa politique. Dès le seuil de ces deux sciences, notre réformateur se pose, en effet, le problème suivant : étant donnés trois instincts sociaux et cinq attributs intellectuels, d'une part, et sept penciiants personnels, de l'autre, former entre les premiers et les

seconds ime coalition qui permette de triompher des troisièmes et de substituer le règne de l'altruisme à celui de l'égoïsme. C'est là, dit-il, une question d'une souveraine importance ; car, si l'égoïsme peut, à la rigueur, établir l'harmonie en nous, il ne saurait l'établir entre nous ; s'il est capable de réaliser à quelque degré l'unité individuelle, il est impuissant à réaliser l'unité sociale. Sans doute l'unité qu'on peut appeler altruiste est moins facile à constituer que l'unité égoïste, mais c'est à elle pourtant que chacun de nous doit tendre, parce qu'elle est très supérieure à l'autre en plénitude e( en stabilité et qu'elle est l'indispensable condition de l'unité sociale. Comte comprend, en effet, très bien, à la différence de Fourier, que l'ordre moral et l'ordre social sont solidaires et que c'est seulement en réglant l'individu qu'on peut arriver à régler la société. Mais, pour les régler, il faut avoir une règle : or, cette règle, c'est le principe religieux.

Qu'est ce donc que cette religion à laquelle le grand réformateur attacha finalement tant d'importance et dont il fît comme le centre de ses dernières spéculations? Il nous l'explique lui-même : « Dans ce traité, dit-il, la religion sera toujours caractérisée par l'état de pleine harmonie propre à l'existence humaine, tant collective qu'individuelle, quand toutes ses parties sont dignement coordonnées. » Ceci n'est pas encore bien clair ; car il s'agit précisément de savoir quelle est la cause de l'harmonie, du consensus dont on nous parle. Suivant Auguste Comte, elle est à la fois objective et subjective, intellectuelle et morale : « D'une part, <lit-il, il faut que r intelligence nous fasse concevoir au dehors une puis-

Al'CUJSTK COMTE KT LITTRK Tr,

sance assez supérieure pour que notre existence doive s'y subordonner toujours. Mais, d'un autre côté, il est autant indispensable d'être intérieurement animé d'unr affection capal)le de rallier habituellement toutes les autres, (^es deux conditions fondamentales tendent na turellementà se combiner, puisque la soumission extérieure seconde nécessairement la discipline intérieure qui, à son tour, y dispose spontanéraent\ »

L'idée que l'intelligence nous donne d'une puissance extérieure qui peut seule nous régler comme individus et comme êtres sociaux, ce n'est pas, comme on serait d'abord tenté de le croire, l'idée de la puissance de l'Être suprême : c'est celle de la puissance du milieu dans lequel nous sommes plongés. Le milieu exerce, en effet, une action à la fois indispensable et irrésistible sur notre vie végétative, sur notre vie animale et sur notre vie cérébrale elle-même. Or, la conviction profonde de notre commun assujettissement à son égard est très propre à coordonner nos conceptions de détail autour de cette vue d'ensemble, à rabattre le sentiment de notre personnalité, au profit de nos sentiments de sociabilité, et à imprimer à nos actes un caractère unitaire. C'est la part de l'intelligence, de la croyance, de la foi dans le système religieux; elle est, sinon tout le dogme, au moins un dogme. A côté de celui-là, en effet. Comte en admet un autre, qui ne le contredit pas, mais qui le complète. A mesure que l'esprit passe de. l'étude des phénomènes mécaniques et astronomiques à celle des phénomènes biologiques, il se sent comme transporté du

1 Politique positive, t. U.p. 1;'.

monde de l'immutabilité dans celui de la variabilité ; c^r, si la nature morte ne se modifie pas, la nature vivante est essentiellement modifiable : le dogme du progrès est le complément de celui de l'ordre dans la religion de notre philosophe.

Cette doctrine n'est pas seulement vraie spéculative ment ; elle est encore salutaire pratiquement, par suite de la réaction naturelle que res})rit exerce sur le cœur et sur la vie : « Si déjà, dit Auguste Comte, la fixité essentielle de l'ordre universel excite naturellement l'amour, en comprimant l'égoïsme et en commandant l'union, sa modificabilité accessoire doit tendre davantage vers cette double efficacité morale, » car elle provoque l'action et rien ne développe la sympathie comme d'agir et surtout d'agir en commun. Mais, pour combattre avec succès l'égoïsme, il ne suffit pas de lui opposes les attributs intellectuels qui se résument dans la foi, il faut encore lui opposer les sentiments sociaux qui se résument dans l'amour : au dogme, pour parler le langage du nouveau révélateur, il faut ajouter la morale. Tant que notre religion est bornée k l'ordre cosmique et k l'ordre biologique et ne nous manifeste point une existence douée d'affections et de volontés analogues aux nôtres, combinées avec une puissance supérieure, elle ne donne lieu k aucun énergique et véritable amour ; mais, dès qu'elle s'applique à cette humanité k laquelle nous devons tout et qui nous a faits tout ce que nous sommes, notre cœur s'émeut et palpite d'enthousiasme, en même temps que de gratitude. Le cœur a trouvé son objet, comme l'intelligence; la foi et l'amour peuvent se développer de concert : « Cette incontestable Provi -

deuce (c'est de rimmanité qu'il s'agit), arbitre suprême •le notre sort, devient naturellement le centre de nos affections, de nos pensées et de nos actions. Quoique ce grand Etre surpasse évidemment toute force humaine, même collective, sa constitution nécessaire et sa propre destinée le rendent éminemment sympathique envers tous ses serviteurs. Le moindre d'entre nous peut et doit aspirer constamment à le conserver et même à l'améliorer. Ce but normal de toute notre activité, privée ou publique, détermine le vrai caractère général du reste de notre existence affective et spéculative, vouée à l'aimer et à le connaître, afin de le servir dignement par un sage emploi de tous les moyens qu'il nous fournit. Réciproquement, ce service continu, en consolidant notre véritable unité, nous rend à la fois meilleurs et plus heureux. Son dernier résultat nécessaire consiste à nous incorporer irrévocablement au grand Etre, dont nous avons ainsi secondé le développement*. »

A ces considérations qui doivent commencer à surprendre le lecteur, Comte en ajoute d'autres qui le surprendront tout à fait. 11 nous dit que cet immense et éternel organisme diffère des autres êtres en ce qu'il est. formé d'éléments séparables dont chacun peut lui accorder ou lui refuser sa coopération : cela revient k dire que cet être prétendu n'est pas un être, mais une collection d'êtres, ce qui est bien différent. Ce n'était ])as la peine de tant accuser les métaphysiciens de forger des entités chimériques, pour aboutir soi-même à réaliser une telle abstraction ! Mais poursuivons. Chacun de ces

1 Politique positive, t. II, p. b9.

éléments comporte deux. existences successives : l'une, objective et passagère, où il sert le grand Etre; l'autre, subjective et perpétuelle, où il est incorporé à lui. La première n'est qu'une épreuve par laquelle on doit tâcher de mériter la seconde. Gela signifie, en bon français, qu'il y a pour l'homme deux existences, l'une où il existe réellement et l'autre où il n'existe que dans la mémoire des sujets de son espèce, et qu'il doit s'efforcer, durant celle où il existe, de mériter celle où il n'existera pas. On voit que la théorie de la vie future de Comte et sa théorie de l'Etre suprême se valent : elles sont à peu près aussi intelligibles et aussi attrayantes l'une que l'autre !

Mais laissons de côté la religion de Comte, sur laquelle nous reviendrons, et essayons de nous rendre compte de sa morale, qui tient la première place dans son livre et au service de laquelle il met sa religion elle-même. Cette morale comprend, comme on a pu le remarquer, deux principes fondamentaux, celui de la subordination de l'esprit au cœur et celui de la. subordination de l'égoiisme à l'altruisme. Que l'esprit doive se subordonner au cœur, un penseur que nous avons souvent cil •, M. Ravaisson, n'en doute pas et loue Comte d'avoii" professé, à l'exemple de Pascal, une telle doclrine : « L'intelligence, dit-il, n'existe que pour servir aux tins de nos affections, ('es fins se résument en une chose, U bien, objet de l'amour. L'amour est le mot, le secret de la nature humaine. Ce n'est pas tout : il est le secret du monde '. » An coniraii-e, le plus célèbre disciple

) Ravaisson. la Philosophie en France, p. i<2,

d'Auguste Comte, Littré, rejette sur ce point la doctrine de son ancien maître : « Si M. Comte, dit-il, veut dire par là que l'esprit doit toujours concourir au bon et au bien, il ne fait qu'énoncer une vérité que tous les moralistes soutiennent et que nul ne contredit. S'il veut dire que toute direction doit émaner du cœur, il aveugle, qu'on me passe l'expression, le cœur, et livre la morale à toutes les aberrations. S'il veut dire, enfin, que l'intelligence ne doit plus travailler pour elle-même, ni poursuivre la vérité pure et la théorie abstraite, il mutile l'humanité et la prive de son plus puissant instrument de perfectionnement \ »

Littré a évidemment raison de soutenir contre Auguste Comte que l'esprit ne doit pas être subordonné au cœur, si on prend ce dernier mot dans le sens large et si on entend par là l'ensemble de nos instincts. Une telle doctrine morale serait la négation de la morale elle-même ; car elle n'irait à rien moins qu'à autoriser chacun de nous à céder à sa passion dominante. En revendiquant ici l'autorité et l'hégémonie de l'esprit, c'est-à-dire de la partie éclairée de nous-mêmes à l'égard des éléments aveugles de notre nature, Littré est d'accord avec les rationalistes les plus autorisés. Mais M. Ravaisson, de son côté, n'a pas tort de défendre la doctrine de la subordination de l'esprit au cœur, pro fessée par Auguste Comte, si on prend le mot cœur dans un sens restreint et si on désigne par là, non pas l'ensemble de nos amours et de nos sentiments, mais seulement l'amour du bien, le sentiment moral. Il en

l Lltlré, A. Comte, [i, 5ji,

3ê2 SOCIALISME ET POSITIVISME

est de ce dernier, en effet, comme de l'amour du beau, comme du sentiment esthétique, bien qu'il suppose la connaissance de son objet, et par conséquent une certaine intelligence, il n'est pas en raison directe de l'in telligence ; car il y a des hommes très intelligents qui ne le possèdent qu'à un degré ordinaire, et des hommes ordinaires qui le possèdent a un degré supérieur. Or, •c'est de l'amour du bien, plutôt que de l'intelligence, que la pratique du bien dérive. C'est pourquoi Platon, tout rationaliste qu'il était, préférait l'enthousiasme, c'est-k-dire l'état d'une âme ravie par l'amour du bien au point de lui tout sacrifier, à la tranquille raison des âmes froides; c'est pourquoi saint Paul déclarait dans uneépitre bien connue, qui n'est à vrai dire qu'un hj'mne enflammé à la vertu, que quand on connaîtrait toutes les langues du monde, que quand on posséderait tous les dons intellectuels les plus rares, si on ne possède pas la charité, c'est-à-dire la passion du bien, on n'est qu'un airain sonore, qu'une cymbale retentissante; c'est pour- (|uoi Pascal, après avoir abaissé toutes les grandeurs matérielles devant la grandeur de l'esprit, abaisse à son tour cette dernière devant celle qui a sa source dans là charité, dans l'amour, devant la grandeur morale. Le genre humain a toujours eu le sentiment de cette vérité ; car, si le titre d'homme instruit, éclairé, intelligent, lui a toujours paru un éloge, celui d'homme noble, généreux, et pour tout dire, d'homme de cœur, a toujours été à ses yeux l'éloge suprême, et, si la science a toujours été l'objet de ses hommages, elle a cependant toujours été primée dans son admiration parla vei'tu, la sainteté, l'héroïsme. L'opinion d'Auguste Comte, prise

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dans un certain sens, est donc parfaitement soutenable : seulement, l'auteur a tort de la formuler d'une manière équivoque.

La question de la subordination de l'égoïsme à l'altruisme semble plus facile à résoudre; car elle ne parait pas différer sensil)lement de celle de la subordination de l'intérêt particulier h l'intérêt général que tous les moralistes, dignes de ce nom, résolventpar l'affirmative. Cependant elle offre bien aussi quelque difficulté; car on ne saurait exiger, à ce qu'il semble, que l'homme se subordonne aux autres, au point de s'oublier complètement pour eux et de renoncer aux satisfactions les plus innocentes pour leur être utile et pour leur faire plaisir. Or, c'est précisément là ce que demande Comte, si l'on s'en rapporte à sa fameuse devise; Vivre pour aulnnei à l'explication qu'il en a donnée. Son opinion a été vivement combattue par le plus célèbre de ses disciples anglais, par Stuart Mill. Suivant cet écrivain, nous ne devons pas vivre pour autrui, mais pour nous-même;*, sous la condition toutefois de ne pas nuire aux autres et même de les servir dans la mesure du possible. Vouloir que nous allions au delà, c'est confondre le champ du dévouement avec celui de l'obligation ; c'est nou? imposer une morale impraticable et même contradictoire, car il estimpossible que les hommes arrivent;! s'oublier pour leurs semblables, et c'est moins d'ailleurs de la poursuite directe du Ijien généi'al que de la poursuite par chacun de son bien particulier, sauf le respect du bien de tous, que le bien général peut naître.

Ce sont là des considérations qui ne manquent pas de valeur, mais qui tombent pour la plupart devant une

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saine appréciation du principe d'Auguste Comte. Par cela seul que ce principe est un idéal, l'observation qu'il est impraticable ne l'atteint pas, puisqu'il est de la nature de l'idéal de ne pouvoir jamais se réaliser comidèteuient et de modifier constamment le réel sans pouvoir jamais se l'assimiler tout à fait. J'ajoute que, pour obtenir des liommes précisément ce qu'il faut, il est bon de leur demander plus qu'il ne faut. Quand on veut redresser une baguette, il ne suffit pas, suivant la remarque d'Aristote, de la ramener exactement à son état normal, il faut la courber fortement en sens inverse. Ce qu'on pourrait plus justement reprocher à Auguste Comte, c'est d'avoir prêché l'altruisme, sans l'avoir établi démonstrativeraent, et d'en avoir fait le fondement de sa morale, sans lui avoir donné à lui-même une base rationnelle suffisante. On pourrait lui reprocher encore d'avoir mutilé la morale en la ramenant tout entière à la morale sociale, sans tenir compte de la morale individuelle et du sentiment de la dignité humaine qui en est l'essence. On pourrait lui reprocher enfin d'avoir amoindri la morale sociale elle-même, en réduisant tous nos devoirs à ceux d'humanité et en oubliant ceux de justice. Par tous ces côtés, sa morale ressemble, du reste, à celle de Hume, à celle de Saint- Simon, à celle deGall, à celle de Broussais, c'est-à-dire h la morale des philosophes qu'il avoue pour ses maîtres : l'élément rationnel en est absent, parce qu'il est absent de la métaphysique dont elle découle.

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