I.A F.VMILLli, LA SOCIÉTK, LA RKLIGION
Après avoir étal)li sa morale et traité de la religion, qui lui parait le moyen le plus efficace de la faire régner parmi les hommes, Auguste Comte traite de la propriété, dont l'influence moralisatrice n'est pas moins incontestable, et qui est, suivant l'expression de Michelet, un des grands instruments de l'éducation du genre humain. Il fait très bien voir que l'habitude de travailler en vue de l'acquérir, non pour soi-même, mais pour les siens, ne peut que développer dans l'homme les sentiments altruistes, à cause de la réaction que nos actions exercent naturellement sur nos aliéctions. De la question de la propriété il passe à celle de la famille. On sait combien Fourier et Enfantin avaient donné carrière à leur imagination sur ce sujet délicat et à quelles conclusions à la fois immorales et bizarres ils s'étaient finalement arrêtés. Auguste Comte expose là-dessus des doctrines non seulement très correctes, mais encore très sévères, au point que vStuart Mill se demande s'il ne faut pas les expliquer par l'influence du catholicisme dans lequel il avait été nourri.
Notre philosophe remarque d'abord le mélange d'égoïsmeetd'altruismequi distingue toutes nos aÔ'ections tlomesliques et le mouvement progressif qui les épure dan< la première d'entre elles que l'homme ressent, dans
l'amour tilial. Elle n'est d'abord qu'un iDstinct étroitement lié à celui de la conservation ; car, sans ses père et mère, que deviendrait l'homme naissant? Mais, à mesure que les relations domestiques se prolongent, le respect s'ajoute à l'instinct et en fait peu à peu ce sentiment de vénération qui s'adresse, non seulement aux parents, mais encore aux ancêtres et même aux supérieurs quels qu'ils soient: c'est un premier pas vers la vraie moralité. A ce sentiment, qui a pour objet ceux qui nous précèdent ou qui nous surpassent et qui est le fondement de toute tradition et de toute hiérarchie, s'en ajoute bientôt un autre qui se rapporte à ceux qui vivent avec nous ou qui nous ressemblent : c'est l'amour de nos frères et sœurs, type de l'amour universel.
Comte n'analyse pas l'amour conjugal avec moins de finesse que les affections précédentes. Il le montre naissant de l'instinct le plus énergique que nous ayons après celui de la conservation et lui empruntant quelque cliose de son intensité, puis subsistant et croissant par son propre charme et indépendamment de toute brutale satisfaction. Au lieu de développer seulement, comme les autres affections domestiques, un seul de nos instincts sociaux, il les développe tous, la vénération, l'attachement, la bonté. C'est le plus moralisateur de nos sentiments de famille, et le mariage, (h»nt il est le princi]»»', est la plus moralisatrice des institutions. Aussi Comte veut-il qu'il soit exclusif, indissoluble et n(m renouve lable; il va plus loin, comme on voit, que les catholiques eux mêmes. Notre évolution morale se comidète j)ar un dernier sentiment, non moins remai'(inable ({uc ceux dont nous venons de jiarler et non moins fécond en
rAsuUatsde tout genre, i)arrainoiir paternel. L'orgueil, la vanité, la cu})i(lit('' mêmeyentrent assez souvent pour une bonne ])art ; mais, ([uand il s est suffisamment épuré par l'habitude des actions ((u'il suggère natur 'Ueinent, il s'accuse par un mélange de bienveillance et de protection et devient le type de toutes les affections qui attachent le supérieur à l'inféi'ieur.
Même réduite au couple propagateur, la famille laisse déjà apparaître les conditions essentielles de toute société humaine. On v voit plus clairem(Mit qu'ailleurs, parce que le cas est plus simple, que toute société suppose, à un certain degré, une fui commune, un amour mutuel et une coopération effective entre des activités différentes. On y voit aussi qu'il n'y a pas plus de sociétésans gouvernement que de gouvernement sans société ; car la société domestique, toute petite qu'elle est, implique déjà un chef. On y voit enfin que tout pouvoir humain se décompose en pouvoir pratique ou de commandement et en pouvoir moral ou de conseil ; car, dans toute famillebien organisée, le droit de commandement appartient à l'homme et le droit de conseil à la femme : le pouvoir temporel est d'un côté ; le pouvoir spirituel, de l'autre.
Ces considérations, qu'on dirait empruntées au vicomte de Bonald, amènent tout naturellement Auguste Comte de l'étude de la société domestique à celle de la société politique. 11 distingue dans cette dernière trois forces : la force matérielle, la force Intellectuelle et la force morale. De ces trois forces, quelle est celle qui doit avoir la prédominance sur les deux autres? Comte n'hésite j)as à répondre que c'est la force ma-
térielle. L'empire du monde lui appartient et les deux autres ne jouent à son égard que le rôle de modératrices. C'est une vérité que les théologiens et les métaphysiciens, avecleurs idées supra-sensibles, n'avaient garde de reconnaître, mais que les positivistes proclament bien haut. Ils comprennent que le travail matériel a, lui aussi, sa dignité propre, et que c'est par ce mode d'activité que l'ordre luunaiii se lie le mieux à l'ordre uni versel. La force matérielle est proprement cette furce de cohésion qu'on nomme gouvernement et qui a pour lonctions à la fois de contenir et de diriger. Elle résulte de la convergence des influences principales que la position sociale procure et de leur concentration en une iniluence unique, ce qui signifie que le gouvernement (( provient d'un suffisant concours entre les chefs naturels des diverses opérations élémentaires spécialement ralliés à leur meilleur type ». C'est au nom de cette théorie, renouvelée de Saint-Simon, que Comte deman dait, à un certain moment, que le gouvernement fût remis aux mains de trois banquiers.
Notre auteiu" s'inspire également des idées de son ancien maître, quand il propose d'étaldir, en face du pouvoir temporel et pour lui faire contre-poids, un pouvoir spirituel, analogue à celui qui a régné au moyen âge. Le j)remier, en effet, a besoin, pour exercer d'uuo manière utile et durable ses hautes fonctions, d'un guide inteHectuel, d'un consécrateur moral ri d'un régulateur social. Or, il ikî peut les trouvcM- ({uc (Ums un corjis spéculatif indépendant et respecté, ([ue dans une société ])lus noble, superposée à la société politique, comme celle-ci l'est à la société domestique, en un mot, que
AIJOrSTE nOMTE ET LITTRR OS.T
dans une Eglise, qui embrasse les diverses cités, comme celles-ci les diverses familles. Un pouvoir spirituel, représenté par des penseurs, peut seul guider un pouvoir temporel, matériel et pratique par ses origines, en lui communiquant les résultats de ses vastes spécnla tions; il peut seul discipliner assez fortement une opi iiion publique divei-gente et mobile, pour donner au gouvernement une consécration durable; il peut seul enfin, grâce à l'indépendance dont il jouit et à l'autorité qu'il exerce sur l'universalité des hommes, prévenir les écarts et réprimer les abus ilont les chefs des cités se rendraient coupables, et les réduire, par son influence toute morale, aux règles du devoir.
Cette autorité trouve un auxiliaire dans l'influence féminine qui émane du cœur, de même que l'influence sacerdotale émane de l'esprit, et c'est même, suivant Comte, de ces deux influences réunies que le pouvoir spirituel se compose. La femme ne ]ieut, il est vrai, sans se dénaturer, en exercer hors de la famille la part qui lui revient et qui est uniquement morale et afléctive ; mais le prêtre l'exerce poui' elle, concurremment avec la sienne propre, qui est surtout spéculative et in tellectuelle. Aussi doit-il se rendre digne, par sa haute moralité, de parler aux hommes au nom des femmes : u Soit pour conseiller, soit pour consacrer, soit surtout pour régler, le sacerdoce a toujours besoin d'un certain méri:e de cœur, sans lequel sa valeur d'esprit, même qsand elle se développerait assez, n'obtiendrait point la confiance indispensable. C'est jtourquoi le pouvoir intellectuel ne saurait être entièrement séparé du pouvoir
m) SOCIALISME ET POSITIVISME
moral, afin de modifier réellement le règne spontané de la prépondérance matérielle ^ »
A la question du pouvoir spirituel se rattaclie étroitement celle du culte, qui est le principal moyen dont le sacerdoce dispose pour établir parmi nous la prédominance de l'altruisme sur l'égoïsme. Comte le divise, comme tout le monde, en culte public et culte privé; mais la manière dont il le comprend est bien à lui et forme le digne couronnement de la singulière religion qu'il a conçue. Le culte public a pour objets : le grand Etre, c'est-à-dire l'humanité envisagée dans son ensemble ; le grand Fétiche, c'est-à-dire la terre qui nous porte et qui a bien voulu autrefois prendre la position la plus convenable à l'éclosion du grand Etre et à son développement; le grand Milieu, c'est-à-dire l'espace où la terre se meut et nous emporte avec elle. C'est, comme on voit, un retour pur et simple au féticliisme, c'est-à dire à la forme la plus grossière de ces antiques religions de la nature pour lesquelles, comme on l'a dit, tout était Dieu, excepté Dieu lui-même.
Quant au culte privé, il se rapportera à des individus })risdansriiumanitéetconsidéréscomme types. L'homme adorera sa mère, son épouse, sa fille, trois fypes qui répondent au passé, au présent et à l'avenir, et qui sont éminemment propres à développer l'essor de ses trois sentiments altruistes, la vénération, l'attachement et la bonté. Il est possible que quelqu'un de ces types lui manque ou qu'il soit par trop imparfait dans la réalité pour devenir l'objet de son culte; alors il le r«u
i Politique positive, t. II. p. 312,
placern par un nuli'o ou lo compU'tfra par des traits empruntés à un type différent. C'est ainsi qu'Auguste Comte lui-même adopta pour patronne, pour ange gardien, cette Clotilde dont il a inscrit le nom en tête de son livre, et qu'il appelle, dans son langage de positiviste attendri, sa chère coHèrjue subjective.
Non content d'établir une trinité et des anges gardiens, Com.te institue encore, à l'exemple de l'Église, un calendrier, des fêtes et des sacrements. Ces derniers sont au noml)re de neuf. Le premier, qu'il nomme la présentation, répond à peu près au baptême. C'est la consécration solennelle du nouveau-né au grand Etre par l'organe des parents et par -devant les membres du sacerdoce : on y retrouve jusqu'au parrain et à la marraine, sous le nom bizarre de couple artificiel. Viennent ensuite l'initiation, l'admission, la destination et le mariage. Comte, qui a la manie de tout réglementer, ne permet pas le mariage avant vingt-huit ans pour l'homme et vingt et un pour la femme, et leur défend, en outre, de le contracter sans de graves motifs, dont le grand pontife sera juge, au delà de trente-cinq ans pour l'un et de vingt-liuit pour l'autre. Malheur à ceux ou à celles qui laisseraient passer le terme fatal : ils seraient condamnés à un célibat éternel. Le sacrement de maturité, celui de retraite, celui de transformation suivent cehii du mariage et sont, à leur tour, couronnés par le neuvième et dernier sacrement, celui de l'incorporation au grand Être, qui a lieu sept ans après la mort du positiviste, h la suite d'un jugement solennel r^ndu sur sa conduite durant sa vie : c'est une sorte de canonisation ;car Comte ne sç Iqsse pas-d'ein-
priiuter au catholicisme ses formes, sauf à les animer d'un autre esprit. Sa religion est, comme on l'a dit, un catholicisme "sans christianisme.
En récompense d'une vie toute consacrée k la vertu, l'homme de bien est solennellement incorporé au grand Etre qui est « essentiellement composé de morts », comme le dit franchement Comte, et qu'il ferait mieux, par conséquent, d'appeler le grand Non-Etre^ Ses restes sont déposés au sein d'un bois sacré, dans un tombeau qui ne ressemble pas mal à celui de Newton chez Saint- Simon, et qui porte ou une inscription, ou un buste, ou une statue, suivant la grandeur des services que le nouveau canonisé a rendus à ses semblables et le degré où il a poussé l'altruisme. Voilà, s'il est permis d'emprunter le langage d'un grand docteur chrétien, tout ce qu'on peut faire, dans la religion positiviste, pour honorer un héros ! Voilà la seule et triste immortalité qu'on lui tient en réserve! « Des titres, des inscriptions, des colonnes qui semblent (c'est bien le cas de le dire), vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoigiingc de notre néant; » car, pendant que d'après les croyances spiritualisles, l'àme immortelle plane au-dessus de ses dépouilles, d'après les doctrines prétendues positives, elle périt et s'anéantit tout entière.
Dans toute cette théorie politique, Auguste Comte a essayé de rester fidèle à la théorie psychologique ou plutôt phrénologique qui lui avait servi de point de départ ; mais il n'y a pas parfaitement réussi. Il avait posé en principe, en phrénologie, qu'il y a dans l'iiorame I trois éléments, le cœur, l'esprit et le caractère, et que c'est au cœur que doit appartenir le commandement.
Or, il fait, on ])olitique, du pouvoir moral, qui représente le cœur, un simple auxiliaire du pouvoir spirituel, qui représente l'esprit, et partage entre ce dernier et le pouvoir temporel, expression du caractère et de l'activité extérieure, le gouvernement de res})èce humaine. Il a mieux aimé manquer aux lois de la logique que de déroger à l'habitude qu'il tenait de Saint-Simcm de construire l'avenir d'après le passé, surtout d'après ce moyen âge qui obséda constamment leur esprit, à l'un et à l'autre. 11 défère le pouvoir temporel aux chefs d'industrie (une opinion que Saint-Simon avait aussi professée à une certaine époque) et ne laisse guère aux prolétaires, pour lesquels il prétend travailler, que le droit d'êtreexploités sans pouvoir se plaindre. Ils n'auront point, en effet, comme les travailleurs d'aujourd'hui, des représentants nommés par eux et chargés de faire valoii' leurs prétentions : Comte éprouve pour le gouvernement représentatif le plus profond dédain. Ils n'auront pour les défendre que les dépositaires du pouvoir spirituel, comme cela se pratiquait au moyen âge. Mais aloi'qui nous dit que nous ne verrons pas renaître les abus de cette époque qu'Auguste Comte a trop vantée, et que .'a féodalité industrielle n'organisera pas le même système d'oppression que la féodalité militaire? On dira que le pouvoir spirituel sera là pour s'y opposer. Mai^ s'y est-il donc toujours opposé autrefois? N'a-t-il jamais revendiqué pour lui une part de ce pouvoir temporel auquel il devait rester étranger? — Mais il n'en sera pas dans l'avenir comme dans le passé ! — Pourquoi ? Les hommes ne sont-ils pas toujours expo.sés aux mêmes tentations et sujets aux mêmes faiblesses ? Ajoutons que
ce pouvoir spirituel qu'il veut organiser paraît assez peu conforme aux aspirations de notre époque de libre examen et de discussion. Ceci nous amène à la grande erreur de Comte, à celle qui remplit toutes les pages de son volumineux ouvrage, à sa conception religieuse.
■ Commentun auteur qui avait été jusqu'alors si dédaigneux de la religion, qui l'avait si longtemps regardée comme une forme inférieure de la pensée, appropriée seulement à l'enfance de l'espèce humaine, s'est-il avisé un beau jour de se poser en promoteur d'une religion nouvelle? Pour se rendre compte de ce phénomène, il faut faire une réflexion que nous avons déjà faite à propos des saint- simoniens, il faut songer que, durant toute la première moitié du dix-neuvième siècle, l'idée d'une nouvelle religion, ou tout au moins d'une nouvelle évolution religieuse, flotta pour ainsi dire dans l'air et exerça un singulier prestige sur des penseurs venus de tous les points de l'horizon philosophique et appartenant aux écoles les plus diff"érentes ou plutôt les plus opposées. L'auteur du Génie du christianisme et des Martyrs se plaisaità assimiler notre époque de décadence religieuse à celle qui vit la décailence du polythéisme gréco-romain et k espérer, pour elle aussi, quelque nwstérieux relèvement. L'auteur des Soirées de Saint ■ Pétersbourg, et avant lui Saint-Martin le philosophe inconmc, parlaient avec plusde précision et de confiance de cette nouvelle lumière que Dieu sauraitbien, quand il lui plairait, faire luire aux yeux des incrédules de notn^ temps. Enfin les principaux disciples de Saint-Simon, notanmient Pierre Leroux et.IeanReynaud, consacraient leur vie entière à des études de libre théologie et espé-
raient jusqu'au dernier moment que l'idée religieuse, telle qu'ils l'enteudaient, finirait par prendre corps et par s'imposer aux populations occidentales. Ce curieux mouvement intellectuel était favorisé ou plutôt déterminé par l'état d'un grand nombre d'esprits ([ui avaient cessé de croire au christianisme, mais qui ne pouvaient prendre leur parti de ne rien croire, et en qui les habitudes religieuses, les sentiments religieux, les aspirations religieuses survivaient, avec toute leur ardeur, aux croyances religieuses elles-mêmes. Ce fut parmi eux qu'Auguste Comte, sous l'influence d'une affection profonde et par admiration pour le moyen âge et pour les autres époques organiques, finit par se ranger.
Il éprouvait, lui aussi, le besoin d'avoir une religion ou du moins de s'en faire une avec sa philosophie. Mais, pour s'en faire une, il fallait avoir les matériaux nécessaires pour cela. Les avait-il ? Il les avait sans doute, si on entend par l'a une conception de l'ensemble des choses visibles et un sentiment capable de rallier et de coordonner à quelque degré les forces de la vie morale. II avait, en effet, une théorie de l'homme, une théorie de la société, une théorie de l'univers, et avec cela l'idée de ce mvstérieux«z< delà devantlequel notre esjjrits'ar rèle, de cet inconnu ou plutôt de cet inconnaissahle illimité qui borne de toutes parts l'imperceptible domaine de notre savoir, de « cet océan, dont parle éloquenmient Littré, son disciple, qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable ». Il avait un sentiment ([ui avait fait palpiter le cœur de tout le dix-huitième siècle et qui avait inspiré au nôtre ses systèmes
les plus fameux, le sentiment de riiumanitê considérée comme un vaste corps dont tous les membres sont solidaires et se communiquent, à travers le temps et l'espace, les larges effluves de la vie. Or, die Stuai't Mill, « la puissance que peut acquérir sur l'esprit l'idée do l'intérêt général de la race liumaiue, et comme source d'émotions et comme motif de conduite, est une chose que beaucoup ont aperçue; mais nous ne sachions pas que personne, avant M. Comte, ait senti aussi vivement et aussi complètement qu'il a fait toute la majesté dont cette idée est susceptible. Elle remonte dans les profondeurs inconnues du passé, embrasse le présent si multiple, et descend dans l'avenir infini et imprévoj'able. Formant une existence collective sans commencement ni fin assignables, elle fait appel à ce sentiment de l'infini ([ui est profondément enraciné dans la nature liumaine et qui semble nécessaire pour donner un caractère imposant ;ï nos conceptions les plus hautes. »
Cependant, quoi qu'en dise Stuart Mill, et malgré cette idée de l'infini qui sillonne, en effet, quelquefois les pages sévères d'Auguste Comte, et malgré ce sentiment profond de l'humanité qui les anime, nous ne croyons pas qu'il y eût là les éléments d'une religion et que ce philosophe ait eu raison de vouloir en fonder une.
La première condition à remplir poui' fonder une religion, c'est, nous l'avons déjà dit, de lui donner un objet, c'est-à-dire d'avoir foi à un êlre distinct de l'homme et supérieur à lui, principe do son exist^ence et de ses attributs, terme de son amoui* et de ses espérances, foyer de lumière et de chaleui' qui éclaire et féconde son obscure et misi-iahle \ ie. Or, cet être, y. le
cherche dans la religion de Comte et je ne le trouve pas- Au lieu de cet Etre suprême qui me donne l'explication de mon existence et de celle de l'univers, qui me conserve et me soutient dans mes épreuves et m'accueille, après ma mort, dans ses bras ouverts pour me recevoir, je ne trouve que le Dieu-humanité, un Dieu qui n'en est pas un, un faux Dieu, car il a commencé, bien qu'on le dise éternel, et n'a aucun des attributs que la divinité suppose ; je ne trouve qu'un grand Etre qui n'est pas même un être, car il n'est qu'un genre, qu'une espèce, qu'unecollection(rêlres,moinsquecela, que la collection de ceux qui ne sont plus, c'est-k-direun pur néant. Et c'est devant ce néant qu'on veut que je me prosterne! c'est à ce néant qu'on m'engage à me dévouer! c'est à ce néant qu'on me demande d'aspirer ! Comme si je pouvais refaire ma nature et transformer mon indomptable amour de l'être en une soif ardente du nonêtre !
Pour qu'une philosophie pût se changer en religion, il faudrait au moins qu'elle fut l'eligieuse, il faudrait que ridée de Dieu en fit le fond ou y tint la premiers place. Ainsi je conçois que les néoplatoniciens d'Alexandrie, les PorpJiyre, les Jamblique, les Maxime, cee maîtres de l'empereur Julien, (|ui avaient recueilli et coordonné en une vaste synthèse les croyances religieuses de tous les peuples, qui voyaient Dieu partout et le sentaient surtout en eux-mêmes, aient eu, à un certain moment, la pensée de quitter l'école pour le temple et d'échanger leur rôle de phih)sophes contre celui de pontifes. Mais qu'avec une philosophie d'où l'idée de Dieu est absente, qu'avec une philosophie sans
Dieu on ait espéré constituer une religion véritable, c'est ce que je ne comprends pas.
Mais, lors même que la philosophie de Comte eût été aussi religieuse qu'elle l'est peu, elle n'aurait pu devenir une religion, parce que la philosophie et la religion sont deux conceptions d'essence différente et absolument incommutable. On ne compose pas une religion philo sophiquement, c'est-à-dire avec réflexion et de propos délibéré : elle émerge pour ainsi dire toute seule de la nature des choses. Elle n'est pas un produit plus ou moins ingénieusement façonné de l'industrie de l'homme, mais une création spontanée de ses facultés primitives et inconscientes ; elle n'est pas, suivant l'expression du comte de Maistre, un de ces objets qu'avec du savoir, de l'habileté, quelque pratique, on peut livrer sur commande, parfaitement confectionné, comme un métier à bas ou une pompe à incendie. Elle est, comme une langue, comme une société, un organisme vivant, qui a sa végétation naturelle, un organisme que l'art analyse, mais qu'il ne crée pas et ne remplace pas. C'est ce qui explique l'échec des théophilanthropes à la fin du dixhuitième siècle, celui des saint-simoniens de nos jours, et, dans l'antiquité, celui des alexandrins, malgré rétendue de leur savoir, malgré la protection d'un néoplatonicien couronné, et, ce qui est plus important, malgré les antiques traditions religieuses sur lesquelles ils avaientpris la précaution de greffer leurs doctrines, et c'est aussi ce qui explique l'échec plus récent d'Auguste Comte.
Ce que nous avons dit du système de Comte suffît pour le faire comprendre et apprécier. Ce système est né
d'une méthode ; car toute méthode, comme on l'a fait remarquer, contient en puissance un système qui n'en est que le développement. La méthode de Comte est celle des sciences pliysiques, appliquée mal à propos aux sciences morales : elle consiste à se servir des sens, qui n'atteignent que les corps, pour étudier les choses de l'àme, et à ne tenir compte ni de la conscience ni de la raison, qui seules pourraient nous les faire connaître. De cette méthode sont sorties les conséquences que chacun pouvait prévoir : la négation de l'àme avec sa substantialité et sa causalité essentielles, que la conscience seule saisit et qui ne tombent pas sous les sens ; celle de Dieu, la substance, la cause infinie et parfaite qui échappe aux sens et que nous ne pouvons concevoir que par la raison ; celle de la morale, avec les notions psychologiques ou rationnelles qui la constituent. Pour que ce philosophe eût le droit d'enseigner une morale, il faudrait qu'il crût l'homme libre : or. comment peutil le croire libre, puisqu'il ne le regarde pas même comme une cause et comme un être. Pour qu'il fût fondé à professer une morale, il faudrait qu'il reconnût des devoirs et des droits ; or, il ne reconnaît que des faits ; il faudrait qu'il admît des principes absolus et rationnels : or, il n'admet que des idées relatives et expérimentales. Il peut parler de ce qui est, non de ce qui doit être ; du réel, non de l'idéal : cliez lui, la morale est entraînée dans la même chute que la métaphysique.
S'il laisse subsister cette science, c'est donc par une inconséquence manifeste. Aussi la fait-il reposer sur une base on ne peut plus cliancelante : il la fonde sur la
biologie, c'est-à-dire sur l'histoire naturelle. Mais comment ne Yoit-il pas que l'histoire naturelle est le règne de la violence et que la force y opprime et y écrase sans cesse la faiblesse ? Pourquoi en serait-il autrement dans l'histoire humaine, qui n'en est qu'un prolongement, et pourquoi la force n'}' primerait-elle pas le droit? Il est impossible à Comte, s'il veut rester fidèle à ses principes, de répondre à cette question. Mais l'homme a une tendance qui le porte à aimer ses semblables et à vivre pour autrui! Oui, mais il en a une autre, généralement plus intense, qui le pousse à s'aimer lui-même et à sacrifier les autres à lui. Pourquoi préférerait-il son ins tinct le plus faible au plus fort, son altruisme à son égoïsme.
Avec une telle conception de l'ordre moral, que sera l'ordre social? On le devinerait, lors même qu'on ne le saurait pas. Il ne sera pas un ensemble de forces libres et raisonnables, d'agents ayant l'initiative de leurs actes et portant leur loi en eux-mêmes ; il ne sera pas, en un mot, suivant la belle expression du philosophe romain, une société de droit et de justice : il sera un organisme immense, un vaste polypier, dont toutes les parties seront solidaires, dont tous les membres agiront les uns sur les autres, sans avoir en eux-mêmes le principe de leur action, et se développeront, non })ar un effet de leur volonté, mais d'une manière fatale. Aussi Comte ne comprend pas l'excellence d'un gouvernement sagement libéral, qui considère la personne humaine comme respectable et sacrée et qui se garde bien d'en user à son égard comme envers une simple chose. -Il n'a aucun sentiment de ce droit, qui est la )-espedabililé même
delà personne, et dont la violation excite une généreuse indignation dans toutes les âmes bien faites. Ce qu'il lui faut, c'est un pouvoir temporel absolu, pour mater les corps, sous prétexte de les régler, et un pouvoir spirituel absolu, pour immobiliser les esprits et pétrifier les sciences , sous couleur de prévenir les erreurs des uns et les déviations des autres. C'est pourquoi il applaudit à l'établissement du second Empire et écrivit, vers le ménie temps, au czar iSicolas une lettre singulière où il cherchait, comme représentant du pouvoir spirituel, à s'entendre avec le représentant le plus éminent du pouvoir temporel, pour mettre fin à la révolution occidentale. Sans doute on trouve chez ce philosophe, à côté des excentricités que je lui reproclie, nombre d'idéesjustes, ingénieuses, profondes, que j'ai pris soin moi-même de faire ressortir ; mais il n'en est pas moins curieux de voir Comte, en partant, comme Hobbes, de la philosophie des sens, aboutir comme lui à la politique de l'absolutisme : tant il est vrai que ces deux choses se tiennent et sont indissolublement liées entre elles !
Malgré son caractère rétn^grade, le positivisme de Comte répondait trop bien à l'état des esprits pour ne pas rallier de nombreux adhérents : aussi en a-t-il recruté beaucoup, non seulement en France, mais encore
en Angleterre, où l'on a toujours préféré les faits aux idées, la vérité pratique k la vérité spéculative, et fait, pour ainsi dire, du positivisme sans le savoir.
La plupart des positivistes français, naguère rangés sous la bannière de Littré, se rattachent aux doctrines que Comte avait professées durant la première partie de sa carrière et consignées dans son Cours de philosophie positive. Ils ne reconnaissent d'autres faits que ceux de l'ordre matériel et affichent la prétention, assez mal justifiée, du reste, de se renfermer dans les limites de la science : c'est le positivisme physique et prétendu scientifique qui a son organe dans la Revue deMM. Littré et Wyroubofï. Quelques autres, groupés autour de M. Pierre Laffitte, rédacteur de la Revne occidentale, admettent les conceptions physico-religieuses dont Comte vieilli berçait son imagination et dont sa Politique positive, sa Synthèse subjective et son Catéchisme positiviste contiennent le développement : c'est le positivisme mj-stique et prétendu religieux. Les positivistes de l'Angleterre, dont le chef est Stuart Mill, se distinguent profondément de ceux de notre nation en ce qu'ils s'appuient sur la psj^chologie que ces derniers repoussent, en ce qu'ils expliquent, à l'exemple de Hume et de Hartley, tous les phénomènes de l'ordre moral par l'association des idées et en ce que quel ques-uns d'entre eux inclinent h nier l'existence des objets extérieurs et à ne reconnaître d'autres réalités positives que les idées : c'est le positivisme psychologique ou idéaliste. Nous ne dirons que quelques mots de la doctrine un peu exotique de Stuart Mill et de la doctrine par trop ecclésiastique de M. Pierre Laffite ; mais nous
insisterons davantage sur ci'llc do, Littrô, qui est purement profane et qui se rattache directement à l'histoire de la pensée française.
Si mitigé que soit le positivisme de Stuart Mill, c'est encore du positivisme, puisqu'il tient les êtres et les causes pour inconnaissables, et n'assigne d'autre objet k la science que les phénomènes. Que sommes nous, en effet, nous autres liornmes, dans une telle hypothèse, et comment expliquer notre vie interne, soit en elle-même, soit dans ses rapports avec l'extériorité? Nous ne sommes rien, et tout cela s'explique par l'association des impressions et des idées qu'elles ont laissées après elles et qui ne sont que des impressions décolorées et pâlies. L'association est pour Mill ce que la sensation était pourCondiilac. la racine cachée de nos jugements, de nos raisonnements, de nos affections, de notre vie intellectuelle et morale tout entière. Il nous serait facile de montrer que, bien loin de pouvoir rendre compte de tous les faits de conscience, l'association ne saurait en expliquer aucun. Quand je juge, par exemple, c'est-à-dire quand je lie l'idée d'un attribut à celle d'un sujet, il y a là autre chose que les deux idées que je lie, il y a le principe en qui s'opère cette liaison, qui en a conscience et qui ne se confond avec aucune des deux idées ainsi liées : c'est celui que j'appelle 7e ou moi. Quand je juge, la liaison dont je parle ne se fait pas toute seule en vertu de la seule attraction que les deux idées exercent l'une sur l'autre : elle suppose un principe actif qui l'opère par ses libres efforts et qui n'est autre non plus que le moi lui-même. Quand je juge, je ne lie pas mes idées au hasard, mais d'après
certains rapports de convenance qui existent virtuellement en moi et qui sont comme le fond de ma raison , sans quoi je ne jugerais ni plus ni mieux que le premier animal venu. Mill ne tient compte de rien de tout cela, ni de la conscience, ni de l'activité, ni delà raison, sans lesquelles nos jugements ne sont pas possibles, et il se met ainsi dans l'impossibilité de les expliquer d'une manière satisfaisante.
Mais la fausseté de cette théorie ne ressort pas seulement de sa nature même : elle ressort encore des conséquences que l'auteur en a déduites. Par cela seul que ce philosophe n'admet d'autre source de connaissances que l'association des idées, c'est-à-dire l'habitude, il n'admet que des relations plus habituelles, c'està-dire plus probablement persistantes que d'autres : il n'en admet point d'immuables et d'absolues, pas plus dans l'ordre spéculatif que dans l'ordre pratique. Aussi n'hésite-t-il pas à dire que ce qui est vrai et bien ici et en ce moment peut être faux et mal sur d'autres points de l'espace ou de la durée, et que chaque planète et même chaque époque peut avoir sa morale et sa géométrie. Deux et deux font quatre aujourd'hui ; peut-être en sera-t-il autrement demain ? Un assassin passe parmi nous pour un malhonnête homme ; on lui trouvera peutêtre ailleurs une haute moralité? Faute d'avoir reconnu cette faculté supérieure de notre être qu'on nomme la raison et qui nous révèle des vérités absolues et indépendantes des temps et des lieux, Stuart Mill tombe dans un système de relativité qui se confond avec le scepticisme. Après avoir tout détruit, son positivisme se détruit lui-même : tant il est vrai que le sensualisme.
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SOUS quelque nom qu'il se déguise, ne saurait fournir à la vie ni à la science une assiette solide !
Les principaux positivistes mystiques et orthodoxes sont le professeur Laffitte et les docteurs Sémerie et Robinet, en France, et MM. Bridges, Congrève et l^eesly, en Angleterre. C'est dans l'ancien appartement d'Auguste Comte, rue Monsieur-le -Prince, 10, que le groupe parisien tient ses réunions et qu'habite son chef, M. Laffitte. M. Laffitte officie et pontifie, comme Comte le faisait sur ses vieux jours; il administre, comme lui, tous les sacrements, depuis celui de présentation jusqu'à celui d'incorporation au Grand Etre. Pour lui, en effet, et pour ses amis, le positivisme n'est pas seulement une Ecole, mais encore une Eglise. Ajoutons que, pour lui et pour eux, la seule religion de cette Eglise est celle de l'humanité : « L'humanité, dit-il, est le plus grand des êtres connus, le seul véritable Etre suprême. . . C'est à elle que doit aller notre reconnaissance. » Nous voulons , dit de son côté le docteur Sémerie , des enfants levant fièrement leurs têtes purifiées de toute terreur vile, serviteurs volontaires et dévoués de l'humanité pacifique et non esclaves craintifs du Dieu des armées. »
Dans le domaine de la philosophie pure et dans celui de la sociologie, M. Laffitte suit généralement les traces de l'auteur de la Politique positive. Il admet, comme lui, quinze lois communes à tous les phénomènes et s'ingénie à les développer ; il veut, comme lui, que la science soit soumise à la morale et s'interdise la discussion de toutes les questions dangereuses ou inutiles ; il juge, comme lui, la science sociale éminemment relative et
loue un graïul politique contemporain d'avoir faitpénêtrer dans le parti révolutionnaire, sous le nom d'opportunisme, l'esprit relatif dont le positivisme prêchait depuis longtemps la nécessité. Enfin, il glorifie, comme lui, malgré ses convictions républicaines, le pouvoir personnel : « Les personnalités, dit-il, doivent avoir, en politique jilus qu'ailleurs, un rôle décisif, et la direction gouvernementale ne se fait pas plus spontanément que les chefs-d'œuvre de la poésie et de la musique. » Aussi prend -il parti pour le chef du ministère du 14 novembre 1881 contre la Chainbre qui l'a renversé, avec une ardeur qui rappelle celle de Comte pour Napoléon III et contre le régime parlementaire.
Il en est des autres positivistes orthodoxes comme de l'honorable M. Laffitte ; ils s'efforcent de conformer leur conduite aux principes que leur a légués Comte mourant Au nom du principe de la subordination de la personnalité à la sociabilité, M. Mignoneau et le groupe de P)ordeaux condamnentle projet de loi sur le divorce ; au nom du principe qui soumet la politique à la morale, M. Miguel Lemos et le groupe brésilien s'élèvent à la fois contre la protection accordée aux loteries et contre le projet de substituer l'esclavage des Chinois à celui des nègres ; au nom du même principe, la société positiviste de Londres proteste en faveur de l'indépendance des J-Joers et de la pacification de l'Irlande et contre la politique, dite de l'opium, pratiquée à l'égard de la Chinée On peut trouver que cette école n'est pas toujours raisonnable ; on ne saurait l'accuser d'être incon-
1 V. la Revue occiJentide, 1" nmrs 1882.
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séquente. Mais arrivons à celle qui lient aujourd'hui le premier rang dans l'opinion et à celui qui a été si longtemps son chef.
Littré (Maximilien-Paul-Emile) naquit à l'aris le !'''■ février 1801 de parents modestes, mais foncièroment Jionnêtes et singulièrement distingués. Son père, ancien canonnier de marine, vivait d'une place d'employé des droits réunis qu'il avait obtenue sous l'Empire, et cultivait, dans ses moments de loisir, les langues savantes, y compris le sanscrit, si peu connu à cette époque, pendant que sa mère vaquait avec une dignité simple aux soins du ménage. Delà, sans doute, l'honnêteté et la distinction de Littré lui-même ; de là aussi son goût précoce pour les études philologiques ; de là enfin sa constante sympathie pour les classes populaires et ses efforts constants pour améliorer leur sort. Ses parents professaient l'un et l'autre des opinions très avancées : son père avait collaboré, en 1799, à la rédaction du Journal des hommes libres, et sa mère avait vu son père frappé de dix -sept coups de pistolet et de poignard par les compagnies royalistes de Jésus et du Soleil. Elevé dans une telle famille, Littré n'eut pas besoin, pour' se rallier aux idées nouvelles, de briser, comme tant d'autres, ces liens délicats et pour ainsi dire vivants qui nous attachont aux idées de notre enfance et dont la ruplure ne se proihiit pas, dans les cœurs les plus fermes, sans de douloureux déchirements. Les études médicales auxquelles il se livra, après avoir terminé ses classes avec un succès exceptionnel au Lycée Louis -le -Grand, le confirmèrent dans ses dispositions antithéologiques et même antiméta-
physiques et le préparèrent à goûter ce positivisme dont il devait être un des plus vaillants champions.
Littré contribua puissamment à la diffusion de la doctrine par les articles d'un style si ferme et d'un caractère si élevé qu'il lui consacra dans le National, dans la Revue des Deux-Mondes et dans la Revue de philosophie positive ; mais il y contribua davantage encore par la haute considération dont il jouissait et qui rejaillit sur le système. Il la devait à une vie désintéressée et irréprochable et à de solides et immenses travaux de tout genre, menés à fin avec une patience de bénédictin, dans un siècle et dans un pays où dominent l'intérêt personnel et la frivolité. Il suffit de citer sa traduction des œuvres d'Hippocrate(10 vol., 1839-1862) et son Dictionnaire de la langue française (4 forts vol. in-4°, 1863-1872). Parmi ses écrits philosophiques, nous signalerons particulièrement : Conservation, Révolution et Positivisme , qu'il publia en 1852, et dont il fit paraître en 1878 une deuxième édition où il rétractait, avec une louable franchise, une bonne moitié des opinions qu'il avait émises dans la première. Citons encore ses Paroles de philosophie positive (1859) ; son Auguste Comte et la philosophie positive (1863) et son Auguste Comte et Stuart Mill (1867).
Littré est un fils d'Auguste Comte et un petit-fils de Saint-Simon, bien qu'il ne reconnaisse que le premier terme de cette filiation intellectuelle. Sa philosophie offre, comme la leur, un caractère théorique et un caractère pratique tout ensemble ; car elle tend, elle aussi, à ramener à l'unité toutes les parties de la science et tous les éléments de la société. D'après lui.
la tliéologlo avait jadis réalisé cette double unité, en imposant la même conception du monde à toutes les consciences et en soumettant au même régime toutes les nations européennes. Mais, depuis plus de trois cents ans, elle a perdu son empire, et la métaphysique, par suite de la diversité et de l'instabilité de ses systèmes, est inapte à la remplacer. Sa seule et légitime héritière est la science positive. Mais elle n'arrivera à la domination qu'à la condition de faire un seul corps de ses membres épars et d'étendre à la science de la société la positivité qui est restée jusqu' ici l'apanage exclusif des sciences de la nature. Déchéance de la tliéologie et de la métaphysique, avènement de la philosophie positive, classification des sciences, organisation (le la sociologie, ce sont là autant de points que Littré développe, après Auguste Comte, et qu'il défend contre toutes les attaques.
Littré rejette la métaphysique pour la même raison que de Donald, parce que ceux qui la cultivent sont divisés d'opinion. Mais il ne voit pas que leurs divergences tiennent, suivant la remarque de Maine de Biran, à la différence des points de vue où ils se placent et constituent moins de véritables oppositions que de simples diversités susceptibles de se ramener à l'unité. On l'a dit il y a longtemps, si les systèmes sont faux par ce qu'ils nient, ils sont vrais par ce qu'ils aftîrment et forment, en se combinant, une sorte de philosophie èlerne\\eelindèïeci\h\e,pe)'ennisqua^dam2ihilosophia. D'ailleurs, s'il ne fallait admettre que les sciences dont les solutions rallient tous les sutTrages, combien en resterait-il? Est-on d'accord sur la nioralc {* Hue le seujble
pas. Aujourd'hui, en effet, comme dans tous les temps, les uns professent la doctrine de l'intérêt ; d'autres, celle du sentiment; d'autres, celle du devoir. Cependant il ne vient à l'esprit de personne, pas même à celui de Littré, de regarder la morale comme une science chimérique. Est-on d'accord sur la politique? Il suffit de jeter les yeux sur les feuilles publiques pour répondre à cette question. On verra que si la démocratie a ses partisans, la monarchie a aussi les siens, et qui ne sont pas, que nous sachions, près de rendre les armes à leurs adversaires. L'histoire elle-même n'est jusqu'à présent qu'un champ de bataille où s'entrechoquent les opinions les plus contraires, comme le prouvent les travaux re • latifs à notre grande Révolution. Faut-il donc, au nom d'une étroite positivité, éliminer du domaine delà science toutes ces nobles études, qui sont médiocrement exactes, si l'on veut, mais qui rachètent si bien par la dignité de leur objet ce qui peut leur manquer du côté de l'exactitude ? Mais, si nous ne les éliminons pas, nous n'avons nulle raison d'éliminer la métaphysique.
Tel n'est pas l'avis de Littré. 11 ne veut pas entendre parler de la métaphysique et tient à la remplacer par la philosophie positive. Mais, ou cette philosophie n'est que la coordination des sciences, et alors on ne comprend pas que des savants de premier ordre, comme Claude Bernard et M. Pasteur, ne s'y soient pas ralliés, ou elle est un ensemble de théories distinctes des sciences, et alors elle ne saurait avoir cette positivité que les seules sciences possèdent. Kn d'autres termes, la jibilosophie positive comprend, comme le remarque très bien M. Janet, des doctrines positives qui ne sont point
philosophiques et des considérations philosopliiques qui ne sont point positives. Or, si par les premières elle échappe à la discussion, par les secondes elh^ tondje sous le coup de toutes les objections qu'elle élève elleniênie contre la métaphysique.
Xon content d'exposer la doctrine d'Auguste Comte, Littré la défend contre ceux qui la critiquent, même quand ils tempèrent largement, comme Stuart Mill, le Idâme par l'éloge. Suivant ce dernier, Comte a vicié toute sa philosophie, en n'y faisant pas une place distincte à la psychologie, qui devait en être le fondement. A cette objection, Littré répond assez ingénieusement que, si la psychologie est importante pour Stuart Mill, (jui fait de la philosophie une sinqde conception de l'homme, elle l'est beaucoup moins pour Comte, qui v voit une conception totale du monde. Il lui répond encore — moins pertinemmenl , suivant moi , — en distinguant dans l'esprit liuuiain les facultés de leurs pi'oduits et en soutenant que l'étude des premières se rattache à la biologie, tandis que l'étude des secondes — idées, sentiments, volitions, — ne fait pas plus partie de la philosophie que celle du langage qui est, lui aussi, une production de notre activité intellectuelle ^
Tout en attribuant une grande valeur à la sociologie de Comte, Mill avait refusé de lui reconnaître un caractère scientifique. Littré croit que, sur ce point comme sur le précédent, il est dans l'eri-eur. Cette erreur tient, selon lui, à ce qu'il accorde trop d'importance à l'état statique que Comte a, en effet, étudié un peu supei'fi-
1 Augusle Comte et Stuart Miil. p. S9.
ciellement, tandis qu'il n'en accorde pas assez à l'état dynamique ou historique, qui est le fond même de la sociologie, et ^dont Comte traite avec une supériorité incontestable. A l'appui de cette dernière assertion, Littré cite les prévisions de Comte touchant l'évolution historique de son époque et y ajoute les sienne^ propres; car, suivant lui, la caractéristique du savoir, c'est le prévoir. Malheureusement, quelques-unes de ses prévisions, telles que celles par lesquelles il promettait l'éternité à la république de 1848 et la perpétuité à la paix européenne, ont été, il l'a l'econnu depuis, si cruellement démenties par l'événement, qu'on peut retourner contre lui sa propre formule et lui dire : Savoir, c'est prévoir : or, malgré toute votre sociologie, vous ne prévoyez pas ; donc vous ne savez pas.
Stuart J\U11 jugeait que le positivisme était compatible avec la croyance en Dieu, pourvu que Dieu fut conçu comme n'ayant agi surnaturellement qu'à l'origine des choses et comme les régissant actuellement par des lois immuables. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, Littré se montre plus radical que Mill et, il faut le dire, plus fidèle aux enseignements du maître. En admettant un être absolu, lui dit-il, vous méconnaissez ce grand principe du positivisme, que nous ne saisissons que le relatif, et cet autre ])rincipe non moins important, que la fin des choses nous est inaccessible. Si, en effet, vous admettez l'existence d'un être suprême, ce n'est que la croyance à des marques de dessein, c'est-à-dire à des causes finales, qui a pu vous y conduire. Littré aurait pu ajouter que reconnaître l'existence de Dieu , ce .serait vouloir faire
coexistor l'état théologique et l'état positif, qui ne sauraient être que successifs, et renverser, avec la loi des trois états, le positivisme lui-même.
Littré n'admet pas seulement, dans ses grandes lignes, le dogme inauguré par Saint-Simon et Comte, il admet encore le régime qu'ils en avaient fait sortir. Ce régime sera caractérisé par la paix et par l'industrie et entraînera, à bref délai , la suppression des armées permanentes. Ni le suffrage universel, ni le système parlementaire n'en seront des éléments essentiels ; car le premier ne repose que sur un préjugé métaphysique et le second n'est bon qu'à procurer des triomphes aux beaux parleurs et aux langues dorées. Il faudra, sinon les supprimer, du moins restreindre leurs attributions au profit du pouvoir exécutif. Reste la question de savoir ù qui ce dernier sera déféré. Littré en investit, à notre grande surprise, un directoire composé de trois prolétaires nommés, non par toute la France, mais par la seule ville de Paris, et chargés non seulement d'exécuter les luis, mais encore! de les faire ^ On se demande pourquoi il veut qu'ils en fassent, et s'il ne serait pas plus simple d'ériger tout bonnement ces trois citoyens, par un procédé renouvelé du Saint - Simonismo, en lois vivantes. Telle est l'étrange conception à laquelle s'arrêta, à un certain moment, sur la foi de son maître, le plus honnête disciple de Comte et qu'il s'est plus tard sincèrement reprochée. 11 déclare que c'est là, pour lui, un échec véritable. L'échec est moins pour lui, qui est revenu plus tard
1 Conservation, Révolution et Positivisme, p. U9 et 155.
à (le plus dignes sentiments, que pour ce positivisme saint-simonien qui a trop souvent confondu dans la même réprobation le droit et la métaphysique, comme s'il sentait que ces deux choses sont solidaires et que l'une a sa racine dans l'autre.
De même, dit Littré, qu'un nouveau dogme appelle un nouveau régime, il appelle un nouveau culte. Or, le sentiment religieux, qui fait le fond de tout culte, a besoin de se fixer sur quelque chose qui paraisse ou soit réel, et dont on se sente sérieusement dépendant. Ce quelque chose ne peut être que l'humanité. Il faut la connaître, l'aimer, la servir et se rendre par là digne de vivre éternellement dans son sein ^ On reconnaît là, sous des formes plus réservées, cette religion de l'humanité qui est en germe chez Saint-Simon et Pierre Leroux et qui s'épanouit, avec un si grand luxe de détails, chez Auguste Comte vieillissant. Tout en rendant justice aux sentiments généreux qu'elle suppose, nous avouons, avec Sainte-Beuve, qu'il nous est impossible de la prendre au sérieux, et que les vices et les ridicules qu'offre notre pauvre espèce, même à rétat démocratique , ne nous permettent guère de la mettre sur l'autel. Ajoutons que du culte de l'espèce, h celui de l'individu le passage est glissant. Xe prétendait-on pas, dans ce dix-huitième siècle, pourtant si humanitaire, que celui qui avait proclamé la morale de l'intérêt personnel avait dit le secret de tout le monde, et n'a-t-on pas vu plus récemment, en Allemagne, dans les rangs de la gauche hégélienne, l'iiuma-
i Conservation, Réroluiinn et J'ositivism'', p. 2^M.
nisme tourner bien vite à i'égoïsme? Du reste, Littré s'est rétracté sur ce point, comme sur tant d'autres ; seulement, au lieu d'en savoir gré à son simple bon sens, il éprouve le besoin d'eu faire honneur à la conception comtienne du monde, tant il est vrai qu'il est encore en adoration devant le maître, au moment même où il s'affranchit de lui : a La conception du monde étant posée, dit-il, rien n'autorise à }- choisir, pour l'adorer, soit l'humanité, soit toute autre fraction du grand tout, soit le grand tout lui-même ^ w
Si disposé, en effet, que fût Littré à être et à rester toujours disciple, un moment était arrivé où ses yeux s'étaient dessillés, et où il avait osé (avec quelle hésitation et quel tremblement, on le sait) douter de la parole du maître. Ce fut, quand celui-ci passa de la philosophie positive à la politique positive et inaugura la nouvelle carrière où il entrait en proclamant la déchéance de l'esprit et l'intronisation du cœur. Littré refusa de suivre Comte dans cette voie, par fidélité à Comte lui-même, et se fonda sur ses propres principes })our combattre les doctrines qu'il lui voyait professer. Il faut voir, dans la troisième partie du livre intitulé; Auguste Comte et la Philosophie positive, la discussion qu'il engage presque à contre -cœur contre son maître mort (lui vivant, il ne l'eût jamais osé) touchant la méthode subjective, le lalileau cérébral et la prédominance du sentiment sur le raisonnement. Il faut voir surtout les attaques qu'il dirige contre lui à propos de ce qu'il appelle, assez justement
i V. Aiigust Comte d la PhUos<>phie positive, p. 324.
d'ailleurs, son retour à l'état théologique. Il ne peut comprendre qu'Auguste Comte, qui n'avait vu si longtemps dans l'univers que des faits et des lois et qui en avait si sévèrement exclu les volontés et les essences, s'avise maintenant de douer de volonté la terre qui nous porte, ainsi que le milieu où elle se meut, et de leur attribuer des intentions bienveillantes à l'égard de l'humanité qui doitun jour jaillir de leur sein.
L'esprit critique de Littré une fois éveillé, il se reporta de la deuxième partie de l'œuvre de Comte à la première, et y découvrit des imperfections qui lui avaient échappé tout d'abord. Il remarque que Comte a négligé l'économie politique, qui doit faire partie intégrante de la sociologie, et la théorie des facultés, qui en est l'introduction nécessaire; il remarque surtout qu'il ne s'est guère occupé de ce qu'il nomme la théorie subjective de l'humanité, laquelle comprend la psychologie collective, l'esthétique et la morale. Il se permet même de dire, au risque de manquer de respect pour la classification des sciences de Comte, qui sert de contrefort à tout le système, que tant que ces sciences ne seront i^as faites, la philosophie ne sera pas faite : « Tant qu'elles ne sont pas constituées, dit-il, une foule de notions vraiment philosophiques restent déclassées, sans lien certain, sans liaison, sans ensemble. La théorie du sujet est le complément indispensable de la théorie do l'objet*. »
Littré ne se contente pas de signaler, dans la doctrine du maître, ces trois grandes lacunes que depuis, du
1 Auguslr Comité eX la Philosophxv 2'osilice, p. (377.
reste, ni lui ni aucun autre positiviste n'a entrepris (le combler ; il porte une main imprudente sur cette loi des trois états sans laquelle le positivisme ne saurait vivre. Comte l'avait déjà infirmée lui-même, sans le vouloir, en déclarant qu'elle ne s'appliquait pas à tous les faits, car sans doute jamais époque n'avait été assez exclusivement imbue de tliéoloj^ie pour expliquer par l'action d'un Dieu le lait de la pesanteur. Mill l'avait également infirmée en disant que les mathématiques n'avaient sans doute jamais passé par l'état tliéologique, car probablement personne ne s'était jamais avisé de croire que c'était la volonté d'un Dieu qui empêchait les lignes j)arallèles de se joindre ou qui faisait que deux et deux égalaient quatre. Ces deux auteurs ne voient pas qu'admettre, comme ils font, des exceptions à cette loi, c'est la détruire ; car une loi est universelle ou elle n'est pas. L'observation de Litiré a moins de justesse et de portée ; mais elle a l'inconvénient de dénoter une incrédulité inconsciente au principal dogme du symbole de Comte, chez un de ses plus fidèles sectateurs. 11 prétend (ce qui, du reste, est une erreur) que la loi de Comte ne s'applique qu'au développement de la science, et veut la remplacer par une autre qui endjrasse tous les éléments de la civilisation. Suivant lui, l'homme, jeté nu sur la terre, s'est d'abord attaché à satisfaire ses besoins physiques, eu luttant contre la nature, puis il a établi des lois pour se préserver des atteintes de ses semblables; une fois en sûreté du côté des choses et du côté des hommes, il a donné l'essor à son imagination et ébauché les premiers beaux-arts; puis, sa raison s'étant graduellement fortifiée, il a mis son plaisir à
4l8 SOCIALISME ET POSITIVISME
poursuivre la vérité abstraite. En d'autres termes, l'humanité, d'après Littré, a traversé successivement quatre âges : celui de l'industrie, celui de la morale, celui de l'art et celui de la science. 11 ne voit pas que ces divers éléments sociaux ne se développent pas suc cessivemeut, mais simultanément, et qu'ils exercent les uns sur les autres une action et une réaction constantes. La loi des quatre états vaut encore moins que celle des trois états à laquelle il veut la substituer.
C'est ainsi qu'en avançant en âge, Littré se dégagea de plus en plus de l'influence d'Auguste Comte et en vint à émettre des doutes sur la plupart de ses conceptions. Cependant il n'arriva pas à les remplacer par d'autres plus exactes et plus satisfaisantes ; car il était plus propre à mettre en valeur les idées des autres qu'à en produire lui-même. Sans renoncer à ce positivisme qui l'avait saisi avec tant de puissance et dominé avec tant d'empirCj il finit par incliner de plus en plus, sur Une foule de points, vers les opinions courantes. Ainsi il l'épudia ces docti'ines autoritaires, issues eu droite li^ne du saint-simonisme, qu'il avait adoptées un jour sur la parole du maitre, avec une soumission plus digne d'un croyant que d'un philosophe, et se rallia désormais sans réserve à ce régime parlementaire pour lequel il avait éprouvé d'abord si peu de sympathie. Kn môme temps il se montra de i»lus en [dus tolérant pour les croyances qu'il ne partageait pas et ne dédaigna pas, sur la fin de ses jours, dans la compagnie d'une fenune et d'une tille pieuses, de prêter l'oreille aux choses anciennes qui, suivant ses expressions, lui parlaient bas et lui reprochaient de les abandonner. Ce fut dans ces sentiments
AUGUSTE COMTE E-ï LITTRÉ 410
(le (loiicoiir et de iiiaiisuêtiide qu'il termina une vie dont l'idée de l'absolu avait été absente, mais qui avait été consacrée tout entière à la science et à la vertu .
Cette analyse ne donne qu'une idée imparfaite des travaux philosophiques de Littré ; car ils sont plus remarquables par l'expression que par la concep tion et perdent, par conséquent, beaucoup à être analysés. Sans avoir l'élan et le coup d'aile qui caractérisent les écrivains supérieurs, il sait, en effet, se faire lire. Un style sévèrement abstrait et discrètement coloré, qui parle à l'entendement et à l'imagination tout ensemble; un ton de sincérité et un accent de conviction qui s'imposent bon gré malgré au lecteur ; un sentiment profond de la grandeur mystérieuse de cet univers et une mâle résignation à ses lois inéluctables, tels sont, au point de vue esthétique, les principaux mérites qui le recommandent ^
Le positivisme n'est pas mort avec Littré. Il aencorej pour le défendre, des hommes de talent comme M. Lewes et M. Wyi'ouboif, des savants comme M. Charles Robin et M. Antoine Ritti, et pénètre peu à peu, soit sous sa forme anglaise, soit sous sa forme
1 Si on Veut voir combien la doctrine de Comte gagne à passer par l'âme el par la plume de son disciple, on n'a qu'à lire les lignes suivantes où Littré s'exprime, sur la douleur des séparations éternelles, avec une si haute et une si noble mélancolie, le seul sentiment un peu élevé d'ailleurs que le positivisme comporte : « Perdre les êtres que nous chérissons est l'épreuve la plus douloureuse à laquelle nous puissions être soumis ; le froid de celle séparation est pour notre âme ce qu'est l'acier pour nos chairs palpitantes, A ceci nul remède; il faut laisser saigner la plaie et cuukn" les larmes. Mais, i|uand l'amertume s'est un peu dissipée, quand le temps a produit sa cicatrice, alors il faut rappeler par tous les moyens nos morts bien-aimès, vivre fréquemment avec eux, et les contempler dans cette existence idéale qui les présente à notre inémuirc plus beaux, meilleurs, |ilus loucbauts que jamais, » {ConiierviUioii, Kèoolulioii et Poailivisine, p. 30»5).
française, au sein des Universités et des Académies. Il a de bonne heure compté dans ses rangs des femmes, comme Miss Martineau, qui se sont ingéniées à le répandre, et des ouvriers, comme M. Fabien Magnin, qui l'ont professé avec intelligence, comme de simples jardiniers et même de simples esclaves professèrent jadis le stoïcisme grec. Cela prouve qu'il n'est pas une doctrine artificielle, mais qu'il répond à certaines dispositions de la société présente. Aussi a-t-il fait, de nos jours, des progrès considérables parmi les travailleurs de nos villes, et les habiles de la politique y ont-ils vu une force qu'il était possible d'utiliser. Dans la guerre qui sévit, en ce moment, entre l'État et l'Eglise, entre la science et la foi, c'était pour eux une bonne fortune que de pouvoir opposer nettement le positivisme au cléricalisme. Ils l'ont fait et le positivisme y a gagné en notoriété et en importance ^
1 V., sur Littré, rarticlede Sainte-Beuve (A'oai'ertwx lundis, t. V.); celui de M. Jauet (CrÎAe philosophique); ceux de M. Caro (R-^\iu,e des Deux-Mondes, \" avril et 1" mai 1S82), et les deux discours, prononcés à l'Académie fruu- ^■aise, le Zl avril, par MM. Pasleur et Ernest Renan.