PROUDHON OU LE SOCIALISME S EM 1 - R A T 1 O N A L I ST E
l'roudhon éi-onomiste, ses attaques contre la propriété. — Ses attaques contre les économistes et les socialistes, gratuité du crédit. — Proudhon philosophe, antitliéisme proudhonien, scepticisme moral de notre époque. — Doctrine de l'immanence, morale do la dignité personnelle. — La liberté, le mariage, le travail.
I> R 0 U D II o N , li C 0 N I j M I S T E , S K S A T T A Q U E S C 0 N ï U E LA PROPUJÉÏÉ
La plupart des réformateurs téméraires que nous avons étudiés jusqu'à présent ont un défaut commun, c'est qu'ils méconnaissent la raison et la liberté , le devoir et le droit, c'est-à-dire les principes sans lesquels la science morale et la vie morale elle-même ne sauraient subsister. Tout eu rêvant, lui aussi, une orga nisation sociale impossible, l'auteur que nous allons étudier maintenant a du moins le mérite de faire entrer
l'idée de justice dans ses spéculations. Ses rêves son encore des rêves, mais les sens n'y opèrent pas seuls et la raison y tient déjà une grande place ; nous n'avons plus affaire à un sensualiste pur, mais à un semi-rationaliste : nous voulons parler de Proudlion et des doctrines plus ou moins mêlées et confuses auxquelles son nom reste attaché. Bien qu'il ait puisé ses inspirations dans les ardeurs de son tempérament plutôt que dans le calme de la méditation et qu'il ait été un polémiste plutôt qu'un penseur, cet écrivain a, en effet, remué trop d'idées philosophiques pour qu'il soit permis de le passer sous silence dans une histoire détaillée de lapliilosophie française du dix- neuvième siècle.
Proudhon naquit à Besançon en 1809. Il était fils d'un tonnelier, qui l'envoya au collège comme externe, hien qu'il fût très pauvre et qu'il n'eût pas moins de cinq enfants à nourrir. Le jeune homme fit des études un peu irrégulières, car onl'occupait souvent à la maison, quand la besogne pressait, et on ne lui aclietait pas toujours les livres don! il avait besoin : il était souvent obligé d'emprunter ceux de ses camarades ou d'aller travailler à la bibliothèque de la ville, dont il devint ainsi l'un des habitués les plus assidus. Les privations alternaient avec le travail dans celte vie d'enfant du peuple : « Un jour, dit Sainte-Beuve, après la distribution des prix, d'où il revenait chargé de couronnes, il ne trouva pas, en rentrant chez lui, de quoi dînera » Il n'y avait rien là, on en conviendra, qui pût le disposer à apprécie)' kl société d'une m'iulêi'o biencfîuitable
1 Suiate-Beuve, Praudlwiiy sa vie cl sa correspuuduntc, i'. i".
ef ù voir le monde couleur de rose. Ayant été obligé de quitter le collège un peu avant la fin de ses études, à cause de la gêne toujours croissante de sa famille, il entra comme correcteur dans une grande imprimerie de Besançon. Ce fut pour cet esprit avide de savoir une nouvelle occasion de s'instruire. On y imprimait alors le Monde industriel de Fourier : le jeune correcteur se mit au courant de la doctrine du réformateur bi sontin, et, comme il avait riiumeur railleuse, il ne se fit pas faute de la cribler de ses traits, au grand amusement de ses camarades. On y imprimait aussi des ouvrages àe patristique et de théologie : en les lisant, il y acquit ce fonds tbéologique dont il devait plus tard faille un si singulier usage.
A un certain moment, la fortune sembla sourire au fils du pauvre tonnelier. Il oblint, en 1838, de l'Académie de Besançon la pension Suard, pension de quinze cents francs, allouée pendant trois ans à un jeune homme qui aurait montré des dispositions pour les sciences ou pour les lettres. C'était pour Proudhon, à ce qu'il semble, une heureuse occasion de compléter ses études et de s'ouvrir une carrière paisible et honorable. Mais ni son caractère, ni les circonstances ne lui permirent de donner à sa vie une telle direction. Il partit pour Paris, plein d'une passion pour l'égalité qu'il avait sourdement nourrie, durant ses veilles ardentes, et qui devait encore s'aviver au souffle de la polémique quotidienne, dans cette immense fournaise. Malgré cela et malgré (les dettes qu'il avait précédemment contractées pour l'achat d'une imprimerie et dont les intérêts absorbaient la plus grande partie de sa pension, il travailla avec
ardeur. Aussi il obtint deux mentions honorables : l'une, à l'Institut, pour son Essai de grammaire générale, et l'autre, à l'Académie de Besançon, pour son Discours sur ruiilité du dimanche. Dans ce dernier travail, il commençait à laisser voir quelques-unes des opinions qui devaient bientôt le rendre célèbre. Ainsi, à côté de tirades bien senties sur l'excellence du sabbat et du dimanche, considérés comme moyens de moraliser les classes ouvrières, il écrivait des phrases comme celleci : « L'égalité des conditions est conforme à la raison et irréfragable en droit, elle est dans l'esprit du christianisme, elle est le but de la société ; la législation de Moïse prouve que ce but peut être atteint. «
La demi-hostilité avec laquelle fut accueilli le Dis cours de Proudhon (car il n'avait eu qu'un accessit) et l'état toujours plus déplorable de ses affaires aigrirent de plus en plus le jeune plébéien et finirent par le pousser à écrire un ouvrage qui devait avoir un sinistre retentissement : K Qu'est-ce que la propriété? — C'est le vol! » Tel est le mot à effet par lequel notre auteur ouvre son livre, avec 1" intention, si commune dans notre siècle de rhéteurs, de réveiller des lecteurs blasés ou inattentifs- Puis, comme si ce moyen ne suffisait pas, il se fait demander par quelqu'un qui il est pour rompre ainsi en visière sur ce point au genre humain tout entier, ce qui lui donne occasion de répondre par une assez belle tirade à la manière de Rousseau : « Que vous importe, lecteur, ma chétive individualité? Je suis comme vous d'un siècle qui ne se soumet qu'au fait et à la preuve ; mon nom, aussi bien que le vôtre, est : chercheur de vérité ; ma mission est écrite dans ces paroles de la loi :
« Parle sans haine et sans crainte et dis ce que tu sais^ » Et le voilà qui parle, en effet, sans crainte, sinon sans liaine, et qui dit tout ce qu'il sait, peut-être même quelque chose de plus. Sentant qu'après l'éloquence un peu de philosophie ne ferait pas mal et lui donnerait un air docte et profond, il se lance à travers les catégories d'Aristote, celles de Kant, celles de Cousin lui-même, à l'unique fin d'étajjlir que, s'il y a en nous des croyances naturelles, qui sont parfaitement vraies, parce qu'elles expriment les formes mêmes de notre entendement, il y a aussi des croyances d'habitude, qui sont absolument fausses, parce qu'elles pro viennent de la vue répétée des mêmes apparences. Parmi ces croyances d'habitude, il range en première ligne la croyance à l'immobilité de la terre, la croyance à l'impossibilité des antipodes et la croyance à la légitimité de la propriété. En vertu de ce classement peut-être un peu hasardé, cette dernière est bien et dûment convaincue d'erreur. C'est par ces tours et détours que j'abrège, comme par autant de lignes de circonvallation, que Proudhon arrive à attaquer de front et dans son fort ce monstre de la propriété auquel il devait livrer tant de sanglants combats et faire passer tant de mauvaises nuits.
Parmi les reproches que le jeune éci'ivain adresse à la propriété, le plus grave est qu'elle est un droit d'aubaine que le propriétaire s'attribue sur une chose marquée par lui de son seing. L'aubaine se nomme tantôt fermage, tantôt loyer, tantôt rente, tantôt intérêt ; mais
1 Œuvres de Proudhon, t. I. p. l't.
quel que soit son uora, elle consiste à recevoir sans produire, et va toujours en augmentant : elle croit comme chancre, fenus serpit sicut cancer. Du prin cipe que la propriété est un droit d'aubaine, Proudhon déduit cette proposition que de rien elle tire quelque chose et qu'elle est, par conséciuent, non seulement une injustice, mais encore une impossibilité et un non-sens. C'est ce qu'il tâche d'abord de faire voir pour le fermage qui ne peut être, suivant lui, que vol, concussion et rapine et dont il s'indigne que les économistes aient osé chercher l'origine légitime et rationnelle. Qu'un propriétaire cultive lui-même son champ, qu'il en récolte les produits, qu'il les consomme ou qu'il les vende, à son choix, Proudhon n'y voit rien à redire ; mais qu'il afferme ce champ et vive de l'argent que ceux à qui il en a concédé l'usage lui donnent en échange, c'est ce qu'il ne peut pas souffrir. Pourquoi? Parce qu'il ne produit rien, parce que les fermiers seuls produisent quelque chose et qu'en bonne justice les produits doivent appartenir au producteur. Mais comment Proudhon ne voit-il pas que, si le propriétaire ne produit pas actuellement, il facilite, à l'aide de ce grand instrument qu'on appelle son champ et qui est le produit d'an travail antérieur, la production de ceux qui l'afferment et qui trouvent leur intérêt à l'utiliser de préférence aux landes stériles et aux marais fangeux? Gomment ne s'aperçoit il pas qu'en leur en concédant momentanément l'usage, soit parce qu'il n'est plus assez valide pour le travailler lui-même, soit parce qu'il préfère se livrer à une autre occupation, cet homme leur rend un véritable service; que tout service rendu mérite un salaire, et que par
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consêquent la renie qu'on lui paie pour son champ est parfaitement légitime? Faute davoir compris ou voulu comprendre une chose aussi simple, Proudhon conclut de ses raisonnements que le propriétaire, recevant des produits en échange de rien, est un parasite ou un larron, et que sa propriété est non avenue comme droit, c'està-dire impossible.
Une fois qu'on aura supprimé le fermage, le loyer, la rente, c'est à-dire le prêt à intérêt sous toutes ses formes, l'égalité régnera, suivant Proudhon, dans les sociétés humaines, et avec elle la justice ; car, dans toutes les langues, égal est synonyme de juste et inégal d'injuste. INIais n'y aura-t-il donc aucune différence, pour le rang, la condition, la fortune, entre l'hommequi a du mérite et celui qui n'en a pas? Aucune. La société rétribue suffisamment le savant et l'artiste en leur permettant de se livrer à la vie supérieure de la science et de l'art, et en leur accordant son admiration, qui est une monnaie purement intellectuelle, mais qui n'en rémunère que plus dignement les œuvres de l'intelligence. Enfin, si ces deux raisons ne suffisent pas pour justifier à nos yeux l'égalité qu'il veut établir, Proudhon ncms en donnera une troisième, qui aurait pu le dispenser des deux autres, c'est que la société ne doit rien au mérite, attendu que c'est elle qui l'a fait éclore et qu'il est moins une propriété individuelle qu'une propriété collective.
Mais si le génie produit des œuvres d'une qualité supérieure, n'en retirera-t-il pas un prix supérieur, et cette inégalité que Proudhon veut exclure de la société n'y rentre ra-t- elle pas par cette porte? Le réformateur
franc-comtois y a pourvu. Dans la société, telle qu'il l'entend, le prix, des choses ne sera pas déterminé, comme dans la nôtre, par la loi de l'offre et de la demande, c'est-à-dire par les vains jugements et les vains désirs des hommes, mais par leur valeur réelle et intrinsèque. Mais cette dernière valeur, comment faire pour la déterminer? Proudhon va nous l'apprendre : « La valeur absolue d'une chose, dit-il, est ce qu'elle coûte de temps et de dépense. » En vertu de ce beau principe, il faudra payer de même un bon et un mauvais architecte, un bon et un mauvais médecin ; car il se peut qu'ils aient travaillé et. dépensé de même. De savoir jusqu'à quel point ce système sera favorable à l'essor des talents, Proudhon ne s'en préoccupe pas, et jjour cause. Il ne daigne même pas rechercher si la l'éalisation en est possible : u J'ai prouvé le droit du pauvre, dit-il : j'ai montré l'usurpation du riche : l'exécution de l'arrêt ne me regarde pas. » On ne saurait se tirer plus lestement d'affaire.
Cependant notre auteur se ravise, il a pitié de notre embarras et veut bien essayer de dissiper nos ténèbres et d'éclairer i\otre ignorance. Il constate qu'il y a en nous deux sentiments fort différents et à certains égards opposés, celui de la sociabilité et celui de la personnalité. Le premier nous porte à vivre avec nos semblables; le second, à nous isoler et à nous concentrer en nousmêmes : l'un est le principe de la communauté ; l'autre, celui de la propriété. Or, ni l'un ni l'autre de ces deux états, s'il faut en croire Proudhon, ne saurait nous satisfaire pleinement, puisque chacun d'eux ne répond qu'à l'un des penchants de notre être : nous ne serons
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lieureux que quand nous vivrons dans un Iroisième état (jui nous offrira tous les avantages des deux autres sans en avoir les inconvénients. Nous avons passé d'abord par le régime de la communauté, qui est la thèse, pour parler le langage de Hegel ; nous sommes aujourd'hui dans celui de la propriété, qui est Vantithèse : il ne s'agit plus que d'arriver à un troisième régime, qui sera la synthèse. Malheureusement, il est moins facile d'arriver à ce troisième régime et même d'expliquer comment il faut s'y prendre pour cela que de lui donner un nom tiré du grec. Proudhon le fait bien voir. Il ne veut ni de la communauté, ni de la propriété : que veut-il donc?Il veut la liberté, c'est-à-dire un état qui ne nous semble guère propre à concilier dans une vaste synthèse la propriété et la communauté ; car, s'il s'accorde parfaitement avec l'une, il ne s'accorde guère avec l'autre. Quoi qu'il en soit, sous ce nouveau régime, la propriété disj)araîtra et fera place à la simple possession. Cette dernière exclut, dans la j)enséede Proudhon, toute espèce de fermage et de louage et cesse du moment ((u'elle n'est plus réelle et effective : c'est par là qu'elle iliffère de la propriété. Elle est individuelle et même ti'ansmissible, et c'est par là qu'elle se distingue de la communauté. Seulement nul héritier ne doit cumuler deux héritages : il est tenu d'o})ter, sans quoi l'égalité, qui est le principe fondamental du proudiionisme serait compromise. Quant au pouvoir chargé de réaliser le nouvel ordre de choses et de veiller à son maintien, il est assez difficile de comprendre comment il rem})lira ?a mission. Ce pouvoir, en effet, n'est ni la monarchie, ni l'aristocratie, ni la démocratie, mais l'anarchie, c'est-à-
dire l'absence même de tout pouvoir, ou, ce qui revient au même, l'empire de la pure raison, qui s'impose si bien, comme on sait, aux passions soulevées, surtout quand elle n'a point de force matérielle à son service. MaisProudhon n'a pas l'air de s'en inquiéter beaucoup. Il a tiré méthodiquement ses conclusions, il a pesé ses arguments au trébuchet de la logique (du moins il s'en flatte) ; maintenant que le gouvernement s'arrange : cela ne le regarde pas.
A t-il au moins confiance en cette pure raison à laquelle il fait appel, en cette science qu'il investit, à l'exclusion de toute force publique, de la direction des choses humaines ? Nullement. 11 dit, en parlant de la science politique : « Je déclare que je n'en connais rien de plus que le principe (ce faux principe de l'égalité brutale que nous avons signalée tout à l'iieure), et je ne sache pas que personne aujourd'hui puisse se flatter d'avoir pénétré plus avant... Nous sommes à peine à l'A B C dé cette science. » C'est donc avec la rage d'un démolisseur qui l)rùle de détruire pour détruire, car il s'avoue incapable d'édifier, ou avec la forfanterie d'un rhéteur qui fait des phrases pour en faire et dans le seul but de galvaniser un public indifférent, que Proudhon exhale ces singulières paroles : « Pour moi, j'en ai fait le serment, je serai fidèle à mon onivre de démolition... .Je hais la besogne à demi faite ; et l'on peut croire, sans que j'aie besoin d'en avertir, que si j'ai osé porter la main sur l'arche sainte, je ne me contenterai pas d'en avoir fait tomber le couvercle. Il faut que les mystères du sanctuaire d'iniquité soient dévoilés, les tables de la sainte alliance brisées, el tous
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les objets de l'ancien culte jetés en litière aux pourceaux'. »
A 1 époque où Proudlion publia son livre (eu 1840), il débutait dans la carrière delà littérature politique et était encore profondément inconnu. Aussi, malgré les coups de pistolet qu'il y tirait aux oreilles des bons bourgeois, son ouvrage ne fit pas autant de bruit qu'on aurait pu s'y attendre. Le National et les autres journaux républicains n'étaient nullement socialistes à cette date et auraient craint de se compromettre auprès de leur clientèle de propriétaires, en prenant fait et cause })our l'ennemi de la propriété : ils passèrent donc prudemment son travail sous silence. Il ne fut guère mentionné que dans la Revue du Progrès de M. Louis Blanc et dans quelques autres productions analogues. En revanche, l'Académie de Besançon, à laquelle l'auteur n'avait pas craint de le dédier et qu'il avait eu l'air de mettre de moitié dans son entreprise de démolition sociale, le somma de retirer sa dédicace et de justifier sa conduite, sous peine de se voir retirer sa pension. Proudlion fut ému d'une démarche qu'il avait pourtant provoquée lui -même et écrivit une lettre d'explications à l'Académie qui renvoA'a son pensionnaire absous, témoignant ainsi d'un libéralisme qu'il ne reconnaît pas assez dans ses préfaces et dans sa correspondance. Une autre société, plus haut placée dans l'opinion, l'Académie des sciences morales, le traita encore plus favorablement. Son rapporteur, l'économiste Blanqui, tout en r'poussant les conclusions de l'ouvrage, en reconnut
1 Œucrcs de Proudlion^ l. I, \>, 19j.
franchement le mérite. Il le sauva même des foudres du parquet, par cela seul qu'il le prit au sérieux et qu'il le considéra, non comme un simple pamphlet, mais comme un travail scientifique. Ce fut sous l'influence de cet heureux dénouement et des bons procédés du savant économiste que Proudhon termina son second mémoire sur la propriété, où il montra beaucoup plus de calme et de modération que dans le premier.
Ici notre auteur s'attaque moins à cette institution qu'aux abus dont elle est susceptible. Il nous fait voir que, quand elle n'est pas restreinte dans de justes limites, elle dévore les populations et conduit les nations les plus florissantes de la santé à l'anémie et de l'anémie à la mort. L'histoire romaine est-elle autre' chose que l'histoire d'un peuple énergique rongé tout vif par une aristocratie d'usuriers, se débattant contre elle pendant cinq cents ans et finissant })ar mourir d'inanition, pendant qu'elle crève de pléthore ? Combien les choses auraient tourné autrement si la petite et la moyenne propriété s'étaient fortement constituées, comme le voulaient les Gracques, par le partage de Yager 2nibiicuis ! L'Italie aurait péri beaucoup plus tard, car ce furent les grandes propriétés qui la perdirent, latifundia perdidere Italiam.
Sans doute la propriété peut avoir ses abus. Elle les a eus, comme Proudhon en fait la remarque, en Italie, du temps des Romains ; elle les a eus en France, sous l'ancien régime, alors que les deux tiers des terres étaient aux mains des deux ordres privilégiés. Mais ces abus sont aujourd'hui bien loin de nous ; car s'il est un pays où la petite et la moyenne propriété soient forte-