‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 37 sur 38 · P ROUI) H ON · texte numérisé non relu

P ROUI) H ON

ment constituées, c'est incontestablement le nôtre. Grâce au Code civil, la richesse n'y reste jamais longtemps concentrée dans les mêmes familles et ceux-là seuls la possèdent d'une manière durable qui, non contents de l'avoir conquise une première fois, savent la reconquérir tous les jours par un travail persévérant et opiniâtre. Proudlion reconnaît lui-même que le propriétaire qui ne travaille pas s'achemine à grands pas vers sa ruine, et la statistique confirme cette opinion, en constatant que la plupart de ceux qui brillent aujourd'hui dans les hautes positions sociales étaient hier encore perdus dans les rangs obscurs des classes populaires. Xotre auteur se four\oie donc complètement, quand il oppose au mouvement heureux et progressif dont la propriété nous donne actuellement le spectacle, l'idée, renouvelée des Hébreux, de la propriété arrêtée dans sa croissance, faute de stimulants, et comme pétrifiée par suite des difficultés du prêt et de l'échange. C'est opposer à une réalité vivante et féconde une conception à la fois stérile et irréalisable.

SBSaTTAQUES CONTRELE SÉCONOMISTKS ET LBS SOCIALISTES ORATl'ITÉ nu CRÉDIT

La modération relative que Proudhon avait montrée dans son second mémoire n'était pas dans son caractère : aussi elle ne dura pas. Il publia bientôt un nouvel ouvrage où il fondait au feu d'une passion ardente toutes

les vérités et toutes les erreurs qu'il avait puisées dans l'étude acharnée de l'économie politique, dans une pratique rapide du commerce et dans une initiation telle quelle à la pliilosopliie allemande : nous voulons parler de son Système des contradictions économiques ou Philo - Sophie de la misère. Il y affirme la réalité, la gran deur et le caractère progressif de la science économique considérée eu elle-même; mais il se hâte d'ajouter qu'il n'accorde point ce nom à l'ensemble de théories incohérentes qui l'ont usurpé depuis cent ans : pour lui, l'économie politique officielle n'est pas une science, mais une routine. Quant au socialisme, qui s'est naguère posé en face d'elle, dans la personne de cinq ou six révélateurs, il est une utopie. L'une n'est que la consécration de ce ([ui se fait, c'est-à-dire une théorie du vol et de la misère ; l'autre n'est que le rêve d'une société en l'air, sans rapport avec le i)assé ni avec le présent, c'est- àdii'e une aspiration vers un avenir impossible. C'est de CCS deux sciences fausses et opposées, parce qu'elles sont incomplètes, que Proudhon prétend faire sortir la vérité dans sa plénitude : il aspire plus que jamais, maintenant qu'il est entré un peu avant dans les arcanes de l'hégélianisme, à passer de la thèse et de l'antithèse à la synthèse.

Notre auteur a tracé, il faut le reconnaître, en s"ins})il'ant tantôt des économistes, tantôt des socialistes, le t:ibleau le})lus saisissant des bons et des mauvais effets soit de la division du travail, soit de l'invention des machines, soit de la concurrence, et a parfois éclairé du jour le plus sombre les misères de la condition humaine. Si la diivsion du tra^ ail augmente beaucoup la

somme des productions, elle diniinue dans une proportion non moins grande la capacité du travailleur et finit par le réduire à un état voisinderimbécillité. Quelles facultés peuvent rester, au bout de quelques années, à un malheureux ouvrier qui a consumé chnque jour douze ou treize heures à confectionner la dix-huitièmo pai'tie d'une épingle? A'oilii donc un procédé quia pour but d'améliorer le sort de l'homme et qui n'aboutit qu'à l'empirer. Non seulement il dégrade neuf ouvriers sur dix, en les réduisant à l'état d'automates, mais il arriverait, si on lïy prenait garde, à exagérer avec l'inégalité physique et morale, l'inégalité politique elle-même et à ramener le régime des castes, c'est-à-dire à faire reculer la civilisation. 11 y a là une contradiction économique qui saute aux yeux et qu'il est impossible de méconnaître.

L'apparition incessante des machines est comme la contre-partie de la division du travail : elle concentre les forces d'élaboration que celle-ci avait séparées. Elle a pour eflfet, à ce qu'il semble, de soulager le pauvre travailleur parcellaire, en diminuant sa peine, tout en multipliant les })roducti()us, et de lui permettre de consacrer à des occupations libérales les loisirs qu'elle lui procure. Mais, à coté de ces avantages réels ou apparents, quels inconvénients n'offre -t- elle pas 1 L'invenlion d'une machine diminue le nombre des producteurs, t^ans diminuer la quantité des produits et se traduit par nu déplacement de revenus au détriment des travailleui-s supprimés et au profit do l'entrepreneur qui emploie la machine. Et ceux qui sont ainsi privés d'un travail qui était leur seul moven d'existence n'obtiennent aucune

indemnité, tandis qu'on n'ôte à aucun propriétaire l'immeuble qui le fait vivre sans lui assurer une indemnité convenable. C'est une seconde contradiction économique, qui n'est ni moins positive, ni moins poignante ({uela première. Proudhon passe ainsi en revue, outre la division du travail et les machines, la valeur, la concurrence, le monopole, l'impôt, en un mot, toutes catégories du travail, comme il les nomme, et trouve partout la thèse etl'antithèse, c'est-à-dire la contradiction. Nous ne blâmons pas Proudhon d'avoir mis en lumière les contradictions économiques et d'avoir appelé là-dessus l'attention de liommes d'Etat et des penseurs. Mais nous lui reprochons de se donner l'air de posséder le secret de les faire disparaître, tandis qu'il ne le possède pas, et que les grands mots de thèse, d'antithèse et de synthèse qui semblent le contenir, sont comme autant détenues cabalistiques dont il se sert pour éblouir les simples. Nous n'en voulons pour preuve que les lignes suivantes qu'il écrivait à un auteur estimable que lapliilosophie vient de perdre, à M. Tissot, de Dijon, peu après la publication de son livre : « A'ous préféreriez à ce dédale de contradictions l'exposition du principe supérieur (jui concilie tous les contraires. Je conçois votre impatience ; mais c'est comme si vous me reprochiez de n'avoir pu découvrir avant d'avoir cherché. Tout câ que j'ai publié jusqu'à ce jour n'est autre que mon investigation même, dont j'ai l'ait confidence au ])ublic, à mesure que j'avançais... Je suis surpris que vous me traitiez en inspiré, alors que j'ai répété tant de fois que je suis un chercheur. » Un chercheur, oui ; mais il fallait dire un cherchcui- qui n'a encore rien

trouvé, et qui est aussi plein de lui-même et aussi amer envers les autres économistes que s'il avait trouvé quelque chose et que si ces derniers avaient quelque reproche à se faire !

Si Proudhon est sévère pour les économistes, il l'estencoreplus pour les socialistes. Il explique tous leurs systèmes par ce principe de Rousseau : « L'homme est hon, mais la société le déprave. » C'est le principe de la chute de la société substitué à celui de la chute de l'homme. Il a été adopté, dit Proudhon, par l'immense majorité des socialistes, Saint-Simon, Owen, Fourier en tète, par les communistes, les démocrates, les progressistes de toute espèce, qui proclament à l'unisson que l'honmie est bon comme son auteur, mais que la société est mauvaise. Comme si entre l'homme et la société, entre la cause et l'effet, il pouvait y avoir une opposition aussi flagrante et aussi radicale ! Ils tirent même de la bonté prétendue de l'homme des conséquences devant lesquelles Jean- Jacques aurait reculé, c'est que ses passions sont bonnes comme lui et que les institutions pénitentiaires et répressives n'ont aucune raison d'être. Ace principe, qui est au fond de tous les systèmes socialistes et qui a passé de là dans les joiu'naux et les romans. Proudhon oppose Iiardiment le principe c(Mitraire. Il déclare, comme de Maisti-e et Schopenhauer, que l'homnn» est mauvais, ou ({ue, du moins, le mal et le bien se mêlent dans son essence. 11 semble résumer en lui, dans son étonnante complexité, tout ce qu'il }' a de pire comme tout ce qu'il y a de meilleur dans l'univers. Il est « perfide comme la vipère, sanguinaire comme le tigre, glouton connue le porc, obscène comme le singe, et dévoué comme le chien,

généreux comme le cheval, ouvrier comme l'abeille, monogame comme la colombe, sociable comme le castor et la brebis. — Il est de plus, ajoute noblement Proudhon, à l'enconti-e des socialistes ses confrères, homme, c'està dire raisonnable et libre, susceptible d'éducation et de perfectionnement..., capable, comme l'Hercule antique, de vaincre l'animalité qui l'obsède, la légion infernale qui semble toujours prête à le dévorer . «

C'est du haut de cette théorie, comme du haut d'une citadelle inexpugnable, que Proudhon foudroie avec une force invincible le socialisme en général et le communisme en particulier. Les socialistes prétendent que les passions de l'homme sont bonnes et qu'il suffit de les abandonner à elles-mêmes pour qu'elles produisent de salutaires effets ; Proudhon répond qu'elles sont mauvaises et que, si elles ne sont pas sévèrement discipli nées, elles enfanteront des résultats désastreux. Les communistes soutiennent qu'il ne s'agit que d'établir le règne de la charité, pour faire le bonheur du genre liuniain ; Proudhon ne veut pas entendre parler de la charité et ne fait appel qu'à la seule justice : « La charité, dit-il, nous est commandée comme réparation des infii'mités qui affligent par accident nos semblables... Mais la charité prise pour instrument d'égalité et loi d'équilibre, serait la dissolution de la société. » Ces paroles peuvent paraitre. au premier abord, un peu sèches et un peu dures; mais on trouve, à la réflexion, qu'elles sont pleines de vérité, d'abord parce que nous ne sommes capables de dévouement que par intermittence et ensuite

1 Contradkl 10113 écononiii^Hes. t. I, p. 34/.

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pai'C'3 que les devoirs de dévouement jie sont pas sus ceptildes d'une détermination rationnelle et précise. Avec Proudhon, nous passons de la sphère du scidinK.'iit dans celle de la raison.

Ce n'est pas seulement à la raison, mais encore à la liberté et à la personnalité humaine dont elle est hi source, que Proudhon fait ap[);d contre la doctrine de la communauté. Etablir le communisme, c'est, dit-il, tout mettre à la merci de l'Etat et ne laisser à l'individu aucun droit; c'est tenir les cent yeux de la police constamment ouverts sur toutes nos actions, h l'unique fin de constater que nul d'entn^ nous ne s'approprie l'ien et n'entreprend rien sur la conimunauté : enfin c'est a])oiitir à la promiscuité universelle, car il faut nécessairement aller jusque-là, si on veut être un communiste conséquent. Proudhon, qui avait des moeurs pures, s'en indigne, et son indignation l'emporte parfois jusqu'à l'éloquence. Il s'élève contre les « constitutions des saint simoniens. fouriéristes et autres prostitués, se faisant fort d'accorder l'amour libre avec la pudeur, la délicatesse, la spiritualité la plus pure » ; puis il s'écrie : (' A quel degré d'abaissement intellectuel faut-il que nous soyons parvenus, pour que la critique se croie obligée, en l'an 1846, de remuer tout ce fumier* ! »

Autant Proudhon déploie de vigueur quand il s'agit de renverser les théoi'ies de ses adversaires, autant il mon tre de faiblesse quand il est question d'établir la sienne propre. C'est en vain (ju'il cherche à opérer entre la communauté et la propriété, entre la thèse et l'anlithèse,

i ConlradictiO'is écoiiomiqws. t. II, p. 281.

une synthèse chimérique, il lui est impossible d'y réussir. C'est pourquoi, quand on le serre d'un peu près, comme M. Tissot, il répond qu'il n'est pas un inspiré, mais un chercheur, et qu'il ne peut communiquer au public que des investigations, non des découvertes. Cette possession, en effet, qu'il nous donne comme une sorte de compromis entre la communauté et la propriété, a la plupart des inconvénients de la première sans avoir les avantages de la seconde. Proudhon veut que les possessions soient égales ; mais la force des choses détruira cette égalité, si l'État n'intervient pas de mille manières pour la maintenir. Le travail des uns et la paresse des autres, la prodigalité de ceux-ci et l'économie de ceuxlà, l'absence ou la pluralité des héritages, tout contribuera à rétablir entre les hommes cette inégalité dont notre auteur ne veut pas, à moins que l'État n'immobilise les propriétés dans les mêmes mains et ne fixe un maximum qu'elles ne dépasseront pas. Mais c'est là, du même coup, ralentir la production et limiter la liberté, en faisant appel à ce pouvoir gouvernemental que le théoricien de l'anarchie condamne si sévèrement et devant lequel il reproche si amèrement à Cabet, à ^I. Louis Blanc et aux autres de se prosterner. En partant de l'individualisme , Proudlion aboutit, malgré tous ses efforts, au socialisme.

Proudiion avait composé son Systèyne des contradictions économiques à Lyon, dans la maison des frères Gauthier, où il occupait un poste de confiance, au milieu du tracas des affaires industrielles et commerciales. Mais à peine son livre eut-il été publié qu'il partit pour Paris, où on lui offrait la rédaction d'un nouveau

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journal, intitulé : le Peuple, qui devait paraître cette année même, mais qui ne \)\xi voir le jour qu'en 1848, après la Révolution de février. Cette révolution, Froudhon ne l'avait pas souhaitée, il l'avait, au contraire, vue arriver avec une grande appréhension ou plutôt avec de véritahles angoisses, convaincu que ni les répuhlicains, qui n'avaient point d'idées, ni les socialistes, qui n'en avaient que de fausses et de confuses, ne pourraient faire face aux périls de la situation. Cependant, quand elle eut éclaté et qu'il se fut lancé dans le mouvement, il en devint, comme on sait, la personnification la plus excessive. Nous ne le suivrons pas dans cette vie fiévreuse de puhliciste militant où l'écrivain plébéien, surexcité par la lutte, déploya tant de talent et de colère, tant(réh)quence et de frénésie. Nous nous bornerons à rappeler que ce fut durant cette période orageuse de son existence que, mis en demeure de formuler ses doctrines économiques, il exposa sa théorie de la gratuité du crédit, qui n'était, du reste, que celle de la suppression du fermage, du louage, du prêt à intérêt sous un autre nom, et qu'il lui donna pour complément ce qu'il appelait la banque du peuple. Mais il trouva, comme on sait, deux redoutables contradicteurs dans Frédéric Bastiat et M. Thiers.

Proudhon soutenait, dans son journal la Voix du peuple, que l'intérêt du capital, sous ses diverses formes, avait pu être utile et légitime autrefois, mais qu'il ne l'était plus aujourd'hui ; comme il était allé sans cesse en diminuant, il devait arriver enfin à zéro. Mais Bastiat lui fit très bien voir qu'aujourd'hui, comme autrefois, le prêt constitue une privation pour le pré-

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leur, qui a plus d'avantage à jouir immédiatement de son capital ou à l'avoir sous la main pour l'utiliser, le cas échéant, à sa manière et h son profit, qu'à le remettre i:ratuitement aux mains d'un autre. Il lui montra qu'aujourd'hui comme autrefois il implique certains risques, car on voit souvent les spéculations les plus sûres en apparence échouer misérahlement, de sorte que le capitaliste fait bien de garder son argent dans sa caisse, si, en lui demandant de l'exposer, on ne lui offre rien en échange. Enfin, il lui prouva que maintenant, comme à toutes les époques, le prêt, de quelque nature qu'il soit, est un service que le préteur rend à l'emprunteur et qui lui permet quelquefois de réaliser des bénéfices considérables, et que ce service, comme tous les autres, doit avoir sa récompense. La gratuité du crédit est sans doute une belle chose, ajoutait Bastiat, mais elle a un inconvénient, c'est qu'elle entraînerait, dix-neuf fois sur vingt, le refus du crédit lui-même, et partant la suppression des travaux qu'il alimente et des richesses qu'il produit. Pour déterminer le capital à se prêter, il faut lui faire des avances, des promesses et surtout les tenir, c'est-k-dire lui offrir une juste et suffisante rémunération. C'est ce qu'on a toujours fait dans le passé, c'est ce qu'on fait encore dans le présent et c'est ce qu'on fera également dans l'avenir. Ce S3^stéme est si excellent qu'il a augmenté considérablement la somme des capitaux disjjonibles et que ces capitaux se faisant concurrence, par suite de leur augmentation même, les intérêts ont diminué d'autant. Il est à croire qu'ils continueront à diminuer, à mesure que les capitaux deviendront plus abondants et seront par conséquent plus

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offerts et moins deinandês, mais sans que le cliifïre en descende pourtant jamaisjusqu'à zéro, comme Proudhon le désirerait: Pour que Ton continue à les multiplier, il faut, en effet, (ju'on ait intérêt à le faire, c'est-à-dire qu'on ait l'espoir d'en retii'er quelque chose. Qui se donnerait la peine de construire des maisons et des bateaux, s'il devait les louer pour rien, et d'amasser de l'argent, s'il devait le prêter gratis ? La gratuité du crédit aurait pour effet, si on venait à l'imposer à un pays, d'y arrêter immédiatement la formation des capitaux, et de faire, par conséquent, hausser le chiffre de tous les intérêts le jour où les échanges redeviendraient libres.

Quant au système de la banque du peuple, nous ne voulons pas en refaire, après M. Thiers qui s'en est si bien acquitté, l'exposition et la réfutation. Proudhon diminue, par décision de la puissance législative, tous les revenus, fermages, loyers, intérêts de capitaux, salaires, puis il fait subir à toutes les marchandises une réduction pi'oportionnelle : il arrive ainsi au bon nuirché au moyen d'une sorte de réciprocité et sans faire tort à personne. Mais comment ne voit-il pas que si cette conception pouvait se réaliser elle n'aurait pas des résultats bien merveilleux? Chacun, en effet, aurait autant perdu que gagné, puisque ses recettes et ses dépenses auraient diminué dans la même proportion. Proudhon veut encore qu'on supprime le numéraire, qui a la fâcheuse disposition à se refuser, et qu'on le remplace par un papier de bantjue, qui aui-apour gage la production entière du pays et qui sera délivré à tout travailleur dans la proportion de ses besoins. Mais, ou les papiers de la banque, comme M. Thiers le remarque très bien,

seront délivrés à tout le monde indistinctement, et alors cet établissement, si riche qu'il soit, fera bientôt faillite, ou ils ne seront délivrés que sous certaines conditions de solvabilité et alors nous retombons dans la pratique courante. La ruine de la banque, et partant celle de l'Etat qui la garantit, ou le statu quo : entre ces deux termes, il n'y a pas de milieu \

On voit quel a été le rôle de Proudhon dans l'ordre économique. Frappé des abus inhérents à la propriété, comme à toutes les institutions humaines, il les a attaqués avec fureur, mais il a eu le tort de conclure de l'abus contre l'usage. Egalement rempli du sentiment de la justice absolue et de celui de là dignité humaine, il a combattu avec une égale vigueur les économistes qui semblent méconnaître l'une et les socialistes qui font litière de l'autre ; mais il a échoué dans la tentative qu'il a faite de concilier leurs doctrines contraires au sein d'une doctrine supérieure. Il a posé beaucoup de questions et mis la science en demeure d'en trouver la solution : il n'en a, quant à lui, résolu aucune.

PROUDHON PHILOSOPHE, ANTITHEISME PROUDHONIKN SCEPTICISME M OR AI, D K NOTRE É P 0 Q U K

Nous n'avons vu jusqu'ici en Proudhon qu'un économiste s'attachant obstinément à rèsou'ire une seule et

t M, Tliiers, de la, Propriété, liv. Ill, ih. vui.

unique question, celle de la pfopriété ; nous allons voir maintenant en lui un })liilosophe essayant d'embrasser du regard l'ensemble des choses. Proudhon, en effet, n'était pas un de ces esprits exacts, mais timides, qui se renferment volontiers dans l'horizon d'une science particulière et déterminée, sans se préoccuper de ce qu'il })eut y avoir en deçà et au delà : c'était un esprit hardi et généralisateur que les grandes spéculations attiraient et qui aurait pu y réussir, s'il eut été favorisé des circonstances. Il n'était pas étranger à la philosophie. Il avait lu de bonne heure, outre Voltaire, Diderot, Volney et les autres penseurs du dix-huitième siècle qu'il avoua toujours pour ses maîtres, de Maistre, de Bonald et Lamennais qui les avaient combattus ; il s'était tenu au courant des travaux de Cousin, de Jouffroy, de Damiron, mieux que tous les socialistes ses confrères, h l'exception peut-être de Pierre Leroux; il avait même connu de bonne heure les doctrines de Kant par les traductions et un peu aussi par les conversations de Tissôt, de Dijon, dont il appréciait fort la pénétration et le savoir, et c'est sans doute par là qu'il faut expliquer le demi- rationalisme qui perce dans la plupart de ses ouvrages. Enfin son éducation philosophique fut, dit-on, complétée parGriin, qui l'initia aux doctrines les plus négatives delà philosophie d'outre -Rhin. Mais, si l'écrivain bisontin parcourut beaucoup de systèmes, il ne se reposa dans aucun. Il demandait à chacun d'eux des instruments de combat, plutôt que des croyances paisibles, et aimait mieux guerroyer pour la vérité, et même contre elle au besoin, que d'en avoir la tranquille possession : c'était une nature essentiellement militante.

Néanmoins, à un certain moment, les idées qu'il avait reçues un peu de toutes mains se mirent à fermenter dans cette tête ardente et il éprouva le besoin delespro- •luire au dehors sous la forme d'un ouvrage qui lui parut d'abord merveilleux et qu'il intitula : delà Création de r ordre dans V humanité.

Dans cet ouvrage, qui se place, par la date de sa composition, entre les Mémoires sur la propriété et le Si/s' tèmedes contradictions éco7iomiques, Proudhon traite non seulement de la rebgion, qui a été le fondement de l'ordre dans le passé, mais encore de la philosophie, de la métaphysique, de l'économie politique et de l'histoire, qui peuvent tenir une si grande place dans l'ordre futui*. Il ne se propose pas seulement de perfectionner sur certains points ces sciences diverses : c'est une besogne trop modeste et dont le premier venu est capable. Il veut les démolir entièrement et les refaire de toutes pièces sur un plan à lui : il ne sera pas content à moins. Mais comme un homme ne peut pas accomplir l'œuvre des siècles, ses synthèses improvisées n'offrent aucune consistance, et son travail n'est, suivant l'expression de Sainte-Beuve, qu'un grand effort de cerveau sans résultat positif et durable.

La philosophie a encore laissé sa trace dans un autre ouvrage de Proudhon, dans ses Contradictions économiques. Cet écrivain s'y pose une question que les économistes ne se posent guère, celle de savoir s"il y a ou s'il n'y apas une Pi'ovidence, et il la résout négativement. Il se fonde pour cela sur les arguments les ])lus faibles qu'on puisse imaginer, et on ne se rend compte du bruit qu'a fait sa doctàne sur ce point que par l'ex-

pressioii voloiilaiivment scandalcnise qu'il lui a donnée. Il tire ses objections contre la Providence du mal qu'il y a dans le monde, non pas du mal métaphysique, qui s'explique très bien (il le reconnaît) par la limitation naturelle des êtres, condition essentielle de leur avène ment à l'existence; non pas du mal moral, qui s'explique parfaitement par l'abus de la liberté ; mais du mal économique, c'est-à-dire des souffrances qui attei^înent les ti'availleurs et que Dieu n'a pas su ou n'a pas voulu lirévenir. Ainsi, pendant que d'autres avaient été poussés à nier la Providence divine par le spectacle des |j randes convulsions de la nature ou de la chute effroyable des républiques et des empires, Proudhon est amené à une telle négation par la vue des misères du prolétariat et de la plaie béante du paujtérisme : « Dieu, dit-il. savait de toute éternité, puisque, après six mille ans d'expériences douloureuses , nous , mortels , l'avons découvert, que l'ordre dans la société, c'est-à-dire la liberté, la richesse, la science, se réalise par la conci liation d'idées contraires qui, prises chacune en particulier pour absolues, devaient nous précipiter dans un abîme de misères ; pourquoi ne nous a-t-il point avertis? pourquoi n'a-t-il pas, dès l'origine, redressé notre jugement? pourquoi nous a-t-il abandonnés à notre logique imparfaite ' ? »

Quoiqu'il ait la prétention de voir grandement les choses, Proudhon considère ici la question du mal par son petit coté. Au sein de cet univers, où toutes les espèces sont armées les unes contre les autres et s'acharnent

i ÇontraJicfions ecQnomiqueSfl. l,p. 356,

pour vivre à leur destruction mutuelle, il n'en voit qu'une seule, qui est la nôtre. Dans cette espèce même, qui est sujette à tant de maux, que le destin frappe tout entière à coups redoublés et qui ne s'avance que par un chemin semé de ruines et jonché de cadavres vers l'abîme qui doit bientôt l'engloutir, il ne voit qu'une minorité intime, la population ouvrière de nos cités industrielles, et oublie cette immense population rurale, qui porte, d'une étoile à l'autre, le poids du jour et sur laquelle pèsent presque toutes les charges de la civilisation. Quant au reproche qu'il adresse à l'Etre suprême, il ne nous paraît pas exempt de ridicule, aujourd'hui que nous avons perdu beaucoup de notre foi aux doctrines, jadis si révérées, de la philosophie allemande. Il consiste, en effet, tout uniment à blâmer Dieu de n'avoir pas enseigné à l'homme d'assez bonne lieure le passage de la thèse et de l'antithèse à la synthèse et de l'avoir laissé longtemps s'égarer avec la logique d'Aristote, quand il était si simple de lui révéler tout de suite celle d'Hegel et de Proudhon.

La conclusion que notre philosophe tire de ces singulières considérations n'estpas moins singulière que ces considérations mêmes. Il n'en conclut point, comme on serait d'abord tenté de le croire, que Dieu n'existe pas, mais qu'il n'a rien de commun avec nous ; que sa nature est eu tout le contraire de la nôtre, et qu'on ne saurait sans absurdité voir en lui une Providence. Son intelligence parfaite et immuable ne connaît, suivant lui, que l'immutabilité et la perfection : l'imperfection et le mouvement lui échappent. Aussi, non seulement elle ne saurait mettre un terme à nos agitations et à nos misères, mais elle les

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ignore. De là les étranges paroles de Proudhon opposant l'homme à Dieu et soutenant que, si l'un se développe, se perfectionne, se civilise, ce n'est qu'en s'éloignant de l'autre; delà, en unmot,jenedirai pas son athéisme, mais son antithéisme et les déclamations, vides et creuses par lesquelles il l'a développé : « Maintenant, ilit-il, en s'adressant à cet Etre suprême qui ne peut })as l'entendre, maintenant te voilà détrôné et brisé. Ton nom si longtemps le dernier mot du savant, la sanction du juge, la force du prince, l'espoir du pauvre, le refuge du coupable repentant, eh bien ! ce nom incommunicable, désormais voué au mépris et à l'anathème, sera sifflé parmi les hommes. Car Dieu, c'est sottise et lâcheté: Dieu, c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère ; Dieu, c'est le mal î »

Jamais, depuis Lucrèce qui avait représenté la religion comme le principe de tous les maux et accablé de malédictions ce monstre qui, du haut du ciel, montrait sa tète hideuse aux mortels terrifiés : Quœ caput e cœli regionihus ostendebat Horrihili super aspectu mortalibus instans, jamais on n'avait attaqué Dieu avec une pareille violence. Seulement il y a cette différence entre l'écrivain moderne et le poète ancien, «jue celui-ci exprime en vers saisissants une émotion sincère, tandis que celui-là déclame une tirade pour la galerie et s'applaudit lui-même, comme un acteur de mélodrame, de l'effet qu'il produit sur les spectateurs : « J'ai été, dit-il avec une satisfaction visible et en exagérant du reste beaucoup son succès de mauvais aloi, j'ai été prêché, joué, chansonné, placardé, biographie, caricaturé, blâmé, outragé, maudit... Les

dévots m'ont menacé, dans des lettres anonymes, de la colère de Dieu ; les femmes pieuses m'ont envoyé des médailles bénites ; les prostituées et les forçats m'ont adressé des félicitations dont l'ironie obscène témoignait des égarements de l'opinion*. » 11 faut que la passion malsaine delà popularité aveugle singulièrement Prou dlion pour que ce dernier trait ne le fasse pas rentrer eu lui-même et ne l'avertisse pas que le sentiment religieux et le sentiment moral sont si étroitement unis, dans la plupart des âmes, qu'il est difficile de frapper l'un sans toucher à l'autre.

Bien loin de le comprendre, notre philosophe soutient précisément la thèse de l'incompatibilité de la morale et de la religion dans un autre de ses livres, dans son grand ouvrage : de la Justice dans la Rèvohdio)i et dans V Eglise, qui marque la maturité de sa pensée et l'apogée de son talent.

Aujourd'hui comme au temps des Césars, s'il faut en croire Proudhon, la société menace de se dissoudre, et la question est de savoir où elle doit chercher son salut, si c'est dans la doctrine de l'Église ou dans celle de la Révolution. La France a perdu ses mœurs, ou du moins ses principes, sans lesquels ses mœurs ne sauraient subsister longtemps. Les mots droit et deroi)\ morale et vertu n'ont plus de sens pour elle et ne disent plus rien ;i son esprit ni à son cœur. Elle n'est plus gouvernée que par des convenances sociales qui peuvent bien régler pour un temps la vie extérieure, mais qui ne sauraient ni entretenir la vie morale, ni la raviver, quand elle

1 Confessions u' un révolutionnaire, p. 152.

ru ouDHox r)i

est sur le point de s'éteindre : « Sous l'action desséchante du doute, ditréminentécrivain, et sans que le crime soit peut-être devenu plus fréquent, la vertu plus rare, la moralité française, au for intérieur, est détruite. Il n'y a plus rien qui tienne : la déroute est complète. Nulle j)ensée de justice, nulle estime delà liberté, nulle solidarité entre les citoyens. Pas une institution que l'on respecte, pas un principe qui ne soit nié, bafoué. Plus d'autorité ni au spirituel, ni au temporel; partout les âmes refoulées dans leur moi, sans point d'appui, sans lumière. Nous n'avons })lus de quoi jurer ni par quoi jurer ; notre serment n'a plus de sens * . «

Sans doute le scepticisme moral dont nous sommes atteints ne détruit pas le respect extérieur des personnes et des propriétés, parce que la loi positive et la force publique sont là pour les maintenir ; mais il altère gravement les rapports des hommes entre eux dans l'ordre politique et produit ainsi, dans la société tout entière, une perturbation profonde. Il faut à l'homme et à la femme, dit admirablement Proudhon, une foi conjugale, c'est-à-dire une certaine idée de leur dignité mutuelle « qui, les élevant au-dessus d'eux-mêmes, les rende l'un à l'autre encore plus sacrés que chers, et leur fasse de leur communauté féconde une religion plus douce que l'amour même. » Il faut au producteur et au consommateur une foi juridique qui, les élevant au dessus des appétits égoiistes, «les rende plus heureux du respect des droits d'autrui que de leui" propre fortune.» Il faut aux citoyens m\e foi politique qui, les mettant

< La justice dans la Révolution et dans l'Égliie, t. I. p 3.

au-dessus des attractions divergentes de l'individualisme, les pousse à s'unir en un organisme vivant et à trouver leur bonlieur au sein de leur union. Sans cela, le mariage devient une association onéreuse et la population même va diminuant de jour en jour ; la société devient un coupe -gorge où le plus fort exploite le plus honnête, et l'Etat « un agrégat d'existences incohérentes et répulsives que disperse comme poussière le premier souffle. » Le sentiment du devoir et du droit, c'est-à-dire le sentiment moral est comme l'àme de la société : qu'il vienne à s'appauvrir ou à s'évanouir, la société elle même s'affaiblit ou expire. Proudhon veut la ranimer parmi nous, et cela, en s'inspirant, non des principes de l'Eglise, mais de ceux de la Révolution.

C'est, en effet, l'oubli de ces principes sacrés qui a, suivant lui, engendré l'immoralité qui nous ronge et dont nous nous sentons lentement et ignominieusement mourir ; car tout ce qui est sorti de la Révolution s'est tourné contre elle. La démocratie a substitué la politique des intérêts à celle des principes ; elle a renié Voltaire et Condillac, Diderot etVolney, les docteurs et les pères de la Révolution, pour se faire idéaliste et .sentimentaliste, apriorique et mystique. L'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet ont prévariqué plus gravement encore. Sous ces deux derniers gouvernements, le système parlementaire s'est avili en plaidant toutes les causes ; la philosophie, sous prétexte de combattre un matérialisme inoffensif, a ressuscité un spiritualisme dangereux et donné le signal de la réaction contre le dix-huitième siècle ; la littérature, qui s'était élevée si

PHOUDHON 453

haut et avait montré tant d'indépendance dans l'âge précédent, s'est dégradée, avec l'école romantique, jusqu'à chanter l'idéal vaincu. Mais, malgré ces défaillances et ces trahisons, la Révolution est vivante dans l'àme du peui)le. Or, la Révolution comprend un élément positif, qui est l'affirmation de la justice, et un élément négatif, qui est la négation de l'Eglise.

Ainsi, la justice et l'Eglise, la morale et la religion que la plupart des hommes regardent comme destinées à s'appuyer l'une l'autre et à se soutenir mutuellement, Proudhon les déclare radicalement hostiles et absolument inconciliables. Il est, suivant lui, impossible à un esprit logique de les adnjettre ensemble : elles se corrompent et se détruisent réciproquement. Ou la pure justice, avec tontes ses conséquences politiques et sans rien qui en altère la notion, ou la pure religion, avec les institutions sociales qui en sont l'accomplissement nécessaire et sans aucun mélange de raisonnement ni de liberté. La Révolution d'un côté, l'ultraniontanisme de l'autre : entre ces deux termes, Proudhon ne voit pas de milieu.

Voilà l'idée domiuaute du livre de Proudhon et l'esprit dans lequel il a été couru. 11 s'agit maintenant de savoir ce qu'il faut en penser.

Le tableau que cet écrivain trace du scepticisme moral de notre époque ne manque ni de vérité ni d'éloquence, mais- il offre de graves défauts. L'auteur n'y montre aucun sentiment des nuaisces et y prodigue outre mesure les couleurs sond)res et noires. C'est la manière de Lamenuais et de tous ceux qui, étant plus hommes de lettres qu'hommes d'Etat, cherchent avant

454 SOCIALISME ET POSITIVISiME

tout daus les matières politiques des sujets de déclamation et ont besoin de thèses tranchées et excessives ])Our donner carrière à leur brillante faconde. Dans la démangeaison qu'il éprouve de produire de l'effet, Prou dhon laisse même échapper plus d'un trait qu'on pourrait retourner contre le parti qu'il défend et contre luimême. S'il n'y a plus de respect, pourrait-on lui dire, à qui la faute, sinon à vous et aux vôtres qui n'avez rien respecté ? S'il n'y a plus d'autorité, ni au spirituel, ni au temporel, pourunir les hommes en un organisme vivant, il qui faut-il s'en prendre, sinon à ceux qui ont trainé toute autorité dans la houe et appelé de leurs vœux le règne de l'anarchie? S'il n"est pas une institution qui n'ait été niée, pas un principe qui n'ait été bafoué, si nous n'avons plus ni de quoi jurer, ni par quoi jurer, est-ce à vous à vous en plaindre, à vous dont les négations audacieuses ne se sont pas même arretée.s devant l'institution qui sert de fondement à tout l'ordre social, devant la propriété, et qui avez déclaré que le principe de toute justice, que celui qu'on prend à témoin dans tous les serments, était identique au mal et devait désormais être honni et sifflé parmi les hommes?

Non content d'exagérer l'immoralité contemporaine, Proudhon l'attribue à l'oubli des principes de la Révolution. Et ces principes, où les voit-il? Dans Voltaire et Condillac, dans Volney et Diderot, qu'il nomme les pères et les docteurs de la société nouvelle. Nous n'avons î'ien à dire de Condillac, sinon qu'il était moins un moraliste et un poHtique qu'un métai)hysicien, mais que sa métaphysique, en supprimant dans l'homme tout principe rationnel et actif, menait tout droit à la suppression

l'ROUDHUN, 45d

(lu devoir et du libre arbitre, c'est-k-dire à la négation de cette morale dont Proudhon s'est constitué le dé fenseur. Il n'a pas tiré les conséquences de sa métaphysique; mais ses disciples, entre autres Volnej, les ont tirées pour lui : ce dernier fait, comme on sait, de la morale une simple annexe de la physique et érige l'intérêt personnel en règle unique de nos actions. Il n'y a rien là, que nous sachions, qui soit de nature à rendre aux âmes leui' désintéressement et leur noblesse et à relever le niveau de la moralité. Quant à Voltaire et à Diderot, c'étaient de grands esprits sans aucun doute, mais c'est se moquer que de vouloir les faire passer pour des réformateurs des mœurs i)ubliques.

Il serait trop long de défendre tout ce que Proudhon attaque ; mais nous ne pouvons passer sous silence le reproche qu'il fait à la philosophie de notre temps d'avoir substitué à un matérialisme inoifensif un spiritualisme dangereux et d'avoir injustement réagi contre le dix huitième siècle. Comment Proudhon peut-il parler de l'innocuité du matérialisme et des dangers du spiritualisme, quand la raison nous atteste si hautement qu'en supprimant l'espril et en ramenant tout à la matière, on détruit avec le libre arbitre la moralité elle-même à sa source, et quand l'histoire coniii'me sur ce point avec tant d'autorité les données de la raison? Quant au dixhuitième siècle, nous ne voyons pas pourquoi on serait obligé de n'en parler qu'à genoux, et pourquoi on n'apprécierait pas ses grands hommes avec la même indépendance dont ils ont usé envers leurs devanciers. Ses vrais héritiers ne sont pas ceux qui se prosternent devant lui comme devant une idole et qui recueillent toutes ses

paroles comme des oracles, mais ceux qui le regardent en face et qui le jugent à sa véritable valeur.

Mais le point sur lequel il importe surtout d'appeler l'attention, parce que c'est le fond même de l'ouvrage de Proudlion, c'est l'incompatibilité qu'il prétend établir entre l'idée morale d'une part et l'idée religieuse de l'autre. Que l'idée du juste puisse s'analyser, comme celle du vrai et comme celle du beau, indépendamment de ridée de Dieu, etpuisse donner naissance à unescience spéciale qui ne se lie pas plus nécessairement à la théodicée que la logique et l'esthétique, tout le monde en convient. Mais tout le monde convient aussi que ces deux idées sont deux idées congénères , qui dérivent toutes deux de la raison absolue et qui s'imposent toutes deux à nous avec la même autorité, de sorte qu'au lieu de se repousser, elles s'appellent en quelque sorte l'une l'autre. Aussi voyons-nous que les philosophies les plus morales ont été les plus religieuses, témoin celles de Platon et des stoïciens, et que les plus immorales ont été les plus irréligieuses, témoin l'épicurisme dans l'antiquité et le sensualisme au dix-huitième siècle. En présentant non seulement comme distinctes, mais encore comme inconciliables, la conception do Dieu et celle du devoir, Proudlion a donc contre lui l'expérience en même temps que la raison. Il ne tonilx' pas dans une erreur moins gi-ave, ((uand il soutient que le théisme, quels que soient les raisons (ju'il invoque et les formes qu'il affecte, n'est qu'un ultraniontanisme en puissance, condamné par une nécessité interne inéluctable, à devenir tôt ou tard un ultraniontanisme réel. C'est là une aftirmation ])arfaitement gratuite. Platon et Aristote,

Leibniz et Kant, Voltaire et Rousseau eux-mêmes ont suffisamment prouvé qu'on pouvait croire en Dieu sans être ultramontain.

DOCTRINE D i; L ' I .M M A N E N C K , MORALE D i: LA D 1 0 M T L PERSONNELLE

A la suite de tous ces préliminaires, Proudlion se demande quel est l'objet de la morale et quelle est la métliode qu'il faut suivre pour l'étudier : « (^u appelle, dit-il, éthique ou morale la science des mœurs, c'est-àdire des conditions formelles de la vie humaine et de sa félicité, aussi bien à l'état solitaire qu'à l'état social. » C'est la science du bien et du mal, et qui dit bien dit bonheur, qui dit mal dit peine. Pour dissiper ce que cette définition peut avoir d'équivoque, notre auteur ajoute que le bonheur et la peine dérivent delà sincérité et de la dépravation des mœurs, de sorte ffue la dignité du sujet constitue pour lui une loi jiositive, ayant pour sanction le bonheur, s'il la respecte, le malheur, s'il la viole. Quanta la méthode à suivre en morale, Proudhon ne paraît pas s'en être bien rendu compte. Il ouvre son livre, connue Spinosa fait le sien, par des axiomes et des définitions et affiche la prétention de procéder à la manière des géomètres, more (/eometrico, c'esi-k-d'ive par la méthode rationnelle, ce qui ne l'empêche pas de iléclarer ailleurs qu'il obsers-e, qu'il décrit, qu'il comjiare, c'est-à-dire qu'il emploie uniquement la méthode

expérimentale. Il y a là une contradiction qui dénote un écrivain peu maître de ses idées et qui flotte entre le rationalisme de Kaut et l'empirisme d'Auguste Comte.

Nous reprocherons encore à Proudhon d'abordei' les principales questions qu'il traite, celle de la justice, celle des personnes, celle de l'Etat, celle de l'éducation, celle du mariage un peu au hasard et sans les avoir fait précéder d'une étude telle quelle de la nature humaine et des grands faits psychologiques où la morale a ses principes et ses fondements. Il en résulte que son livre n'a pas le caractère philosophique qu'il avait prétendu lui donner et qu'il est moins une philosophie de la morale qu'une simple morale pratique. Ce serait même une morale pratique fort incomplète, si Proudhon s'en était tenu à son titre et à ses grandes divisions ; car traiter de la justice ce n'est pas traiter de toute la morale sociale ni, à plus forte raison, de la morale pratique tout entière. Heureusement la pensée féconde de l'auteur ne se renferme pas dans ces formules et déborde à chaque instant le cadre qu'il s'était tracé.

A la différence des auteurs du dix-huitième siècle qui ne se préoccupaient guère que de nos devoirs sociaux, Proudhon pose en principe, onime une proposition évidente, que l'Iiomnie a des devoirs envers lui-même, et se demande seulement comment il peut en avoir envers la société. L'opposition de l'individu et du groupe^ des intérêts de l'un et de ceux de l'autre, et la difficulté de les concilier, voilà, suivant lui, le problème moral l»ar excellenc(^ et c'est à le résoudre qu'il veut consacrer tous ses efforts. 11 affirnuurabonljà l'encontn! des sensualistes de tous les temps, que la subordination de

chacun à la société, c'est-à dire la justice, n'est ni un préjugé de l'éducation, ni une invention de l'autorité, mais qu'elle résulte de la nature même des choses. L'homme étant sociable, il est naturel qu'il se subordonne au groupe dont il fait partie ; car, de même que le corps est plus précieux que chacun de ses membres, la société vaut mieux que chacun des sujets qui la com- I)osent et sa prérogative doit passer avant la leur. A ces considérations déjà passablement rationalistes Proudhon en ajoute d'autres qui le sont encore plus. Il est impossible, dit-il, de déduire la morale de l'hygiène ou de l'économie politique : si ces sciences peuvent fournir une matière à ses prescriptions, elles ne sauraient leur servir de fondement. La loi hygiénique ou économique ne peut être proposée qu'il titre de conseil, avec la perspective d'un bénéfice pour qui s'y soumet et d'un sinisti'e pour qui s'y refuse, tandis que la loi morale s'impose, utile ou nuisible, comme une injonction absolue et avec une autorité souveraine. C'est là, comme on voit, du kantisme le mieux caractérisé.

Mais cette justice qui nous commande et à laquelle nous sommes tenus d'obéir, a-t-elle son principe hors de nous ou en nous ? A-t~elle son siège dans la société ou en Dieu, ou bien dans l'homme lui-même dont elle constituerait ainsi toute la dignité et serait le plus noble attribut? C'est le système de la transcendance et celui de l'immanence. D'après le premier, l'àme humaine, réduite à elle seule, est incapable de vertu : elle a besoin pour vivre de la vie morale, d'une révélation soit historique, soit psychique, c'est-à-dire d'un secours étranger. Cest la doctrine des théologrens de toutes les commu -

nions et celle des spiritualistes de toutes les nuances, depuis Jean-Jacques Rousseau et Kant jusqu'à Jules Simon et Jean Reynaud. De cette doctrine, Proudhon n'en veut pas : il la repousse sous le nom assez mal choisi de morale de l'Eglise et lui oppose la morale de l'immanence qu'il appelle assez arbitrairement celle de la Révolution. Ce n'est pas, d'après lui, que la Révolution l'ait inventée, car elle a de tout temps existé à quelque degré et à l'état latent dans les âmes d'élite; mais c'est depuis la Révolution qu'elle a pris nettement conscience d'elle-même et qu'elle aspire à se réaliser dans sa plénitude. La justice, suivant cette grande doctrine, est innée à l'àme humaine, au lieu de lui être inspirée et comme insufflée du dehors ; en d'autres termes, l'homme sent sa dignité en lui-même et en autrui tout ensemble, et ce sentiment jaillit spontanément de sa nature, au lieu d'y être surajouté. C'est un sentiment qui lui est intime, immanent, et qui se confond avec sa propre essence. « C'est la forme propre de l'àme humaine, forme, qui ne fait que se préciser et se perfectionner de plus en plus par les relations que fait naître chaque jour la vie sociale ^ » Proudhon conclut de tout cela que la justice n'a rien de commun avec Dieu ; qu'elle est humaine, rien qu'liumaine et que c'est lui faire tort que de la rapportera un principe supérieur à l'homme. Ouant à son éclosion dans l'ànn», elle s'explique, d'après notre philosophe, comme celle de la vérité en général : « De même, dit-il, dans un esprit tout rationaliste, que son intelligence, avant l'excitation de la sen-

1 La JitstUe, t. I, p. 84.

PIlnrr)IION 4f3l

sibilité, est vide, sans notion aucune de l'espace ni du temps, de même sa conscience, avant l'excitation de la société, est vide aussi, sans connaissance du bien ni du mal. L'expérience des ciioses, nécessaire à la production de l'idée, l'est aussi au déploiement de la conscience *. » Mais, de même que l'expérience ne saurait créer les idées de l'intelligence, sans une préformation de l'esprit qui rende le concept intellectuel possible, de même elle ne saurait créer les idées de la conscience, sans une pré formation du cœur qui rende possible le concept moral. Sans une telle préformation, ni les leçons de l'expérience, ni celles des maîtres ne serviraient à rien. Cela revient à dire, comme on voit, que ni l'empirisme ni le tradi lionalisme, réduits à eux-mêmes, ne peuvent rien ex pliquer. Tout s'explique au contraire parfaitement par le concours de la conscience et de l'expérience, et la vie morale et la science morale elle-même : « La science de la justice et des mœurs est, en effet, possible, puisqu'elle repose, d'une part, sur une faculté spéciale, ayant, comme l'entendement, ses notions fondamentales, ses formes innées, ses anticipations, ses préjugements ; de l'autre, sur l'expérience quotidienne avec ses inductions et ses analogies. » Mais la pensée de Dieu (Proudliou ne se lasse pas de le répéter) n'a rien à faire dans tout cela. La vie morale et la science morale peuvent également se passer de lui ; l'humanité se suffît à elle-même et ne jure que par elle-même : elle ne relève d'aucune majesté.

Après avoir posé et défini l'idée de justice, Proudhon

1 La Justice, t. I, p. 80.

passe aux applications qu'on en peut faire. Il l'applique d'abord et avant tout à la personne humaine, qu'il regarde comme éminemment respectable ou plutôt comme sacrée. La justice est surtout, en effet, le respect delà personne. Aussi la société antique, qui avait la justice à cœur, portait hautle respect de la personne humaine. Cliez les Grecs, une sorte de consanguinité unissait les dieux et les hommes et nourrissait chez ces derniers le sentiment de leur dignité et de leur valeur. Dans Homère, Achille marche presque l'égal de .Jupiter : il est réellement, comme le dit le poète, semblable aux dieux. Chez les Romains, les patriciens descendent aussi quelquefois des immortels, comme les Jules, et, dans tous les cas, ils ne connaissent que leur droit, leur prérogative, même en face de la patrie en péril : c'est l'histoire de Goriolan que ni les députés du peuple, ni les représentants de la divinité ne peuvent fléchir, et qui ne cède ({u'à lui-même dans la personne de sa mère : « De ces mœurs énergiques, dit Proudhon, naquit le stoïcisme, formule suprême de l'antique vertu, qui fleurit surtout parmi les descendants de la Louve, et compta dans ses rangs tout ce que les siècles postérieurs virent paraître d'àmes fortes et d'inflexibles caractères. » Longtemps comprimée par le césarisme romain et le mysticisme oriental, la personnalité a été relevée parmi nous parla Ptévolution. La Révolution, en effet, nous a rendu le sentiment de notre dignité et nous a en même temps donné, ce que l'antiquité n'avait pas fait, le sentiment de la dignité d'autrui. Grâce à elle, nous sentons maintenant notre dignité dans les autres, au point non seulement de l'y res))ecter, mais encore del'y faire respecter

l'RoUDHON 463

au besoin et de nous ii-i-iter contre l'indigne qui souffn^ qu'on lui manque, comme si entre sa dignité et la nôtre il y avait une sorte de solidarité. Grâce k Dieu, ajoute Proudlion, qui frappe ici k la l'ois sur les théologiens et >^ur les positivistes de l'école de Bentham, nous respectons rhonime,k l'heure qu'il est, nonparcrainte de Dieu. lion en considération de l'intérêt social, c'est-à-dire pour des motifs étrangers k sa nature, mais })arce qu'il est éiuinemnient respectable , c'est-k-dire pour un motif intrinsèque et tiré de son essence; nous affirmons la respectabilité en nous- même d'abord, c'est le droit ; dans les autres ensuite, c'est le devoir. Or, la morale tout entière est contenue dans cette brève, mais féconde formule, qui est celle de l'innéité, de l'immanence de la justice, et qui constitue la propre doctrine delà Révolution.

Il ne faut pas confondre, suivant Proudlion (et il se sépare ici nettement et des saint- simoniens et des positivistes français), la justice, qui est le fond de la morale, avec la sympathie, la sociabilité, qui n'en est qu'un simple accessoire. Celle-ci est une vertu de conseil, comme disent les théologiens ; celle-lk, une vertu de précepte ; l'une nous est commune avec les animaux, l'autre nous est exclusivement propre. L'homme, en effet, bien qu'il soit un animal sociable, répugne au communisme et entend bien sauvegarder sa personnalité au sein de la société même. Aussi il n'accepte qu'avec répugnance l'assistance d'autrui : il sent que sa dignité personnelle en est amoindrie. Ajoutons qu'il peut bien témoigner de la sympathie aux animaux, mais qu'il ne pratique la justice qu'à l'égard de §es semblables, La raison en est

qu'il sent sa dignité dans les derniers, mais non dans les premiers. C'est pourquoi il ne se fait aucun scrupule de les pourchasser, de les enfermer, de les vendre, de les tuer et de s'en nourrir. C'est en vain qu'on a prétendu de nos jours, sous l'influence d'un panthéisme nuageux et d'un sentimentalisme efféminé, établir entre les animaux et nous je ne sais quelle fraternité chimérique et nous imposer à leur égard des devoirs que nous avons déjà bien de la peine à remplir envers les humains. Proudhon s'élève ironiquement contre ce retour à l'alliance uDiverselle des êtres et maintient fermement ladistance qui sépare l'homme de la brute. Sur ce point, comme sur tant d'autres, il est pour les rationalistes un auxiliaire précieux. Il demande ce que deviennent nos beaux sentiments philozoïques avec l'immense consommation que nous faisons de cuirs, de cornes, de bleu de Prusse, de viande fraîche* ou salée. Ils se réduisent à bien nourrir, à bien soigner, àbien croiser les animaux, suivant la pratique anglaise, pour les utiliser et les manger. Avec les hommes, nous ne pouvons nous permettre des procédés semblables, autrement nous nous sentons coupables, nous nous offensons nous-mêmes en les offensant. La justice est donc un sentiment sut generis qui a pour unique sujet et pour unique objet l'homme, et qui distingue tranchément notre espèce, comme la parole, la poésie, la dialectique et l'art.

Cest, suivant Proudhon, sur la justice ainsi conçue que la Révolution a voulu fonder l'ordre social. Elle a admirablement compris que la constitution de la société est un acte par lequel des hommes proclament, en se réunissant, la solidarité de leurs dignités respectives,

s'en portent réciproquement garants et se servent les uns aux autres de dieux tutélaires et de Providence, conception qui efface tout ce que la raison des peuples avait jusqu'alors imaginé de plus profond. Une fois constituée de celte manière, la société modifie profondément l'individu. Sans le faire renoncer à son bien-être, elle l'habitue à se subordonner à la justice et y réussit d'autant mieux qu'elle lui fait trouver dans cette subordination une félicité supérieure dont la satisfaction des tendances purement personnelles n'approche pas. Il en est, en effet, de l'amour de la justice conmie de cet amour de Dieu dont parlent les théologiens, la béatitude (^n est inséparable. C'est ainsi que l'homme arrive par le sentiment de sa dignité dans les autres à prendre, à l'occasion, parti pour les autres contre lui-même et, en un certain sens, à se dénaturer; c'est ainsi qu'il finit par créer en lui, au-dessus de sa volonté égoïste, une volonté juridique et en quelque sorte surnaturelle, et par acquérir une grandeur et une valeur qu'il n'avaitpas. Voilà peut-être la partie la plus importante et la plus remarquable de l'œuvre de Proudhon. Lors même qu'il n'aurait écrit que les pages fortes et vigoureuses que nous venons d'analyser, elles suffiraient pour l'élever bien au-lessus des socialistes vulgaii'es et ])our lui assigner une place distinguée parmi les moralistes contemporains. Il a raison de repousser les prétentions de l'empirisme qui croit pouvoir expliquer par l'éducation et la législation, c'est-à-dire par des influences extérieures et accidentelles, celte loi du devoir qui est si positivement innée et naturelle. 11 fait bien de soutenir qu'elle n'a rien de commun ni a\ec les lois de l'économie

politique, ni avec celles de riiygiène ; car celles-ci ne sont que des faits généralisés, tandis que celle-là est une injonction catégorique, qui se produit à la suite des faits sans en être le résultat, et dont une sorte de pré formation intérieure peut seule rendre compte. Ses attaques contre la doctrine qui refuse à l'homme toute valeur et fait venir tout ce qu'il a de bon du dehors ne sont pas moins dignes de considération. Il est seulement regrettable qu'il aille jusqu'à opposer diamétralement le système de l'immanence et celui de la transcendance, comme s'ils étaient absolument inconciliables ; car il est évident qu'ils ne le sont pas. N'est-il pas clair, en effet, que, si l'homme est une personne et a droit par luimême à notre respect, il n'a pas créé, à lui tout seul, les éléments qui le composent, mais qu'il les a en grande partie reçus d'ailleurs? C'est du principe, quel qu'il soit, de son existence qu'il tient, en même temps que son être, ses principales manières d'être, qui en sont inséparables, et par conséquent la faculté de concevoir et celle de vouloir la justice. La question des rapports de Dieu et de l'homme, du créateur et de la créature, est une desplus difficiles delà métaphysique : c'est un procédé par trop commode que celui dont Proudhon se sert, quand, pour la résoudre, il en élimine simplement un (les deux termes.

Les vues de Proudhon sur la personne humaine et sur la justice sont certainement d'une rare noblesse, et l'énergie avec laquelle il les exprime en double encore le prix; mais elles ne sont point, suivant moi, suffisamment élaborées et approfondies. Au lieu de se borner à célébrer la personnalité de l'homme, il aurait dû,

PROUDHOX 407

comme Maine de Biran, en rechercher les conditions essentielles : il aurait vu qu'elle est le pouvoir que l'horame possède de faire un personnage à part (persona) au sein de l'univers et de se soustraire aux lois fatales qui le régissent ; qu'elle implique la liberté et, avec la liberté, l'unité et l'identité, tous attributs incompatibles avec la matière, et qu'elle suppose, par conséquent, au-dessus du monde des corps, un empire, des âmes, un royaume des esprits : il aurait été amené à professer le spiritualisme. Au lieu de se contenter de proclamer que l'idée de justice est nécessaire et absolue, il aurait dû se demander comment elle pouvait avoir des caractères si opposés à notre nature d'êtres relatifs et contingents, et il aurait soupçonné qu'elle est ou une vision de l'être absolu et nécessaire ou au moins une empreinte, suivantl'expression de Descartes, qu'il a mise sur son ouvrage ; il se serait élevé, d'une manière ou d'une autre, de l'absolu dans le connaître à l'absolu dans l'être : il aurait abouti au théisme. Cette double démarche que la logique lui imposait, Proudhon n'a pas su la faire. De là une doctrine noble et lière, mais incomplète et insuffisante, puisqu'elle nous attribue unejustice sans principe et une personnalité inexplicable.

Sansdoute nous sommes respectables par nous-mêmes et sommes organisés de manière à sentir la respectabilité de nos semblables, ce qui veut dire que la justice est un attribut constitutif de notre être. Mais de ce que nous sommes naturellement capables de justice, s'ensuit-il que celui dont nous tenons notre être et notre justice ne le soit pas ? Cela reviendrait à prétendre, suivant l'expression de Dossuet, que des êtres intelligents

peuvent provenir d'une matière brute et insensée, ou, pour parler le langage d'Auguste Gornte, que le supérieur peut s'expliquer par l'inférieur. La vérité est que nous avons en nous l'idée éternelle de justice et que cette idée éternelle implique un être en qui et par qui elle est éternellement comprise et qui n'est autre que Dieu lui-même. Considérée en nous, cette idée est notre règle prochaine; considérée en Dieu, c'est notre règle éloignée: c'est la distinction classique de la loi naturelle et de laloi divine, deux lois qui se supposent et ne s'excluent pas. On peut bien étudier l'une, abstraction faite de l'autre, ainsi le veulent et la faiblesse humaine et le principe de la division du travail, mais à la condition qu'une telle abstraction ne sera pas une négation, et que nous n'afficherons pas la prétention de vivre, en quelque sorte, de notre propre substance et de nous séparer du principe des choses.

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