‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 4 sur 38 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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nature. Or, il y a entre les hommes de la même époque, comme entre ceux delà même contrée, non seulement similitude, mais encore, pour ainsi dire, communauté de vie. Aussi rien de ce qui concerne nos contemporains ne nous reste indifférent : il nous semble qu'en nous occupant d'eux, c'est de nousmêmes que nous nous occupons.

Il est bien naturel d'ailleurs que des gens ballottés comme nous le sommes par le Ilot des événements s'arrêtent de loin en loin au milieu du mouvement qui les emporte et des péripéties qu'ils traversent, pour se demander comment ils ont usé de leur volonté et de leur raison, et pour puiser dans la méditation de leur passé le plus récent les lumières qui doivent éclairer leur avenir. Quand une nation, considérée dans ses classes instruites et réfléchies, se recueille ainsi, elle fait, à proprement parler, son examen de conscience. La nôtre a fait souvent le sien, témoin tant d'histoires de la Révolution, de l'Empire et de la Restauration, qui sont dans toutes les mains et qui toutes ont trouvé des lecteurs. L'a-t elle toujours fait avec des dispositions convenables, avec le sincère désir de discerner, dans sa conduite antérieure, le bien du mal, et avec le ferme propos de pratiquer l'un et d'éviter l'autre ? C'est une autre question; mais enfin il est certain qu'elle a cherché à s'éclairer sur son passé.

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Peut-être cependant la France s'en est-elle tenue ^rop exclusivement à l'étude de son passé politique et militaire, qui ébranlait vivement son imagination et qui lui apparaissait plein de bruit, de drapeaux, de fanfares, et a- t-olle été moins soucieuse de son passé philosophique, qui ne s'adressait qu'à sa raison sous la forme d'idées abstraites plus ou moins justes et plus ou moins bien enchaînées les unes avec les autres. Et pourtant, s'il est bon qu'un peuple se connaisse par le dehors, il importe aussi qu'il se connaisse par le dedans, et qu'il constate, en même temps que les mouvements extérieurs par lesquels se manifeste sa vie, les mouvements intérieurs qui constituent sa vie même. C'est d'ailleurs de ces derniers que les premiers dépendent ; car la manière de penser des hommes détermine presque toujours leur manière d'agir. L'histoire delà philosophie d'un pays, c'est-à-dire celle de ses idées générales, est l'histoire de ce pays lui-même, étudiée dans ses causes profondes et, en quelque sorte, à sa source. Or, si notre philosophie contemporaine a donné lieu à un certain nombre de travaux de détail, elle ii"a point encore suscité de travail d'ensemble. Nous ne comptons pas l'estimable ouvrage de Damiron, qui a bientôt cinquante ans de date et qui ne nous otfre, pour ainsi dire, que l'avant-scène de ce siècle aussi plein de

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révolutions intellectuelles que de révolutions politiques, ni les fortes esquisses de M. Ravaisson et de M. Renouvier, qui ne sont ni assez développées, ni assez complètes pour qu'on puisse les regarder comme de véritables histoires*. Chose singulière ! nous avons une grande histoire de la philosophie allemande et une grande histoire de la philosophie italienne au dix-neuvième siècle^, et nous n'avons pas d'histoire de la philosophie française durant le même laps de temps.

Est-ce donc la matière qui a manqué aux historiens ? Non : ce sont les historiens qui ont manqué à la matière. A quelle époque, en effet, a-t-on vu se produire des doctrines plus curieuses, plus intéressantes et plus intimement unies, par affinité ou par opposition, à ce qui donne de l'intérêt à tout le reste, à la religion et à la politique? La vieille société mal construite et vermoulue a sombré, corps et biens, dans la tourmente révolutionnaire : clergé, noblesse, royauté, tout ce qui dirigeait la manœuvre ou tenait le gouvernail a disparu, et c'est à peine si quelque brillante épave miroite encore à traversles ondes, Troia (jaza p^r undas. Et voilà qu'aussitôt

1 RavHÏsson, La philosophie en France au dix neuvième sibcli' : — Renouvier, Année philosophique, i8Q~, Introduction.

2 Histoire de In philosophie allemande depuis Kant jusqu'à Hegel, par Willm, 4 vol. in-8 ; — Histoire de la philosophie enjtalie au dix-neuvième siècle, par M. Louis Ferri,2 vol. in-8".

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tous les esprits se mettent à l'œuvre, les uns pour refaire la société sur un nouveau plan et avec d(^ tout autres matériaux, d'autres pour la reconstituer telle qu'elle était et avec les mêmes éléments, d'autres enfin pour la reconstruire en la modifiant suivant les données de l'expérience et les règles de la raison : c'est l'école socialiste, l'école traditionaliste et l'école rationaliste. Les deux premières semblent répondre aux aspirations des deux partis politiques extrêmes, et la troisième à celles du grand parti modéré considéré dans toutes ses nuances ; mais ce qui leur est commun à toutes les trois, c'est qu'elles se préoccupent des questions sociales, comme l'exigent les périls de la situation, plutôt que des questions de métaphysique pure et de morale désintéressée. Pour les socialistes et même pour les traditionalistes, la philosophie et la morale sont moins un ensemble de vérités destinées à satisfaire l'esprit et à nourrir le cœur qu'un ensemble de ressorts nécessaires au fonctionnement du mécanisme social. Sous ce rapport, Saint-Simon et de Maistre, Fourier et de Bonald se donnent la main : les doctrines philosophiques et morales leur apparaissent aux uns et aux autres moins comme vraies que comme utiles, moins comme des fins que comme des moyens. Ce caractère se retrouve, bien qu'à un moindre degré, dans l'école rationaliste elle-même: elle attaque.

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