‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 6 sur 38 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

réhabilitation de la chair et de l'attraction passionnelle, qui rappellent par plus d'un point la morale du plaisir naguère professée par Helvétius. Par là le socialisme se rattache au sensualisme de l'âge précédent, ou plutôt il n'est que le sensualisme lui même, en tant qu'il ne se met plus en peine de prouver ses théories et qu'il se borne à en faire l'application.

Si le socialisme combat et continue tout ensemble le dix-huitième siècle, le traditionalisme le combat sans le continuer sur aucun point et repousse sans distinction toutes les doctrines qu'il a professées. Né dans les classes que la Révolution avait frappées et au milieu des horreurs dont elle donnait alors le spectacle, il la frappe à son tour avec violence, ainsi que la philosophie dont elle est sortie, et n'a pour elles m indulgence ni ménagement. C'est ce dont il est facile de se convaincre en parcourant les écrits de ses principaux représentants, ceux du comte de Maistre, ceux du vicomte de Bonald et aussi ceux de l'abbé de Lamennais, qui parurent un peu plus tard. Le premier s'attaque surtout à cette opinion, si chère au dix- huitième siècle, que l'homme est bon naturellement et que c'est la société qui le déprave : il cherche à prouver qu'il est mauvais dès le sein de sa mère et qu'il veut, par conséquent, être mené avec une verge de fer. Il repousse également

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le principe, émiiierament révolutionnaire, suivant lui, qu'une société peut être constituée par voie dé libérative, et tâche d'établir qu'il en est d'une société comme d'une langue, qu'elle a, pour ainsi dire, sa végétation spontanée et qu'elle se développe d'autant mieux que la réflexion se garde avec plus de soin d'intervenir dans son développement. De là la glorification du despotisme et de l'immobilisme en matière politique.

De Bonald et Lamennais attaquent la philosophie du dix-huitième siècle et la Révolution sur d'autres points. Témoin des ravages qu'avait produits une raison individuelle déréglée et intempérante, le premier fait tous ses efforts pour la rabaisser. Il s'attache à montrer qu'elle ne peut rien, réduite à elle seule; car les principes qu'on a souvent regardés comme étant son essence même, à savoir, les idées premières et absolues, ne peuvent éclore en elle que par une action venue du dehors : ils supposent le langage, qui suppose lui-même l'intervention de la société et de Dieu. D'où il suit que, malgré cette i-aisondont il est si fier, l'homme tient tout de Dieu et de la société, qu'il doit s'humilier devant les ministres de l'un et devant les repré sentants de l'autre ; en un mot. qu'il a des devoirs, mais qu'il n'a point de droits.

Lamennais porte encore plus loin que ses deux

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devanciers la haine de l'esprit d'examen et de rétiexion. Persuadé que c'est le principe de la souveraineté de la raison, proclamé par Descartes, qui a produit la philosophie du dix-huitième siècle, laquelle a produit k son tour la Révolution, il laisse là et la Révolution et le dix-huitième siècle, pour s'attaquer au principe cartésien, source de tout le mal. Il renouvelle contre la raison individuelle, considérée sous ses diverses formes, sens, sentiment intérieur, raisonnement, les accusations accumulées par les sceptiques dé tous les temps, et, quand il est bien convaincu qu'il lui a démontré son impuissance, il la somme d'abdiquer devant la raison universelle dont l'Eglise universelle est la plus fidèle représentation : il fait de la philosophie la servante, ou plutôt l'esclave de la théologie. Frappé des désastres qu'avaient amenés les écarts du sens privé et l'abus de l'esprit d'innovation, il montre avec force que l'individu isolé est bien peu de chose et qu'il tire presque toute sa valeur de la société préstMite, où il vit, et de la société passée, qui lui a fourni les éléments de sa vie. Seulement il va trop loin dans cette voie : au lieu de se borner à coordonner l'individu et le groupe, la liberté et l'autorité, il méconnaît complètement le premier de ces deux termes et ne veut tenir compte que du second.

Tel ne fut pas le défaut de l'école rationaliste ou

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libérale. Elle fit, en effet, des etforts louables, sinon toujours heureux, pour concilier les doctrines métaphysiques et sociales les plus opposées en apparence. Le dix -huitième siècle avait prétendu que toutes nos actions et toutes nos idées ont leur principe dans la sensation. Le rationalisme établit, par l'organe de Maine de Biran et en se livrant à d'ingénieuses et profondes analyses, qu'il se produit en nous des actions que la sensation ne suffit pas à expliquer et qui impliquent l'intervention d'une faculté spéciale, qui est la faculté de l'effort, la volonté libre, par laquelle nous avons Tinitiative de nos actes et en sommes non les simples véhicules, mais les véritables causes : à côté de la sensibilité, il rétablit en nous l'activité. Il prouva, par l'organe de Victor Cousin et en s'inspirant avec plus ou moins de bonheur des travaux de Kant, qu'il y a en nous des idées que la sensation ne produit pas, mais qui s'appliquent à elle comme à la simple matière de la connaissance pour lui donner une forme, et que la science, l'art, la morale n'en sont que de simples développements : à côté de l'élément sensible et de l'élément actif, il réintégra au sein de notre nature l'élément rationnel.

Le dix-huitième siècle avait soutenu, en combattant contre l'arbitraire de l'ancien régime, que rhunune a des droits naturels, que le pouvoir social

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