CHAPITRE IV
Le Socialisme et les Trade-Unions.
Jusqu'ici nous n'avons étudié que des groupes de propagande socialiste dont les tendances ne sont pas l'émanation directe de la classe ouvrière en Grande-Bretagne. La Fabian Society se compose presque exclusivement de membres appartenant à la classe mo3'enne. Dans la Social-Democratic Fédération, l'élément ouvrier domine, il est vrai, mais la direction est concentrée entre les mains de quelques middle-class men; aucune attention spéciale n'est accordée à la qualité de tradeunioniste que possèdent un bon nombre des membres ; au surplus ces derniers ne constituent qu'une infime minorité dans le monde des travailleurs.
Les Trade-Unions, qui constituent par excellence l'organisation des travailleurs anglais, se sont-elles laissé pénétrer de socialisme et jusqu'à quel point? Telle est la question que nous allons nous efforcer de mettre en lumière.
Tout d'abord, faisons remarquer que le socialisme des Trade-Unions n'a jamais été que du collectivisme; il fut introduit dans ces Unions
grâce à la création, en i88g, de syndicats nouveaux dont les tendances plus avancées sont désignées sous l'appellation de Nouvel Unionisme.
Nous verrons dans ce chapitre comment le Nouvel Unionisme et le collectivisme ont envahi les Trade-U nions, et, en tenant compte des derniers événements où les tendances du monde unioniste se sont manifestées publiquement, nous nous demanderons quelle est aujourd'hui, quelle sera probablement demain l'orientation des syndicats ouvriers britanniques.
Comme nous l'exposerons plus loin, les Trade- Unions se répartissent aujourd'hui en trois catégories qui sont, en allant de la plus conservatrice à la plus avancée : i^les anciennes Trade-Utiions; 2° les nouvelles Trade-Unions ; 3° la fraction des collectivistes qui, depuis quelques années, font l'assaut des Trade-Unions et se sont constitués, en 1893, en Parti Indépendant du Travail.
Comment le Nouvel Unionisme et le collectivisme ont envahi les Trade-Unions.
Les trois phases du Trade- Unionisme. — L'ancien Trade- Unionisme. — Le nouveau Trade-Unionisme. — Son origine.
— Les causes qui ont précipité le mouvement Néo-Unioniste.
— La fraction collectiviste.
Dans leur ouvrage sur le Trade-Unionisme, M. et M"^^ Webb définissent la Trade-U nion « un
groupement permanent de salariés érigé en vue de garantir et d'améliorer les conditions de leur travail ».
Par suite des évolutions que les Trade-Unions ont subies, le rôle que leur assignent M. et jyjme Webb s'est trouvé maintes fois modifié : il a passé par trois phases distinctes.
Dans la première période de leur existence, le principal objectif des Unions était la lutte contre les patrons pour l'obtention de meilleurs salaires, l'organisation des grèves et la réunion des fonds nécessaires pour soutenir celles-ci. Ce rôle ne tarda pas à être facilité aux syndicats professionnels par leur reconnaissance légale, en 1871, sous le ministère Disraeli; toutefois les Unions ne se bornèrent pas longtemps à ces manifestations agressives en faveur des intérêts de leurs membres et elles organisèrent en même temps l'œuvre d'assistance entreprise par les anciennes « gildes ». Caisses de secours, caisses de chômage, caisses de maladie, caisses de retraite, caisses funéraires, bref, tous les rouages de la société de secours mutuels ou friendly society se retrouvent alors dans la Trade-Union au profit de ses membres.
Les efforts des Trade-Unions en vue d'améliorer le sort des travailleurs sont, pendant cette première période, uniquement guidés par les principes de self-help et de liberté : les Unions font appel à l'initiative des ouvriers, elles ne réclament qu'accès-
soirement l'intervention de l'Etat et n'ont garde de s'aventurer sur le terrain de la politique pure. Vers i852, sous le nom de Nouvel Unionisme, se dessine, chez une partie des trade-unionistes, la tendance à débarrasser des friendly henefits (bénéfices des secours mutuels) les associations professionnelles d'ouvriers. Ce Nouvel Unionisme se fond définitivement et sans laisser de traces dans le Vieil Unionisme, lorsqu'en 1889 des esprits plus avancés s'efforcent de nouveau d'éliminer des organisations récentes, ce qu'ils appellent les influences énervantes des secours mutuels.
La question de savoir s'il faut préférer les associations mixtes (c'est-à-dire les associations professionnelles sur lesquelles se greffent les secours mutuels) aux associations purement professionnelles, n'est cependant qu'une des faces de la querelle plus large entre ce que l'on appelle aujourd'hui l'Ancien Unionisme et le Nouvel Unionisme. L'absence d'institutions de prévoyance dans les Unions n'est, à vrai dire, qu'un signe extérieur auquel on peut distinguer les nouvelles Unions des anciennes. La raison qui a donné naissance au Néo-Trade-Unionisme de 1889 se trouve ailleurs. Comme l'écrit M. Paul de Rousiers, « c'est dans l'exclusivisme inintelligent de certains groupes de l'Ancien Unionisme qu'il faut surtout la chercher ))(i).
L'ancien Trade-Unionisme, celui qui avait pré-
(i) Paul de Rousiers ; Le Trade-Unionisme en Angleterre; p. 337.
sidé à la naissance et au progrès des Unions était, dans ses grandes lignes, demeuré toujours fidèle au principe du self-help. Ayant conscience de sa force, il était convaincu, en 1889, comme par le passé, que le grand, le principal facteur de tout progrès est l'action libre des travailleurs débattant leurs intérêts avec le patron, recourant à la grève quand il le faut et, exceptionnellement, à l'intervention de l'Etat. Pareille tactique n'était possible qu'à la condition que les Unions fussent extrêmement fortes ou, en d'autres termes, assez riches pour soutenir, sans secours étrangers, les plus rudes campagnes. Les Trade-Unions avaient donc été naturellement amenées à recruter leurs membres dans l'aristocratie des travailleurs, c'est à dire parmi les ouvriers qualifiés, ayant une spécialité (skilled laboiirers), tels que mécaniciens, menuisiers, charpentiers, maçons, mineurs, etc. ; toutes ces catégories de travailleurs jouissaient en effet de salaires assez élevés pour pouvoir alimenter les fonds de grève de leurs syndicats et les caisses de secours établies dans les anciennes Unions.
Les membres de celles-ci étaient donc dans une situation relativement prospère, mais, à vrai dire, ils ne constituaient qu'une bien faible minorité de la population ouvrière anglaise. A côté et en dehors des Unions puissantes, se rencontrait la grande masse des travailleurs, les unskilled labourer s, journaliers, manouvriers, dont le métier
n'exige presque pas d'apprentissage et dont la capacité se réduit le plus souvent à la force musculaire : ouvriers de valeur inférieure et, par conséquent, mal rétribués ou irrégulièrement occupés. Ces derniers n'étaient pas constitués en grandes associations; tout au plus quelques-uns d'entre eux avaient-ils formé des groupes isolés et de peu d'importance, groupes dont l'existence n'était pas reconnue par les anciennes Unions et qui n'offraient, d'ailleurs, qu'une protection bien insuffisante aux intérêts de leurs membres. Ceuxci faisaient entendre parfois des plaintes contre l'exclusion S3^stématique dont ils se voyaient l'objet, mais leurs réclamations demeuraient sans succès auprès des Trade-Unions : « Dans cette sorte d'aristocratie ouvrière, l'idée s'était répandue et confirmée que le Trade-Unionisme, dont on reconnaissait les bienfaits, devait rester l'apanage d'un petit nombre, que, d'ailleurs, des ouvriers habiles pouvaient seuls prélever sur leur salaire des cotisations assez importantes pour alimenter leur caisse syndicale, et qu'en fin de compte, il était inutile de prêcher la bonne nouvelle à des gentils » (i). C'est la réaction contre ces tendances, devenues de plus en plus générales, qui a produit le Nouvel Unionisme; c'est l'invasion soudaine des Trade-Unions par ces gentils, devenus une puissance en 1890, qui fut le premier pas vers l'évolution du mouvement syndical.
(i) Paul de Rousiers ; Op. cit., p. SSy.
Cette évolution fut d'ailleurs précipitée par la question grossissante des sans-travail et par la propagande de tous les instants que quelques hommes de talent organisèrent parmi les masses des unskilled.
La question du chômage des ouvriers d'ordre inférieur s'est toujours posée avec une gravité particulière. A ces prolétaires dont la subsistance absorbe chaque jour le salaire tout entier, il faut un travail ininterrompu. Or, depuis 187g, à mesure que l'industrie travaillait davantage pour l'exportation, les brusques arrêts de la production devenaient tous les jours plus fréquents et le nombre des sans-travail ne faisait qu'augmenter. Ceux qui avaient le plus à souffrir de ces crises répétées étaient les travailleurs sans spécialité, mal payés, isolés, n'ayant ni assez de fonds ni assez de cohésion pour former des caisses d'assurance et de secours mutuels. Aussi, dans tous les ports d'Angleterre, les chauffeurs, les dockers s'agitaient... Ce fut l'heure que choisirent John Burns et Tom Mann pour commencer la grande œuvre dont ils projetaient depuis quelque temps l'accomplissement : l'organisation des unskilled en une armée disciplinée capable de dicter ses conditions aux Trade-Unîons et aux patrons.
Indignés de ce que les Unions, trouvant la situation bonne pour leurs membres, ne voulaient rien innover, ils s'occupèrent tout d'abord de remuer ces rouages dont John Burns disait « qu'ils
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avaient des toiles d'araignées ». « Combien de temps encore, disait, en 1886, Tom Mann aux Vieux Unionistes, combien de temps vous contenterez-vous de la politique sans vigueur de vos Unions? Elles vous ont fait du bien dans le temps; mais maintenant à quoi servent-elles encore?... La politique agressive des Unions est tombée aujourd'hui en décadence. Continuer une tactique qui n'aboutit à aucun résultat (do nothing policy) est un travail en pure perte et ne peut servir qu'à épuiser nos énergies ))(0.
John Burns n'était pas moins explicite, quand il écrivait dans Justice (3 septembre 1887) :
<c L'Unionisme, constitué comme il l'est, porte en lui-même les germes de sa décadence... Le fait d'avoir poussé l'insouciance jusqu'à se charger des devoirs et des responsabilités qui incombent uniquement à l'Etat et à la collectivité, en ce qui concerne l'assurance contre la vieillesse et la maladie, a épuisé les grandes Unions, parce qu'elles ont dû imposer à leurs membres des cotisations excessives. Cela les paralyse tellement que la crainte de ne pouvoir faire honneur aux engagements pris, les rend faibles contre les empiétements des patrons. Il en résulte que toutes ces Unions mutuellistes ont cessé d'être des associations pour la sauvegarde des droits du travail et ont dégénéré en institutions destinées à réduire les impôts des classes moyennes et riches (i)ito mère middle and npper class rate-redncing ijistitutions). »
D'un autre côté, une campagne active était menée parmi les dockers, les ouvriers du gaz et les manouvriers de toutes les industries. Rien ne fut épargné par John Burns, Tom Mann et quelquesuns de leurs amis, au nombre desquels Ben Tillet,
(:) Sydney and Béatrice "Webb : Hisiory of Tvade-Unionism.
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pour éveiller chez ces réfractaires à toute organisation, l'instinct de leur propre relèvement.
L'on sait de quel succès mémorable ces efforts furent couronnés. A partir de 1887, un mouvement d'émancipation se dessine dans les masses des imskilled; l'idée d'association y est agitée, on entrevoit les avantages de l'effort collectif. En l'espace de deux ans, la propagande de Mann et de Burns porte ses premiers fruits : deux grèves mémorables éclatent. L'une, organisée par les chauffeurs et les ouvriers de plusieurs entreprises de gaz, a pour résultats immédiats l'élévation des salaires et l'introduction de la journée de huit heures dans les ateliers des grévistes ; elle aboutit à la formation de la Gas Workers gênerai Labourers Union, qui comptait 120.000 membres en 1891. La seconde est la célèbre grève des ouvriers des docks de Londres, dirigée par John Burns et Tom Mann à la fin de i88g(i) : les dockers y obtiennent un salaire minimum de six pence par heure et constituent la Dock, Warf, Riverside and gênerai Labour ers Union, qui, en 1891, vit monter à soixante mille le nombre de ses membres (25.0CO à Londres; 35. 000 dans les autres ports du royaume). Aux deux Unions ouvrières sorties de ces grèves, il faut en ajouter une troisième, la National A uialganiated sailors and firenien Union of Great Britain and Ireland, fondée, en 1887, par
(i) Cette grève a été caractérisée également par le rôle important qu'y a joué le cardinal Manning.
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John Havelock Wilson et qui, en 1891, comprit environ go. 000 membres.
La campagne contre les anciennes Unions avait été commencée deux ans auparavant. Tom Mann et John Burns revenaient maintenant à l'assaut de ces mêmes Unions, escortés, cette fois, de plusieurs centaines de milliers de travailleurs, fortement organisés et pénétrés des idées nouvelles de leurs chefs. Force fut aux Trade-Unions de s'incliner devant cette invasion et d'ouvrir leurs rangs aux unskilled et au Nouvel Unionisme triomphant.
Le Nouvel Unionisme reçut de ses organisateurs et des circonstances dans lesquelles nous l'avons vu naître, des caractères complètement différents de l'Ancien Unionisme. Les nouvelles Unions n'entretiennent pas les caisses de secours et de chômage qui forment l'objet des plus vives sollicitudes dans les anciennes Unions. Elles ne possèdent généralement qu'un comité chargé de régler les rapports entre patrons et ouvriers. Mais, comme nous l'avons dit, elles n'ont pas été amenées à cet état de choses par esprit de système, mais plutôt par nécessité. Leurs membres ne peuvent payer des cotisations élevées. Or, les caisses d'assurance coûtent fort cher à entretenir. Aussi la plupart des leaders Néo-Unionistes s'élèvent-ils énergiquement contre les caisses ouvrières d'assurance. Par là ils sont amenés à rejeter en même temps le dogme du self-help. « Vous faites œuvre de dupes, disent les « nouveaux » aux
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« anciens », en vous chargeant de porter remède à des maux dont le soulagement rentre dans les attributions de l'Etat. C'est l'Etat qui doit organiser les assurances ouvrières : pourquoi donc vous mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas? D'autant plus que ces caisses d'assurance vous coûtent fort cher et que, pour les alimenter, vous devez pressurer vos membres et leur imposer des charges insupportables. Cette manière d'agir vous conduit à perdre de vue le véritable but du Trade- Unionisme : le but professionnel, l'amélioration des conditions du travail. Les sommes que vous dépensez au service des différentes caisses, vous pourriez les consacrer plus utilement à la propagande, à la résistance, à la lutte ))(i).
More législation, more inspection, more taxation! (plus de législation, plus d'inspection, plus de taxation!) telle est la formule, simple et concise mais singulièrement énergique, dont les Néo- Unionistes se servent pour résumer leur programme. « Nous ne voulons plus du self-help, disent-ils, et nous n'admettons plus l'association professionnelle qu'à la condition qu'elle servira à mettre en mouvement l'autorité supérieure, l'Etat, dont nous attendons tout le progrès. Nous voulons que les conditions du travail soient réglées par les actes du Parlement, non seulement pour le travail des femmes et des personnes protégées,
(i) E. Dubois : Les Trade-Unions et les associations professionnelles, p. 42.
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mais même pour celui des hommes et, en particulier, que la journée de huit heures soit établie par la loi. Nous voulons qu'une surveillance plus rigoureuse limite l'indépendance des patrons et assure l'exécution des règlements nouveaux, et que des impôts plus lourds servent à couvrir les frais de ce contrôle renforcé. »
Le moment où ces principes nouveaux s'étaient fait jour dans les T rade-Unions correspondait avec les premières manifestations sérieuses du socialisme en Angleterre. L'idée d'un nouvel état social avait été présentée aux unskilled presque concurremment avec la nécessité de se constituer en groupements professionnels ; souvent ces deux causes s'étaient trouvées défendues par les mêmes apôtres et paraissaient n'en faire qu'une aux yeux de certains auditoires naïfs, peu habitués aux distinctions subtiles. C'est ce qui explique, dès le début du Nouvel Umonisme, la tendance de certains unionistes de la nouvelle école à chercher leur salut hors d'eux-mêmes; comme le fait remarquer M. René LavoUée, le Néo-Unionisme, qui constitue l'extrême gauche des trade-unionistes orthodoxes et modérés, avait lui-même, dès son origine, une extrême gauche, qui n'est autre que la fraction collectiviste de la classe ouvrière. « Sous prétexte que l'organisation sociale actuelle permet ou autorise certains abus, les unionistes avancés demandent la guérison de ces abus à une transformation radicale de la
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société »(i). Ce paradis sur terre, ce millenium, ils rêvent de le réaliser à coups de bulletins de vote et ils pensent qu'il convient que les ouvriers abordent hardiment le terrain politique et parlementaire.
Voici comment un socialiste déclaré, Léonard Hall, membre de VIndependent Labour Party, expose la façon dont ses amis et lui comprennent le Nouvel Unionisme.
« Tout l'espoir du Trade-Unionisme, écrit M. Hall, repose sur la nouvelle école... Celle-ci se distingue de l'ancienne et par le but qu'elle se propose et par la méthode employée.
)) La différence de but provient de ce que l'attitude de l'Ancien Unionisme est seulement défensive et palliative, tandis que le Nouvel Unionisme est, en outre, agressif et reconstructeur.
» La vieille école accepte l'organisation industrielle existante comme une chose naturelle ; elle est résignée à subir le système actuel qui maintient, d'une part, la classe des propriétaires, employeurs et gouvernants et, de l'autre, la classe des travailleurs, gens dépendants et sans propriété. Les partisans de la vieille école croient que la mission des Unions professionnelles est accomplie, lorsqu'au moyen de sacrifices constants et de luttes incessantes, ils arrivent tout juste à se maintenir au-dessus de l'eau; encore leur faut-il, pour arriver à ce résultat, demander aux classes supérieures l'aide d'une charité qui ne coûte rien à celles-ci et l'appui de leur philanthropie à petites doses... La vieille formule qu'on trouve dans les livres de prières : « ainsi qu'il était au commencement et maintenant et toujours », si elle n'est pas la devise des vieilles Unions, paraît être, tout au moins, le principe fondamental de leur philosophie. Non seulement elles refusent de reconnaître la nécessité de la guerre des classes, mais elles acceptent encore la thèse de « l'identité d'intérêts entre le travail et le capital... .»
» La nouvelle école, au contraire, repousse ouvertement l'ordre qui préside actuellement aux rapports du capital et du travail.
(ij Paul de Rousiers : Op. cit., p. 340.
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Ses partisans professent une doctrine économique nouvelle : ils proclament que c'est aux prétentions élevées par les producteurs sur les produits de l'industrie qu'il faut faire droit en premier lieu. A la base de leurs réclamations se trouve ce principe : que le produit tout entier de l'industrie doit être attribué à la classe productrice. Cette classe reçoit aujourd'hui, en salaires, le quart des fruits de son travail : elle doit avoir les quatre quarts. Quant au système du salariat, qui a pour bases la propriété privée et l'inégalité artificielle des conditions, les membres de la nouvelle école le regardent comme le père de toutes les calamités sociales dont souffre le travail... Ils désirent arriver, par degrés, au remplacement de l'Etat actuel par une république coopérative, agissant par l'intermédiaire d'un Etat populaire et par des corps de gouvernement locau.x démocratisés ; pour constituer ces derniers, il faudrait procéder tout d'abord à l'émancipation des travailleurs, en supprimant le patronat et les monopoles de tout genre.
» Les deux Unionismes diffèrent encore par la nature de leur tactique et par la méthode qu'ils emploient.
» La vieille école ne s'écarte pas des sentiers battus. Son idéal se réduit à chercher dans l'effort pur et simple des métiers (trade combination) des satisfactions qui ne concernent que le métier (trade purposes). Ses partisans restent les esclaves aveuglés de ce préjugé : qu'il faut restreindre l'action des Unions aux limites étroites de l'accord mutuel et de l'effort « personnel ».
» Le parti avancé est persuadé qu'il faut lutter pour la cause commune avec toute arme légitime qui tombe sous la main, que cette arme soit la pression exercée par l'effort spontané (voluntary) des travailleurs, ou bien la sanction qui s'attache au caractère obligatoire (compulsory) de la législation ou, mieux encore, l'une et l'autre, quand l'occasion s'en présente « (i).
Cet exposé des aspirations du Nouvel Unionisme est manifestement écrit dans un esprit de parti : il ne reflète pas les sentiments de tous les Unionistes de la « nouvelle école ». M. Hall est l'écho d'un certain nombre de Néo-Unionistes : il
(i) Léonard H.\ll : TheOId and New Unionism, pp. i à 6.
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reproduit en somme les tendances des ouvriers collectivistes.
Il y a donc aujourd'hui dans les Trade-Unions trois courants d'opinions qu'il ne faut pas confondre : l'Ancien Trade-Unionisme, qui tend à devenir une minorité impuissante; le Nouveau Trade-Unionisme, auquel se sont ralliés en grand nombre les membres des Unions de métiers; enfin la fraction collectiviste, dont l'importance a été assez considérable, il y a une couple d'années, pour qu'on ait pu croire que les Trade-Unions étaient en voie de passer au socialisme (i).
Depuis 1894, des événements d'une haute importance ont modifié la face du monde unioniste. Il y a quelques mois à peine, un vieux mineur du Northumberland, partisan invétéré de l'Ancien Unionisme, me disait — non sans désespoir — que, loin d'avoir changé leur orientation, les Trade-Utiions sont aujourd'hui plus collectivistes qu'en 1894. Cette affirmation, nous allons en vérifier l'inexactitude dans les lignes suivantes, consacrées à la marche du collectivisme dans les syndicats ouvriers britanniques. Pour cette étude, nous nous baserons spécialement sur les résultats des congrès annuels des Trade-Unions. Disons-le toutefois, quand nous parlons de la marche et même des progrès du socialisme, nous entendons
(i) Congrès des Trade-Unions à Norwich, en 1894.
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non pas seulement l'adhésion de plus en plus générale qu'ont donnée certains congrès annuels à des résolutions empreintes de collectivisme, mais encore les sympathies toujours plus marquées des membres des Unions pour les socialistes avérés et l'accroissement numérique, parmi les tradeunionistes et surtout parmi leurs délégués, des forces collectivistes.