Absorption de la rente par l'impôt
Ce programme n'a rien, assurément, qui le différencie beaucoup de ceux de la Fabian Society ou de la Social-Democratic Fédération. Cependant YIndependent Labour Party se séj>are,en plus d'un
point, des organisations socialistes que nous avons étudiées jusqu'ici. Né en dernier lieu, fondé par des membres de la classe ouvrière, ce parti semble avoir surtout voulu profiter des expériences de ses devanciers. Ses chefs se sont rendu compte que les tentatives des autres groupes socialistes ne sont guère en voie d'aboutir : les possibilistes Fabiens ont échoué dans leur essai d'un parti radical-socialiste ; leur opportunisme, d'ailleurs, les rend suspects aux Indépendants; le succès n'a pas répondu davantage aux Social-Deinocrats dont l'intransigeance a suscité plus tard au Parti Indépendant des conflits de tout genre.
En présence de ces deux organisations, dont l'une est trop lente, l'autre trop pressée, et qui ne sont ni l'une ni l'autre essentiellement ouvrières, VIndependent Labour Partx se pose comme le seul parti qui représente, d'une façon vraiment indépendante, les ouvriers socialistes de Grande- Bretagne.
Je cède ici la parole à M. Pankhurst, avocat réputé résidant à Manchester et formant avec sa femme, Mrs Pankhurst, le high-life de VIndependent Labour Party dans le Lancashire.
« Je combats énergiquement l'alliance avec" les libéraux, me dit M. Pankhurst, comme, d'ailleurs, je repousse l'alliance avec tout autre parti. Qu'ont fait les libéraux, en qui les Fabiens mettent leur confiance? Rien; absolument rien... que des promesses.
— Nierez-vous cependant, dis-je à mon tour, que les libéraux comme aussi bien des conservateurs se sont dévoués et se dévouent encore à la classe ouvrière, propageant le mouvement tradeunioniste, consacrant leur temps et leur argent à la cause des travailleurs, s'efforçant de réaliser des réformes dans l'intérêt des ouvriers.
— Tout cela, nous vous l'accordons, me répond l'élégante Mrs Pankhurst, qui vient d'entrer dans le cabinet de son mari ; mais nous voulons quelque chose de plus. Tous ces philanthropes bourgeois repoussent l'idéal socialiste ; nous sommes donc forcés de les combattre. Les Fabiens ont rendu de grands services en matière de propagande socialiste ; leur ediicational work nous a été précieux, mais en réalité ils n'o)it pas fait de socialisme. John Burns, voilà encore ce que j'appellerai un réactionnaire. Pendant quelques années, il a servi avec zèle la cause socialiste ; à peine entré au Parlement, il s'est empressé de laisser là ses anciens amis, pour des amis nouveaux, les libéraux. Il se croit un homme important, parce qu'il est pour les habitués de Westminster un objet de curiosité ; il répond à tous ceux qui le questionnent, se soumet complaisamment à de nombreux interviews et se rend ■â.w five 'o dock tea des élégantes du West-End, qui veulent voir de près le seul « député socialiste j) du Parlement.
— Vous croyez donc que John Burns est homme à faire volte-face et à sacrifier les intérêts des ouvriers aux beaux yeux de quelques ladies?
— Eh bien! soit, je retire ce qui concerne les dames (I don 't say for the ladies). Mais ce qui est certain, c'est que tout l'ensemble des influences libérales a fait tourner la tète à John Burns et que tous ceux qui, à son exemple, fraieront avec les libéraux sont comdamnés à se fourvoyer comme lui.
— Avez-vous confiance dans l'avenir d'un troisième parti, luttant avec les deux grands partis historiques qui se sont toujours partagé l'Angleterre?
— Je suis plein de confiance, répond M. Pankhurst. Les libéraux et les tories s'aperçoivent déjà que le parti du travail met parfois obstacle à leurs victoires ; demain ce parti remportera des victoires pour son propre compte. Le jour n'est pas loin où nous n'aurons plus d'autres partis que les socialistes et les non-socialistes ou tories. Il e;n arrivera des libéraux, en Angleterre, ce qui en est arrivé en Belgique, c'est-à-dire qu'aux prochaines élections, le parti libéral aura vécu ou peu s'en faudra : quelques-uns de ses partisans passeront du côté tory, les autres deviendront socialistes. »
M. Pankhurst n'est pas seul de son avis. Qu'on en juge par cet extrait de The New Party, ouvrage collectif où le « nouveau parti » est décrit par quelques-uns de ses admirateurs. Nous empruntons à cet ouvrage l'anecdote suivante, qui lui sert de préface :
<c Deux paysatis du Norfolk se trouvaient un jour ensemble, ce Ah ! si j'étais à la place de notre squire, dit l'un, ce n'est pas moi qui
garderais tout mon argent pour moi-même. Je l'emploierais à faire du bien. Je viendrais d'abord chez vous, John, et je vous dirais : tenez, voilà cent livres. » Or, il advint que ce paysan philanthrope se vit un jour à la tête d'une immense fortune. Quelques années plus tard, son ancien compagnon le rencontra et s'écria aussitôt : (( Eh bien ! William, je n'ai pas encore reçu les cent livres promises ». Et l'autre de répondre : « Ah! John, voyez-vous, alors je voulais bien, mais je n'avais pas l'argent. Aujourd'Jnd, j'ai l'argent, mais je ne veux plus ». Et il donna à John cinq shillings! La situation des deux anciens partis politiques est la même. L'un déclare qu'il veut bien, mais qu'il n'a pas les moyens, l'autre a les moyens, mais la volonté semble lui faire défaut. Et entre ces deux partis de fainéants, le peuple est aujourd'hui dans un état aussi misérable qu'il y a cent ans. Cette situation commence à lui peser. Il comprend qu'il ne doit se fier qu'à lui-même. L'homme du peuple a son vote, des idées à lui ; il veut maintenant avoir un parti à lui... »{i).
Le premier caractère distinctif de V Independent Labour Party, c'est donc l'autonomie, la complète indépendance. Cette organisation est, de plus, essentiellement ouvrière.
Fondé à la suite d'un congrès des T rade-Unions, le Parti Indépendant a toujours recruté parmi des ouvriers ou anciens ouvriers, ses membres et presque tous ses chefs, tels que Keir Hardie, Tom Mann, Ben Tillet. Il s'appelle le parti « du travail » et ses adhérents affectent des allures infiniment plus démocratiques que leurs voisins, les middle class socialists, comme me disait M, Pankhurst. Ainsi, pour s'en tenir aux congrès annuels du parti, il n'est pas sans intérêt de comparer avec l'attitude pleine de dignité que gardent les délégués des T rade-Unions, l'absence
(i) The New Party, édité par Andrew Reid.
voulue de respectahility qui distingue les délégués de VIndependent Labour Party ; ceux-ci semblent redouter avant tout de passer pour une réunion de gentlemen : ouvriers ils sont et ils veulent rester. Devant leurs noms, l'appellation comrade remplace le Mr traditionnel en Angleterre et d'un usage général dans les Trade-U nions. L'habit noir est pratiquement exclu du congrès ; Keir Hardie luimême préside en habits de travail ; — que dis-je, — pendant les trois années qu'il a siégé au Parlement (i8g2-i8g5), il n'a jamais adopté d'autre tenue pour se rendre à Westminster (i).
D'autre part, ce que le Parti Indépendant réclame avant tout le reste, c'est le bien-être des ouvriers anglais.
« Il combat le système industriel actuel, avec ses conséquences : le travail tantôt intermittent, tantôt prolongé à l'excès, la concurrence ruineuse qui pousse le patron à réaliser constamment de nouvelles économies dans la production et à diminuer toujours davantage le nombre de ses ouvriers. Il veut abolir la pauvreté, la misère sous toutes ses formes. Pour mettre un terme à ces mau.x;, le remède idéal c'est l'établissement d'une société où il sera impossible à toute personne qui n'est pas atteinte de faiblesse physique de vivre sur des revenus autres que ceux de son travail; dans cette société, le travail national sera organisé d'après des données scientifiques et réparti d'une façon proportionnée sur les épaules de tous les citoyens capables de travailler; la domination d'une classe sera impossible, à cause de la reconnaissance de l'égalité sociale, économique et sexuelle )),2).
(i) Ce mépris des convenances a été vivement critiqué par plusieurs trade-unionistes. « Si un jour je suis élu membre du Parlement, disait l'un d'eux, je m'y rendrai, vêtu comme un gentleman et non comme ces membres qui se croient obligés d'afficher leur programme sur leurs habits. »
(2) ToM M.-VNN : W/iat t/ie Independent Labour Party is driving at.
On le voit, l'organisation du travail est une des questions qui préoccupent le plus les membres du Parti Indépendant : autour de cette question ils font pivoter toutes les autres; ils 3^ ramènent le collectivisme et la Social-Deiuocracv qu'ils rêvent d'établir un jour.
Sur l'idéal à réaliser, la plupart d'entre eux sont d'accord avec la Social-Dcuiocratic Fédération et Tom Mann déclare que, comme elle, Vlndependent Labour Party a pour objet :
« la socialisation des moyens de production, de distribution et d'échange; leur contrôle par un Etat démocratique dans l'intérêt de la communauté; le travail complètement émancipé du capitalisme et du landlordisme ; enfin, l'établissement de l'égalité sociale et économique entre les sexes.
» Cette déclaration, continue M. Mann, est en parfait accord avec cette sentence fameuse de Karl IMarx : « La sujétion économique des travailleurs à ceux qui monopolisent les instruments de travail, c'est-à-dire les moyens d'existence, cette sujétion se retrouve au fond de toutes les servitudes, de toutes les misères : elle est la cause de la dégradation des intelligences et de la dépendance politique; l'émancipation économique de la classe ouvrière doit donc être le but de toutes les tentatives politiques«(ï).
Avant de voir ce que VIndepcndent Labour Party a fait pour l'avancement de la cause socialiste, qu'il nous soit permis de présenter au lecteur un de ses membres dont la personnalité nous a le plus frappé.
Keir Hardie est le chef et l'homme le plus en vue de VIndepcndent Labour Party.
Fondateur du Parti Indépendant, en 1893, il n'a cessé, depuis lors, de iouir d'une grande popularité (i) ToM Mann : 0/. cit.
auprès de ses partisans. Au congrès de 1894, ^^s Indépendants l'acclament comme leur chairmaft et, au congrès de iSgS, une imposante majorité se prononce pour le maintien de la charge de président, — que quelques démocrates par trop égalitaires auraient voulu abolir, — et confie encore une fois à Keir Hardie la direction, conservée par lui depuis lors.
Esprit entreprenant, Keir Hardie se distingue dès le début par sa propagande parmi les mineurs écossais. Lui-même a travaillé dans les houillères de huit à vingt-trois ans et il organise l'Union des mineurs de l'Ayrshire dont il est nommé président. En 1887, il passe au socialisme et il devient, en peu de temps, le chef de la fraction collectiviste des Trade-U nions. Candidat au Parlement pour West-Ham, en 1892, il est élu avec 5.268 suffrages. A la Chambre des communes il s'occupe spécialement de la question des sans-travail, ce qui achève de le rendre populaire auprès de ses électeurs, la plupart manœuvres sans ouvrage : il se montre au Parlement tel qu'il est en réalité : intransigeant, visionnaire, enthousiaste. Son influence dans certains milieux ouvriers s'en accroit peut-être, toutefois l'échec qu'il subit aux élections de 1895 permet de croire que sa considération a baissé.
Keir Hardie est l'éditeur du Labour Leader, organe officieux et hebdomadaire de V Independent Labour Party. Il est inscrit à la Société Fabienne
et est l'un des membres actifs de la Labour Church, dont nous parlerons plus loin.
J'ai eu l'occasion d'entendre plusieurs fois Keir Hardie au congrès socialiste de Londres ; je n'ai appris à le connaître qu'après l'avoir vu dans son home, situé dans un des beaux sites de l'Ecosse, au village d'Old-Cumnock, entre Edimbourg et Glasgow. Il se plait au milieu de cette sauvage nature; il y vit parmi les siens, loin du voisinage des grandes villes, qu'il a en horreur; seules, les nécessités de la propagande le décident à quitter sa solitude : « Je préfère, me dit-il, arpenter la campagne écossaise en compagnie de mes chiens » .
Keir Hardie offre dans tout son extérieur un singulier mélange de rudesse et de bonhomie. Sa haute stature, sa tète puissante qu'encadrent une chevelure et une barbe embroussaillées, son regard perçant et qui dénote des convictions arrêtées sont d'un tribun. D'autre part, la démarche lente, la mise presque rustique et aussi l'inséparable compagnie d'un superbe collie font involontairement songer au berger écossais.
« Je considère le socialisme, me dit Keir Hardie, non pas comme ayant sa fin en lui-même, mais comme un instrument absolument indispensable à la régénération des individus et, en particulier, à l'amélioration du sort de la classe ouvrière. Par notre programme, par nos tendances vers la conquête des pouvoirs publics, nous passons pour favorables au collectivisme, au socialisme
d'Etat. Toutefois, personnellement, — et en cela je me trouve d'accord avec un bon nombre de mes amis, — je suis partisan du socialisme communiste et libertaire. Le socialisme d'Etat n'est pour nous qu'une phase préparatoire, de même que le Parti Indépendant du Travail n'est qu'un moyen qui aidera à socialiser toute l'Angleterre. Je reconnais, d'ailleurs, que nous ne sommes pas les seuls à travailler efficacement dans ce but. D'autres organisations ont rendu à la cause socialiste des services signalés : telle, par exemple, la Fabian Society, en matière d'éducation, car, de programme politique, elle n'en a point et sa tactique de pénétration a totalement échoué.
— Quelle est, d'après vous, la tactique à suivre par le parti socialiste anglais?
— Pour nous, membres du Parti Indépendant, nous partons de cette idée qu'il faut, avant tout, avoir des principes solides, complètement déterminés et les proclamer bien haut, de façon que tout le monde les connaisse. Il faut que ceux qui nous voient à l'œuvre, aussi bien que ceux qui viennent grossir nos rangs, sachent que le socialisme est notre but immédiat et que nous voulons sa réalisation entière dans le plus bref délai possible.
— i\Iais ne craignez-vous pas de tomber, de cette façon, dans le défaut caractéristique de la Social-Deuiocratic Fédération? Ces principes trop accentués ne sont-ils pas un obstacle à votre développement, en éloignant de vous les nouveaux adhérents ?
— Nous n'avons aucune crainte à ce sujet. Nous déclarons sans ambages au petit paysan, à l'ouvrier propriétaire, que le socialisme leur prendra à l'un son lopin de terre, à l'autre sa maison; mais, en même temps, nous leur faisons voir comment dans le socialisme ils trouveront beaucoup mieux que ce qu'ils perdent,
M En outre, la plus entière liberté est laissée à tous les membres du parti en ce qui concerne l'interprétation des principes socialistes et même l'application des règles qui inspirent notre tactique. Ainsi, il en est parmi nous dont les sympathies vont aux anarchistes et, tout en croyant moi-même à la nécessité de l'action politique(i), je comprends ceux qui la rejettent et je ne leur en fais pas un crime; d'autres membres, par contre, font aux anarchistes une guerre déclarée. De même, nous laissons nos membres parfaitement libres de s'associer soit aux Trade-U nions soit aux sociétés coopératives et nous encourageons hautement ces organisations, que nous tâchons de pénétrer de socialisme. Il est même de nos partisans qui s'inspirent directement de la tactique d'autres groupes socialistes : c'est le cas pour la branch de Liverpool, dont presque tous les membres sont aujourd'hui groupés en Fabian Society i^)^ sans que la direction de VIndependent
(i) On comprend cette conviction chez un ancien membre de la Chambre des communes, qui n'a pas encore perdu l'espoir de rentrer un jour au palais de Westminster.
(2) V. SUPKA : pp. 120 et suiv.
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Labour Party songe à les inquiéter de ce chef.
— Toutefois, vous conviendrez qu'il nV a guère trace de cette liberté dans l'attitude que vous gardez en matière électorale.
— Que voulez-vous? Les libéraux sont un parti mort, leur temps est fini : c'est pour cela que nous sommes bien décidés à ne pas nous allier avec eux. Si nous le faisions, le seul résultat serait de relever momentanément leurs affaires, sans que la classe ouvrière y gagne rien. Le third party, le parti socialiste, est devenu une nécessité, il correspond à un besoin universel d'émancipation. Mais, si nous n'avons jamais fait un pas dans la voie des alliances, il nous est arrivé de conclure, soit avec les libéraux, soit avec les conservateurs, des accords partiels et temporaires, en vue d'obtenir certains avantages déterminés. Il se pourrait même que, dans des circonstances données, nous fassions avec un des anciens partis politiques un compromis général, mais pour cela il faudrait réunir une conférence de tous nos délégués.
— En règle générale, vous n'appuyez donc, aux élections, que des candidats membres de Vlndependent Labour Party?
— Entendons-nous : quand nous en avons les moyens, nous tâchons d'avoir nos propres candidats. De toute façon, nous donnons nos suffrages aux candidats ouvertement socialistes : ainsi, aux élections générales de iSgS, nos hommes ont voté pour quatre candidats de la Fédération.
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— Vous êtes donc adversaires de la méthode des Fabiens, qui conseille de voter, faute de mieux, contre le plus mauvais des candidats en présence, parce qu'il y en a toujours un meilleur et un pire?
— Oui, absolument. Mieux vaut, d'après nous, s'abstenir de voter,
— Et les labour nien non socialistes, les soutiendriez-vous, le cas échéant?
— La question n'a pas encore été tranchée par le parti, mais quand elle lui sera soumise, je crois que la réponse sera négative.
— Vous êtes partisans, dites-vous, des réformes tendant à élargir les pouvoirs des communes. Voteriez-vous pour des candidats municipaux non socialistes, mais portés à défendre certaines de ces réformes et mieux en mesure de les faire adopter que ne le seraient des élus socialistes?
— Nous le ferions en Ecosse, où les city councils (conseils municipaux) se composent de membres sans couleur politique spéciale. En Angleterre, où la lutte entre conservateurs et libéraux se poursuit dans les city councils, nous ne le pourrions pas.
— Croyez-vous qu'une révolution soit nécessaire, un jour, pour la complète réalisation du socialisme? Le Parti Indépendant n'a-t-il pas pour but d'organiser les masses populaires en vue de cette révolution?
— Nous sommes loin de désirer la révolution. Notre tactique est aussi constitutionnelle que
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celle des Fabiens. Comme eux, nous désirons la pénétration lente du socialisme dans le peuple; seulement, tandis qu'ils tâchent surtout de socialiser les institutions, nous visons avant tout à socialiser les hommes, les électeurs, et tel sera notre objectif jusqu'à ce que la Chambre des communes soit devenue entièrement socialiste.
— Et la Chambre des lords, comptez-vous que, devant les progrès grandissants du socialisme dans l'autre Chambre, elle abdiquera successivement tous ses pouvoirs et, pour finir, son existence même?
— ■ Je serais plutôt porté à croire le contraire. Les tendances nouvelles de la Chambre des communes donneront l'éveil aux lords, qu'elles indisposeront contre nous. Plus les votes de la seconde Chambre deviendront avancés, plus la réaction se fera vivement sentir dans la Chambre des lords. Aussi, quand la Chambre des communes sera devenue socialiste, une révolution de tout le peuple fa raising of tJie people) sera nécessaire, pour affirmer notre victoire et nos droits.
— Une révolution! Et que me disiez-vous de votre tactique constitutionnelle ?
— Entendons-nous : il y a révolution et révolution. La nôtre sera une révolution constitutionnelle, car elle sera le résultat des aspirations universelles de tout le peuple, donc de la nation, se heurtant à la résistance d'une poignée d'hommes, la Chambre des lords. »
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Les appréciations de Keir Hardie demandent quelques mots d'explication.
En ce qui concerne' l'action politique, on peut dire que VIndependent Labour Party occupe un des pôles extrêmes du parti socialiste anglais, tandis que l'autre pôle est occupé par la Fabian Societv. Les Indépendants dirigent tout l'effort de leur propagande vers la conquête des pouvoirs publics ; les Fabiens travaillent aujourd'hui presque exclusivement en vue de l'éducation des masses; entre les deux extrêmes, les Social- Deuiocrats prêchent l'évangile marxiste et, en même temps, se remuent vainement pour prendre, eux aussi, leur place au soleil parlementaire.
Il est vrai que, jusqu'ici, les Indépendants n'ont guère mieux réussi que les disciples de M. Hyndman. Mais il ne serait pas étonnant que, dans un délai assez bref, le Parti du Travail ait quelques sièges à Westminster. En avril 1895, Keir Hardie, Tom Mann et leurs amis avaient déjà groupé 35.000 hommes, répartis entre diverses branches. Aux élections générales de juin i8g5, le parti mit en ligne vingt-huit candidats, dont aucun, il est vrai, ne fut élu, mais qui réunirent 44.321 voix'i).
C'était là un échec, en ce sens que les Indépendants perdaient le seul siège qu'ils eussent au Parlement, — sièg« qu'occupait jusque là Keir Hardie, D'autre part, il s'en est fallu de peu que
(i) Selon M. Geoffrey Drac-e, ce chiffre se serait élevé à 45.692 voix. (Op. cit. p. 344.)
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plusieurs des candidats Indépendants fussent élus au poil, entre autres l'avocat Pankhurst, auquel il ne manqua que quelques centaines de voix; le nombre considérable de voix obtenues par les Indépendants fut donc, jusqu'à un certain point, un succès.
Il ne faut point toutefois s'exagérer l'influence politique des Indépendants. M. E. R. Pease, secrétaire de la Fabian Society, me le disait un jour, ce les Indépendants sont notablement moins nombreux que l'élection de i8g5 pourrait le faire supposer. Leur force apparente résulte de ce que, dans plusieurs centres, ils ont reçu l'appoint des voix des libéraux ou des tories, s'unissant à eux pour faire échec aux candidats rivaux qu'ils ne pouvaient supplanter : aussi n'ont-ils réussi qu'à enlever un certain nombre de sièges aux conservateurs pour les donner aux libéraux, ou vice-versa ». Ceci m'a été confirmé par divers témoignages, notamment par celui de M. Hudson, secrétaire de la National Libéral Fédération. Des membres du Parti Indépendant, auxquels je faisais part de mes informations à ce sujet, ont opposé d'énergiques démentis à cette façon de voir : ils ne pouv^aient guère parler autrement et je crois que l'observation de M. Pease, tout en n'étant pas applicable à la généralité des cas, ne manque pas de fondement.
D'autre part, quand même le chiffre des voix recueillies par les candidats Indépendants, en iSgS,
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correspondrait à un nombre égal de membres du parti, on ne pourrait se baser sur cette donnée pour prétendre que quarante-cinq mille ouvriers anglais sont socialistes. Ici comme ailleurs, le nombre des meneurs est petit, celui des menés considérable. Parmi ces derniers, beaucoup sont socialistes par enthousiasme, de bonne foi ; beaucoup sont indifférents : ils sont membres du parti et votent pour ses candidats, soit qu'ils préfèrent voir siéger à Westminster un de leurs compagnons de travail plutôt qu'un gentleman qu'ils connaissent peu ou point, soit qu'ils attendent de la représentation effective de leur métier au Parlement des avantages économiques ou même nne émancipation complète; d'autres, enfin, déclarent même qu'ils ne sont pas socialistes. Dans le journal The Manchester Guardian, M. H. H. Champion, membre de V hidependent Labour Party, écrit en 1894 :
« Notre nom de Parti Indépendant du Travail attire chaque jour dans nos rangs des centaines de travailleurs de la Grande-Bretagne, tant radicaux que conservateurs ... Le nom de « socialiste » éloignerait de nous, à coup sûr, les neuf di.xièmes de nos recrues, dans l'avenir. Les ouvriers comprennent le mot « Travail » et le mot « Indépendant». Ces mots seront toujours leur signe déraillement. »
Il semble que les leaders du parti se rendent compte, depuis quelque temps, que le socialisme pur et simple n'est guère fait pour attirer la masse des ouvriers. Le résultat négatif de l'élection de 1895 les a confirmés dans cette façon de voir et, depuis lors, ils prennent, de temps à autre, l'attitude de réformateurs sociaux, en même temps
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que, pour le public, ils défendent moins exclusivement les principes socialistes. Je lis dans United Labour, l'organe officiel du parti, ce passage d'un article publié presque au lendemain des élections de 1895 :
« Notre premier devoir est d'empêcher que \' Independent Labour Party dégénère en une secte. Résistons à la tentation de répéter les phrases sonores et creuses qu'on trouve dans les traités de théorie économique. Notre mission est de nous occuper des résultats pratiques que nous pouvons obtenir par le travail de chaque jour. En cela nous réussirons si nous ne proposons que des choses dont la réalisation immédiate est possible et en harmonie avec des principes vrais, des théories claires. A quoi nous servent nos principes et nos théories si nous restons incapables de faire des réformes pratiques?.... L'objectif spécial, quoique non exclusif, d'un parti du travail est d'arriver à l'adéquate compréhension des misères qui pèsent d'une façon générale sur le salarié et sa famille; de mettre en avant des mesures destinées à amoindrir ou à éloigner ces misères ; de faire voir comment les projets émanés d'autres partis aboutiraient à diminuer ces maux ou à les accroître ; enfin, de soutenir, d'amender ou de combattre tout projet de loi, en tenant compte des intérêts du travail.... Nous ne pouvons espérer que tous les électeurs à qui ces préceptes s'adressent vont se faire immédiatement membres de notre parti.... D'autre part, quand nous leur demanderons de voter tantôt pour les conservateurs, tantôt pour les libéraux, nous nous heurterons évidemment à des préjugés fortement enracinés. Mais lorsque ces électeurs comprendront que nous nous intéressons non pas aux partis, mais aux mesures qu'ils proposent, lorsqu'ils se rendront compte que nous considérons tous les partis, y compris le 7iâtre, comme de simples instruments destinés à promouvoir de bonnes lois, alors nous verrons une foule de nouveaux partisans embrasser notre cause. »
Celui qui entreprendrait de rechercher ce que veulent, au fond, les leaders de V Independent Labour Party et n'aurait sous les yeux que cette déclaration, serait exposé à se tromper singulièrement.
D'après ce que nous avons vu plus haut, le but essentiel du parti n'est nullement ce que l'article de United Labour permettrait de supposer ; la contradiction apparaît surtout flagrante entre ce passage, qui a trait à l'attitude du parti en politique, et la façon dont ce rôle politique a été définitivement arrêté dans les congrès annuels du parti.
Dans le domaine de l'action politique, la ligne de conduite suivie par VIndependent Labour Party s'inspire presque directement des principes de l'intransigeante Social-Democratic Fédération. Au congrès de Bradford, quelques délégués Indépendants avaient présenté un projet connu depuis sous le nom de Manchester fotcrth clause, en vertu duquel
« les membres de VIndependent Labour Party s'engageaient à ne donner leurs voix à aucun candidat électoral qui, d'une façon ou de l'autre, serait mandataire des libéraux, libéraux unionistes, nationalistes irlandais ou conservateurs ».
Le projet fut repoussé par soixante-deux voix contre trente-sept ; les branches locales conservaient donc toute leur liberté, chacune d'elles pouvant soit voter pour les libéraux ou les tories, soit présenter un candidat de son choix, soit, si elle le préférait, s'abstenir du vote. En 1894, 1^ fourth clause fut discutée à nouveau par les délégués du parti et rejetée, cette fois, par cinquante-trois voix contre trente-quatre, mais en même temps fut adopté un autre projet, qui réduisait singulièrement la liberté des branches : la résolution votée portait en effet que
« dans les élections partielles où VIndependent Labour Party
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n'aurait pas désigné de candidat, les branches décideraient ellesmêmes de l'action de leurs membres ; en cas d'élections générales, le vote du parti serait déterminé par une conférence nationale réunie spécialement à cet effet ».
Cet article du règlement reçut une nouvelle et ■dernière modification en iSgS. En voici les termes :
« Quand une élection parlementaire partielle doit avoir lieu et que Y Itidcpendent Labouy Party ne présente pas de candidats, la brandi locale doit s'entendre avec le National Administrative CounciliA sur l'attitude à prendre au poil; la décision du National Administrative Council a force obligatoire pour la branch en question. »
Ce système, qui n'introduit de modification dans le règlement de 1894 qu'en cas d'élection parlementaire partielle, est encore en vigueur aujourd'hui.
Un autre élément intéressant pour apprécier l'attitude vraie de VIndependent Labour Party visà-vis des partis politiques anglais nous est fourni par le congrès des Indépendants tenu en iSgS. Le bureau avait mis aux voix la question de savoir quelle serait la ligne de conduite à suivre, aux élections de iSgS, là où il n'y aurait pas de candidat socialiste sur les rangs. Or, voici quel fut le résultat du poil : un délégué recommanda de voter pour les libéraux; deux opinèrent pour les conservateurs ; sept furent d'avis qu'il fallait voter contre le candidat sortant et io5 que le parti devait s'abstenir de voter soit pour les conservateurs, soit pour les libéraux.
(i) Conseil de neuf membres élus annuellement par les délégués - du parti et dont le rôle correspond à peu près à celui du Comité Parlementaire dans les Trade-Unions.
Enfin, immédiatement après l'élection de iSgS, le National Administrative Council envoya à tous les membres du parti une lettre dont nous extrayons les passages suivants :
« Comme parti nous n'existons que depuis trois ans. Pendant ces trois ans, nous n'avons cessé d'être en butte à des ennemis de tout genre... Nous n'avions d'autre appui que la maigre épargne des travailleurs et l'enthousiasme né d'une grande cause ; cependant, ensemble et sans défaillances, nous avons poursuivi notre but et, chose inouïe dans l'histoire politique de la Grande-Bretagne, nous avons assigné au socialisme une représentation indépendante dans l'arène politique... Avec toute l'autorité dont nous croyons disposer, nous vous recommandons instamment d'éviter toute alliance — soit directe soit indirecte — avec les libéraux ou les ioyies. Par notre indépendance nous avons gagné notre position actuelle ; par elle seulement nous triompherons dans l'avenir. »
Ces déclarations ne laissent subsister aucune équivoque sur le véritable mobile qui inspire les chefs de VIndependent Labour Party et qui n'est autre que de conquérir à la Chambre des communes le plus grand nombre possible de sièges pour eux et pour leurs partisans.
Le rôle de réformateurs sociaux, que certains leaders ont paru adopter, est donc plutôt un masque destiné à donner le change à cette partie du public, que des visées trop personnelles ou exclusivement socialistes pourraient effrayer.
Il nous reste, pour terminer cet aperçu, à dire quelques mots des rapports que le Parti Indépendant entretient avec les autres groupes socialistes, avec les Trade-Unions, avec le mouvement coopé-
igo SOCIALISTES ANGLAIS.
ratif; nous verrons ensuite quel appui les Indépendants ont rencontré dans la Labour Church et chez les rédacteurs du journal The Clarion.
Le congrès socialiste de Londres permet de définir nettement la position de VIndependent Laboîir Party vis à vis des autres groupes socialistes.
Les Indépendants n'ont guère de démêlés avec les Fabiens ; ils semblent à peine tenir compte de leur existence ; quelques-uns même ne veulent pas les reconnaître comme socialistes.
De vives sympathies se sont manifestées, au sein du parti, pour les anarchistes, qui ont été, comme on le sait, expulsés du congrès tenu à Londres en 1896. Après s'être posés devant le congrès en défenseurs de la délégation anarchiste, Keir Hardie et Tom Mann se rendirent à un meeting anarchiste et antiparlementaire, organisé pour protester contre l'intolérance des partisans trop exclusifs de la démocratie socialiste. Keir Hardie fut invité à prendre le premier la parole : « Je suis honoré, dit-il, d'être appelé à souhaiter ici la bienvenue à tous les délégués anarchistes. Je ne suis pas anarchiste, mais j'admets qu'on le soit et je veux la solidarité entre tous ceux qui ont pour foi commune le socialisme. Le crime des anarchistes, c'est d'être la minorité. Je crois à l'utilité de l'action politique indépendante, mais je conçois que d'autres personnes préfèrent suivre une autre voie. Si la démocratie socialiste est la
vérité, elle triomphera dans la société future; si la vérité réside dans le communisme anarchiste, c'est celui-ci qui l'emportera. Nul ne peut assurer qu'il détient seul la vérité. » (Applaudissements prolongés.)
Tom Mann, qui prit à son tour la parole, fut plus explicite encore que Keir Hardie : <c Mes sympathies, dit-il, sont entièrement acquises aux communistes anarchistes et aux anarchistes antiparlementaires ; aussi je suis heureux de prendre la parole dans cette assemblée. Je ne suis cependant pas anarchiste; mais quand une majorité, abusant de sa force, opprime la minorité comme cela s'est pratiqué au congrès, mes sympathies vont vers cette minorité. Les anarchistes sont avec les collectivistes membres d'une même école : le socialisme ; et chacun, suivant ses mo3^ens, s'efforce à démolir le capitalisme. Je suis extrêmement peiné de l'intolérance de certains collectivistes et même, relativement à la tactique, je ne diffère pas beaucoup d'avec les anarchistes... »
L'attitude de Keir Hardie et de Tom Mann donna lieu à de violentes critiques de la part d'un certain nombre de délégués de VIndependent Labour Party. Ceux-ci, au nombre d'une vingtaine, signèrent une déclaration par laquelle ils faisaient connaître « que l'attitude et les discours de Keir Hardie et de Tom Mann ne répondaient en rien aux tendances générales du parti. . . ; que la tactique qu'ils préconisent est en contradiction avec celle
de V Independent Labour Party et que, comme telle, elle est combattue par un nombre considérable de délégués présents au congrès,, . »
Quant à la Social-Democratic Fédération, le résultat le plus net du congrès aura été d'accentuer encore les divisions qui ont existé dès le début entre elle et le Parti Indépendant. Les deux groupes se sont combattus à outrance, pendant cette mémorable semaine du Congrès de la Paix, surtout dans la section anglaise. En parlant d'eux, un délégué trade-unioniste citait plaisamment le distique suivant :
« They proved each other orthodox By socialist kicks and knocks. »
Ce qui veut dire : « Ils se sont prouvé mutuellement leur orthodoxie par des coups de pied et des coups de poing socialistes » (i).
L'attitude de V Independent Labour Party vis-àvis des mouvements coopératif et trade-unioniste présente un singulier mélange d'hostilité et d'approbation. L'hostilité vient des leaders du parti : ceux-ci, devant le public, font grand cas des Trade-Unions et des coopératives. Mais, en réalité, ils voudraient que ces institutions modifient complètement le but en vue duquel elles se sont constituées : ils n'apprécient dans les coopératives et dans les Trade-Unions que les formes; ils n'y voient que des groupements qui permettent à l'ouvrier de se compter, de prendre conscience
(r) Musée Social, septembre 1896, p. 93.
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de sa force : leur espoir est, en effet, de socialiser ces organisations en bloc. L'approbation est surtout le fait des membres ordinaires du Parti Indépendant: ceux-ci, depuis plusieurs générations parfois, se sont fort bien trouvés des coopératives et des Trade- Unions et ils ont apprécié leur haute efficacité, bien avant qu'il fût question, en Angleterre, de socialisme. Dès lors, bon nombre d'entre eux estiment que ces organisations n'ont rien à voir avec le socialisme. Guidés par leur esprit pratique, ils font, en quelque sorte, deux parts dans leurs sympathies : l'une consacrée à la réalisation d'un bien problématique, l'idéal socialiste; l'autre consacrée à recueillir les résultats immédiats, palpables, certains, que leur assurent la coopération et le trade-unionisme : aussi longtemps qu'ils resteront attachés à ces usages que la plupart des leaders voudraient modifier, parce qu'ils les' considèrent comme vieillis, il n'y aura pas lieu de s'inquiéter outre mesure des progrès du socialisme dans la classe ouvrière anglaise.
Je citerai deux exemples à l'appui de cette appréciation, qui peut sembler risquée à ceux qui ne connaissent que les socialistes continentaux.
Le premier concerne les Trade-Unions. Me trouvant à Edimbourg, j'eus l'occasion d'assister à deux meetings organisés en vue de la propagande trade-unioniste parmi les ouvrières anglaises et écossaises. L'un fut présidé par lady Mary Murray, l'autre par lady Dilke. A l'un et à l'autre,
des trade-unionistes membres de VIndependent Labour Party prirent la parole : leurs discours ne contenaient pas la moindre allusion à l'idéal socialiste ; le mot socialisme ne fut pas prononcé. Ben Tillet lui-même, qui parla dans ces deux réunions, ne se servit que d'arguments qui n'auraient pas été déplacés dans la bouche d'un Vieil Unioniste.
A quelque temps de là, je passais par Bradford, le berceau du Parti Indépendant et, encore aujourd'hui, un de ses principaux centres (aux élections générales de iSgS, deux candidats Indépendants y ont recueilli 4.i38 voix et le parti est représenté au conseil municipal par six conseillers sur soixante). Bradford m'avait été signalé comme la seule ville anglaise où un essai de coopérative socialiste ait été pratiqué jusqu'ici. M. Edwin Halford, administrateur de cette coopérative, voulut bien me conduire au local de la société, et voici les renseignements qu'il me donna chemin faisant :
« La plupart des ouvriers de cette ville, me dit M. Halford, sont membres de l'une ou l'autre grande société coopérative. Tout le monde est admis à acheter aux magasins de ces sociétés : on y trouve de bons vêtements, d'excellents aliments, des chaussures, etc., le tout à bon marché. De plus, les membres ont droit aune part des bénéfices et à une remise de trois pour cent sur le prix d'achat des objets. On conçoit que nos amis socialistes tiennent, eux aussi, à profiter de cette situation
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avantageuse et plusieurs de nos leaders les entretiennent dans cette idée, persuadés qu'il vaut mieux socialiser les coopératives existantes que de créer des coopératives socialistes. Cependant, à Bradford, où la situation du parti est prospère, nous avons pensé qu'il ne nous serait pas impossible de réussir là où d'autres ont réussi. L'établissement d'une coopérative socialiste fut décidé : celle-ci existe à Bradford depuis l'été de i8g5. Elle est ouverte à tous les membres àeV Independent Labour Party et à eux seulement. Nous fournissons aux membres de la société tout ce qui répond aux besoins ordinaires de l'existence. Les acheteurs ont droit à une remise de trois pour cent sur les objets achetés, mais les bénéfices, contrairement à ce qui se passe dans les autres sociétés coopératives, sont entièrement consacrés à alimenter la caisse de V Independent Labour Party de Bradford.
— La journée de huit heures est-elle en vigueur dans vos ateliers et pour vos employés ?
— Non, mais nous avons le travail hebdomadaire de quarante-huit heures réparties sur cinq journées par semaine. »
Comme nous approchons du local de la coopérative, je pose à mon interlocateur la question capitale, sur laquelle il avait jusqu'ici gardé le silence :
« Tous les membres de VIndependent Labour Party sont inscrits, sans doute, dans la coopérative socialiste?
— Hélas ! non. Les coopérateurs socialistes n'affluent pas... Nos bénéfices sont presque nuls. Les socialistes ne veulent pas abandonner l'ancienne coopérative ; celle-ci, solidement constituée, les attire par ses capitaux considérables et par l'appât de gros dividendes, qu'elle arrondit souvent en payant mal ses ouvriers et employés. Nos amis mettent leur intérêt matériel au-dessus de l'intérêt du parti. Ils préfèrent empocher les bénéfices plutôt que de les voir attribuer à l'avancement de la cause socialiste. »
Après cet aveu, qui se passe de commentaires, M. Halford s'arrête devant un public house d'aspect misérable, à la façade noircie, presque délabrée. « Nous sommes arrivés », me dit-il. Un escalier étroit et sombre nous conduit aux « magasins », situés aux deux étages supérieurs de la maison. Qu'on se figure trois petites salles où l'air et la clarté du jour ne pénètrent qu'à peine; sur les murs, des rayons où sont rangés pèle-mèle des denrées alimentaires, quelques paires de fortes chaussures, des pièces d'habillement, des paquets de toutes les formes ; dans les combles, une mansarde, qui sert, paraît-il, d'atelier de couture, vide pour le moment. Pas un client de tout le temps de ma visite ; deux employés en train de ranger des ballots sont les seuls êtres humains que j'aperçoive. Pour que je garde un bon souvenir de ma réception à la coopérative, M. Halford m'invite à prendre le thé ; tout en ouvrant un paquet, il
me fait remarquer avec complaisance les mots social ist tea, qui ostensiblement s'étalent sur la couverture du paquet. Si le parti socialiste de Bradford ne voit pas encore affluer l'or dans sa caisse de propagande, du moins ses membres orthodoxes ont-ils la consolation de pouvoir se réconforter à l'aide d'une boisson socialiste !
A la lumière de ces faits, pris au hasard parmi beaucoup d'autres, on voit se dessiner dans VIndependent Labour Party plusieurs courants d'opinions et de tendances. D'une part, les chefs, les leaders de valeur et d'importance diverse, travaillent pour la cause socialiste et aussi, bien qu'ils s'en défendent, tâchent de conquérir pour enx-jnémes les pouvoirs publics; d'autre part, les menés, c'est à dire le grand nombre, apprécient surtout dans le socialisme « la question de couteaux et de fourchettes » ; enfin il est une troisième catégorie de membres, les seuls désintéressés, ceux qui, en toute sincérité, ne veulent du socialisme que comme un moyen de perfectionnement de l'individu et de la nation. Ces derniers sont les moins nombreux, ils ne font point parler d'eux, il faut les découvrir : j'ai eu la bonne fortune de causer longuement avec l'un d'eux, M. Sims, de la petite ville industrielle de Bolton; je reproduis ici une partie de notre entretien.
M. Sims travaille chez lui à de menus ouvrages d'ébénisterie. Il n'est pas trade-unioniste. Sa longue carrière, — il a quatre-vingts ans, — lui a
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donné une remarquable expérience des hommes et des choses. On sent en lui l'homme convaincu. Ses cheveux blancs, la dignité de son maintien, l'affabilité de sa conversation sont faits pour captiver et font naître la confiance.
Je passe rapidement sur la partie de l'interview qui a trait au socialisme de M. Sims. Qu'il nous suffise de dire que M, Sims est un ardent défenseur des principes Fabiens : il voit dans le socialisme un moyen de réaliser un idéal de vie pour l'humanité et non, comme beaucoup de ses amis, un marchepied pour lui permettre d'assurer sa propre élévation. Partisan d'une action politique beaucoup plus tolérante que celle en vigueur aujourd'hui dans le Parti Indépendant, il recommande de voter, à l'occasion, pour les libéraux; il ne veut socialiser l'Angleterre que dans la mesure où les réformes sont adoptées par toutes les classes. U Indépendant Labour Party et tous les groupes socialistes actuellement existants ne sont, à ses yeux, qu'une préparation lointaine.
ce Ils servent, me dit M. Sims à propager la connaissance du socialisme et certes leur intervention, à ce point de vue, est excellente. Mais jusqu'ici ils n'ont rien fait d'autre et ceux d'entre eux qui préconisent la conquête des pouvoirs publics n'ont pas un seul représentant au Parlement. Pour ma part, j'ai plus grande confiance dans le mouvement coopératif que dans l'action politique : laissons les sociétés coopératives
accroître tous les jours leur puissance, étendre leurs industries, en créer de nouvelles, construire des fabriques, employer comme ouvriers leurs propres membres, enfin, devenir un Etat dans l'Etat: de là au socialisme il n'y aura plus qu'un pas. Voyez par exemple ce qui se pratique en Lincolnshire : les coopératives achètent aux agriculteurs des matières premières, qu'elles transforment ensuite; ces matières premières sont payées aux agriculteurs en bons pour une certaine quantité d'objets à prendre dans les magasins de la coopérative : voilà qui se rapproche singulièrement du socialisme, et cependant personne ne songe à s'en plaindre.
— Et les Trade -Unions, croyez-vous qu'elles soient à la veille de passer au socialisme ?
— Les Trade-Unions sont aujourd'hui entièrement antisocialistes. FAles constituent d'ailleurs un mouvement excellent, mais dont le seul but est de procurer aux ouvriers les avantages matériels de la vie.
— Mais cependant, certains congrès des Trade- Unions...
— Surtout ne tenez aucun compte des votes plus ou moins socialistes de ces co7igrès, où siègent des délégîiés qui, la plupart du temps, ne représentent pas le véritable esprit des Trade-Unions. ]e le répète, les trade-unionistes ne savent pas seulement ce que veut le socialisme et sont, en général, fort opposés à tout ce qui porte l'étiquette socialiste. En voulez-
VOUS un exemple? Voici ce qui s'est passé à Bolton lors des élections de i8g5. Deux candidats étaient en présence, chacun défendant un programme libéral avancé. L'un était M. Fred. Brocklehurst, membre de V Iiidepe7ident Labour Party, l'autre M. George Harwood. Ce dernier n'était libéral que par nécessité. Personnellement, il s'était toujours montré favorable à l'Eglise établie et adversaire de l'intervention de l'Etat en matière scolaire, mais, depuis l'ouverture de la campagne électorale, il défendait le désétablissement de l'Eglise anglicane et le principe de l'Etat dans l'école. Son programme était, à peu de chose près, le même que celui de Brocklehurst; mais, seul, Harwood prenait le titre de libéral, tandis que son adversaire se posait en candidat du Parti Indépendant. Vous n'ignorez pas que la population de Bolton est presque entièrement composée d'ouvriers, presque tous trade-unionistes. Or voici comment furent réparties les voix : Harwood, candidat libéral improvisé, en reçut 8.000; Brocklehurst, qui, de longue date, avait pris fait et cause pour les travailleurs, n'en recueillit pas 2.700. Comment expliquer cela? Uniquement par l'antagonisme des Trade-Unions contre le socialisme. Ce qui fait le plus de tort, en Angleterre, au socialisme, c'est l'absence de vues larges chez ceux qui sont à la tête du mouvement. Pour qu'un parti socialiste ait ici quelque chance de réussir, il faut que ce parti laisse à ses membres la liberté la plus absolue :
de cette façon seulement, il évitera d'exciter la réaction contre le socialisme et ainsi pourra s'accroître le nombre de ses membres. Voilà pourquoi les Social-Democrats sont condamnés à rester stationnaires. Socialistes d'une orthodoxie irréprochable, ils ne voient pas qu'ils travaillent dans le vide. La Fédération a beau s'appeler « démocratique », elle ne l'est pas du tout dans les rapports qu'elle entretient avec ses membres ; le contrôle tyrannique exercé par ses leaders est un obstacle permanent à son accroissement numérique.
» Le socialisme du Parti Indépendant est, lui aussi, trop intolérant. Nous sommes cependant bien plus libres que ne le sont les membres de la Fédération. Nos branches, reliées au comité central, sont astreintes à la tactique et au règlement arrêtés par le congrès annuel du parti. Mais le prograrnme comme la tactique ne doivent être observés que dans leurs grandes lignes. Chaque brandi reste, dans la pratique, juge des points de détail. Le National Administrative Council ne pourrait même dissoudre une branch, pour quelque motif que ce soit; mais il peut rompre avec elle et ainsi pourrait se former un groupe tout-à-fait distinct et séparé, »
\J Independent Labour Party a trouvé un certain concours chez les rédacteurs du Clarion et chez les organisateurs de la Labour Church.
Le Clarion est lin journal hebdomadaire édité à Londres sous la direction de M. Robert Blatchtord et tirant à 60.000 exemplaires. Sans prendre le titre de socialiste, le Clarion montre clairement que toutes ses sympathies sont acquises au socialisme. Ses articles politiques peuvent se résumer en cette formule : « les libéraux et les tories sont des partis vieillis; il ne faut plus rien attendre de bon que d'un parti de réforme indépendant ». La plupart des caricatures que le Clarion publie en tête de sa première page s'inspirent de cette idée. Ses articles économiques ne sont, au fond, que des apologies du socialisme. Le journal fait appel aux ouvriers et s'efforce visiblement de les attirer vers le socialisme.
Les tendances socialistes sont encore plus marquées dans les Clarion Pamphlets, série de brochures populaires, dont un bon nombre sont dues à la plume humoristique de Nunquam (pseudonyme de M. Robert Blatchford).
Mentionnons ici également un petit livre de Nunquam, Merrie England, où l'auteur fait défiler toute la série des misères qui affligent ce pays qu'on est convenu d'appeler la « joyeuse Angleterre » (merrie England); la conclusion de ce livre est que le socialisme s'impose comme le seul régime possible :
« Qu'est-ce que le socialisme? écrit M. Blatchford. On parle souvent de socialisme pratique, de socialisme idéal. Au fond, ces deux espèces de socialisme se complètent pour former un tout homogène. Le socialisme pratique n'est que le premier pas vers
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le socialisme idéal ; il serait donc plus juste de qualifier ces deux tendances de socialisme élémentaire et de socialisme avancé...
» Sous le régime du socialisme pratique, on paierait des salaires et, probablement, le salaire d'un directeur serait plus élevé que celui d'un ouvrier, celui d'un artiste, d'un médecin ou de quelque homme habile et haut placé plus rémunérateur que celui d'un tisserand. Sous le régime du socialisme idéal, il n'y aurait ni monnaie, ni salaires. L'industrie du pays serait organisée et dirigée par l'Etat, comme le service des postes l'est déjà actuellement. Les produits de tout genre seraient distribués en quantité suffisante pour l'usage de chacun, mais non pour la vente. Les heures de travail seraient réglées ; chaque citoyen prendrait ce qu'il désire dans le stock commun. Nourriture, vêtements, logement, combustibles, voyages, amusements et tout le reste seraient choses absolument libres et la seule différence entre un premier ministre et un mineur serait une différence de rang et d'occupations. »
Les sympathies les plus vives de M. Robert Blatchford et de ses amis les portent vers Vlndependent Labour Party. Toutefois leur socialisme est plus éclectique que celui des Indépendants. Ils reprochent à ceux-ci de se montrer généralement trop peu conciliants à l'égard des autres groupes socialistes ; aussi ont-ils vu de bon œil le rapprochement de Keir Hardie et de Tom Mann avec les anarchistes. L'union dans un parti homogène de tous les socialistes anglais est recommandée par le Clarion en termes exprès ; le 6 janvier iSgS, M. Robert Blatchford écrivait :
« Nous nous refusons à croire que la majorité de nos socialistes anglais soient opposés à une action commune. Ceux qui ont écrit en ce sens dans Justice et dans le Labour Leader sont sans doute des gens sages et sincères, mais nous ne pouvons admettre qu'ils aient le droit de parler au nom de tous les socialistes de Grande- Bretagne. Cette question doit être posée devant l'ensemble des socialistes anglais, jj
La propagande du Clarion a beaucoup contribué à l'extension du Parti Indépendant. « Le Clarion, écrit Keir Hardie, a converti le Lancashire à la foi la plus solide dans V IndependentLahonr Party . » Le Clarion a récemment commencé à agir sur les mineurs du Northumberland, beaucoup moins avancés que ceux du Lancashire. Pour donner une idée du succès de ses publications, disons que Mer rie England s'est vendu, en Angleterre seulement, à 85o.ooo exemplaires.
Une des causes de ce succès c'est que les Indépendants du Clarion savent prendre le public par ses côtés faibles. Le rédacteur en chef, M. Robert Blatchford, est un littérateur de talent : auteur de plusieurs romans en vogue, il est connu dans le monde artistique et littéraire de l'Angleterre, et nous croyons qu'un bon nombre des lecteurs de Merrie England sont avant tout des lecteurs de M. Blatchford. Ce dernier est aussi grand amateur de sport. A son instigation, plusieurs clubs de foot-ball, de cricket ont été fondés en vue de réunir ceux qui s'intéressent au mouvement du Clarion.
Ce qu'il y a de plus original, en ce genre, c'est assurément le club vélocipédique du Clarion et le Cyclist Clarion camp. Chaque année, pendant la période des vacances, les membres de ce club s'entendent pour la location, à frais communs, d'un petit terrain à la campagne, de préférence une prairie d'un ou deux hectares, à proximité
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d'une gare de chemin de fer ; dans leurs moments perdus, ils s'y retrouvent, la plupart munis de leur bicyclette et accompagnés de leur famille ; chacun s'y occupe à tuer le temps le plus agréablement possible; on passe la nuit sous des tentes militaires hors d'usage.
Me trouvant dans la petite ville de Chester, je fus invité à passer une journée au « campement » du Clarion, établi cette année près de Knutsford, village des environs de Chester. Très originale, cette réunion : elle comprend, le jour de ma venue, plus de cent personnes, hommes, femmes et enfants. J'y retrouve quelques anciennes connaissances de V Independent Labour Party, entr'autres M. et Mrs Panckhurst. Rencontré aussi le frère du rédacteur du Clarion, M. Montagu Blatchford; celui-ci est malheureusement inaccessible aux interviews.
Le « camp », présente un aspect des plus pittoresques, avec ses vastes tentes blanches qui profilent leur note claire sur l'herbe d'un vert intense et sur le fonds sombre des coteaux voisins. Beaucoup d'animation y règne. Le soir venu, de grands foyers sont allumés. Ici, les enfants dansent au son d'un orgue de barbarie, plus loin, des hommes chantent en choeur. Quelques-uns prennent à la hâte une espèce de souper dans la tente la plus vaste ; d'autres font le cercle autour d'un chanteur comique. A une heure avancée de la nuit, les dames donnent le signal de la retraite et
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chacun va prendre des forces sous sa tente pour se préparer à l'excursion en bicyclette ou à la partie de cricket projetée pour le lendemain.
C'est pendant ma visite au Clarion Camp que j'assistai pour la première fois à un service de la Labour Church : une courte allocution par un membre du Parti Indépendant, quelques chants exécutés par toute l'assistance sur un rythme plus ou moins religieux firent tous les frais du service. Mais qu'est-ce donc que la Labour Church ?
La Labour Church fut fondée à Manchester au mois d'octobre 1891, par John Trevor. Voici comment l'un de ses membres, M. H. Rowe, explique la raison d'être et l'objet de l'Eglise du Travail :
« Le mouvement ouvrier socialiste a toujours été, — aussi bien en Angleterre que sur le continent (?), — un mouvement religieux. Toujours il a fait appel non seulement à l'intelligence de l'homme, mais encore à son âme. D'une part, il lui offre un idéal, l'idéal d'une humanité nouvelle ; de l'autre, il lui fait voir la nécessité de prendre des mesures pour avancer la réalisation de cet idéal. Ce mouvement est soutenu par l'enthousiasme moral de ses adhérents, non moins que par leur puissance intellectuelle.
» Cette tendance vers une rénovation morale a trouvé son expression, en Angleterre, dans un groupe qui envisage la reconstruction sociale comme une œuvre religieuse dans le vrai sens du mot. La Labour Church a deux objets. Le premier c'est de montrer que l'abolition des monopoles privés qui pèsent aujourd'hui sur le sol et sur le capital et la réédification graduelle de la vie nationale, d'après des principes d'équité, sont la grande œuvre de Dieu en notre temps, que c'est là, par conséquent, le but le plus religieux que des hommes puissent se proposer, soit qu'ils croient en Dieu, soit qu'ils n'y croient point. Le second objet c'est d'établir que, pour pouvoir réaliser ce but, il faut, de toute nécessité, développer
les qualités individuelles des travailleurs, c'est-à-dire rendre le travailleur digne de son travail. La Labour Church est donc un terrain commun où peuvent se rencontrer des adhérents de toutes les variétés de croyance et d'incroyance en matière théologique ; les membres doivent seulement se déclarer prêts à accepter notre base économique, qui nous distingue de toutes les autres Eglises, et notre base religieuse, qui nous distingue des mouvements purement politiques »'i).
Ecoutons encore, sur le but de la Labour Church, son fondateur, M. Trevor :
te Le domaine, écrit-il, où Dieu manifeste spécialement son action, c'est celui du travail; quelques hommes l'ont compris et telle fut l'origine de la Labour Church : celle-ci, en effet, part de ce principe que les plus grands services qui puissent être rendus à Dieu et aux hommes se trouvent compris dans l'œuvre du réveil social. Jusqu'à présent, le fait, pour un trade-unioniste ou un socialiste, d'être membre d'une Eglise semblait, au lieu de le faire participer à ce réveil, l'entraîner plutôt à reculer d'un pas. Le besoin se faisait sentir d'une Eglise qui fût l'expression collective de la vie religieuse. Il fallait que cette Eglise répondît aux désirs sociaux des hommes tout en leur communicant la dévotion et l'inspiration religieuse.
)) Une religion, pour qu'elle puisse être de quelque utilité à la cause de la liberté, doit être elle-même une religion libre; cette religion doit n'être pas vinculée par les traditions du passé, mais toujours tenir compte des circonstances présentes de la vie humaine et laisser chaque homme libre de compléter lui-même son développement...
» Le danger que court une Eglise du travail est double ; elle doit se garder de tomber dans deux extrêmes : une religion traditionnelle et l'absence de religion. Ces deux maux ne peuvent être évités que par l'adoption d'une religion libre. Or, une religion libre doit, pour se développer, partir de cette base que toute vie humaine constitue un tout par elle-même ; que l'homme doit apprendre chaque chose en vue de sa propre élévation ; qu'il n'existe pas plus de révélation religieuse qu'il n'existe de révé-
(i) H. C. RowE : Labour Aniiual, iSgS, p. 44.
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lation scientifique; que la seule voie à suivre pour arriver à la vraie religion est celle du développement personnel. Tout mouvement qui s'efforce ainsi d'amener l'homme à son plus haut développement est un mouvement religieux... C'est là le but que la Labour Church cherche avant tout à réaliser, et ainsi elle conduit l'homme à la connaissance de plus en plus parfaite de Dieu, fin suprême de l'humanité; la Labour Church constitue donc, dans le vrai sens du mot, un mouvement religieux »{i\
C'est conformément à ces vues qu'a été fondée la Labour Church. Les premiers développements furent assez rapides. La société se vit puissamment aidée dans ses débuts par presque tous les partisans du Labour movement. Citons, parmi ses adhérents les plus anciens, Keir Hardie, Tom Mann, Ben Tillet, Robert Blatchford... En janvier 1892 paraissait pour la première fois le Labour Prophet qui n'a cessé, depuis lors, d'être le principal organe de l'Eglise du Travail.
Dès son origine aussi, la Labour Church fondait en province des succursales dont les plus florissantes sont actuellement celles de Bradford, de Leeds et d'Halifax. Pour donner une idée de l'importance, — assez minime, — des Labour Churches anglaises, nous dirons qu'au i^"" Janvier 1897, le groupe de Bradford, aujourd'hui le plus nombreux et le plus prospère, résumait ainsi sa situation : « Nous avons trois cent membres et pas de dettes ».
A un congrès des diverses Labour Churches tenu en novembre 1894, 1^ programme suivant fut arrêté :
(i) Labour Animal, 1896.