MEMBRE DU PARLEMENT ANGLAIS
Esquisse biographique. — La grève des dockers en 1889. — Les ennemis de John Burns. — Le but qu'il s'efforce d'atteindre. — Le socialisme de John Burns. — Son désintéressement. — John Burns et les socialistes anglais.
Une étude sur John- Burns aurait pu trouver place dans l'un des chapitres précédents : John Burns a été, pendant de longues années, l'un des membres les plus actifs de la Social-Democratic Fédération; organisateur du mouvement Néo- Unioniste, il a occupé avec éclat le poste de vice -président des Trade-Unions ; aujourd'hui encore il est inscrit à la Fabian Society. Nous croyons toutefois devoir consacrer une étude spéciale à cet homme, dont M, Sydney Webb a dit « qu'il est la personnalité la plus marquante du mouvement ouvrier contemporain ». En fait, John Burns n'appartient plus aujourd'hui à aucun groupe déterminé. Il forme, à vrai dire, un parti à lui seul, en ce sens qu'il s'est tracé une règle de conduite bien déterminée et qu'il ne prend conseil de personne pour conformer ses actes aux prin-
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cipes dont il s'est constitué le défenseur. L'indépendance constitue le fond du caractère de John Burns : elle a largement contribué à lui assurer la position qu'il occupe aujourd'hui dans le monde du travail ; elle est aussi la cause de l'antipathie presque générale que lui ont vouée les leaders du mouvement socialiste en Angleterre,
John Burns est le type de ces ouvriers anglais qui doivent à leur valeur personnelle de s'être élevés peu à peu au niveau intellectuel des classes supérieures. Né en Ecosse en i858, il a pour père un ouvrier mécanicien, qui lui fait quitter les bancs de l'école dès l'âge de dix ans. Nous lui voyons alors franchir tous les degrés du métier paternel. Agé de vingt-et-un ans il fait un voyage de douze mois sur le Niger, en qualité de mécanicien en chef. Pendant ces années de dur labeur, Burns complète son instruction par des lectures variées; il s'attache à l'étude de Carl3de et de Ruskin, ses auteurs favoris et bientôt les initiateurs de sa vie. Rentré de son voyage en Afrique, il consacre ses économies à un tour d'Europe et visite successivement Paris, Berlin et Vienne. Il se fixe enfin d'une manière définitive à Londres, en i883,
A ce moment, Burns a vingt-cinq ans. De tout ce qu'il a appris à connaître, il lui reste un sentiment de pitié pour les travailleurs les plus déshérités, un besoin indéfinissable de chercher à améliorer les conditions générales du travail et
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à répartir d'une façon plus équitable, entre les membres de la société, les bienfaits de l'existence. Un ouvrier français réfugié à Londres depuis la Commune de Paris lui expose un jour les principes du socialisme. Burns l'écoute attentivement et se prend d'enthousiasme pour cette théorie nouvelle, qui lui semble répondre à ses aspirations les plus chères et réaliser les rêves qu'il a caressés pendant sa jeunesse. Il se met à l'étude du socialisme et se fait inscrire, dès i883, à la Social-Democratic Fédération, dont il ne tarde pas à devenir un des leaders les plus ardents. Tom Mann, ami de John Burns et mécanicien comme lui, entre également à la Fédération et tous deux se distinguent bientôt comme orateurs populaires, dans la propagande qu'ils entreprennent par toute l'Angleterre, en faveur des théories marxistes. En i885, John Burns se présente comme candidat socialiste au Parlement, à Nottingham : il recueille seulement 5g8 suffrages, mais n'est pas découragé par cet échec. Sentant en lui l'étofte d'un tribun, il ne perd pas une occasion de s'adresser en public aux ouvriers, et le sujet qu'il aborde presque invariablement c'est le socialisme. Les émeutes des sanstravail, en 1886 et 1888, le trouvent au premier rang. Orateur principal du meeting monstre que les sans-travail organisèrent alors à Trafalgar Square, il s'y fait remarquer par sa résistance à la police, — ce qui lui vaut un emprisonnement de six semaines.
Ici commence une nouvelle période dans la vie de John Burns, Celui-ci ne s'était révélé jusqu'alors que comme leader socialiste. La Social- Democratic Fédération ne demandait pas autre chose à ses membres; elle se montrait hostile aux groupements qui refusaient de s'inspirer de ses principes, spécialement aux Trade-Unions. John Burns, quoique membre lui-même de l'Union des mécaniciens, — un des syndicats les plus anciens et les plus florissants, — s'était montré hautement favorable à la tactique de la Fédération. C'est son ami Tom Mann qui lui ouvre les yeux sur les dangers de cette tactique et appelle son attention sur la misérable condition des ouvriers îoiskilled, auxquels ni la campagne socialiste de la Fédération, ni l'agitation de 1887 n'avaient procuré le moindre soulagement. A partir de 1888, John Burns se sent attiré vers les masses désorganisées des unskilled; il prend la résolution de se consacrer à leur émancipation et, sans abandonner pour cela la Fédération, il commence immédiatement à rapprocher ces éléments épars jusque là.
Pendant près de deux ans, Burns et Mann travaillent à cette grande œuvre de propagande. Rien ne les arrête, ni le bannissement que la Social- Democratic Fédération prononce contre eux, ni les difficultés qui naissent sous leurs pas. Dans le Nord de l'Angleterre ils jettent les bases du Labour Part)'; à Londres ils organisent les ouvriers du gaz et surtout les dockers. i5
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Voici à la suite de quelles circonstances les dockers entreprirent la fameuse grève de 1889, qui est peut-être l'événement le plus mémorable de la carrière de John Burns.
Les ouvriers d'une des plus importantes usines à gaz de Londres venaient de terminer à leur avantage une grève commencée au printemps de 1889(1); John Burns s'était trouvé parmi les leaders du mouvement. Ce succès mit en éveil les dockers qui souffraient de l'exiguité de leurs salaires et de l'irrégularité de leur emploi. Ben Tillet, qui, à ce moment, travaillait dans les docks, venait de constituer parmi eux un syndicat auquel ne manquaient que les adhérents. C'est alors qu'il s'adresse à John Burns, lui demandant son appui immédiat. Burns examine la situation, interroge les principaux d'entre les mécontents et décide de commencer la grève sans tarder... Les difficultés à vaincre paraissaient presque insurmontables : d'une part les grévistes à contenir, 120.000 hommes indisciplinés et réfractaires à toute idée d'effort combiné; de l'autre, les moyens de subsistance faisant presque totalement défaut. Mais cela n'est pas pour arrêter John Burns, qui se met au travail avec ardeur.
A Tom Mann il confie l'organisation générale de la grève, la distribution des secours, l'action à exercer sur les directeurs des entrepôts. Il charge Ben Tillet de remonter sans cesse par son exemple
(i) V. SUPRA : p. i3o.
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l'ardeur de ses compagnons de travail. Lui-même s'occupe activement de la propagande et, pendant les six semaines de la grève, il ne se passe pas un jour qu'il ne fasse entendre aux dockers son éloquence entraînante et mêlée de cet « humour » shakespearien par lequel il sait électriser son auditoire. Souvent John Burns harangue les grévistes plusieurs fois dans l'espace d'une soirée et s'attarde dans les docks bien après l'heure où les omnibus et les tramwa3'S ont cessé de circuler; il est forcé alors de faire à pied les cinq milles qui le séparent de son home. Attentif à tout, Burns prévient les défaillances, stimule le courage de chacun, en même temps qu'il maintient le calme dans cette masse d'ouvriers mécontents de la durée de la lutte : bref, il se révèle dans la grève de 1889 comme un véritable conducteur d'hommes. Nous avons dit plus haut le succès qui couronna ses efforts (augmentation du salaire des dockers d'un penn}- par heure).
Au lendemain de la victoire, Burns se rend compte que, pour continuer la lutte avec succès, ses troupes doivent être mises à l'abri des vicissitudes qu'elles ont connues au moment de la grève. Il perçoit nettement le danger qui peut naître de la coalition soudaine de ces milliers d'hommes, conscients aujourd'hui de leur force, s'ils n'introduisent pas dans les unions professionnelles qu'ils viennent de constituer, les institutions de prévoyance qui ont fait le succès des anciennes
Trade-Uiiions. « Mes amis, dit-il, en s'adressant aux dockers, nous nous sommes donné beaucoup de peine pour vous ; nous vous avons procuré des secours énormes, qui vous ont permis de soutenir la lutte; la grève est terminée et vous serez pa3'és un penny en plus par heure de travail. Croyez-vous que ce penny en plus soit le but final de nos efforts? Croyez-vous que ce soit pour ce penny que nous avons parlé, lutté, voyagé, peiné comme nous l'avons fait? Non, nous avons avant tout voulu faire de vous des hommes capables, indépendants, conscients de leurs obligations et de leur puissance. La première démonstration que vous puissiez nous fournir de votre succès, c'est de vous imposer des contributions plus fortes ; à cela nous verrons que vous êtes résolus à prendre vousmêmes en mains le soin de vos intérêts et à vous conduire en hommes »(i).
Par ces sages conseils, qui, d'ailleurs, ne furent pas assez généralement suivis, John Burns s'efforçait de réagir contre les tendances du Nouvel Unionisme, en ce qu'elles pouvaient avoir de dangereux. Quelques années plus tard, il donna un nouvel exemple de cette modération, lorsqu'étant vice-président du congrès des Trade-Unions, il prépara le coup d'état de Cardiff; cette manœuvre, comme on sait, exclut John Burns du Comité Parlementaire, mais elle éloigna, en même temps,
(i) V. Paul de Rousiers : op. cit., p. SSg.
du congrès presque tous les leaders de la fraction Néo-Unioniste avancée(i).
Membre du London County Cotmcil pour Battersea depuis 1890, John Burns continue, sur ce terrain, la campagne commencée dans les tumultueux meetings des dockers. Il prend l'initiative de plusieurs projets concernant l'élévation des salaires des ouvriers employés par la municipalité, la diminution de leurs heures de travail, la suppression des intermédiaires dans les contrats d'entreprises à charge de la ville. Il mène vigoureusement la campagne qui aboutit à faire reprendre par la ville le réseau des tramways et, depuis son entrée au Conseil, il dote son district de Battersea de tout un quartier de maisons ouvrières, d'une nouvelle école officielle, d'un établissement municipal de bains, etc.
En 1892, John Burns est élu membre du Parlement par ces mêmes électeurs de Battersea qui deux fois déjà l'avaient envoyé au London Coiinfv Council. Remarquons qu'il ne prend pas à la Chambre des communes la qualification de «socialiste», mais figure comme a labour iiieuiber», à côté de M. M. Burt, Fenwick, Wilson, tous antisocialistes déclarés. Il joue au Parlement un rôle moins brillant que dans l'enceinte du County Council, mais, s'il y remporte peu de victoires, il défend avec un zèle qui ne se ralentit pas les intérêts généraux du travail. Ses discours sont
yi) V. SUPRA : Chap. IV, g II.
écoutés et appréciés ; l'ancien mécanicien s'est acquis la considération et le respect de ses collègues, comme déjà il avait su se concilier les bonnes grâces des patrons contre lesquels il dirigeait des grèves et des ouvriers qu'il mettait en garde contre leurs propres exagérations.
Plus d'une fois dans les conversations, en Angleterre, j'ai entendu prononcer le nom de John Burns et, chose étrange, lorsque j'avais des socialistes ou même certains trade-unionistes pour interlocuteurs, presque toujours ces derniers parlaient de Burns avec amertume. Les uns lui reprochaient de n'être plus socialiste, d'avoir déserté ses anciens amis, les autres l'accusaient de se laisser guider en tout par l'intérêt : un de ces derniers m'écrivait récemment qu' « en s'excluant lui-même du congrès des Trade-Unions, en 1895, John Burns n'avait agi que par vanité, parce qu'il voyait l'impossibilité de conquérir dans les milieux trade-unionistes la situation de leader unique ».
Ces reproches ne me paraissent guère justifiés et semblent devoir s'expliquer surtout par la jalousie de ceux qui envient à John Burns sa popularité et sa considération, et aussi par la haine que lui ont vouée ceux qu'il a combattus de toute son énergie.
John Burns, plus que ses détracteurs, agit par conviction. Il travaille pour le bien de la classe ouvrière et, dans cette vue, il insiste, avant tout,
sur la nécessité de développer intellectuellement, socialement et moralement les individus. Toute sa carrière peut se ramener à ce but; lui-même, d'ailleurs, a mis en pratique la théorie de l'amendement individuel, car il est, dans toute la force du terme, un self-niade uian. S'il méprise aujourd'hui les leaders du parti socialiste, si, au Parlement, il ne demande pas à cor et à cri les réformes collectivistes, c'est que l'expérience lui a fait voir combien dangereuse et peu raisonnable est la voie dans laquelle il avait débuté.
Ce fut sous l'empire d'un mouvement d'enthousiasme, que Burns entra à la Social-Democratic Fédération. Jeune et sans expérience, il cro3^ait alors très sincèrement à la transformation radicale de la société dans un avenir rapproché. Son métier et les théories économiques dont il s'était rempli la tête, formaient presque tout son bagage. Quant à ses relations, elles se bornaient à des membres de la classe ouvrière ; il ne connaissait que par ouï-dire ces capitalistes, dont il eût voulu détruire la race; bien plus, il ignorait jusqu'au pouvoir du capital, n'ayant jamais manié d'argent lui-même. Quand il fut appelé à siéger au Lojidon County Council, puis au Parlement, ce fut tout autre chose. John Burns se trouva d'abord désorienté par le fonctionnement des rouages compliqués de la politique ; mais bientôt il comprit la nécessité d'envisager toutes choses par leur côté pratique et d'en tirer le moins mauvais parti
possible. Ainsi s'explique le changement d'attitude de John Burns, depuis son arrivée aux fonctions publiques, et ainsi se justifient ses votes souvent acquis aux libéraux. Voilà pourquoi les socialistes, ses anciens alliés, le traitent aujourd'hui de réactionnaire et ne lui ménagent pas les invectives.
Mais, pourrait-on se demander, John Burns est-il encore socialiste? Je lui ai posé moi-même la question et l'entretien que je reproduis ici est la réponse de John Burns.
C'est dans sa maison de Battersea que Burns m'a donné rendez-vous; j'y arrivai au moment ou il se disposait à partir pour le Parlement. J'allais m'en retourner et remettre ma visite à un autre jour, quand John Burns apparut : « Restez, me dit-il, nous avons une couple d'heures avant la séance de la Chambre, nous ferons route ensemble jusque Westminster ». Et nous voilà marchant côte à côte à travers d'immenses quartiers ouvriers de construction récente.
John Burns est un petit homme alerte à qui l'on donnerait cinquante ans, bien qu'il n'en ait pas quarante, à la barbe courte, grisonnante, irrégulièrement plantée, aux yeux animés d'un feu extraordinaire sous l'épaisseur de sourcils touffus ; la chevelure est noire, parsemée de nombreux fils d'argent ; la figure petite, carrée, d'une expression mobile où dominent la fermeté et l'aftabilité. Burns a la voix claire et forte et s'exprime en thermes souvent imagés; d'accueil
plutôt froid, au début, il s'anime au bout de peu d'instants, il oublie qu'il n'est pas dans un meeting, il mêle à sa conversation des gestes énergiques ; c'est un tribun.
« Oui, me dit-il, je suis socialiste et même, d'une façon plus spéciale, je préconise le collectivisme. Le véritable but de ma vie c'est de travailler au bien de la classe ouvrière^ Si l'intérêt des ouvriers le commandait, je n'hésiterais pas à me faire tuer pour leur cause et à leur sacrifier tous mes rêves les plus chers. Mais je suis avant tout et uniquement un pracHcal socialist.
» Je suis hostile à l'idée d'une révolution. Assurément, l'avenir est aux ouvriers; pour s'en convaincre, il suffit de voir les progrès réalisés par eux dans ces dernières années. Mais ce n'est pas là une raison pour leur dire qu'ils doivent s'emparer dès demain du pouvoir; nous ne leur ferons connaître leur puissance que quand ils se seront montrés dignes de leur élévation par le développement de toutes leurs facultés.
» J'abhorre également les socialistes académiques, les professeurs de théorie socialiste, les marxistes. Ce que je veux procurer aux ouvriers ce sont les salaires fixés par les Trade-UnioJts, la réduction raisonnable des heures de travail, le socialisme municipal. Je voudrais voir conférer à la commune des attributions considérables, et ici cet espoir est à la veille de devenir une réalité. Voyez en effet ce qu'a fait le Londoii
Coiinty Coiincil depuis quelques années : la plupart des travaux publics sont exécutés aujourd'hui directement par la Ville ; les lignes de tramways ont été rachetées, on parle sérieusement d'un projet d'approvisionnement d'eau par la municipalité; quant à l'éclairage au gaz, nous ne le disputerons pas aux capitalistes, nous nous réservons de prendre l'électricité qui, elle, est l'avenir.
» Tenez, me dit John Burns, s'arrètant devant une rangée de petites maisons coquettes, dont les pignons en briques coupés de pierre blanche émergent gaiement de l'encadrement fleuri des parterres, direz-vous encore que mon socialisme pratique n'a rien de bon? Ce que vous vo3'ez là, c'est tout un quartier d'habitations ouvrières, construites par une grande société d'entreprises. Il y a là douze cent maisons et une population de dix mille personnes; les loyers ne s'élèvent pas au-dessus de huit à neuf shilhngs par semaine. Or, de qui cro3'ez-vous que puisse émaner l'initiative de pareils projets, si ce n'est du London County Council? Celui-ci a donné l'exemple du mouvement en établissant des maisons ouvrières modèles pour environ deux mille personnes.
— Soit, observai-je; vous voulez bien appeler cela « socialisme pratique » et vous me dites que le socialisme pratique est le seul auquel vous êtes favorable. Cependant, vous ne pourrez toujours vous borner à souhaiter des réformes de ce genre ; un jour viendra où vous voudrez avoir le collée-
tivisme complet, avec l'omnipotence de l'Etat et l'absorption des forces individuelles par le pouvoir collectif.
— Mon socialisme ne cessera jamais d'être pratique, parce qu'il est dans sa nature de se modifier constamment et de s'adapter aux circonstances du moment. Quant à l'effort individuel, loin de vouloir le supprimer, j'estime qu'il faut l'encourager spécialement en Angleterre, car il a fait et fait encore la grandeur de notre peuple. Mais l'effort individuel est trop faible s'il est abandonné à lui-même. D'une part, la direction doit être donnée, en toutes choses, par le pouvoir collectif et, d'autre part, celui-ci a besoin tout à la fois de l'aide et du contrôle des individus. Le pouvoir collectif et l'eftbrt personnel sont destinés à se compléter, à se fortifier. »
En ce moment nous traversons Battersea Park, un admirable ensemble de plaines, de bosquets et de fleurs, situé sur la rive droite de la Tamise et créé spécialement en vue de l'agrément et de l'hygiène d'une population presque entièrement ouvrière. John Burns me fait remarquer une pelouse où une cinquantaine d'enfants prennent leurs ébats. « Cela, me dit-il, c'est le bienfait de la collectivité : tous les enfants pauvres de l'aggloméré peuvent se livrer ici à leurs jeux. Voulez-vous voir maintenant le contrôle individuel (personal improvement) ? Regardez. » Et John Burns de s'élancer sur quelques gamins qui faisaient mine
de démantibuler la balustrade de l'enclos. De sa grosse voix, il les semonce vertement, puis il les secoue d'importance et les renvoie au milieu de leurs compagnons, qui ont regardé bouche bée toute la scène.
J'ai revu encore deux ou trois fois John Burns et je crois qu'il est difficile de ne pas admettre son désintéressement, la sincérité de ses convictions, son honnêteté. S'il l'avait voulu, John Burns serait aujourd'hui président du Comité Parlementaire des Trade-Unions ou leader de VIndependent Labour Party ; en continuant d'exercer son métier, il eût pu réaliser de jolis bénéfices, tandis que ses divers postes de confiance ne lui rapportent actuellement guère plus de quinze shillings par semaine. Il lui arrive d'être obligé, pour pouvoir payer le loyer de sa maison, de louer quelque grande salle dans la ville et de donner des conférences à son profit personnel. Un fait bien connu, c'est que John Burns, comme aussi Tom Mann, ne fume jamais et ne boit pas d'alcool. Dans son voisinage, on le connaît surtout sous le nom de Honest John Burns.
Quant au programme et aux opinions de Burns, ils se rapprochent sensiblement de la manière de voir des membres ouvriers du Parlement qui sont opposés au socialisme. L'idéal collectiviste est le seul point qui les sépare et le jour n'est peut-être pas éloigné où John Burns reconnaîtra combien la réalisation de cet idéal est chose impossible.
Je l'entends encore prononcer cette phrase : « Le socialisme ne peut avoir de succès auprès d'un peuple que s'il est, en toutes circonstances, pratiquement adapté à la façon de voir de ce peuple ».
Si John Burns ne peut se résoudre encore à abandonner les chimères collectivistes, il se détache, en revanche, de plus en plus des groupes qui représentent en Grande-Bretagne le parti socialiste.
Voici les paroles qu'il prononçait le 10 mai i8g6 dans un meeting à Battersea :
(( Aux prochaines élections, les progressistes et le parti ouvrier ont, non seulement à combattre les modérés, mais aussi les socialistes, qui, en réalité, sont de plus grands adversaires des travailleurs que les tories )>.
Il n'y a pas lieu de s'étonner de l'absence de John Burns, en i8g6, au congrès socialiste de Londres. Peu de jours avant cette réunion, qui comprit, — comme on le sait, — des socialistes et des trade-unionistes, John Burns me disait : « Je souhaite la meilleure chance au congrès, mais je doute qu'il réussisse : c'est déjà une faute de réunir un congrès international ouvrier à Londres quand, la même année, nous avons, à Edimbourg, le congrès des syndicats professionnels ; c'est une faute encore plus grande d'assembler des centaines de délégués qui ne sont pas plus disposés à se mettre d'accord qu'ils ne sont capables de se faire comprendre. J'ai eu le
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courage de marquer mon opinion en m'abstenant de prendre part au congrès et il est regrettable que Sydney Webb et Bernard Shaw, après avoir qualifié le congrès de fumisterie, n'en soient pas restés éloignés comme moi. »
Terminons ce chapitre en reproduisant une lettre, parue dans le Figaro, où John Burns apprécie le congrès de Londres, au lendemain de la clôture :
Londres, 4 août iSçâ.
Cher Monsieur,
La plupart des principales Trade-Uniotis se sont tenues à l'écart du congrès, parce qu'elles estimaient, comme moi, qu'il ne pouvait pas résulter beaucoup de bien de ce mélange d'anarchistes, de socialistes et de trade-unionistes, surtout lorsqu'une minorité d'anarchistes et de marxistes, pour des raisons diverses et qui n'ont pas le moindre rapport avec les intérêts du travail, viennent uniquement pour capter et exploiter le mouvement des Trade- Unions, qui est essentiellement le mouvement du travail, le « Westminster Abbey du travail », comme le disait avec raison M. Jaurès.
Le rapprochement entre le trade-unionisme et le socialisme rationnel, que j'avais désiré et sur lequel je fondais quelque espoir, a été détruit par l'esprit de faction, d'intrigue, d'intolérance et d'exclusivisme que l'on a vu sévir dans toute sa beauté au congrès.
Pour beaucoup, le socialisme est devenu une secte, avec des credos économiques auxquels les gens pratiques et tolérants ne consentiront jamais à se soumettre. C'est trop pessimiste pour aujourd'hui, c'est trop optimiste pour demain.
Les leaders manquent souvent de ce sens des proportions, de ce respect des faits et de cette connaissance de la nature humaine, en dehors desquels aucun mouvement ne peut aboutir d'une manière durable. Leur motto semble être : « Périsse mon pays pourvu que , mon credo vive ! ». Cette politique a naturellement éloigné d'eux le mouvement des Trade-Unions. La (c vieille garde » n'est pas là, avec ses i.aSo.ooo hommes, sa discipline, ses fonds et sa solidarité
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industrielle, pour remettre en question ses bases d'existence et travailler à son propre effondrement.
Les doctrinaires, les « sans-culottes » professionnels et les pamphlétaires sont aujourd'hui une source aussi grande de troubles pour le mouvement populaire qu'ils l'étaient il y a cent ans.
Comme alors, le congrès de Londres a, sous une autre forme, mais par une tactique semblable, servi la réaction. On a vu des hommes préchant la paix universelle, la fraternité et la solidarité, lutter pour savoir qui hurlera le plus fort et qui excommuniera l'autre.
Ceux des délégués allemands, français, belges et autrichiens qui ne voulaient pas aller à un échec auraient du s'entendre avec les trade-unionistes anglais, se séparer du congrès et en convoquer un autre, éliminant les anarchistes, la Social-Democratic Fédération, le trop ardent Indepeiideiit Labour Party, les rêveurs et la lie de la démocratie.
S ils l'avaient fait, leur congrès aurait été moins dramatique mais plus utile, et ils auraient assuré à leur œuvre le respect, qui a fait place au ridicule, grâce au manque de courage moral de la plupart des éléments de la représentation, sans en excepter les leaders.
Le congrès avait une occasion unique de faire du bien au travail. Il n'a pas su s'en servir, parce que la plupart des socialistes n'ont appris à penser ni à la chose qu'ils désirent, ni à la méthode pour l'obtenir.
Le congrès a donné au trade-unionisme et à la coopération une leçon qui les fortifiera. Les socialistes anglais ont reçu un coup dont ils ne se relèveront pas pendant des années, et cela, pour avoir permis que leurs vues fussent représentées par une collection de sots et de fanatiques, dont le nombre et l'influence ont été fort exagérées et dont les manœuvres théâtrales n'ont trompé personne.
Mais, comme tous, nous apprenons plus par les défaites que par les succès. Espérons que toutes les écoles socialistes profiteront de ce qui est arrivé.
Nos travailleurs sauront, mieux encore que par le passé, que ce n'est pas avec de la déclamation qu'on fait du travail sérieux. Tout à vous, en hâte,
JoHx BvRxs. M. P.(ï;
{i) Le Figaro, 8 août 1896.