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CHAPITRE VIII

Le communisme de William Morris.

William JNIorris, poète, artiste et industriel. — Comment il fut amené à embrasser le socialisme. — Communisme et socialisme.

— Fonctionnement, d'après Morris, de la société communiste future. — Moyens préconisés par Morris. — Art et socialisme.

— Merton Abbev. — Influence de Morris.

William Morris vient de mourir, mais son souvenir demeure plus vivant que jamais parmi ceux qui l'ont connu. Pendant sa vie, il a été l'àme du mouvement communiste artistique représenté par la Hamuiersniitli Sociaïist Society; maintenant qu'il n'est plus, l'attraction irrésistible exercée par sa mémoire continue de grouper autour de l'idéal communiste la petite phalange d'artistes et de littérateurs que Morris a eus pour disciples..

Industriel, artiste puissant, poète superbe, agitateur socialiste, William Morris fut tout cela à la fois; et ces caractères se sont trouvés chez lui si intimement réunis ou plutôt fusionnés, qu'il ne semble guère possible de considérer en Morris le socialiste sans évoquer en même temps le poète, l'industriel et l'artiste.

William Morris naquit le 24 mars 1834 à Walthamstow, près de Londres. Il reçut sa

première éducation à Marlborough, d'où il passa à Exeter Collège, à Oxford, Après s'être destiné pendant quelque temps à l'Eglise, il met un terme à ses études et entre, en i856, chez l'architecte George Edmund Street. Cette même année, il publie et soutient en grande partie de ses fonds The Oxford and Cambridge Magazine ; les douze numéros de cette revue contiennent de lui des poèmes et de remarquables essais en prose où éclate déjà une vive sympathie. pour le moyen-âge. Trouvant trop restreint le domaine de l'architecture, Morris quitte bientôt Street et, en 1861, de concert avec quelques-uns de ses amis, les peintres préraphaélites Dante Gabriel Rossetti, Ford Madox Brown et Edward Burne-Jones, il entreprend d'améliorer et de développer le goût artistique de ses contemporains. Dans ce but, il établit à Merton Abbev une manufacture de papiers peints, de vitraux et de meubles artistiques, qui n'a pas tardé à devenir célèbre en Angleterre et dont les produits forment aujourd'hui la décoration de bien des intérieurs.

En même temps qu'il se livre à ces travaux purement artistiques, Morris s'affirme de plus en plus comme poète. Il publie TJie Life and Death of Jason, The Earthly Paradisc, plusieurs poèmes inspirés des anciennes sagas islandaises et l'un de ses chefs-d'œuvre, dont le sujet est emprunté à l'Allemagne médiévale, The Story of Signrd the Volsnng and the Fall of the Nihhings.

Avec Swinburne et Rossetti, William Morris occupe, dès cette époque, la première place parmi les poètes anglais. Il est, dans ce domaine, ce qu'il s'est montré dans le domaine de l'art, un original et un créateur, épris, jusqu'à la passion, de la littérature héroïque du moyen-âge, surtout du moyen-âge septentrionnal. Morris vit littéralement du passé : poète, il demande aux légendes d'autrefois les lumières qu'il a empruntées comme artiste aux anciens motifs de décoration.

Tel est Morris jusqu'en i883. Ses amis le croyaient exclusivement voué au culte du beau, et ses opinions d'alors, qu'on pourrait qualifier d'anti-révolutionnaires, le faisaient désigner par tout le monde comme l'héritier présomptif de lord Tennyson, dans la dignité de poète lauréat. Aussi la stupeur fut-elle grande, en Angleterre, lorsque, cette même année, on apprit que William Morris, l'artiste, le poète, avait levé le drapeau rouge à la suite du socialiste Hyndman et était devenu l'un des leaders de la Social-Deuiocratic Fédération.

Ce brusque revirement n'avait rien cependant qui dût étonner trop vivement' de la part de Morris. De sa première vocation religieuse, il avait conservé une sorte d'austérité, de ferveur, qu'il appliqua bientôt à vouloir guérir les maux de la société et qui le poussa à se passionner pour les idées égalitaires et socialistes.

Plus tard, tandis qu'il dirige son entreprise d'arts appliqués, il est nécessairement amené à

connaître les difficultés de la production des belles œuvres qui sortent de son atelier, et insensiblement, par suite de ses rapports avec les ouvriers, il en arrive à s'occuper de problèmes autrement importants que la production ellemême. Commençant par un art de propagande qui tendait à la réforme des arts décoratifs, il glisse naturellement vers l'étude des questions sociales. Morris, en effet, est un apôtre de la régénération sous toutes ses formes. Le préraphaélitisme n'est qu'une révolution dans l'art et dans la poésie, une tentation de retirer ceux-ci de l'avilissement où ils sont tombés, pour les rapprocher d'un idéal plus parfait. Quand Morris devient l'apôtre du communisme, il ne fait, en somme, que généraliser sa thèse favorite « que l'art dégénère dans notre société industrielle ))(i).

Au surplus, Morris lui-même a fait connaître, en 1894, les motifs de son adhésion au communisme, dans un ouvrage qui est, en quelque sorte, sa profession de foi (Why I ani a Comiminîst) :

« Le communisme, écrit-il, est une société dont l'essence est l'égalité pratique des conditions; « pratique» veut dire modifiée par les attitudes et les préférences des membres. Telle est la base économique du communisme. La base morale, c'est l'habitude acquise par l'homme de prendre conscience qu'il est un être social, de telle sorte qu'il s'accoutume à ne pas faire de distinction entre le bien commun et le bien de chaque individu. En conséquence, je suis communiste : lo parce qu'il me semble qu'on ne peut concevoir l'homme en dehors de la société ; 2° parce qu'il n'y a pas de fondement économique moral sur lequel on puisse

(ij WiLLiAAi MoKKis : Hopes anà jcars for Art.

bâtir une vraie société, sauf celui que j'ai indiqué plus haut. Toute autre base fera du gaspillage et de la souffrance inutile une part essentielle du système. Bref, je ne vois pas de régime en dehors duquel les hommes puissent vivre hors de ces deux termes : esclavage, égalité. »

William Morris ne resta pas longtemps membre de la Social-Democratic Fédération, dont l'intransigeance le révoltait. Il s'en sépara en i885 et fonda, avec quelques partisans, la Socialist League, qui eut pour organe le Commonweal. Ce groupe, assemblage étrange de collectivistes, d'anarchistes et de communistes, renfermait de nombreux éléments de discorde et, dès 1889, il commença à se disloquer. En 1893, les discussions de plus en plus ardentes entre les marxistes orthodoxes et les communistes purs amenèrent la dissolution de la société. Le Commonweal cessa de paraître. William Morris et les communistes qui lui étaient restés fidèles reprirent la propagande idéaliste de la Ligue et fondèrent, en 1893, la Hammersmith Socialist Society : celle-ci tient encore maintenant ses réunions du dimanche soir, dans une salle contigue à Kelmscott House, la demeure de Morris à Hammersmith (Londres).

Nous l'avons vu, William Morris se déclare communiste. Sans être hostile au socialisme proprement dit, il envisage sa réalisation comme un état contingent et passager :

« Peut-être, dit-il, devrons-nous traverser cette période de transition que l'on désigne maintenant sous le nom de socialisme :

25o SOCIALISTES ANGLAIS.

pendant cette période, les moyens de production et d'échange seront dans les mains de ceux à qui ils sont nécessaires, c'est-à-dire dans les mains des travailleurs ; les grandes accumulations de capitaux seront impossibles, parce que l'argent aura perdu son privilège; enfin, chacun jouira d'une chance égale pour faire son chemin. Cette période de socialisme incomplet se fondra graduellement en un vrai communisme, sans que nous passions par aucun changement violent «(i).

Ailleurs encore, Morris se déclare l'adversaire d'un « communisme catastrophique ». A ce point de vue, la tactique de la Fédération lui déplait souverainement. Il répudie aussi les moyens impraticables et violents préconisés par les anarchistes, que, dans son langage coloré, il compare à un état-major qui irait en guerre sans soldats. Cependant, il se montre très favorable au principe même de l'anarchisme, c'est-à-dire au système de l'individu libre dans l'association libre ».

Quant au fonctionnement de la société communiste, voici ce qu'en dit Morris :

(c La nation centralisée fera place à une fédération de communautés; celles-ci mettront les richesses à la disposition de tous leurs membres, en tenant compte des besoins de chacun d'eux et en leur demandant seulement de travailler de leur mieux, suivant leur degré de capacité, à la production de la richesse commvme. D'ailleurs, il est bien entendu que chaque membre sera absolument libre de se servir de sa part des richesses comme il lui plaira, sans que personne puisse s'en mêler, tant qu'il l'appliquera réellement à son propre usage et ne s'en fera pas un instrument de domination. Ces vues supposent une complète égalité, de conditions pour tous les hommes, leur vie restant différenciée seulement par les capacités et les aptitudes ; l'émulation dans le travail pour le bien commun remplacera la concurrence, comme stimulant...

(i) 'William Morris : ÎVhy I am a Communisf.

SOCIALISTES ANGLAIS. 25i

» Quand les hommes se seront affranchis de la crainte qui les divise et que produit notre système de famine artificielle, ils sentiront que le meilleur moyen d'éviter dans l'avenir le gaspillage du travail sera de permettre à chacun de prendre à la réserve commune (from tite comiiion store) ce qu'il lui faut, car nul n'aura la tentation ni l'occasion d'utiliser une part plus grande que celle qui lui est nécessaire «(i).

Ce passage donne une idée complète du communisme de Morris. Son système a ceci de particulier, — comme le fait remarquer judicieusement M. Albert Métin, — qu'il est la S3mthèse de l'individualisme et du socialisme ; en effet, l'individu, en échange de la socialisation de ses biens, se voit attribuer une entière liberté morale et intellectuelle.

Comme moyen de réaliser ce paradis sur terre, William Morris préconise :

« la formation d'un parti socialiste large et bien défini ; celui-ci, grâce au droit de vote, arrachera aux classes possédantes actuelles les instruments dont elles se servent aujourd'hui pour gouverner le peuple conformément à leur intérêt, et les emploiera à effectuer dans la société la réforme qui mettra fin aux oppressions ».

Morris, en recommandant ainsi de prendre part aux élections, étonna les intransigeants. Ceux-ci, en effet, ne devaient point s'attendre à voir le poète mener une campagne parlementaire, après les satires dans lesquelles il avait, à maintes reprises, raillé le recours des mécontents à l'Etat. La Hammersmith Socialist Society avait d'ailleurs été constituée, non pas pour faciliter la conquête des pouvoirs publics à la classe ouvrière, mais

(i) William Morris : True anàjahe Society, p. 19.

pour favoriser le groupement des travailleurs en vue de la révolution générale,' comme l'indique la devise de la société : Educate, agitate, organise. Mais, comme Morris, en ces dernières années, s'était déclaré hostile à l'emploi de la force brutale, il a bien dû se résigner à accepter provisoirement le gouvernement représentatif.

Tout en consacrant, depuis i883, le meilleur de son temps à la propagande socialiste, Morris n'a pas cessé de s'adonner au culte du beau. Et ce n'est pas seulement en dehors de son œuvre de propagande qu'il est resté attaché à ses préoccupations artistiques, industrielles, littéraires: à vrai dire, l'art fait partie intégrante du socialisme de William Morris. Sa formation à la lecture des poètes, des moralistes, des esthéticiens, — spécialement de Ruskin, dont le souvenir revient à chaque instant dans ses œuvres, — et surtout la puissance de son imagination ont eu pour résultat que Morris est intimement persuadé de la puissance de l'art dans la société future et que souvent il présente ses idées sous la forme de visions artistiques.

Voici, par exemple, comment il décrit la civilisation contemporaine :

(c Dans un de ses contes, Edgar Allen Poë peint la situation d'un petit groupe de matelots en détresse, sur un navire qui fait eau de toutes parts. Ils sont en proie à une faim dévorante..., quand soudain la vue d'un vaisseau qui arrive vers eux les remplit d'une indicible joie. Cependant, à mesure que le vaisseau se

rapproche davantage, il paraît se diriger d'une façon étrange et contraire aux principes de la marine ; à certains moments, on le dirait même à peine gouverné; mais le voilà qui avance encore ; et la joie des naufragés est trop grande pour qu'ils remarquent l'anomalie de sa marche. Enfin, ils peuvent distinguer des matelots à bord du vaisseau, et ils en remarquent un surtout, qui paraît les considérer avec une curiosité profonde. Ce dernier leur fait des inclinations de tête, comme pour les engager à prendre patience, et leur sourit constamment en leur découvrant ainsi toutes ses dents d'une blancheur extrême. Apparemment, il est inquiet sur le sort des mariniers affamés, car il ne prend pas garde que le bonnet rouge qu'il avait sur la tête vient de tomber dans les flots.

» Mais tout à coup, comme le vaisseau est encore plus prés des naufragés et tandis que leurs cœurs bondissent de joie à l'idée de leur délivrance prochaine, une puanteur inconcevable et affreuse les envahit du sein des eaux, et ils voient, — ô horreur et misère ! — que ce vaisseau c'est le Vaisseau des Morts. L'homme qui s'inclinait n'est qu'un corps chancelant et son bonnet rouge est un lambeau de chair qu'un oiseau de mer vient de lui arracher; son sourire engageant était produit par la vue de ses mâchoires qui, dénudées de chair, mettaient dans les dents blanches comme un perpétuel ricanement. Et ainsi passa le 'Vaisseau des Morts dans l'océan sans fin, laissant à leur désespoir les pauvres naufragés.

» Pour nous, socialistes, le Vaisseau des Morts n'est qu'une image de la civilisation de notre époque et ses mariniers fantômes sont l'espérance que l'humanité a follement fondée sur cette civilisation. L'homme qui incline la tête en signe de joie et dont les marques bienveillantes d'encouragement sont le résultat de la mort et de la corruption, nous représente la philosophie tant vantée des riches et de ces classes affinées de notre société qui ne doivent leur existence qu'à la misère des autres ))(i).

Après ce sombre tableau de la société actuelle, citons le début de A dream of John Bail (Rêve de

(i) "William Morris and Belfort Bax : Socialism, ils groivth and its out-come. Introduction de Morris.

John Bail, le prêtre communiste du XIV'^ siècle), où Morris nous montre quelle sera la société future, organisée sur de nouvelles bases :

« Souvent, je suis récompensé de m'étre tant épuisé dans les choses présentes, par un rêve spontané et très agréable. Ce rêve est comme si j'avais devant moi un panorama d'architecture. Je vois un bel et noble édifice qu'on croirait bâti tout exprès pour être l'objet de mon rêve. Je le vois aussi clairement que si j'étais éveillé, non pas indécis et absurde, comme il arrive généralement dans les rêves, mais avec tous ses détails harmonieux et proportionnés... »

Inutile de faire remarquer que cet édifice au noble caractère n'est autre que la société future rêvée par le poète.

Dans la société future de Morris, la beauté s'alliera avec le bien-être et la liberté ; tous les arts y fleuriront :

« L'architecture deviendra nécessairement l'art par excellence d'une société où les efforts de tous seront réunis et où la tendance générale sera vers l'absorption des maisons étroites par les grands bâtiments... La sculpture sera considérée comme faisant presque partie intégrante de toute belle habitation et transformera en monuments artistiques des bâtiments aujourd'hui de pure utilité.

» La peinture, elle aussi, deviendra d'un usage courant pour la décoration des édifices spécialement destinés à des usages publics. Le fait que la société sera délivrée des guerres chroniques — tant générales que particulières — contribuera largement à mettre cet art en honneur.

» La littérature abandonnera le genre de la fiction aujourd'hui tant goûté par suite des inégalités et des anomalies de notre société. En effet, l'idée fausse et conventionnelle qu'on se fait du devoir et d'où naît l'intrigue, base de tous les romans, cette idée ne tardera pas à disparaître. Toutefois, la littérature n'est pas destinée à périr et nous ne pouvons prévoir maintenant à quels développements atteindra le grand art de la poésie...

» La musique, dans le nouvel état de la société, se développera

dans des domaines absolument nouveaux, non moins que les autres arts... Nous sommes même persuadé que la musique et l'architecture, prises dans un sens large, constitueront l'occupation la plus sérieuse de la grande majorité des citoyens »W.

Morris continue ainsi, pendant de longues pages, à détailler les beautés d'un socialisme qu'il n'hésite pas à qualifier de « scientifique » . Et après avoir, dans son ouvrage historique sur le socialisme, fait bon marché des utopistes tels que Owen, Fourrier, Saint-Simon, il nous donne dans News from Nowhere (Nouvelles de nulle part) un tableau, — j'allais dire, pris sur le vif, — de Londres en l'an 2000 ! C'est encore un rêve qui est le sujet de ce livre : un témoin de l'an 2000 raconte qu'un songe prophétique lui a fait voir la métropole transformée en une vaste campagne, débarrassée de ses fabriques, de son horrible industrie, n'ayant conservé, en fait de monuments, que les merveilles des siècles passés et donnant asile à une population tellement prospère que jusqu'aux simples terrassiers y sont vêtus d'or et de soie.

Cependant, \\'illiam Morris a fait autre chose que des utopies. Possédé par un irrésistible besoin de créer, il lui faut, pour apaiser sa fièvre d'activité cérébrale, se manifester par des œuvres jaillissantes ; non content de remuer des idées et des formes, il veut encore les réaliser matériellement.

C'est ainsi que, pour mettre la décoration artistique à la portée de tous, il continue à diriger sa fabrique d'admirables papiers peints. Celle-ci

(i) William MoRJtas and Belfort B.\x : Op. cit., pp. 307 à 3io.

fait participer indirectement à l'œuvre préraphaélite tous les homes anglais quelque peu voués au culte des Muses. En même temps, elle a donné naissance à un type idéal de travailleur manuel, qu'on ne peut mieux comparer qu'à l'ouvrier médiéval. Dans sa manufacture préraphaélite de Merton Abbey, Morris a su réaliser l'harmonie de l'effort musculaire et du travail intellectuel qu'il admire chez les maîtres anciens et dont il fait l'idéal de la civilisation : ses ouvriers sont des artistes et Merton Abbey le type des fabriques : une espèce de grande ferme à un seul étage, située en pleine campagne et entourée de pelouses riantes, de ruisseaux, de grands arbres.

En ce qui concerne son œuvre de propagande doctrinale, on ne peut nier que le plus original des socialistes anglais ait eu quelque succès.

Il n'a exercé, il est vrai, sur les masses qu'une influence restreinte, bien que M. Sydney Webb proclame, dans un de ses ouvrages, l'utilité de la propagande de Morris pour l'instruction du peuple. Mais tout au moins le grand idéaliste a-t-il été suivi par un nombre assez considérable d'artistes et de littérateurs. Outre son ami, le poète Swinburne, citons le peintre Walter Crâne, qui, à l'occasion du dernier congrès socialiste, a exécuté une série de cartons représentant le triomphe du travail; le littérateur Belfort Bax, qui écrivit en collaboration avec Morris des parties de Socialism, its growth and Us out-come;

l'éditeur André Scheu ; le relieur artistique Cobden Sanderson. Rappelons enfin qu'au mois d'octobre

1895, Morris inaugura, avec le concours du professeur York Powell, un groupe socialiste à l'université d'Oxford.

William Morris s'éteignit pendant l'automne de

1896, miné par les fatigues d'une carrière qu'il avait rendue extraordinairement féconde par sa préoccupation constante du bien général. C'est le caractère généreux du poète qui le poussa à vouloir sauver la société entière, et il s'intéressa réellement aux classes ouvrières, dont il avait pris en pitié les infortunes. C'est en vue d'amener par degrés leur soulagement qu'il s'efforça d'accréditer l'espoir d'une société future où le souvenir du passé et, spécialement, l'influence de l'art du moyen-âge s'allieraient à une égalité parfaite dans le monde matériel et à une fraternité commune à tous les hommes.

D'après lui, le grand malheur de l'Angleterre d'aujourd'hui, c'est l'inégalité des conditions, la misère souvent profonde de la classe ouvrière. Cependant, il croit que l'avenir réserve à la démocratie britannique de mettre un terme à ces maux : telle est l'idée dominante de ces beaux vers que Morris a écrits peu de temps avant sa mort :

Corne Jtither lads, and hearken, for a taie there is to tell Of the wonderfid days a-coming when ail shall be better t/ian well, And the taie shall be told of a country, a land in the midst of the sea, And folk shall call it England! in the days that are going to be, There's more than one in a thousand in the days that are yet to corne,

Shall hâve some liope of tJie morvow, somejoy of the ancient home.

For then — latigh not, hit, listen io this strange taie of mine —

AU folk that are in England shall be hetter lodged than swine!

Then a man shall work and bethinh him, and rejoice in the deeds of his hand.

Nor yet corne home in the even too faint and weary to stand,

Men in that time a-coming shall work and hâve no fcar

For to-morrou's lack of earning, and the hiuigcr wolf a-near,

I tell you this for a wonder, that no man then shall be glad

Of his fellqw's fall and mishap, to snatch at the work he had.

For that which the worker winneth shall then be his indeed,

Nor shall half be reapedfor nothing by him that sowed no seed;

O strange, new, wonderful Justice! but for whom shall we gather the grain?

For ourselves and for each of our fcllows, and no hand shall labour in vain.

Then ail mine and ail thine shall be ours, and no more shall any man crave

For riches that serve for 7iothing but tofetter a friend for a slave.

And the homes of ancient stories, the tombs of the mighty dead ;

And the ivise men seeking out marvels, and the poets tecming hcad;

And the painter's hand of wonder ; and the marvellous fiddle-bow.

And the banded choirs of music; — ail those that do and know,

For ail thèse shall be ours and ail men's, nor shall any lack a share,

Of toil and the gain of living in the days when the world growsfair.

Why, then, and for what are we waiting, while our brothers droop and die.

And on every wind of the heavens a wasted life goes by?

Through squalid life they laboured, in sordid grief they died.

Those sons of a mighty mother — those props of England's pride —

They are gone; there is none can undo it, nor save our soûls from the curse,

But many a million cometh? And shall they be better or worse ?

Co)ne, then, let ns cast off footing, and put by ease and rest!

For the cause alone is worthy iill the good days bring the best!

Oh corne! cast of ail foolitig! for this at least we hnow

That the dawn of the day is coming, and for th the banners goW.

August, 1895.

(1) Venez ici, amis, et écoutez, car j'ai à vous conter l'histoire Des merveilles de ce temps futur, où toute chose atteindra une

[perfection jusqu'ici inconnue.

L'histoire que je vais vous dire sera un jour celle d'un pays

[baigné par l'océan ; Et les peuples appelleront ce pays l'Angleterre. En ces jours qui

[sont encore à venir,

SOCIALISTES ANGLAIS. aSg

En ces jours qui se lèveront bientôt, ce ne sera pas seulement un

[habitant sur mille Qui attendra le lendemain avec l'espérance au cœur et à qui la

[vue de l'antique foyer donnera quelque joie. Car alors, — ne riez pas, mais prêtez l'oreille à cette étrange

[histoire qu'est la mienne, — Alors au moins le peuple anglais sera mieux logé que ne le sont

[les pourceaux.

Alors un homme pourra travailler et réfléchir à ce qu'il fait et se

[réjouira en voyant l'œuvre de ses mains,

Et ne rentrera plus au foyer dans la nuit, trop faible et trop las

[pour se tenir debout.

Les hommes, quand ce temps viendra, travailleront sans craindre Les lendemains sans salaire et la faim dévorante, Et je vous le dis, chose étrange, aucun homme alors ne sera heu-

[reux De la chute et du malheur de son voisin et ne se précipitera,

[avide, pour recueillir les fruits du travail d'autrui. Car ce que le travailleur aura gagné sera véritablement sa chose, Et celui qui n'aura pas semé n'aura pas droit à faire sienne la

[moitié de la récolte, ^lais pour qui, ô étrange, nouvelle et admirable Justice, pour qui

[rassemblerons-nous les grains ?

Pour nous-mêmes et pour chacun de nos compagnons, car per-

[sonne ne travaillera en vain.

Alors le mien et le tien deviendront nôtres et plus aucun homme ne

[soupirera Après la richesse qui courbe à nos pieds les esclaves que nous

[appelons nos amis.

Alors les hommes ne convoiteront plus les demeures aux anciennes [légendes, les tombes des morts illustres. Et la science des inventeurs, et le génie fécond des poètes. Et les merveilles qui sortent de la main du peintre, et les sons

[admirables que l'archet tire du violon, Et les chœurs des musiciens : toutes choses réservées maintenant

[à un petit nombre de privilégiés ; Alors tout cela sera à nous et à tous les hommes, et chacun aura

[sa part Du labeur et des agréments dont jouira le monde renouvelé.

26o SOCIALISTES ANGLAIS.

Qu'attendons-nous donc? Pourquoi hésitons-nous, tandis que nos

[frères succombent et meurent ?

Pendant toute leur horrible vie, ils ont travaillé ; puis ils sont

[morts, en proie à une amére douleur :

Fils d'une mère puissante, eux, — la gloire de l'Angleterre, —

Ils ont passé ; personne n'y peut rien faire ni blanchir nos âmes

[de leur malédiction ;

Mais voilà que des millions d'hommes nouveaux s'avancent. Leiiv

[sort sera-t-il meilleur ou plus mauvais?

Venez donc, laissons là toutes les futilités, arrachons-nous à un

[repos facile ; Car la cause (du travail) est la seule digne de nous jusqu'à l'ar-

[rivée des temps meilleurs.

Oh ! Venez ! Oubliez tout le reste ! Car du moins nous savons une

[chose.

C'est que l'aurore du jour nouveau se lève et que nos bannières

[sont en marche !

Août iSçS.

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