CHAPITRE IX
Les Socialistes Chrétiens.
Les premiers socialistes chrétiens. — La Christian Socialist League. — La Christian Social Union. — Le socialisme de ce groupe. — L'Evêque de Durham. — M. Ludlow. — La propagande de la Christian Social Union. — La Guildof Si Matthew. — M. Headlam et la sécularisation du christianisme. — Les réformes demandées par la Guild of Si Mattlien. — Coup d'oeil d'ensemble sur le socialisme chrétien.
Le mouvement connu en Angleterre sous le nom de socialisme chrétien remonte à un demisiècle environ.
Nous avons vu quelle action les premiers socialistes chrétiens exercèrent sur leurs contemporains en poussant ceux-ci vers l'étude des questions sociales (i). Avant de parler des socialistes chrétiens de la génération présente, il nous faut encore compléter ce que nous avons dit de leurs prédécesseurs.
Charles Kingsley et Frederick Denison Maurice, tous deux membres du clergé anglican, furent les premiers à s'appeler, vers 1848, socialistes chrétiens. Ils formèrent, avec quelques amis, un petit groupe dont le but était « d'amener, par une
(l;} V. SUPRA, pp. 29-30.
propagande de parole et d'action, toutes les classes de la société à la connaissance de leurs devoii's et de leurs intérêts, et de remplacer, autant que possible, le régime de la concurrence illimitée par un système de coopération universelle ))(i).
Adversaires passionnés des théories manchestériennes, ils s'accordaient avec les socialistes pour condamner le système industriel existant : « Celui-ci était fondé, disaient-ils, sur une base contraire au droit; ses principes n'étaient pas seulement non chrétiens, mais anti-chrétiens; ce système devait aboutir inévitablement à la ruine et au désastre ». Seule l'idée « socialiste » de coopération leur paraissait contenir en elle le germe fécond d'une société durable et vraiment chrétienne.
M. Ludlow, ami de Maurice, s'étant trouvé à cette époque à Paris, y avait visité plusieurs établissements coopératifs de production; rentré à Londres, il s'occupa immédiatement, avec Maurice, Kingsley et Thomas Hugues, à organiser dans la métropole des labour associations et à y ouvrir des ateliers de production coopérative. La Christian Socialist Society fut fondée peu après et eut pour organe The Christian Socialist. Les membres de la nouvelle société étaient presque tous déjeunes clergymen de l'Eglise établie et leur propagande, assez active, se traduisait surtout par des sermons et des écrits rehgieux. Ils recom-
(i) John Rae : Contemparary Socialisni, p. 220.
mandaient : « la coopération, l'union de tous les hommes dans une fraternité universelle, le développement des facultés intellectuelles et morales de chaque citoyen, la mise en pratique des enseignements du Christ dans les rapports que les hommes ont entr'eux et dans l'organisation industrielle de la société ».
A ces premiers socialistes chrétiens il ne manquait, en vérité, qu'une seule chose pour justifier leur nom, c'était le socialisme. Sur deux points, en particulier, ils s'écartent de la généralité des socialistes : en premier lieu, ils ne croient pas qu'une rénovation économique de la société par la loi soit de nature à améliorer les individus qui la composent. Ils insistent sur l'inutilité d'un changement qui ne ferait qu'affecter la base économique et la forme de la société et qui ne correspondrait pas à une amélioration du caractère et des mœurs. « De même, disent-ils, qu'il est impossible de maintenir des institutions libres chez un peuple qui n'a pas les qualités de l'homme libre, de même il est impossible de réaliser la fraternité dans l'établissement général de la société, si les hommes ne possèdent auparavant une somme suffisante de vertus industrielles et sociales. » De là l'importance que les premiers socialistes chrétiens attachent à l'éducation des classes populaires. — En second lieu, ils ne cherchent en aucune façon à porter atteinte à la propriété privée ni à invoquer l'assistance de l'Etat. Ils
regardent le principe du self-help comme ofifrant la plus grande somme de garanties, au point de vue moral comme au point de vue politique; ils le croient suffisant pour changer à bref délai la constitution de la société. «J'ai cru avec certitude, écrit plus tard M. Hugues, que nous avions trouvé la solution de la grande question du travail; j'étais convaincu — et mes amis ne l'étaient pas moins, — qu'il nous suffirait d'exposer notre système et d'établir quelques-unes de nos associations, pour convertir toute l'Angleterre. »
L'Angleterre n'est pas encore « convertie » ; et le seul résultat tangible de la propagande des premiers socialistes chrétiens a été l'établissement de dix-sept sociétés coopératives à Londres et en province. Ces efforts devaient toutefois porter, dans la suite, des fruits plus abondants : tout d'abord, ils ont donné un grand élan au mouvement coopératif et, par suite, contribué à l'amélioration du sort des classes ouvrières ; ensuite, ils ont activé le courant d'humanitarisme qui a pris naissance en Angleterre après l'agitation chartiste ; ils ont, enfin, été les précurseurs du mouvement socialiste chrétien actuel et ont aidé, de la sorte, à l'accroissement du parti socialiste anglais.
La plupart des successeurs de Kingsley et de Maurice sont aujourd'hui revenus des illusions entretenues par les précurseurs du mouvement. Ils acceptent encore les enseignements de ceux-ci,
mais les plus avancés d'entre eux ajoutent qu'ils s'inspirent également des vues économiques de Karl Marx, de Lassalle et de Henry George.
Les socialistes chrétiens se divisent actuellement en trois groupes qui sont, en allant du plus conservateur au plus radical, la Christian Socialist League, la Christian Social Union, la Guild of S^ Matthew.
La Christian Socialist League est la continuation de la Christiaji Socialist Society, dont nous avons parlé plus haut. Ses principes et sa ligne de conduite sont ceux du groupe fondé en 1848; le nom seul a été modifié vers 1890. Ce groupe se distingue par l'extrême facilité avec laquelle il admet les nouveaux adhérents. Il est ouvert à tous ceux qui consentent à signer une déclaration ainsi conçue :
« L'Angleterre ne peut être appelée du nom de pays chrétien aussi longtemps que ses habitants continueront, par leur action collective et par leur organisation sociale, industrielle et commerciale, à refuser pratiquement de reconnaître la paternité de Dieu et la fraternité de tous les hommes. Les membres de la société croient que les principes enseignés par Jésus-Christ sont directement applicables à toutes les questions sociales et économiques et que cette application, dans les conditions où nous vivons actuellement, demande la reconstruction de la société sur une base d'association et de fraternité. »
La Christian Socialist League jouit d'une influence fort limitée. Le journal The Christian Socialist a cessé de paraître et le mouvement socialiste chrétien est presque entièrement concentré aujourd'hui dans la Christian Social Union et dans la Guild of S^ Matthew.
La Christian Social Union fut fondée en i88g à Londres et se développa surtout dans cette ville et à Oxford. Actuellement elle possède un certain nombre de succursales, notamment à Bristol, à Brighton, à Leicester et à Rochester.
L'objet de la société se trouve ainsi défini dans le rapport pour 1896 :
La Cln-istian Social Union se compose de membres de l'Eglise d'Angleterre qui acceptent le programme suivant :
1. Faire prévaloir la loi chrétienne comme étant l'autorité suprême qui doit régler la pratique des devoirs sociaux.
2. Etudier en commun les moyens d'appliquer aux difficultés économiques et sociales des temps présents la morale et les principes du Christianisme.
3. Montrer le Christ dans la vie active comme le Maître et le Roi vivant, comme l'ennemi du mal et de l'égoïsme, comme la puissance de la justice et de la charité.
Nous engageons les membres à prier pour le progrés de l'Union lorsqu'ils recevront la Sainte Communion, et, tout particulièrement, aux fêtes de l'Epiphanie, de l'Ascension, de S* Michel et de tous les anges.
La Christian Social Union comprend aujourd'hui environ 2600 membres et ce nombre s'accroît constamment. Elle recrute environ cinquante pour cent de ses membres dans le clergé anglican, spécialement dans la High Churchi^); on y compte aussi une forte proportion de femmes, trente pour cent environ.
Le président est l'évêque de Durham. Ce n'est pas, d'ailleurs, le seul haut personnage inscrit à la
(x) La High Chnrch comprend les membres du clergé anglican qui attachent une grande importance à la conformité des dogmes et rites de l'Eglise actuelle avec les institutions et les traditions de la primitive Eglise.
Christian Social Union : citons, en particulier, l'évêque de Rochester, président de la branch de Rochester, le chanoine Scott Holland, président du bureau 4e la société, M. Stubbs, doyen d'Ely, le chanoine Gore, M. Carter, président et secrétaire de la Oxford brandi.
La Christian Social Union, tout en comptant parmi ses affiliés un certain nombre de socialistes avérés, n'est pas, cependant, ce qu'on peut appeler un groupe socialiste. Un bon nombre de ses membres vont jusqu'à rejeter le socialisme et se déclarent seulement favorables à des réformes basées sur les principes de justice et de charité chrétiennes.
D'autres sont les timides partisans d'un socialisme vague, non défini :
« Pour autant, écrit le Rév. Ottley, que le socialisme est une protestation contre le laissez faire, pour autant qu'il insiste sur le côté moral des lois économiques, pour autant qu'il se propose d'élever le caractère de chacun et d'écarter les obstacles qui empêchent le perfectionnement individuel , nous sommes tous socialistes »(i).
« Dieu, écrit le chanoine Gore, a donné à la société une sanction morale et non matérielle... ; il a créé des lois pour la société. Si c'est le socialisme qu'il a voulu établir, c'est, en tout cas, un socialisme laissé au libre choix de chacun et non la contrainte de l'Etat» '2,.
Dans une conférence sur le socialisme, qu'il fit
(i) The social importance of the study of Christian Ethics for the churches in the présent day, by Rev. R. L. Ottley.
(2) Rev. Canon GoRe : The Social Doctrine of the Sermon on the mount.
au Church Congress de 1890, l'évêque de Durham s'exprime ainsi :
« Le mot socialisme a souvent été discrédité parce qu'il s'est trouvé associé à des systèmes extravagants et révolutionnaires... Il n'y a aucune affinité nécessaire entre le socialisme et un régime de violences, de confiscations, de revendications égoïstes au profit d'une classe, d'organisation financière nouvelle. Pour moi, le socialisme contient non seulement une théorie économique, mais aussi une théorie de la vie humaine. En ce sens, le socialisme est l'opposé de l'individualisme, et c'est en tenant compte de ce contraste qu'on peut se faire une idée adéquate du caractère du socialisme. L'individualisme et le socialisme proviennent- de deux façons différentes d'envisager l'humanité. L'individualisme regarde l'humanité comme faite d'atomes qui n'ont pas de connexion entre eux ; le socialisme la considère comme étant un tout organique, une unité vivante formée par l'action combinée de ses membres, qui restent toutefois les uns vis-à-vis des autres dans un état d'indépendance réciproque.
» Il s'en suit que le socialisme et l'individualisme diffèrent et par le but poursuivi et par la méthode employée. La méthode du socialisme est la coopération ; la méthode de l'individualisme est la concurrence. Sous le régime de la coopération, l'homme travaille avec l'homme pour réaliser une fin commune ; sous l'empire de la concurrence, l'homme travaille contre l'homme en vue d'un bénéfice particulier. Le but du socialisme est de faire produire à chaque homme et à chaque chose toute l'utilité possible pour le bien de tous; le but de l'individualisme est d'atteindre certains avantages personnels, soit richesse, soit position, soit réputation. Le socialisme cherche à réaliser une organisation de la vie qui assurera à chacun le développement de toutes ses facultés ; l'individualisme recherche d'abord la satisfaction des désirs particuliers de chacun, espérant que la poursuite de l'intérêt privé aboutira à la réalisation de la prospérité générale. . .
» En résumé donc, l'idée primordiale du socialisme c'est que le terme de l'effort humain est le bien-être commun de tous les hommes à un même degré, et que ce bien-être sera obtenu par le perfectionnement complet de chaque individualité «('t}.
(i; Rt Rev. Brooke Foss Westcott, bishop of Durham : Socialism.
Non moins abstrait et certes plus vague encore est le socialisme du Révérend Barry qui fut successivement évêque auxiliaire de Rochester et primat d'Australie.
« A proprement parler, dit-il, le socialisme est un système qui se propose de développer et de faire hautement prévaloir toutes les forces de nature à être socialisées, c'est-à-dire toutes les forces qui résultent de la nature sociale de l'homme et affirment la puissance de la société humaine... Je sais bien, continue l'évéque Barry. que cette définition sera sans doute tenue pour trop générale, et que souvent le socialisme a été défini d'une façon plus étroite et, en fait, identifié avec l'action exclusive d'une de ces forces susceptibles de socialisation... Mais, d'après moi. ces définitions doivent être écartées, comme imparfaites et insuffisantes. Leur manque de généralité les rend variables et incertaines et il en résulte que le mot socialisme peut signifier quelque chose de tout différent, suivant qu'il est dans la bouche d'un tel ou d'un tel ))>\
Les membres les plus avancés de la Christian Social Union sont eux-mêmes extrêmement modérés dans leur socialisme. Un collaborateur des premiers socialistes chrétiens, M. Ludlo"w, qui vit encore à Londres, me disait un jour : « Ce que je veux, ce que j'espère, c'est la réalisation du socialisme, mais non pas le triomphe d'un parti socialiste. Je fais des vœux pour que jamais il n'3' ait en Angleterre un « parti socialiste » sérieux : c'est là ce qui serait de nature à compromettre le plus le succès du socialisme. Celui-ci ne sera possible que quand sa nécessité et sa justice auront apparu à tous. Quand cela arrivera-t-il? Je ne le sais. Où s'arrêtera-t-on dans la voie du
(i) Rev. a. Barrv : The Chiiych in relation to SociaJism.
socialisme? En arriverons-nous à entrer indistinctement dans les habits et les bottes du voisin ou dans les nôtres, sans que cela semble étrange? Je ne puis vous le dire, mais il est fort possible que l'on aille jusque là... En tout cas, il est un fait certain, c'est que l'humanité évolue d'une façon constante, et c'est ce qui me fait considérer l'avènement du socialisme comme assuré. D'autre part, le moment où il faudra s'arrêter dans les réformes socialistes s'indiquera de lui-même, par le consentement universel ; en effet, toutes les réformes socialistes se feront en vertu des changements qui auront lieu dans les idées. Ce qui aujourd'hui semblerait excessif paraîtra un jour tout naturel : ainsi, quand l'Etat a repris à son compte le service des Postes et a défendu aux particuliers d'expédier eux-mêmes leurs lettres, c'était là une violation de la liberté qui eût paru épouvantable il y a quelques siècles. Maintenant, plus personne ne songe à protester; nous ne comprenons pas qu'on ait pu vivre sous un autre régime, et cependant c'est là du socialisme, et même du socialisme international. Il en sera ainsi de toutes les autres modifications que la société est appelée à subir. La volonté de tous présidera à leur établissement, comme aussi elle précisera le terme de leur développement. »
Au surplus, les membres de la Christian Social Union sont d'accord pour assigner au christianisme et aux enseignements du Christ le principal rôle dans la régénération de la société.
« Tout ce que nous faisons, écrit l'évêque de Durham, nous devons le faire en chrétiens. Si la vie de l'homme forme une unité, elle n'est pas pour cela isolée des autres vies humaines. L'homme n'est pas un tout complet par lui-même. Il doit chercher à se compléter par ses rapports avec les hommes et avec Dieu et ne peut arriver à sa propre perfection que par son action sociale : aussi le développement harmonieux des facultés humaines n'a-t-il lieu que lorsque l'homme s'acquitte de ses devoirs envers la société. Dieu seul peut dire : « Moi » (my own). Pour nous, membres d'un corps divin, nous devons être tous ensemble un seul homme en Jésus-Christ, — un seul homme dans lequel les qualités individuelles de chacun concourent au perfectionnement de cette unité qui est la vie humaine...
» Cette conception d'une vie commune aux individus et à la société nous est familière à tous ; mais elle nous apparaît trop souvent comme une auguste abstraction, dont nous ne voulons pas connaître les conséquences naturelles. Nos croyances se cristallisent en formules; elles ont perdu la force qui donne la vie. Cependant c'est pour donner la vie que nous les avons reçues et ce présent entraîne avec lui l'obligation de travailler sans cesse au but que le Christ nous propose. Le christianisme s'adapte toujours aux circonstances du moment; il prouve sa vitalité par cela qu'il tient compte des éléments nouveaux de la vie ))(i).
M. Ronald Burrows, président de la Christian Social Union d'Edimbourg et socialiste opportuniste, insistait, lors d'un entretien que j'eus avec lui, sur la nécessité de l'exemple, qui est l'enseignement vivant de la justice chrétienne. Il me cita, à ce propos, le trait suivant, dont l'acteur est l'un de ses oncles, socialiste chrétien convaincu. « Le fils de M.*" avait été invité par un de ses amis à passer quelques jours chez lui à la campagne. Rentré chez son père, il lui raconte ses
(i) The Right Rev. Brooke Foss Westcott, bishop of Durham : The Christian Social Union.
faits et gestes et, notamment, une partie de chasse organisée en son honneur. « Vous aviez donc pris un port d'armes? » demande le père. — « Oh ! non ! ce n'était pas la peine de se munir d'un port d'armes pour une journée de chasse. « Le père ne répond pas, mais se fait apporter par un domestique pour dix shillings C^) de timbresposte, (c Apprenez, dit-il à son fils, que je ne veux pas que l'Etat soit frustré en rien par votre fait. Voici votre port d'armes pa3'é! » Et ce disant, il jette les timbres au feu. »
Les membres de la Christian Social Union exercent leur activité dans un triple domaine. D'abord, ils se réunissent pour la discussion et l'étude en commun des problèmes sociaux. Socialisme, concurrence, arbitrage, émigration, accidents du travail, chômage, loi des pauvres, organisation des travailleurs, crise agraire, toutes ces questions et d'autres encore ont été agitées dans les réunions intimes que les membres tiennent généralement de quinze en quinze jours.
En second lieu, la société mène une propagande active parmi toutes les classes sociales pour la généralisation de ses idées. Cette propagande se manifeste tant sous la forme de sermons empreints d'un caractère religieux que par des meetings publics où des orateurs parfois étrangers à la société, tels que Tom Mann ou Sydney Webb,
(i) le prix du port d'armes en Angleterre.
sont invités à prendre la parole. Mentionnons aussi la publication d'un certain nombre de tracts et de deux périodiques, V Economie Review et le Commonwealth.
Enfin, dans plusieurs centres, les membres ont institué des comités d'enquêtes (Research Coinmittees) à l'efi^et d'examiner les conditions du travail dans diverses catégories de métiers; ils ont dressé des listes de tous les boulangers, limonadiers, chapeliers, tailleurs, etc., qui donnent à leurs ouvriers des salaires suffisants, tout en n'exigeant qu'un nombre modéré d'heures de travail ; les listes sont envoyées aux membres de la Christian Social Union, qui sont instamment priés de se fournir de préférence dans les établissements renseignés par le comité d'enquête. L'œuvre a été entreprise avec succès notamment à Edimbourg, sous la direction de M. Ronald Burrows.
C'est aux tentatives de ce genre et à sa propagande que la Christian Social Union s'est strictement limitée jusqu'ici. La politique lui est toujours restée étrangère :
« Nous sommes fatigués des réformes politiques, écrit I\I. Fry dans une brochure où il expose le programme de la société, nous demandons qu'on entreprenne des œuvres sociales. Nous ne voulons pas tolérer plus longtemps que la plupart de nos pauvres soient logés presque comme des porcs et que les hommes qui veulent travailler soient condamnés à mourir de faim « (i).
Et ailleurs :
« La Christian Social Union voit du même œil le progressiste (i) T. C. Fry : The Christian Social Union.
déclaré et le politicien prudent qui s'avoue dans le secret de sa conscience que quelque chose doit être fait et que nos principes sont justes. . . Nos membres sont d'opinions politiques très diverses ; le lien qui les rattache c'est la conviction que la loi chrétienne doit présider à la pratique de la vie. «
Bien différentes sont les vues des adhérents de la Guild of S^ Matthew. Fondée en 1877, par le Révérend Stuart Headlam, la Guild of S^ Matthew groupe aujourd'hui autour d'un programme des plus radicaux et essentiellement socialiste plusieurs centaines de membres dont un bon nombre appartiennent au clergé anglican.
Sous le couvert de la religion, M. Headlam et ses amis se constituent les défenseurs attitrés du socialisme, qu'ils considèrent comme synonyme du christianisme.
« En effet, disait, en 1887, le Révérend T. Hancock, bien que le socialisme irréligieux ne s'intitule pas explicitement ce socialisme chrétien », néanmoins ses théories sont telles que même ce socialisme là est chrétien d'une façon implicite niv.
« Les aspirations et les sentiments du socialisme, écrit un autre membre de la Guild, sont distinctement chrétiens ; au fond de tout chrétien, il y a un socialiste et au fond de tout socialiste il y a un chrétien » (roery Christian is a bit of a socialist and every socialist is a bit of a Christian) .
Dans un sermon prêché aux membres de la Guild of S^ Matthew, à l'occasion du treizième anniversaire de la société, M. Headlam définit le but de la Guild :
« l'étude des questions sociales et politiques éclairée par le
(i) Rev. t. Hancock : Sermon intitulé : The Banner of Christ in the Hands of the Socialists.
mystère de l'Incarnation. La société, continue-t-il, se propose d'appeler l'attention des membres du clergé sur ce fait que la religion et l'Eglise ne sont pas seulement des moyens par lesquels chacun, individuellement, peut sauver son âme, mais qu'elles ont aussi à se préoccuper des questions politiques et sociales ». M. Headlam conclut en disant que « la Gtiild 0/ S^ Matthetv se compose de sacramentalistes et de socialistes «(i).
Et ailleurs :
« Je crois pouvoir dire qu'un socialiste chrétien admet à peu près ceci : l'Eglise, c'est-à-dire le corps entier de tous les hommes baptisés, doit être considérée comme une société fondée pour faire prévaloir la justice ; quand ce principe sera reconnu par tous, inférieurs et supérieurs, la répartition de la richesse sera toute différente de ce qu'elle est actuellement. Cependant, considérant que l'Etat est aussi une institution sacrée, nous réunissons nos efforts pour obtenir des lois conduisant à une répartition meilleure : par exemple, suppression de la propriété individuelle du sol ; rétablissement immédiat de l'impôt foncier de quatre shillings par livre ; confiscation de toute augmentation naturelle de valeur ; impôt progressif sur le revenu ; écoles gratuites où la nourriture serait donnée gratuitement, etc. A tous les chrétiens qui se trouveraient atteints par ces mesures nous disons que seules elles peuvent les amener à cette vie vraiment fraternelle que notre civilisation compliquée ne leur procurera jamais... J'ai toujours pensé que la première chose à dire à un chrétien c'est de le convaincre que Jésus-Christ était un ouvrier séculier et que le royaume des cieux dont il parlait, signifie l'Eglise sur la terre. Si vous pouvez mettre fin à cette mondanité qui est toute la religion de tant de personnes, la bataille sera plus qu'à moitié gagnée ))(2).
M. Headlam invoque en laveur du socialisme les enseignements du Christ lui-même :
« Tournez votre attention, dit-il, vers ces enseignements du Christ que nous appelons paraboles, c'est-à-dire comparaisons faites par le Christ entre le monde où il vivait et le royaume des
(i) Rev. Stuart Headlam : Sermon intitulé ; The Guild of Si Matthetv : an Appeal to Churchmm.
(2) Lettre de M. Headlam à M. Goddard H. Orpen.
cieux. Si par le royaume des cieux dont parlent ces paraboles vous entendez un endroit situé dans les nuages ou bien un état où l'on se trouvera après la mort, je vous défie de donner une signification quelconque à ces enseignements. Mais si, — comme cela résulte clairement des autres leçons du Christ, — le royaume des cieux signifie la société telle qu'elle doit être établie sur la terre, alors ces paroles ont un sens complet et admirable et elles se résument toutes dans cette phrase que les athées et les sceptiques ont si souvent voulu retourner contre nous : « Cherchez d'abord le royaume des cieux et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroit», ou, en d'autres mots : «(Vivez, dit le Christ, d'une vie commune (ail of you together) et non chacun d'entre vous pour lui-même; vivez comme les membres de la société que je suis venu fonder sur la terre, et vous serez vêtus aussi merveilleusement que les lys et nourris aussi sûrement que les oiseaux ». Or, vous le savez, nous avons vécu suivant des principes tout à fait opposés à ceux du Christ : nous avons vécu comme des rivaux au lieu de vivre en frères ; nous avons favorisé la concurrence du travailleur contre le travailleur, de l'artisan contre l'artisan, du boutiquier contre le boutiquier, du commerçant contre le commerçant; et le résultat a été que bien peu d'entre nous sont vêtus magnifiquement et que beaucoup n'ont pas la nourriture assurée. C'est pour cela que les socialistes chrétiens déclarent vouloir tenter cette expérience, qui seule, — comme l'a dit le Christ, — peut être couronnée de succès ; c'est pour cela qu'ils supplient les hommes de vivre dans une fraternité raisonnable, organisée et méthodique : en eftet, nous en sommes convaincus, alors seulement les hommes, les femmes et les enfants de toute l'Angleterre verront leur nourriture assurée et seront bien vêtus »(i'.
Si l'on dépouille ces citations — et bien d'autres — de la phraséologie qui les caractérise, on ne tarde pas à s'apercevoir que la base du socialisme chrétien de M. Headlam, c'est la conviction où est celui-ci qu'au fond le christianisme met obstacle au plein
(i) Rev. Stuart Headlam : Christian Socialism, p. 5. (tract de la Fabian Society).
développement du socialisme, en inculquant aux hommes la patience et la soumission et en leur montrant la récompense au delà de la tombe. M. Headlam veut seulement tirer parti des principes chrétiens, dont l'autorité universelle est bien faite pour plaire aux masses; il les admet donc, mais en réduisant presque à rien le côté surnaturel de la religion et de la vie de Jésus-Christ; il compare les miracles de Jésus-Christ au triomphe de la science ou de la volonté sur la nature et il soutient que l'Eglise doit, à l'exemple du Christ et de ses apôtres, travailler à réaliser le bien de l'humanité sur cette terre : bref, comme il le dit lui-même, M . Headlam sécularise le christianisme(i). Comme l'Eglise d'Angleterre, même d'après les socialistes chrétiens du type avancé de M. Headlam, doit être la base d'une transformation sociale naturelle et paisible, les membres de la Guild of S^ Matthew demandent son désétablissement et sa réorganisation sur des bases démocratiques.
« Si les évèques dans leurs diocèses, dit à ce propos M. Headlam, et \qs paysons{2] dans leurs paroisses, comprenaient le véritable christianisme, ils se feraient les leaders du mouvement démocratique socialiste en Angleterre. Pourquoi en est-il autrement ? pourquoi le clergé, en général, entrave-t-il ce mouvement au lieu de le diriger?... C'est parce que vous et vos pères avez permis que l'Eglise fût enchaînée par l'appât du gain; au lieu de lui laisser choisir elle-même ses évèques et son clergé, vous lui avez imposé des ministres choisis par des étrangers. Qui préside
(i) Rev. Stuart Headlam : conférence intitulée : The secular Work of JesHS-Christ, his Apostles and the Church of England. (2) Ministre anglican ayant la charge d'une paroisse.
maintenant au choix du parson? Tout le monde, sauf l'ensemble des paroissiens : c'est tantôt le landlord de l'endroit, tantôt l'évêque; c'est encore un marchand qui veut louer sa maison de campagne, ou bien un collège d'Oxford ou de Cambridge, un noble pair ou un jockey de Newmarket; c'est chacun, enfin, de préférence à ceux qui seuls devraient pouvoir le faire. Aussi, je vous l'affirme, si vous voulez que l'Eglise vive réellement, vous devez la désétablir, en écarter ceux qui, avec votre assentiment, la dominent aujourd'hui et la laisser libre de s'occuper elle-même de ce qui la concerne ))(i).
La Gtiild of S^ Matthew a adopté, lors de sa réunion annuelle, en 1884, le programme économique suivant :
Il existe un contraste saisissant entre la condition de la grande masse des travailleurs, qui produisent beaucoup pour consommer peu, et le sort des classes qui produisent peu pour consommer beaucoup. Considérant que cet état de choses est contraire aux principes chrétiens de fraternité et de justice, cette assemblée insiste vivement auprès de tous les membres du clergé pour qu'ils appuient les mesures qui tendent à réaliser les points suivants :
1. Restitution au peuple des augmentations de valeur que luimême donne au sol.
2. Distribution plus équitable des richesses créées par le travail.