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CHAPITRE X

Les partisans de la nationalisation du sol.

§ I- Les origines du mouvement.

La crise agraire dans le Royaume-Uni. — Les premiers nationalisateurs du sol : Thomas Spence ; William Ogilvie; Patrick Dove.

Le mouvement en faveur de la nationalisation du sol a pris, depuis quelques années, un développement assez important en Angleterre. Comme le lecteur a pu le constater, cette mesure est de celles qui sont le plus généralement réclamées par l'ensemble des socialistes anglais. Mais ces derniers ne sont pas les seuls à mener campagne en faveur du système qu'on a appelé, avec assez de raison, le socialisme agraire. La nationalisation du sol fait l'objet de la propagande toute spéciale de deux groupes fondés en dehors du mouvement socialiste et dont nous nous occuperons particulièrement dans ce chapitre. Nous avons nommé la Land Nationalisation Society et la English Laîid Restoratio7i Leagiie.

De même que les socialistes, les nationalisateurs

du sol présentent leur S3'stème comme un remède dont l'application abolira d'un seul coup toutes les souffrances, tous les maux de la société :

« Remède simple, mais souverain, s'écrie Henry George, remède qui élèvera les salaires, augmentera les profits du capital, détruira le paupérisme, abolira la pauvreté, donnera à ceux qui les désireront des emplois rémunérateurs, diminuera la criminalité, élèvera la morale, le goût et l'intelligence, purifiera le gouvernement et dirigera la civilisation vers un but plus élevé. »

En effet, pour les nationalisateurs, toutes les misères dont notre civilisation offre le spectacle, ont leur cause première et unique dans le système de propriété privée du sol. Enlever cette propriété aux particuliers et la remettre à l'Etat, tel est donc le moyen qu'ils sont amenés à proposer.

Pour comprendre la faveur avec laquelle les nationalisateurs ont été accueillis en Grande-Bretagne, il est bon de se rappeler la forme spéciale qu'affecte en ce pa3's la propriété privée du sol urbain et surtout du sol rural, et de jeter un rapide coup d'œil sur la crise agraire qui désole nos voisins d'Outre-Manche (0.

Dans tout le Ro3'aume-Uni, la terre est divisée en grands domaines et les paysans sont partout les tenanciers des landlords. Cette situation est le résultat de la révolution économique des i8^ et ig*^ siècles : la race des yeoiuen ou petits propriétaires ruraux a disparu, leurs domaines ont été

(i) Nous renvoyons, pour des renseignements plus complets sur la crise agricole anglaise, aux intéressants travaux de ]\I. P. Arminjon : La question agraire en Angleterre (Réforme sociale, iSgS) et de M. R. Lavollée (op. cit.).

absorbés par les grandes propriétés ; la propriété foncière a passé tout entière aux mains de l'aristocratie. A la suite de cette transformation, l'organisation sociale de la Grande-Bretagne présente ce double caractère: d'une part, la vie urbaine se développe d'une façon excessive ; la force d'attraction exercée par les villes sur les populations rurales devient chaque année plus considérable, surtout en Angleterre, où les agglomérations urbaines sont à la fois énormes et rapprochées, tandis que la vie des paysans y est peu enviable et superficiellement enracinée, et que l'aspiration inquiète vers un mieux indéfinissable s'est fortement développée depuis quelques années; d'autre part, pour ce qui concerne les rapports entre patrons et ouvriers, la production dans les campagnes s'exerce maintenant presque partout conformément aux principes du contrat de louage de service et suivant les règles de la grande industrie. Le territoire est cultivé par un nombre de plus en plus restreint d'ouvriers travaillant pour un mince salaire hebdomadaire, — salaire qui ne leur est même pas assuré pendant toute l'année, — sous la direction d'un petit nombre de propriétaires ou de fermiers. En d'autres termes, le régime du grand atelier appliqué à la fabrication en gros de choses fongibles, destinées à être vendues par celui qui les fabrique, existe, chez nos voisins, dans l'industrie agricole aussi bien que dans l'industrie manufacturière. Dans l'une et

dans l'autre, l'ouvrier est généralement traité comme une simple marchandise à laquelle s'applique sans restriction la loi de l'offre et de la demande.

Les effets de ce système dans la vie rurale se manifestent au double point de vue social et économique. Le self-help devient inconnu dans les campagnes. Loin de s'élever en aucune façon, de constituer des syndicats, l'ouvrier agricole se méfie de ses compagnons, en qui il ne voit que des concurrents. Dans ces dernières années, les travailleurs ruraux ont organisé, il est vrai, quelques rares Trade-Unions et Friendly societies (sociétés de secours mutuels), mais leur indolence les empêche généralement d'user de ce système. Plutôt que de faire quelques efforts pour lutter contre leur triste situation, ils préfèrent leur sort misérable mais indépendant. Les fermiers se plaignent, au surplus, de ce que les ouvriers s'intéressent moins à leur travail et y mettent moins d'amour-propre qu'autrefois. Le lien entre les deux classes semble de plus en plus se détendre ; sans être nettement hostiles, les relations entre fermiers et ouvriers sont moins amicales, moins cordiales que par le passé et elles semblent se réduire à un rapport d'argent ou, selon l'expression d'un des témoins de la Roy ai Commission on Labour, à un (( nexîis commercial ». — D'autre part, les fermiers se servent de plus en plus de chevaux, de machines de tout genre et suppriment tout

travail manuel non indispensable. L'avilissement du prix des céréales les amène même à s'interdire toute amélioration et tout travail d'entretien qui n'est pas strictement nécessaire. Les salaires, qui, pendant un moment, avaient haussé, en même temps que l'immigration vers les villes rendait les travailleurs plus rares, sont actuellement fort peu élevés ; aussi l'ouvrier agricole anglais vit-il dans un état voisin de la misère et sans aucun espoir d'un avenir meilleur. Voilà ce qui explique, dans une large mesure, sa tendance à émigrer vers les villes.

De ce rapide exposé qui n'envisage qu'une des faces de la crise, celle qui concerne l'ouvrier .agricole, nous pouvons tirer cette conclusion que la situation de l'agriculture paraît compromise en Grande-Bretagne. Ce pays semble perdre de plus en plus le souvenir du temps, — combien éloigné ! — où la culture de la terre était l'unique occupation de ses habitants, pour se tourner entièrement du côté de la grande industrie. Les conséquences que cette évolution peut engendrer dans l'avenir, la crise que l'industrie anglaise peut avoir, un jour ou l'autre, à traverser elle-même, tout cela préoccupe grandement les esprits cultivés en Angleterre.

D'un autre côté, le régime foncier de la Grande- Bretagne, si déprimant, dans ses conséquences indirectes, pour une partie notable de la population,' a créé, au bénéfice d'un petit nombre de

propriétaires une situation singulièrement privilégiée et qui va s'améliorant sans cesse. Le développement des voies de communication, la création de grands établissements industriels et de grands centres d'échange commerciaux, le débordement d'un faubourg dans la campagne, la découverte, dans un sous-sol, de minerai de fer ou de houille sont autant de circonstances qui profitent directement aux landlords, tandis que ceux-ci se contentent d'assister les bras croisés à l'opération. De là, contre ces privilégiés qui récoltent sans avoir semé, un sentiment populaire assez général d'hostilité (i). De là, chez quelques novateurs, le mouvement en faveur de la nationalisation du sol.

Ce mouvement prit naissance en Angleterre à la fin du iS*^ siècle. A cette époque, les petits propriétaires avaient déjà presque disparu; les grands domaines commençaient à occuper tout le sol anglais. Cette transformation de la propriété au profit des landlords éveilla l'inquiétude des radicaux démocrates. Un de leurs plus illustres champions, Thomas Spence, appela pour la première fois l'attention sur les avantages de la nationalisation du sol. En 1785, Spence, alors âgé de 25 ans, fit devant la Société philosophique de Newcastle, une conférence au cours de laquelle il proposa de mettre fin à la misère des campagnes en attribuant

(i) V. Paul de Rousiers : Le socialisme en Angleterre (Science sociale, août 1S97),

aux habitants de chaque paroisse la propriété commune de tout le sol paroissial. Voici son projet exposé par lui-même en une plaisante allégorie :

« Supposez que tous les habitants d'une paroisse s'unissent, qu'ils prennent la Bible dans une main, s'assemblent sur la pelouse voisine et qu'après avoir discuté sur le moyen d'arriver au bonheur, ils s'accordent unanimement à rédiger une déclaration des droits dans laquelle on décrète que tout le sol, — y compris les houillères, les mines, les cours d'eau, etc., — nue propriété de la paroisse des Abeilles, exploitée présentement par lord Frelon, doit, le 25 JNIars 18.., jour de l'Annonciation, devenir propriété publique et bien commun auquel chaque paroissien aura part égale...

» Il serait déclaré plus loin qu'à la Saint-Jean suivante tous les revenus provenant du sol, des mines, des cours d'eau, des houillères, etc., propriété de la dite paroisse, au lieu d'être, comme autrefois, payés entre les mains de lord Frelon ou de son intendant, le seront à un comité directeur de la paroisse élu par la majorité des paroissiens ; et, après que les administrations nationale, provinciale et paroissiale se seront alimentées à ces revenus, le reste sera distribué en parts égales à tous les paroissiens, femmes et enfants, — y compris lord et lady Frelon et tous les petits Frelons de leur famille... (') »

A la suite de sa conférence, Thomas Spence fut chassé de la société philosophique de Newcastle, dut quitter le comté, où sa théorie ne lui avait pas conquis d'adhérents, et se réfugia à Londres. Il y trouva quelques disciples parmi les radicaux, mais sa propagande lui valut d'être mis en prison à deux reprises. Il continua néanmoins à prêcher dans les meetings la nationalisation du sol, et ses efforts commençaient à porter quelques fruits, quand la mort le surprit en 1814.

(i) Fred. Verinder ; Landfor thc Landless, p. 14.

En même temps que Thomas Spence, un professeur de l'université d'Aberdeen, William Ogilvie (i 737-181 9) s'était affirmé comme partisan de la nationalisation du sol. En 1781, il publia un écrit anonyme sous le titre de An essay 07t the Right of Property in Land. Il y posait comme une maxime chrétienne que chacun a droit à la terre. Il attribuait à la terre trois sortes de valeurs : originelle, potentielle, d'amélioration; d'après lui, les deux premières devaient être saisies par la communauté au moyen de l'impôt, la troisième seule était légitimement propriété individuelle , comme résultant du travail de l'homme. En cela déjà, il se montrait moins révolutionnaire que Spence ; il voulait aussi, contrairement à l'agitateur de Newcastle, que l'on indemnisât les landlords après les avoir dépouillés et demandait qu'une administration fût créée en vue d'aider les paysans à acheter le sol qu'ils cultivent.

L'ouvrage d'Ogilvie eut un certain succès en Angleterre, mais la réaction que produisirent peu à peu, dans ce pays, les guerres de la Révolution française et de l'Empire firent perdre de vue, pendant un demi-siècle environ, les tentatives des nationalisateurs du sol. Cependant la propagande de ceux-ci ne devait pas être perdue : leurs théories pénétrèrent, grâce aux Spencéens, dans les revendications chartistes, — grâce à Ogilvie et à ses amis, dans les écrits de Carlyle, de James Mill et de plusieurs autres philosophes et écono-

mistes. Elles sortirent tout à fait de leur obscurité, quand Patrick Edward Dove, chrétien philanthrope et riche propriétaire des environs de Glasgow, les exposa, en i85o, dans un livre intitulé The theory of hum an progression and natur al probability of a reign of Justice. Les théories reprises par Dove arrivaient à propos à ce moment où un courant d'humanitarisme s'était emparé de l'Angleterre; elles furent louées parles esprits les plus divers, par le philosophe Hamilton comme par Stuart Mill. Le fameux individualiste Herbert Spencer, — qui depuis lors à singulièrement modifié sa façon de voir, — s'en inspira dans son livre Social Statics (i85i). Les idées de Dove se répandirent parmi les députés libéraux, radicaux et irlandais ; elles devinrent un de leurs moyens d'opposition contre le gouvernement conservateur. En 1870, Stuart Mill et sa femme fondèrent la Land Tenure Reform Association, qui résumait son programme de revendications dans une déclaration ainsi conçue :

« Nous réclamons l'attribution à l'Etat, par le moyen de l'impôt, de la plus-value graduelle du sol, dans la mesure où elle peut-être constatée, ou, tout au moins, d'une grande part de cette plus-value, qui est la conséquence naturelle de l'accroissement de la population et de la richesse, sans aucun effort ni dépense de la part des propriétaires ; nous réservons aux propriétaires le droit de céder leurs terres à l'Etat au prix courant, du jour où ce principe aura été adopté dans la législation. »

Dès ce moment, l'augmentation de l'impôt foncier fit partie de certains programmes parlementaires comme il en était arrivé déjà pour les

fadory acts. Ces nouveaux éléments entrèrent dans la composition des plate-formes électorales des deux grands partis en lutte à la Chambre des communes, et l'on vit les tories, presque tous landlords, se montrer, en général, partisans des factory acts, tandis que la taxation ofgronnd values devenait, en revanche, l'arme préférée des libéraux.

La nationalisation du sol menaçait de dégénérer en une simple question d'assiette de l'impôt, quand Alfred R. Wallace et Henry George lui rendirent, vers 1881, l'importance théorique qu'elle avait au temps de Spence.

Alfred Russel Wallace et la Land Nationalisation Society.

La théorie de M. Wallace exposée dans son livre Land Natiomilisation, its necessities and its aims. — Fondation de la Land Nationalisation Society. — Programme immédiat de cette société. — Sa propagande.

Alfred Russel Wallace , célèbre voyageur et naturaliste, qui exposa le principe de la « sélection naturelle » en même temps que Darwin, est originaire du pays de Galles, où il naquit en 1822; mais sa famille est sortie d'Ecosse et c'est de là que lui sont venues ses théories sur la nationalisation du sol. En effet, les parents de Spence étaient, eux aussi, des highlanders, et nous avons vu qu'Ogilvie résida surtout à Aberdeen et Dove à Glasgow. M. Wallace reprit, à peu de chose près, le système préconisé par Ogilvie: les théories

de ce dernier, quoique vieilles de près d'un siècle, n'avaient rien perdu de leur intérêt. L'Ecosse est la contrée où la grande propriété est, encore aujourd'hui, la plus mal vue; les territoires des landlords y servent surtout à la chasse ; les propriétaires les clôturent par des barrières et souvent, à l'expiration des baux avec les cultivateurs, ils transforment en tirés les champs de pommes de terre ou de seigle. Cette situation est presque générale et a causé, dans le cours de ce siècle, de fréquentes révoltes de crofters (tenanciers).

L'agitation contre la grande propriété, qui continuait à se manifester dans le peuple, éveilla les sympathies de M, Wallace et l'amena, vers 1880, à se déclarer favorable à la nationalisation du sol.

C'est dans son livre Land Nationalisation, ifs necessity and its aims, publié en 1882, que Wallace expose sa théorie. Il s'efforce d'y démontrer « qu'un système rationnel d'occupation (ocaipving ownersliip) sous le domaine éminent de l'Etat serait un remède complet aux maux causés par le système actuel de propriété absolue, et que ce changement pourrait être effectué sans faire aucun tort aux propriétaires actuels et sans amener les résultats fâcheux considérés comme inséparables d'un système de nationalisation du soK^).

Dans les premiers chapitres de son livre,

(i) A. R. Wallace, La)id Nationalisation, its necessities and its aims (2e édition), préface.

M. Wallace discute les causes de la misère qui persiste côte à côte avec la richesse croissante et explique les souftrances résultant du propriétarisme en Irlande, en Ecosse et en Angleterre. Il expose ensuite la différence entre le système d'occupation et celui du propriétarisme, et il cherche à prouver que « le bien-être et le bonheur du cultivateur augmentent en proportion de l'intérêt qu'il possède dans le sol. »

Dans son dernier chapitre, M. Wallace développe sa propre solution du problème (^). Pour lui, l'Etat seul doit être propriétaire du sol ; les habitants ont le droit d'occuper celui-ci, mais seulement à titre de tenanciers (tenants) de l'Etat. M. Wallace part du principe que chacun doit tenir de l'Etat la portion de terre qu'il occupe; l'on deviendrait ainsi non pas propriétaire absolu du sol (absolutc owner), mais détenteur perpétuel (perpétuai liolder) ; chacun conserverait d'ailleurs la liberté entière de cultiver, de vendre ou d'échanger son lot, mais la sous-location devrait être absolument interdite et les hypothèques extrêmement limitées.

La propriété de l'Etat, continue M. Wallace, serait combinée de façon à contrarier le moins possible les droits et les intérêts des propriétaires actuels du sol... En effet, dans toute terre mise en exploitation, il faut considérer deux valeurs :

(i) A. R. Wallace, Land Nationalisation, its neccssities and its aims pp. 191 à 229.

d'abord la « valeur immanente » du sol, qui dépend de sa nature même, des moyens de communication, des voisinages, des marchés, etc.; ensuite la « valeur additionnelle », donnée au sol par les propriétaires et les occupants et provenant des constructions, clôtures et améliorations permanentes. La première part serait seule propriété de l'Etat, mais, comme cette propriété ne doit pas être purement nominale, elle devrait comprendre un térmage (qnit-rent) payable à l'Etat ; la seconde part, que M. Wallace appelle le droit du tenancier (tenant-right) lui reviendrait exclusivement. Pour établir la proportion entre les deux parts, il serait procédé à une évaluation générale des propriétés foncières de tout le royaume, chaque parcelle de terrain, champs, prairie, etc., faisant l'objet d'une estimation spéciale. L'évaluation, qui serait soumise à une revision annuelle, permettrait de déterminer exactement le montant du fermage et du tenant-right.

M. Wallace diffère de la plupart des partisans récents de la nationalisation du sol, en ce qu'il admet « que les propriétaires actuels et leurs héritiers naturels doivent être dédommagés, pour que l'Etat puisse entrer en possession de la « valeur immanente » du sol ». Il pense que l'Etat pourrait régler cela d'une façon équitable, en assurant au propriétaire ou à ses héritiers vivant ou à naitre avant la mort dudit propriétaire, une annuité équivalente au revenu annuel de la part expropriée.

Cette proposition émane évidemment chez M. Wallace d'un sentiment de modération que ne connaît pas M. Henry George, lequel, partant du principe que les propriétaires sont des voleurs, ne voit pas pourquoi on les dédommagerait, alors qu'on les a privés du moyen de perpétuer leur vol.

L'Etat ayant acquis de cette façon la propriété du sol, tout détenteur actuel d'une maison, d'une ferme, d'une parcelle de terrain quelconque, serait admis à continuer de les occuper, en qualité de tenancier de l'Etat et moyennant paiement de la qnit-rent; mais il devrait d'abord acheter le tenantright au landlord : celui-ci serait, d'ailleurs, obligé de vendre le tenant-rigJit des terrains non occupés directement par lui, la sous-location étant absolument interdite. Des caisses spéciales seraient instituées par l'Etat à l'effet de prêter à' long terme les sommes nécessaires à l'acquisition des tenant-righfs. Quant aux acquéreurs de ces derniers, ils seraient véritablement propriétaires, non pas du sol, dont le domaine éminent appartiendrait au landlord unique, l'Etat, mais du tenant-right; comme tels, ils seraient tenanciers perpétuels de l'Etat, aussi longtemps qu'ils continueraient de lui payer le fermage fixé.

Un des côtés les plus intéressants et les plus caractéristiques du projet de AI. Wallace est le remède qu'il propose pour combattre l'accroissement de la population dans les villes et pour ramener les familles dans les campagnes, en

offrant à chacune de celles-ci le droit de choisir une parcelle de terre à bon marché. « Tout anglais, dit-il, devrait pouvoir, nue fois dans sa vie, choisir une portion du sol pour l'occuper lui-même. Son droit de choisir sera naturellement limité aux terrains vagues ou aux terres arables; il faudra que son lot ait accès à un chemin public et que la superficie du lot soit de un à cinq acres U»; le droit ne pourra s'exercer sur tout domaine dont on aura déjà enlevé un dixième et ne s'appliquera en aucun cas aux petites propriétés; enfin, l'on devra respecter les alentours immédiats de la demeure du propriétaire, lequel ne doit pas être soumis à des tracasseries inutiles. Les différends qui pourraient surgir à la suite de cette prise de possession seront tranchés par des cours justice locales.» M.Wallace estime qu'un million et demi de familles environ profiteraient de ce droit de préemption, pour occuper, pendant les dix premières années, trois millions d'acres ou un dixième de toute la partie arable du sol anglais.

-1 Ce qui amena M. Wallace et ses amis à poursuivre d'une façon active la mise a exécution de ce vaste projet, ce fut l'émotion causée par un article que le célèbre naturaliste avait fait paraître dans la Contemporary Review, en no^"embre 1880. L'article était intitulé : Un système de nationalisation du sol; solution radicale de la question agraire en Irlande. Il provoqua une sympathie très vive en

(i) L"acre anglais vaut quarante ares et demi.

faveur des idées préconisées par Wallace : un petit groupe de personnes déclara même que les principes du grand savant étaient « susceptibles d'une application universelle )), et il résolut de commencer immédiatement une campagne en leur faveur.

La Land N ationaiisation Society fut fondée à Londres, au mois de mars 1881, sur l'initiative de M. Wallace; celui-ci en fut nommé président et il n'a pas cessé d'occuper ce poste jusqu'à ce jour.

Comme l'indique sa devise (to restore fhe land ta the peoplc and the people to the land), la société se donnait pour mission « de rendre la terre au peuple et le peuple à la terre ». A l'origine, elle comprenait principalement des radicaux et des chrétiens démocrates, entr'autres : Miss Helen Taylor, Herbert Burrows, les frères Walker, William Saunders, plus tard membre de la Chambre des communes, A. C. Swinton, l'un des membres les plus actifs de la société, quoique appartenant à une famille écossaise de grands propriétaires terriens, le docteur Pan Jones, le professeur Newman, frère du cardinal.

Pendant six ans, la société fut surtout un groupe d'études dont les membres publiaient des articles de revue et de nombreuses brochures de propagande. Elle arrêta alors son programme de réformes immédiates, dont voici les points principaux :

Tout en préconisant la nationalisation du sol entier, la société se montre favorable à tous les projets qui tendent à réaliser ce but par voie indirecte.

La société recommande, entre autres mesures :

l'acquisition par les corps constitués de pièces de terre destinées à la création à'aUotments, de small holdings et à d'autres usages intéressant la communauté ;

le droit pour le public d'avoir accès aux riv'ières, montagnes, marais et, d'une façon générale, à toutes les terres incultes ;

l'attribution à l'Etat de tout le bénétice tiré par les landlords des plus-values du sol ;

la taxation des rentes foncières.

La société combat énergiquement :

l'aliénation de toute terre appartenant actuellement à la Couronne ou à n'importe quel corps constitué ;

les empiétements des particuliers sur les terrains communs (communs), sur les terrains vagues qui bordent les routes, sur les sentiers et les droits de passage ;

les mesures tendant à l'accroissement du nombre des propriétaires du sol ou au transfert pur et simple de la propriété.

En 1888, un des membres écossais de la société fit don à celle-ci d'une somme de 5oo livres. Faut-il attribuer à cette amélioration inopinée de sa situation financière ou à l'exemple de la propagande plus bruyante des partisans de Henry- George, le brusque changement qui s'opéra alors dans l'attitude de la Land Nationalisation Society? Il serait difficile de le dire. Toujours est-il qu'à l'issue de cette année, les fidèles de M. Wallace inaugurèrent un S3'stème de propagande active, qui depuis lors n'a cessé de s'étendre.

Pendant l'hiver de 1888-1889, la société organisa à Londres une série de conférences régulières sur la nationalisation du sol. En novembre i88g, elle fonda un journal mensuel, Land and Labor, qui est son principal organe, et a pour éditeur A. I. Ogihy. L'été de i8go vit s'ébranler pour la

première fois les Yellow Vans (chariots jaunes) imités des Red Vans (chariots rouges) de VEnglisk Land Restoration League, dont nous parlerons tout à l'heure. Ces voitures servent de tribune aux orateurs de la La}id Nationalisation Society, quand ils organisent des meetings en plein air dans les comtés voisins de Londres. En i8g5, la société organisa 648 meetings dans les campagnes, dont 356 à l'aide des Yellow Vans.

La propagande de la Land Nationalisation Society ne s'est guère étendue au delà de Londres et de ses environs. Quelques conférenciers ont, il est vrai, parcouru le Lincolnshire, les Midlands ; d'autres même ont poussé jusque dans le Nord de l'Angleterre et en Ecosse; mais ces campagnes sont restées totalement infructueuses. A Londres et dans sa banlieue, les disciples de Wallace ne recrutent pas beaucoup de nouveaux adhérents, mais leurs idées y sont connues et on les considère comme formant un groupe de théoriciens intéressants ; on estime qu'ils ont un but louable et que leurs revendications peuvent acquérir quelque jour une certaine actualité.

La Land Nationalisation Society était à peine fondée depuis une couple d'années qu'elle perdit plusieurs de ses membres les plus énergiques, ceux qui ne pouvaient admettre ce qu'ils appelaient (c ses ménagements à l'égard des propriétaires » . Les dissidents constituèrent, en i883, la Land Reform Union, d'où naquit bientôt la English Land

Restoration League. Cette dernière, comme nous le verrons dans la suite de cette étude, s'est affirmée, sous le patronage de Henry George, comme la rivale de la Laîid Nationalisation Society.

Henry George et la English Land Restoration League.

M. George et son livre Progress and Poverty. — Succès qui accueille l'apparition de ce livre en Angleterre. — Exposé de la théorie de M. George. — Fondation de la English Land Restoration League. — Son programme. — Sa propagande. — Les Red Vans. — Relations entretenues par la Ligue avec d'autres organisations. — Action électorale de la Ligue.

Au moment où M. Wallace fondait à Londres la Land Nationalisation Society , c'est-à-dire au commencement de 1881, commençait à se répandre en Angleterre le livre, aujourd'hui très connu, de Henry George, Progress and Poverty.

L'auteur était né à Philadelphie, le 2 septembre 1839, de parents anglais émigrés aux Etats-Unis, Son père désirait qu'il fît des études complètes, mais le jeune homme s'entêta à étudier à sa manière. « On n'apprend rien au collège que je ne sache déjà », disait-il, et il abandonna les bancs de l'école à partir de sa douzième année. A seize ans, il s'embarqua pour les Indes, a afin de juger par lui-même des choses qu'il avait lues sur ce pauvre pays » . Pendant quelques années, il mena une vie errante, sans occupation fixe, jusqu'en 1861, époque où nous le retrouvons, établi

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à San Francisco. Il y fit du journalisme, d'abord comme compositeur d'imprimerie, plus tard comme directeur-gérant; son séjour prolongé dans cette ville, où il fit ses premières armes comme économiste et comme réformateur, lui valut dans la suite, de la part de ses fidèles, le nom de « Prophète de San Francisco «. A partir de i86g, Henry George s'adonna à l'étude de la question agraire; il écrivit sur ce sujet une série d'articles pour un journal de New-York et publia, en 1871, une brochure intitulée Our Land and Policy, où il mettait en avant, pour la première fois, les théories qui devaient le rendre célèbre. Après avoir fondé à San Francisco, en 1872, et dirigé pendant trois ans VEvening post, il obtint une position officielle peu importante, mais qui lui donna beaucoup de loisirs : il consacra ceux-ci à préparer son fameux Progress and Poverty. Pendant toute une année, il ne cessa, comme il l'écrivit plus tard, « de s'enquérir des causes de la dépression industrielle et de l'augmentation des besoins, malgré l'accroissement proportionné de la richesse ». A ceux qui lui demandaient quel était son remède, il disait déjà : « We nmst 7nake land common property )> (nous devons rendre la terre propriété commune). En 1879, son livre se trouva achevé. Les deux premiers éditeurs aux quels il le présenta refusèrent de l'imprimer. Après bien des difficultés, il réussit enfin à le faire publier et la première édition eut cinq cents exem-

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plaires... D'autres éditions se suivirent bientôt et c'est par centaines de mille que Progvess and Poverty s'est vendu depuis lors en Amérique i^). L'ouvrage de Henry George ne tarda pas à pénétrer en Angleterre et il }' fit grand bruit ; toutefois il rencontra, à côté de vives sympathies, une très forte opposition, notamment de la part de lord Salisbury et d'un bon nombre de libéraux et de radicaux.

En 1881, M. George arriva lui-même en Angleterre, comme correspondant de VIrish World, journal représentant les séparatistes révolutionnaires parmi les irlandais américains. Il fit une conférence à Dublin sur la question de la propriété en Irlande; mais, comme il préconisait l'attribution de la propriété foncière à l'Etat et non aux paysans, ainsi que le voulaient les partisans de la h'ish Land League, il ne trouva guère d'adhérents dans cette partie du Royaume-Uni. Quelques années plus tard, en 1884, Ai. George visita de nouveau l'Angleterre, pour entreprendre, cette fois, une campagne de conférences sous les auspices de la Land Reform Union, que venaient de fonder

(i) Les théories de Henry George ont perdu aujourd'hui tout crédit aux Etats-Unis. Là-bas, en effet, contrairement à ce qui se passe en Angleterre, tout le monde peut avoir facilement un immeuble, tout au moins dans la plupart des Etats; les terrains de ville eux-mêmes passent facilement de mains en mains, et la spéculation est vive. Les américains ne se convertiront donc pas aisément au système préconisé par Henry George ; ils ont l'espoir de mettre dans leurs poches une partie de cet uneanicd incrément (profit non gagné) que George voudrait confisquer.

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des dissidents de la Land Nationalisation Society. Plusieurs grands meetings eurent lieu à Londres, à Birmingham, à Liverpool, à Glasgow, à Edimbourg et dans d'autres centres industriels, mais, quoique souvent la parole du novateur américain enlevât l'auditoire, cette série de conférences fit moins d'effet sur l'esprit de la population qu'on ne s'y attendait.

Cependant, on ne peut nier que l'accueil fait par nos voisins d'Outre-Manche à M. George et à son livre ait été un succès. Rien d'étonnant à cela : la réelle sympathie de l'auteur pour les pauvres et les déshérités, le ton de ferveur religieuse qui domine dans Progress and Poverty, la véritable éloquence du novateur, l'audace de la théorie émise, l'attrait de la nouveauté (les théories socialistes étaient encore presque inconnues en Angleterre), tout cela devait remuer le peuple anglais.

M. George se propose, dans son livre, « de découvrir les lois en vertu desquelles la pauvreté augmente en raison du progrès et le dénuement s'accroît en même temps que la richesse ».

Il est difficile de savoir ce que l'auteur entend au juste par « pauvreté ». Aux premières pages de son livre il détermine ainsi le problème : pour lui, il existe une différence essentielle entre le capitaliste et le propriétaire du sol; le salaire comporte aussi bien la rémunération du capitaliste

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que celle du travailleur : c'est ce salaire qu'il oppose à la rente du sol. Il pose ensuite ce principe que le salaire, ainsi compris, « tend constamment à descendre jusqu'au minimum en dessous duquel il devient impossible de vivre » (Livre I. Chap. I). Ainsi posé, le problème se réduit à une question de quantité absolue et non pas de proportion : un minimum en dessous duquel on ne peut vivre est une portion déterminée — et non pas relative — des richesses produites. Plus loin, cependant, M. George contredit cette appréciation et déclare que « la quantité de richesses qui forme la part du salaire ne tend pas nécessairement à s'amoindrir, mais que la proportion pour laquelle le salaire intervient dans l'ensemble des profits diminue. La proportion va en décroissant, continue-t-il, tandis que la quantité reste la même ou va même peut-être en augmentant. L'abaissement relatif des salaires ne consiste pas dans ce fait que le salarié doive retrancher quoi que ce soit de son nécessaire ou de son confort, mais bien dans cet autre fait que la terre croît en valeur et que la classe rentière augmente son confort et ses folles dépenses » (Livre IIL Chap. VI). D'après cette seconde explication, les pauvres ne deviennent donc pas plus pauvres, mais ils paraissent seulement s'appauvrir, parce qu'un certain nombre de riches deviennent plus riches.

Au surplus, en formulant ainsi le problème de la

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pauvreté et en le ramenant à une question d'accroissement absolu ou relatif, M. George tranche une question d'une importance capitale et ne cite pas de faits à l'appui de cette assertion. La misère existe toujours, mais, d'après les statistiques anglaises les mieux établies, elle diminue. Ainsi, M. Giffen, président de la société de statistique, comparant, dans un discours de i883, la situation d'alors avec celle d'il y a un demi-siècle, constate que les salaires payés en argent ont augmenté de trente à cent pour cent, pour une tâche moindre de vingt pour cent, tandis que la plupart des objets de première nécessité ont baissé de prix(i).

Le problème étant posé, — on a vu de quelle façon, — M. George se demande quelle est la cause de l'inégalité dans la distribution des richesses et où est le remède à cette situation.

« Dans toute société qui progresse, dit-il, la rente absorbe le bénéfice de toute la production, alors même que celle-ci va croissant, tandis que la rémunération du travail reste stationnaire ou même va en diminuant » . Par « rente » ou unearned incrément, M. George entend « le revenu annuel total du sol moins les améliorations récentes dûment constatées et qui sont le fait du travail humain ». — Quant au profit industriel, on sait qu'il se divise en trois éléments : la compensation pour les risques à courir, la rémunération de la surveillance et le revenu du

(i) John Rae, op. cit.: p. 449 et suiv.

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capital. D'après M. George, le premier de ces éléments ne doit pas intervenir dans la répartition des richesses, car, dit-il, il faut admettre que dans la totalité des transactiorls le risque finit par disparaître ; le second élément est très justement nommé « salaire » et doit rentrer, selon l'auteur, dans la catégorie des salaires des travailleurs ordinaires ; quant au troisième élément, le revenu du capital, il doit, d'après M. George, être également assimilé au salaire, car il est soumis à ses lois, baissant ou augmentant avec lui. De tout cela M. George conclut qu'au lieu de trois facteurs de la production des richesses, la terre, le travail et le capital, il n'y en a, en réalité, que deux : la terre et le travail; quant au capital, il n'est qu'une des formes du travail. La division des richesses se fait donc entre la rente, rémunération de la terre, et le salaire, rémunération du travail. Ici, M. George fait appel à la « Loi de la Rente » de Ricardo(i), mais, tout en déclarant l'accepter, il la formule d'une façon toute nouvelle et en tire des conclusions auxquelles n'avait sans doute guère songé l'auteur de la loi. « La rente, dit-il, dépend de la limite, c'est-à-dire de l'étendue de la culture du sol ; elle va en augmentant si la culture se restreint; elle diminue si la culture vient à s'étendre. » Comme corollaire de cette loi, M. George croit découvrir que a le salaire varie aussi d'après les limites de la culture du sol »,

(i) V. SUPRA, p. 37., note.

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mais en sens inverse de la rente, en sorte que, si la limite de la culture se restreint, la rente augmente et le salaire diminue. En effet, dit-il, l'accroissement de la population, les progrès techniques qui diminuent les frais de production, bref, tous les facteurs qui tendent cà augmenter les forces productives du travail, tendent à faire hausser la rente; or, le produit total de ces forces, qui, d'après M. George, ne hausse pas dans la même proportion que la rente, est égal à la rente plus le salaire; donc, si la rente augmente, le salaire diminue. Le bénéfice net de toutes les améliorations et de tous les progrès finit donc par se condenser aux mains des propriétaires du sol. Le salarié n'en retire aucun avantage; bien plus, il s'appauvrit. Il s'en suit que l'ouvrier se trompe en supposant que « son maître est son ennemi •>•>, ou du moins que c'est son maître qui reçoit « la part du lion » des profits de son travail : l'ouvrier et le patron, étant, d'après M. George, tous deux des salariés, n'ont pas vraiment d'intérêts opposés; ils sont, l'un comme l'autre, exploités par l'ennemi commun, le propriétaire du sol(i).

(i) Les princes de l'industrie anglaise ont réalisé des fortunes énormes grâce à ces forces productives constamment augmentées, dont M. George prétend qu'elles favorisent exclusivement les landlords: assurément ils ont dû être bien étonnés d'apprendre, par la lecture de Progress and Poverty, que leur sort n'est guère plus enviable que celui de leurs plus pauvres ouvriers et qu'en vertu des lois économiques, la misère noire les attend, puisqu'ils sont condamnés à s'appauvrir sans cesse, tandis que la rente s'accroît. En effet, dit M. George, « chaque pas que l'humanité

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Pour empêcher que le paupérisme continue de se développer dans les mêmes proportions que la richesse, M. George ne voit qu'un moyen : c'est de faire du sol une propriété nationale. Pour accomplir cette réforme, dit-il, pas n'est besoin de recourir à l'expropriation : il suffit d'élever l'impôt sur le sol, de façon qu'il absorbe la rente. Comme nous l'avons fait remarquer, cet impôt ne frapperait pas les améliorations récentes et dûment constatées qui ont leur origine dans le travail de l'homme. La difficulté de distinguer entre ce qui est inhérent au sol et ce qui y a été ajouté par le travail humain n'arrête pas M. George : « Quand il n'y aura pas moyen, dit-il, de faire la part de ces deux éléments, alors le titre à la propriété des améliorations se confondra avec le titre à la propriété de la terre ; le droit individuel sera perdu dans le droit collectif. C'est le plus grand qui avalera le plus petit et non le plus petit qui avalera le plus grand » (p. 242).

En même temps que la rente serait frappée d'un impôt qui équivaudrait à une confiscation, il faudrait, continue M. George, abolir tous les autres impôts. C'est ce qu'on a appelé le système de la single tax (impôt unique). Par ce procédé, M. George supprimerait les contributions actuelles, les octrois, les douanes, enfin la

fait dans la voie du progrès affermit le régne de la rente, et quand les progrès réalisés nous auront fait atteindre le dernier échelon du régime actuel, alors la rente aura complètement supplanté le salaire et le capital, et elle accaparera tout le produit » (p. 179).

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propriété du sol, la rente étant absorbée au profit de la communauté. Il serait défendu d'occuper plus de terre qu'on n'en peut exploiter soi-même ; les domaines affermés, les grands territoires de chasse et de pêche, les concessions de mines seraient abolis; mais chaque individu se verrait garantir sa demeure, ses habits, sa récolte et tout ce qui est directement le produit de ses efforts ; l'industrie, dégagée désormais de toute entrave, prendrait un essor tel que le bien-être deviendrait général. M. George n'emprunte donc aux programmes socialistes que la nationalisation du sol ; pour le reste, il s'en tient aux doctrines des économistes classiques, qui respectent le droit de propriété acquis par le travail. Par ce compromis, il s'efforce de concilier le socialisme et l'individualisme et il prétend que son système est le moyen infaillible de faire régner la justice et le bonheur dans la société.

Peu après l'apparition dans le Royaume-Uni de Progress and Poverty, quelques membres de la Land Nationalisation Society avaient commencé à se réunir les uns chez les autres, en vue d'étudier la théorie de M. George. Au mois d'avril i883, à la suite du premier voyage de l'économiste américain en Angleterre, ils résolurent de fonder une société qui aurait pour but « la propagation des principes sur lesquels Henry George se fonde pour réclamer la restitution du sol au peuple ».

SOCIALISTES ANGLAIS. Sog

Cette organisation prit le nom de La7id Reform Union; parmi ses fondateurs, mentionnons la bellefille de Stuart Mill, miss HelenTaylor, le Révérend Stewart Headlam, le chanoine Shuttleworth, William Saunders, Frederick Verinder, G. Bernard Shaw, le Révérend Wicksteed.

La société commença aussitôt une propagande des plus actives, répandant à foison dans le peuple des brochures sur la nationalisation du sol. Les colonnes du journal The Christiaji Socialist, organe de la Christian Socialist Society, furent ouvertes aux idées nouvelles et contribuèrent à faire connaître la théorie de M. George dans certains milieux éclairés. M. George, visitant l'Angleterre pour la seconde fois, en 1884, fit, comme nous l'avons vu, une tournée de conférences pour disposer l'opinion en faveur de la société. Au mois de mai de cette même année, à la réunion annuelle de ses membres, la Land Reform Union prit le nom de English Land Restoration Leagiie; ce nom rappelle le but qu'elle poursuit (Ligue pour la restitution du sol anglais au peuple) et n'a plus été modifié.

La Ligue publia, en 1886, un manifeste qui contient les principaux articles de son programme et dont voici la substance :

Il est du devoir de tout anglais de poursuivre la restitution du sol de l'Angleterre à ses véritables propriétaires, c'est-à-dire au peuple anglais. A tous ceux qui comprennent ce devoir nous demandons qu'ils nous aident à réaliser les réformes suivantes :

abolition du privilège en vertu duquel les propriétaires du sol sont dispensés de payer à l'Etat la rente qu'ils retirent de la terre, tandis que tout le poids des impôts pèse sur l'industrie;

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suppression de tous les impôts indirects qui grèvent le travail, accroissent le prix des denrées et des services et empêchent les hommes d'augmenter la richesse publique ;

élévation des impôts fonciers jusqu'à l'entière absorption du revenu immobilier dans l'intérêt du peuple anglais, qui deviendra ainsi lui-même le landlord du sol de l'Angleterre.

Comme moyen éloigné en vue de cette fin, nous demandons à ceux qui représentent nos intérêts au Parlement, de voter le rétablissement de l'impôt de quatre shillings par livre sterling sur la valeur courante des terres, soit que le propriétaire de celles-ci les mette en valeur, soit qu'il ne leur fasse rien produire. Nous leur demandons aussi d'appuyer une mesure autorisant les corps de gouvernement local à imposer les valeurs foncières, déduction faite des bâtiments et des améliorations.

Quant à la question d'une compensation quelconque, elle ne peut avoir qu'une importance théorique. Nous tenons cependant à le déclarer, il nous est impossible de tolérer l'idée que le peuple anglais doive être obligé de racheter la terre qui lui appartient de droit naturel, ou d'indemniser ceux qui en tirent parti maintenant, en vue de l'impossibilité où ils seront d'en tirer parti plus tard.

La propagande de la English Land Restoration League est des plus actives. Elle n'a point d'organe périodique, mais elle engage des polémiques nombreuses dans les journaux radicaux de la métropole et répand par milliers des tracts, dont un bon nombre sont dus à la plume de Henry George, ainsi que des caricatures destinées à frapper l'imagination du peuple : S22.S00 Land Restoration tracts ont été distribués en 1896. La Ligue s'efforce, d'autre part, de recruter partout de nouveaux adhérents. Plus de quarante sociétés lui sont affiliées actuellement, tant dans la métropole que dans les provinces. Rarement elle provoque de grandes manifestations publiques ; elle préfère se

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faire connaître par la voie des meetings et par des enquêtes sur des sujets d'actualité. Elle a toujours sous la main une phalange de conférenciers prêts à aller porter la bonne parole partout où on les enverra : pendant l'année 1894-1895, près de huit cents meetings ont été organisés par les Land Restorers. Nombre d'enquêtes et de discussions sont toujours en préparation au secrétariat de la Ligue, occupé depuis treize ans par M. Frederick Verinder.

Après avoir, pendant sept ans, borné leur propagande à Londres, à sa banlieue et à quelques grandes villes de province, les Georgistes ont commencé, depuis 1890, à parcourir chaque année les campagnes anglaises. Rien de plus curieux que de voir à l'œuvre les conférenciers de la Ligue qui sont chargés de conduire la Henry George Campaign dans les villages. De grands eftbrts sont faits pour assurer le succès de ces expéditions. Afin de frapper l'esprit des paysans, la Ligue a imaginé un procédé des plus curieux : ses conférences rurales sont faites dans de grandes voitures peintes en rouge (Red Vans) lestées de ballots de brochures et de prospectus, et qui servent d'abri, de tribune et de véhicule à deux propagandistes. Ceux-ci ont pour mission : « 1° d'inculquer aux ouvriers ruraux, à l'aide de conférences, de publications, etc., les principes qui doivent présider à la réforme agraire ; 2" de les organiser en vue d'améliorer leur condition,

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spécialement au moyen d'une action politique inspirée par les griefs agraires ; 3*^ de réunir des renseignements exacts et précis sur la condition sociale des A-illages » (i). Une fois munis de ces instructions, les conférenciers sont prêts à partir pour leur expédition annuelle.

Chaque printemps, les a chariots rouges » suivent à Hyde Park la manifestation des groupes ouvriers qui a lieu le premier dimanche de mai (Labour day), puis ils partent pour les comtés agricoles et leur tournée dure toute la belle saison. Chaque voiture suit une route différente, fixée d'avance ; son arrivée a été annoncée par les affiches de la Ligue, et, quand elle entre dans un village, vers la fin de la matinée, elle est bientôt escortée d'un cortège de paysans qu'attirent surtout deux toiles peintes accrochées aux côtés de la voiture et représentant le landlordisme en action. A midi, les conférenciers distribuent aux enfants qui sortent de l'école des gravures enluminées, qui portent l'annonce d'un grand meeting pour le soir, à huit heures : ce mode de convocation est, me dit un Land Restorer, d'un succès infaillible. Pendant le reste de la journée, les propagandistes se répandent dans les maisons, visitent les allotments, interrogent les ouvriers, leurs femmes, le clergé, les fermiers et, guidés par des questionnaires imprimés, ils recueillent tous les renseignements possibles sur la situation des paysans. Quelquefois ils

(ij Aviong the agriculitiral labouras xvith the « Red Vans », iSgS.

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dessinent ou photographient les habitations les plus misérables. Partout ils laissent des programmes de la Ligue, des brochures de propagande, des dessins où l'exploitation des landlords est représentée sous une forme concrète et accessible à tous. Vers sept heures et demie, les paysans commencent à s'assembler autour du chariot. Le meeting s'ouvre et se prolonge ordinairement pendant une couple d'heures ; après quoi les conférenciers inscrivent les noms de ceux qui se font inscrire comme adhérents, et, s'il y a lieu, une nouvelle branch de la Ligue est fondée.

La propagande des Red Vans ne se poursuit pas toujours d'une façon aussi calme : fréquemment le landlord ou son intendant empêchent le chariot de stationner : des rixes s'en suivent, qui ne tournent pas généralement à l'avantage des Georgistes. D'autres fois, l'opposition est représentée par des membres de la Liberty and Property Défense Leagnei^). Celle-ci recourt, pour défendre la propriété et le self-help aux mêmes moyens que les nationalisateurs du sol et oppose à leurs chariots rouges les voitures-tribunes de la Anti-Red Van Campaign.

Le premier chariot rouge fut envo3'é en i8gi dans le comté de Cambridge ; on en compte maintenant une demi-douzaine ([ui parcourent simultanément quinze ou seize comtés des Midlands, de l'Est et du Sud-Ouest de l'Angleterre.

U) V. plus loin, Chap. XII.

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Plus de trois mille meetings ont été entrepris à l'aide des Red Vans, pendant ces quatre dernières années. Les souscriptions versées à la caisse de la Ligue, uniquement pour entretenir cette propagande, dépassent chaque année 23.000 francs (elles ont atteint pour le dernier exercice 28.000 francs), tandis que le revenu de la Ligue elle-même a été cette année de plus de 11.000 francs.

La English Land Restoration League est en relations suivies avec plusieurs autres organismes du même genre, notamment la Scottish Land Restoration Union, qui fonctionne dans la ville démocratique de Glasgow et y entretient un organe mensuel et entièrement dévoué aux théories d'Henry George, The Single Tax. ha Ligue est également entrée en rapports avec la London Municipal Reforui League : en 1887, elle constitua, de concert avec celle-ci, un comité composé principalement de membres des deux groupes et qui prit le nom de United Coniviittee for the Taxation of Groiind Rents and Values, Ce comité se fondit lui-même, en i88g, dans la London Reforni Union, groupe de libéraux avancés et de radicaux, parmi lesquels M. Sydney Webb a joué naguère un rôle important. Les Land Restorers entretiennent aussi des correspondances avec la plupart des syndicats de paysans (Unions of agriculfnral lahourersj et avec près de quatre-vingts sociétés politiques, parmi lesquelles la Financial Reforni Association,

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de Liverpool. Cette dernière société fut fondée par Cobden et Bright pour l'abolition des droits d'entrée; engagée depuis lors dans les vues de M. George, elle est aujourd'hui, en quelque sorte, une succursale de la English Land Restoration League. Presque tous ses membres, outre qu'ils sont libre-échangistes, sont devenus ardents singletaxers; les plus modérés demandent un impôt absorbant 25 pour cent de la rente du sol. La Ligue a enfin des rapports avec les sociétés georgistes des Etats-Unis, du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et même du Japon. Il semble que V English Land Restoration League veuille, depuis quelques années surtout, jouer un rôle actif dans les élections parlementaires et municipales. En i885, deux membres du comité de direction furent envoyés à la Chambre des communes ; depuis lors, ce nombre s'est élevé à quatre. Le comité comprend également quatre membres du Londo^i County Coimcil. Aux élections générales de 1892 et de iSgS, la Ligue a mené une campagne électorale active, distribuant des milliers de circulaires portant des « questions pour candidats », et organisant des centaines de meetings. Au surplus, la tactique suivie par la Ligue — et par tous les groupes de Land Restorers — est des plus opportunistes.

Quels sont les caractères généraux du mouvement en faveur de la nationalisation du sol ? Ce mouvement a-t-il obtenu des résultats permettant

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de croire qu'il est en voie d'aboutir ? La réponse à ces questions fera l'objet de la dernière partie de cette étude.

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