IV
Caractères généraux d résultats du mouvement.
Socialistes, Wallaciens et Georgistes. — Relations entre Wallaciens et Georgistes. — Leurs aspirations chrétiennes. — Il n'y a pas véritablement de parti des « nationalisateurs du sol ». — Les nationalisateurs du sol et les socialistes. — Attitude des Tvade- Uiimis, du parti libéral.
Les partisans de la nationalisation du sol, en Angleterre, sont partagés entre trois théories distinctes. Les socialistes rêvent d'abolir à la fois la propriété privée et l'occupation individuelle du sol ; d'après eux, la culture du sol devrait être confiée par l'Etat à des associations de travailleurs. Au contraire, M. Wallace et ses amis sont tellement convaincus des avantages de l'occupation individuelle et même de la propriété privée, qu'ils voudraient voir voter une loi contraignant tous les cit03^ens, de gré ou de force, à devenir propriétaires occupants ou occupying owners (en effet, moyennant le paiement à l'Etat d'un certain fermage, chacun serait, en fait, propriétaire de son lot). Enfin, M. George, ou plutôt les partisans qui lui ont survécu (0, veulent la suppression de la propriété individuelle, mais se déclarent favorables au maintien de l'occupation privée.
(i) Henry George est mort aux Etats-Unis en septembre 1897.
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En somme, chacun de ces trois systèmes tend à réformer l'ordre social actuel en augmentant d'une façon plus ou moins grave les attributs de l'Etat au détriment de la liberté individuelle : à ce titre, on a pu qualifier tout l'ensemble du mouvement en faveur de la nationalisation du sol, de « socialisme agraire ». Toutefois, les divergences qui existent entre les systèmes sont si profondes que le mouvement est, jusqu'à présent, resté dépourvu de l'unité d'action qui parait être une condition essentielle du succès.
Nous verrons tout à l'heure que les rapports entre les socialistes et les autres nationalisateurs du sol, sans être précisément hostiles, ne sont pas, cependant, ceux qu'entretiennent des champions qui luttent pour une cause commune. Quant aux relations entre Georgistes et Wallaciens, elles sont presque nulles jusqu'à présent : les leaders des deux groupes mènent la campagne séparément, les uns et les autres restant attachés à ce qu'ils appellent leur « Evangile ». C'est le mouvement pour la Land Restoration qui est le plus actif en Angleterre ; vers lui se portent de plus en plus les nationalisateurs. Mais, si les groupes restent éloignés l'un de l'autre, beaucoup de membres marchent, aujourd'hui, en même temps avec Wallace et Henry George. Le point qui continue surtout à les tenir divisés c'est la question de l'indemnité à payer aux landlords ; pour le reste, les principes des deux agitations sont les mêmes ;
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elles sont toutes deux à la fois chrétiennes, humanitaires et démocratiques. L'une et l'autre se réclament de la Bible. Les Georgistes, après avoir fait étalage de statistiques modernes hérissées de chiffres, citent l'Ancien et le Nouveau Testament:
(c Dieu a créé le ciel et la terre pour l'usage commun de tous les hommes. »
« Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger, m
Henry George va jusqu'à paraphraser le Pater, dans un discours prononcé à Glasgow, en i88g :
a Oiie votre règne arrive! disons-nous depuis notre enfance. Et. cette même prière s'est élevée vers Dieu chaque jour, pendant des semaines, pendant des siècles. Cependant, aujourd'hui, dans cette ville soit disant chrétienne de Glasgow, i25.ooo êtres humains, 125. ooo enfants de Dieu n'ont qu'une seule chambre pour abriter leur famille entière. Que votre règne arrive! nous avons prié pour cela depuis toujours et sans cesse, et le règne divin n'a pas encore commencé... Aussi avons-nous fiini par croire que le royaume de Dieu n'est pas sur cette terre... Pourtant c'est là une grave erreur ; Dieu, en portant ses regards sur notre terre et en voyant nos souffrances, se doit à lui-même d'établir dès ici-bas un royaume de paix et de bonheur... Mais le Tout-Puissant ne peut établir ce royaume uniquement par lui-même... Dieu ne pourrait contraindre les habitants de ce royaume à faire nécessairement le bien sans détruire en même temps la libre volonté qu'il leur a conférée. Quand le Christ nous apprenait à dire : « que votre règne arrive », il voulait non pas seulement que les hommes prononcent cette prière, mais aussi que tout le monde travaille à l'effet de hâter la venue de son règne... Et à qui nous adressons-nous? C'est à « notre père ». Notre père ! Le père de qui ? Non pas mon père, mais « notre père »; non pas le père d'une secte, d'une classe, mais le père de tous les hommes, le père égal, le père aimant de tous. C'est à lui que nous demandons de nous donner son règne. Mais, comment le prions-nous .' Du bout des lèvres. Quand nous nous agenouillons pour le prier, nous l'appelons « notre père», le père universel, et, en même temps, ndus gardons des institutions par lesquelles nous refusons de le reconnaître comme père de tous les hommes. Nous
oublions que le père de tous (the AU Fatlier), a fait l'univers, qu'il a créé l'homme à son image et l'a mis sur la terre pour que du sein de celle-ci il tirât sa subsistance et tout ce qui répond à ses besoins... S'il est le père de tous, est-ce que tous les êtres humains, tous les enfants du Créateur, n'ont pas un titre égal à user de ses bienfaits ? Et cependant, nos lois disent que cette terre n'a pas été donnée par Dieu pour l'usage de tous ses enfants, mais seulement pour l'usage de quelques privilégiés «li.
Le discours se termine par l'indication du seul remède possible : la nationalisation du sol, d'après les principes de -M. George.
Ailleurs, l'agitateur américain invoque à l'appui de son S3'stème le quatrième commandement de Dieu. Thoîi shalt not steal (tu ne voleras pas) est le titre d'une de ses brochures, parues en i8g5 :
«La pauvreté qui existe aujourd'hui au milieu de l'abondance des richesses, les horreurs du régime industriel actuel, des milliers de femmes travaillant treize, quatorze et seize heures par jour, les enfants élevés dans des conditions telles que d'avance ils sont condamnés à la maison de correction, tout cela, écrit M. George, c'est le résultat du vol légalisé, le fruit d'un système d'où est retranché le commandement qui dit : « Tu ne voleras point ». D'après ceux-là mêmes qui font profession de prêcher l'Evangile, ce grand commandement signifierait seulement : « 'Vous ferez en sorte de ne pas aller en prison ». Ainsi donc, il vous est permis de voler, pourvu que vous voliez assez, que vous ne soyez pas attrapé et que vous puissiez continuer d'occuper votre place à l'église. Ne volez pas quelques pièces d'argent, — cela pourrait vous être funeste, — mais volez des millions, et vous deviendrez l'un de nos premiers citoyens. — « Tu ne voleras pas » : telle est la loi de Dieu, mais cette loi ne signifie pas seulement que vous ne mettrez pas la main dans la poche d'autrui, et que vous ne commettrez ni vol avec effraction ni vol de grand chemin. Il est d'autres formes de vol que cette loi prohibe également : elle signifie encore (ou elle n'a aucun sens) que nous ne prendrons
(i) Hexry George : Sermon intitulé : Tliy Kingdom corne.
pas ce à quoi nous n'avons pas droit, au détriment des autres. )) Il y avait une fois un désert, continue M. George, et, dans ce désert, une caravane en marche. Survint une bande de voleurs, qui se dirent : « Voilà une riche caravane ; prenons lui ses trésors, enlevons ses chevaux et ses chameaux, et, si c'est nécessaire, tuons les hommes ». — <c Non, dit l'un des bandits, ne faisons pas cela : ce pourrait être dangereux et, après tout, ce serait un vol; dirigeons-nous plutôt en hâte vers l'oasis, qui est le seul endroit où la caravane puisse trouver de l'eau. Nous entourerons l'oasis d'un mur, nous dirons qu'elle nous appartient, et, quand la caravane arrivera, nous forcerons celle-ci à nous donner tous ses biens avant de lui permettre de se rafraîchir. » Assurément, conclut l'économiste américain, ce second projet est d'un homme qui savait son monde; il est à la fois poli et « respectable ». Mais cela empéche-t-il que ce soit un vol? Et le même vol n'est-il pas pratiqué par ceu.x qui, arrivant les premiers dans un pays, accaparent tout le sol, même celui dont ils ne peuvent se servir, et ensuite, quand le peuple arrive, quand la population s'accroît, n'abandonnent l'usage du sol aux nouveaux venus qu'après que ceux-ci leur ont payé un prix exorbitant? Tel est le genre de vol auquel les plus anciennes familles de ce pays doivent leur situation... N'est-ce pas là une violation aussi évidente du quatrième commandement que celle du misérable qui prend de l'argent dans la poche de son voisin? »{i)
Un manifeste de la Scottish Land Restoration Union définit le droit de tous les hommes à la propriété du sol :
« Un don nouvellement conféré par le Créateur à chaque génération qu'il appelle à l'existence ». Les auteurs du même manifeste ont la bonté de déclarer « qu'ils ne veulent pas élucider la question de savoir combien les propriétaires du sol devraient payer à ceux qui ont été si longtemps injustement déshérités ».
Les Wallaciens font comme leurs rivaux et ajoutent aux souvenirs chrétiens l'expression sentimentale de leur amour pour la nature. Ils ont
(i) Henry George : Thon shalt not sUal.
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constitué des sociétés pour la conservation des sentiers, des souvenirs historiques, des beautés naturelles.
« L'homme, écrit M. Hyder, secrétaire de la Land NatioimUsation Society, est un animal attaché au sol. Son existence dépend entièrement des produits du sol ; toute richesse est le résultat de son travail appliqué à la terre. Le plus vaste palais comme le plus humble cottage, les vêtements du roi comme les guenilles du mendiant, le repas somptueux du riche comme la maigre pitance du travailleur, tout cela vient de la terre. Aussi pouvons-nous appeler celle-ci notre mère la terre... La propriété privée est un don de la nature. Déclarer Yair propriété privée serait insensé. Vouloir s'approprier les rayons de soleil ou Veau de la mer serait une monstrueuse absurdité. Chacun est prêt à reconnaître cela. Mais la terre est-elle donc moins nécessaire que ces autres présents de la nature? Evidemment non. Et cependant presque personne ne songe à attaquer le landlordisme, qui est le système actuel »(i).
Our Mother Earth (Notre mère la terre) est le titre d'une brochure de M. Wicksteed et le ton du livre répond entièrement au titre.
Wallaciens et Georgistes ont beaucoup travaillé en Angleterre et en Ecosse, mais, en dépit d'une propagande extraordinairement active, ils n'ont pas encore réussi à créer un véritable courant d'opinion en faveur de la nationalisation du sol.
Tout d'abord, il n'y a pas, jusqu'ici, dans le Royaume-Uni, de parti sérieusement organisé, politique ou autre, qui mette cette réforme à la base de son programme. Land Nationaliser s et Land Restorers sont aussi peu nombreux qu'ils
(i) Land Nationalisation Society. Letter Leaflet no i : To landless Britons.
sont actifs dans leurs campagnes. Comme me le disait un jour M. Sydney Webb, la Land Nationalisation Society et la English Land Restoration League sont des « London Societies ». Leurs adhérents sont surtout recrutés dans la métropole et parmi les petits groupes de novateurs inquiets des autres grandes villes. Quant aux campagnes, s'il faut s'en rapporter à des témoignages nombreux, notamment à l'autorité de M. John Rae (op. cit.), elles restent jusqu'à présent réfractaires aux idées de George et de Wallace. En Angleterre, les Red Vans et les Yellow Vans ont surtout un succès de curiosité ; l'ouvrier agricole ne se laisse pas encore convaincre par les promesses des nationalisateurs. M. Frederick Verinder, secrétaire de la English Land Restoration League, m'a dit lui-même ce qu'il en coûte de peine à ses amis de fonder, dans quelques villages, de petits groupes affiliés à la Ligue et chargés d'aider celle-ci dans ses enquêtes et dans sa propagande. On affirme, au surplus, que la crainte du landlord, maitre et seigneur du village où il réside, est parfois pour quelque chose dans cette situation.
En Ecosse, — quoique ce pays soit de loin le plus favorable à la propagande des nationalisateurs du sol, — nous ne croyons pas que les revendications de la Scottish Land Restoration Union soient mieux accueillies que les tentatives des autres groupes de ce genre ne le sont en Angleterre. La Highland Land and Reform Association, qui
s'occupe d'améliorer le sort des petits cultivateurs (crofters), a une influence autrement prépondérante que celle des Georgistes de Glasgovv. Son programme est cependant bien plus modéré : elle demande seulement une loi permettant aux crofters de recouvrer certains droits sur le sol qui leur ont été récemment enlevés.
En Irlande, le mouvement pour la nationalisation du sol a complètement échoué. Recueillons ici un aveu fait par M. Webb en i88g, au temps de l'agitation créée par Parnell : « L'Irlande, écrit-il, ne parait point favorable à la propagande socialiste. Les Parnellistes visent d'une façon absolument générale à remettre aux paysans la possession du sol; aucun de leurs principaux leaders, si ce n'est M. Michael Davitt(i), ne reconnaît la nécessité de la nationalisation du sol (2), Nous avons vu comment la tournée entreprise par M. George en Irlande a échoué. Depuis lors, les tentatives des nationahsateurs du sol dans cette partie du Royaume-Uni se sont réduites à fort peu de chose.
D'autre part, les nationahsateurs du sol n'ont guère trouvé d'appui en dehors des groupes relativement restreints de leurs adhérents. Ils se sont heurtés tout d'abord aux socialistes, dont les exigences ont été mises en lumière, dès 1882, par
(1) M. Michael Davitt, membre du Parlement, est le fondateur de la Land League irlandaise et un des principaux opposants aux <t vues réactionnaires » de M. Parnell.
(2) Sydney Webb ; Socialism in England, p. 6i.
une fameuse discussion publique qui eut lieu entre M. George et M. Hyndman. Le second reprochait au premier de ne tenir compte que d'une seule catégorie de faits sociaux, le landlordisme, et de ne pas voir l'évolution économique, qui amène la concentration des capitaux et le développement ■ de la grande industrie.
De son côté, la Fabian Society s'est occupée, à diverses reprises, des solutions recommandées par M. George et M. Wallace. Il n'est pas sans intérêt de voir comment, dans un de ses tracts, elle apprécie leurs tentatives :
« Le but pratique des socialistes, dit cet écrit, est d'émanciper la terre et le capital, en les affranchissant de la propriété individuelle et de la domination d'une seule classe, et de les remettre entre les mains de la communauté pour le profit de tous.
)) Quoique nous nous servions ici de la distinction généralement faite entre la « terre », que nous devons à la nature, et le « capital », qui nous vient de l'industrie humaine, en réalité cette distinction ne correspond à rien. En effet, le sol et le capital se confondent. Le propriétaire du sol retire une valeur de son bien, non seulement à cause des avantages naturels qui sont inhérents à la terre (climat, fertilité...) et qui deviennent siens en même temps que le sol, mais aussi à cause du travail humain qui est dépensé sur la terre, tant en vue de l'améliorer intrinsèquement (labourage, drainage, ensemencement), que d'en faciliter l'accès.
» Or, que veulent les nationalisateurs du sol? Ils sont d'accord avec nous pour demander la confiscation des rentes foncières, des redevances minières (mining royalties), bref, de tous les profits du sol ne provenant pas d'un effort de l'homme; comme nous, ils travaillent à l'e.xtinction complète de la propriété privée du sol. Malheureusement, ils se séparent de nous sur un point grave : ils déclarent, en effet, inutile et même injustifiable de réclamer la nationalisation du capital en même temps que celle du sol. »
Les socialistes mettent « dans le même sac w (in one bout) landlords et capitalistes :
« Pourquoi, disent-ils aux partisans de George et de Wallace nationaliser le sol et non le capital? Vous prétendez que le sol donné à tous par la nature, doit être nationalise, tandis quele capital, venant du travail personnel, doit rester propriété privée; mais i; sol lui aussi est mis en valeur par le travail humain... souvent d'ailleurs, le sol est cédé en échange d'une certain. Lme de travail humain et devrait donc, à ce titre, échapper a la nationalisation... Enfin, le landM peut toujours - soust a à la nationalisation, en convertissant le sol en capital . ainsi on L verra transformer son champ en chemin de fer, son marécage en une plaine bien drainée, les sables stériles qu'il possède au bord de U mer en élégantes villes de bains, sa montagne en un t^înel le parc de son manoir en une localité suburbaine regor-
''TiZ:X^^ le capital et le s;i se -fondent ^^oint de n'être qu'une et même chose, il faut, sous peme de rendre remède inefficace, nationaliser le sol et le capital » ;^ .
Les singh-taxers et les Wallaciens paraissaient, d'après l'attitude ferme qu'avaient prise a leur écard les socialistes, ne pas devoir se presser de faire cause commune avec ces dermers. Les pardi Ces arguments sont longuement développés dans le tract de la F«i/a« Society qui a pour titre : Capital and Land.
L Fakian slclty a mené récemment .me campagne acu^ en faveur de la nationalisation du sol. Vo.ci les principaux articles de son programme, sur ce point : , . , i
,- Défense à tout corps constitué d'ahéner ou de céder les
droits qu'il possède sur la terre. , , .
T- Application rigoureuse des mesures financières tendant à la taxation des plus-values du sol.
3 - Limitation graduelle des droits dont jouissent actuellement les propriétaires du sol, notamment du droit de transformer leur
^T- Reprise graduelle de tous les principau.^c services publics par les corps constitués. (Voir, à ce sujet les ^-^^^^ ^e a F. ,.« Society : What a Farm Labourer Wants; Parish and D^str^ct Cuncl, Parish Comcil Cottages ; Allotments and how to get thm ; Quest^ons for Parish, District, County CounciUors.)
tisans de Henry George, surtout, ont souvent aimé à se poser en individualistes, et je lisais encore tout récemment dans le Financial Reformer , organe des single-taxers de Liverpool, un article intitulé : « Les dangers du socialisme ». Cependant, tandis que l'opposition entre les doctrines n'a rien perdu de sa force, un certain rapprochement commence à se faire entre les individus : les socialistes ont, à maintes reprises, laissé entendre l'espoir qu'ils avaient d'arriver à un arrangement... à leur profit; quelques nationalisateurs viennent maintenant au devant d'eux. M. Wallace s'est déclaré socialiste depuis plusieurs années ; quelques-uns de ses amis commencent à le suivre et un certain nombre de Land Restorers font comme eux : je citerai notamment M. Verinder, qui s'occupe aujourd'hui activement de la Gnild ofS' Matthew, dont on connaît les idées socialistes. Pendant l'été de i8g5, un congrès des membres de la English Land Restoration League, de la Scottish Lajid Restoration Union, de la Land Nationalisation Society et du Land Values Taxation Committee n'a rejeté qu'à une faible majorité une déclaration d'adhésion aux doctrines socialistes.
Du côté des Trade -Unions, il ne semble pas que les nationalisateurs aient à attendre beaucoup plus d'appui que du côté des socialistes. En 1882, le congrès des Trade -Unions émit un vœu en faveur de la nationalisation du sol, mais ce vœu fut retiré en i883, à Noltingham; le congrès
d'Aberdeen, en 1884, repoussa aussi la nationalisation, mais le vœu fut repris aux assemblées de Norwich, de Cardiff, d'Edimbourg et de Birmingham. Ce que nous avons dit de la portée platonique d'un bon nombre des résolutions votées annuellement par le congrès des Tradc-Unions, se vérifie tout particulièrement en ce qui concerne le vœu en faveur de la nationalisation du sol. A part les trade-unionistes socialistes, l'opinion des membres des syndicats ouvriers est indifférente ou hostile à cette idée. Jamais, d'ailleurs, dans aucun des votes, n'était comprise une résolution ayant trait aux moyens à employer pour effectuer la nationalisation du sol. Même, au congrès d'Edimbourg, le vote de cette proposition a été entouré d'une équivoque qui ne permet pas de définir adéquatement quelle a été la pensée du congrès. En effet, comme deux propositions étaient soumises au vote des délégués, le programme socialiste et la nationalisation du sol, un bon nombre de membres ont voté pour la seconde, croyant ainsi faire échouer la première, tandis que d'autres ont voté contre la seconde, pensant qu'elle était déjà comprise dans la première.
Enfin, du côté du Parlement et des hommes politiques, les Wallaciens et les Georgistes ont trouvé des réformateurs disposés à augmenter l'impôt foncier, mais sans changer l'organisation sociale : parmi ceux-ci il y a quelques conservateurs, mais les libéraux sont en majorité.
Il semble que le parti libéral, depuis quelques années, se soit définitivement rallié à l'aggravation de l'impôt foncier. D'après M. Callie, secrétaire de la Financial Refonn Association de Liverpool, il y aurait même actuellement au Parlement une quinzaine de membres libéraux prêts à voter la nationalisation complète d'après les principes de Henry George. Le Joint Conimitteefor the Taxation of Grouud Redits and Land Values, qui fut formé par la English Land Restoration League et la London Municipal Reform League, comptait dans ses rangs, dès 1889, presque tous les libéraux du Parlement; deux grands propriétaires anglais, lord Hobhouse et le comte Compton, membre de la Chambre des communes, étaient alors à la tête de ce comité ; celui-ci publie de temps à autre des brochures tendant à l'augmentation des impôts sur le sol et, en particulier, des impôts sur les terrains qui avoisinent directement les grandes villes.
C'est, pour une large part, dans cette dernière voie, c'est-à-dire vers une simple aggravation des impôts fonciers, que l'Angleterre paraît s'engager à l'heure présente.
Actuellement, les biens fonciers sont triplement frappés : d'abord par les taxes locales, dont ils supportent 61.08 °/o, ensuite par l'impôt sur le revenu, enfin par l'impôt foncier, là où ce dernier n'est pas compris dans l'impôt sur le revenu et n'a pas été racheté. Par la force des choses, ces
charges deviennent d'année en année plus lourdes et plus inégales. Si l'on compare notamment le total des taxes locales, pour 1891-92, à celui obtenu en 1880-81, on constate une augmentation, au détriment de la propriété foncière, de 19,25 °/o. D'autre part, du rapprochement entre les évaluations des terres faites en vertu de la Loi des pauvres, en 1880-81 et en 1 891 -1892, ressort une augmentation de valeur d'environ 9 °/o. Ainsi donc, pendant que les taxes locales s'accroissaient en onze ans de 19.25 %, la valeur imposable de la propriété sur laquelle elles portent s'élevait de 9 °/o seulement (i). Si l'on ajoute à ces constatations que, par suite des dispositions de la loi anglaise, l'impôt sur le revenu est dégressif pour les revenus qui ne dépassent pas i2.5oo fr., on constatera aisément l'aggravation des charges qui pèsent sur les grands propriétaires fonciers.
D'un autre côté , enfin , se manifeste chez nos voisins la tendance à conférer à certaines autorités locales une part fort large d'intervention dans la réglementation de la propriété foncière. En vertu de la loi de 1894, tout parish coiincil (conseil de paroisse rurale) a aujourd'hui le droit d'acquérir , par achat ou location , des terres destinées à constituer des lots (allotmeitts) d'un acre au plus, au bénéfice des ouvriers, partout où ceux-ci ne peuvent en obtenir à un prix raisonnable par arrangement amiable. Si le parish coitncil
(i) P. Arminjon : op. cit., Réforme Sociale iSgS, p. 760.
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se heurte à un refus de transiger avec lui, il peut s'adresser au conseil de comté, qui, après enquête et par une ordonnance provisoire, oblige, le cas échéant, le propriétaire à céder sa terre. En cas d'achat, cette acquisition ne devient définitive qu'après l'adoption par le Parlement d'un bill émanant du Local Government Board. Des mesures semblables, tant pour la reprise des propriétés que pour la fixation des fermages, ont été prises en Irlande.
Ces diverses tentatives prouvent que l'esprit public, en Angleterre, s'il ne va pas à la nationalisation du sol, est cependant très disposé à admettre une intervention de plus en plus large de l'Etat dans le régime de la propriété foncière, et cela afin de rendre ce régime plus conforme aux idées de justice distributive et d'égalité.