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LES PROPHETIES D HENRI HEINE

s'agit de réaliser au sein d'une démocratie pacifiée. Le but est non d'appauvrir les riches, mais d'élever au bien être les masses populaires, de leur prêcher non le renoncement, mais la réhabilitation de la chair, de faire descendre la morale du ciel sur la terre, de réaliser les espérances de l'au-delà dans la vie présente. De ces ambitieuses visées, lessaint-simoniens ne réalisèrent que la partie qui les concernait personnellement. Ces jeunes hommes si intelligents devinrent des millionnaires, échangèrent leur croix de martyrs pour la croix de la Légion d'honneur. Après avoir ainsi résolu, de la façon la plus brillante et la plus fructueuse, la question sociale pour eux et leur famille, ils n'y songèrent plus pour le reste de l'humanité : « Au lieu de l'âge d'or, ils ont propagé le règne du dieu Argent, dont on doit dire : Tout est en lui, rien nest hors de lui, sans lui on n'est rien, )>

Henri Heine s'éloigne en riant de ces utopies de paix et d'union sociales, et se rapproche des communistes révolutionnaires. De 1842 à 1844, il collabore au Vorwœrts, aux Annales franco-allemandes i^uhUées par ses amis Marx et Eagels. Il y fait paraître ses poésies contre le roi de Prusse, le roi Louis de Bavière, sorte de Châtiments, d'une verve satirique endiablée; les Tisserands silésiens, vrai chant de guerre sociale : « Maudit soit le Dieu, le Dieu des heureux... Maudit soit le roi, le roi des riches... Maudite, la patrie décevante... »

Mais il est frappé, bientôt effrayé du fanatisme des communistes, du succès de leur propagande. Ses coreligionnaires juifs, dans les pays où ils sont exclus des classes dirigeantes, se font les champions de la cause des déshérités pour culbuter le trône et Taulel. Les premiers socialistes allemands, Karl Marx, Lassalle, Engels, jouent, dans le socialisme international de la

seconde moitié du siècle, le rôle des encyclopédistes français an «siècle précédent. Heine ne nous a pas laissé de portrait de Marx, mais la personnalité du jeune Lassalle lui fit impression. H reconnaît en lui le représentant d'une autre génération, un dur gladiateur, d'un athéismeintransigeant, d'un appétit indomptable de domination et de jouissance, s'élançant hardiment dans l'arène mortelle. Il se représente Tinfluence, la contagion de ces idées sur les masses populaires; il l'observe en France dès 1837 : « Les doctrines destructives, écrit-il, se sont trop emparées des basses classes. Il ne s*agit plus de l'égalité des droits, mais de l'égalité des jouissances sur celte terre. Il y a à Paris quatre cent mille rudes poignes, qui n'attendent que le mot d'ordre pour réaliser l'idée de liberté absolue qui fermente dans leurs tètes. Et la propagande du communisme possède une langue que tout le monde comprend; les éléments de cette langue sont aussi simples que la faim, que l'envie ou la mort, et cela s'apprend si facilement. » Or ces foules s'avancent sur le devant de la scène, elles réduisent au rang de comparses les princes et les ministres; elles deviennent maîtresses du pouvoir, fait inouï dans l'histoire, et dont les conséquences menacent l'avenir de la civilisation.

Autant Heine éprouve de sympathie pour les masses souffrantes, exploitées, autant il a horreur du peuple souverain. Démocrate vis-à-vis des puissants, qu'il voudrait convertir à ses idées, il est aristocrate à l'égard de la foule. Il ne la tolère qu'à distance, tant elle blesse la délicatesse de son odorat, son instinct de propreté. Ainsi que Balzac, il juge parfois les humbles méchants et bêtes : ce n'est pas leur faute, mais c'est ainsi : « Un démocrate de mon pays me disait un jour qu'il tiendrait sa main sur le feu pour la purifier, s'il avait le malheur de toucher celle d'un roi, et, moi, je

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