L IDEE DE PATRIE
D'habitude, le patriotisme, sauf pour ceux qui en font métier et marchandise, s'exprime plutôt par des actes que par des paroles ; mais qu'il vienne à être seulement effleuré, c'est alors que nous sentons et que nous éprouvons le besoin de dire par quelles fibres la patrie nous tient au cœur. De même c'est quand la patrie nous manque que nous en connaissons le prix infini. Nous avons peine à vivre avec nos chers compatriotes, mais il nous est encore plus malaisé de vivre sans eux : la nostalgie, le mal du pays conduit parfois au suicide. L'histoire officielle de la dernière guerre par le grand état-major allemand rend hommage à ceux de nos officiers qui cherchèrent la mort plutôt que de survivre à tant de désastres. Quel cri du patriotisme blessé que l'Ode sublime de Léopardi, AlVItalia : « ma patrie, je vois les murailles, et les arcs, et les colonnes, et les citadelles désertes de nos aïeux ; mais la gloire, je ne la vois pas, je ne vois pas le laurier et le fer dont étaient chargés nos vieux pères... »
Depuis la guerre on disserte souvent, en France^ sur l'idée de Patrie : M. Renan (1), M. Brunetière (2)
(i) Qu'est-ce qu'une nation? ^wt Ernest Renan; Paris, Lévy, 1882. (2) Vidée de Patrie, par F. Brunetière; Paris, Hetzel, 1896.
ont prononcé sur ce thème d'éloquents discours ; M. Legrand (1) en fait l'objet d'une étude approfondie. Ne serait-ce pas là un symptôme un peu inquiétant ? Aurions-nous donc besoin qu'on nous expliquât ce que c'est que la patrie et les motifs que nous avons de l'aimer ? Soumettre à l'analyse un sentiment inné, c'est l'affaiblir. Croit-on que les Espagnolsà Saragosse, les Russes à Moscou, les Français à (Ihâteaudun, fussent soucieux de déduire les raisons pour lesquelles ils se sacrifiaient à leur pays ? Si toutefois, ainsi que le constate M. Brunetière, la patrie est, avec le culte des morts, la seule religion qui nous reste, certaines idées cheminent, qui menacent cette religion, et c'est faire œuvre pie que d'en signaler le danger.
Ou'est-ce donc que la patrie ? C'est, par étymologie môme, le pays des pères, le lien des générations sur le sol natal. La patrie est née de l'instinct social, du sentiment qu'a Thomme isolé de sa faiblesse, de la nécessité inéluctable de Funion, de l'appui mutuel dans la lutte pour la vie, pour la défense et la conquête de la terre nourricière, — de l'invincible besoin do se protéger et de s'accroître inhérent à tous les êtres.
La patrie, c'est aussi le patrimoine moral ; l'ensemble des traditions, des coutumes, des lois, des croyances communes : les tombeaux et les autels en furent le premier symbole.
Au début, la patrie ne dépassait guère la famille : le patriarche, le chef de clan a souci de tous les membres. Puis elle s'étend à la tribu, à la cité, à la nation formée d'agrégats ethniques plus ou moins homogènes, jusqu'à ce qu'enfin l'espèce humaine prenne conscience de son unité.
(i) L'Idée de patrie^ par Louis Legrand, conseiller d'Etat, ministre plénipotentiaire; Paris, Hiichette etC^c.
l'idée de patrie ^^
Dans l'ancien monde, les populations étaient politiquement et religieusement indépendantes et hostiles. La cité antique avait fixé le patriotisme entre les murailles de la ville: chacun invoquait ses divinités tutélaires. Rome, par la conquête, unit les peuples. L'empereur, centre de toutes les autonomies, est vénéré comme un dieu. A ce moment précis apparaît le Christ, et de lui date l'ère nouvelle qui sépare le nouveau monde de l'ancien : en place des divinités jalouses, il proclame l'unité de Dieu, il fait de tous les hommes les enfants d'un même père, il distingue les vertus privées et les vertus publiques, il sépare la cité de la religion.
La Papauté, qui succédait aux Césars, se donna pour but grandiose de réaliser cette Internationale céleste. Elle ne réussit qu'imparfaitement. Les peuples du Nord, convertis par l'Église, brisèrent sa catholicité. Les nations chrétiennes s'entre-déchirèrent. La tentative de créer un saint empire romain effectif avait échoué. L'idée de patrie, plus générale que dans l'antiquité, mais non moins vivace, est demeurée unie au christianisme, mais ne s'est point laissé absorber par lui.
Dix-huit siècles après Tavènement du Christ, une seconde tentative fut faite par la Révolution française de rappprocher les nations, non plus par la foi religieuse, mais par la raison philosophique, de faire descendre l'égalité et la fraternité du ciel sur la terre, en proclamant les droits de l'homme, et en légiférant pour le genre humain.
M. Legrand considère la Révolution française comme une source de patriotisme; c'est oublier quelles en furent les conséquences.
Dans son livre, si plein de documents, nous ne trouvons nulle part citées les pages remarquables où Moa-
j. BOUROEAU — Socialistes, \
tégut (1) réfute cette erreur. La Révolution fut cosmopolite daas son essence. Le torrent impétueux et dévastateur ne pouvait couler. dans un lit aussi étroit que l'idée de patrie. La Révolution maudit l'œuvre des ancêtres, sa mission est de faire table rase de tout le passé, de dater la civilisation de Tan I de la République ; elle viole les tombeaux, renverse les autels, altère Tordre ancien de la famille, supprime les provinces, comme si la première condition pour aimer la grande patrie n'était pas d'être attaché à la petite par un culte superstitieux. Elle dissout les Associations, dissémine les Français en une poussière d'atomes, sous la domination de l'Etat. A la religion vivante et chaude de la patrie, elle substitue un patriotisme abstrait qui ne parle plus à l'âme des foules.
De la Révolution jaillit, il est vrai, une flamme d'enthousiasme. Après avoir exercé leur fureur contre euxmêmes, les Français tournèrentcontrel'étranger leur ardeur de conquête, de pillage et de prosélytisme et, puissamment secondés par les cadres de l'ancien régime qui subsistaient encore, ils promenèrent les aigles victorieuses à travers l'Europe, sous la conduite de Bonaparte, qui rêva de fonder sur les ruines des vieilles monarchies le saint empire de la Révolution. Mais cette propagande armée contre les tyrans réveilla partout l'esprit national, qui se tourna contre la France et la laissa mutilée.
Encore une fois l'idée de patrie triomphait de Tidée cosmopolite dont la France était l'apôtre et dont elle devint la victime.
Un siècle ne s'était pas encore écoulé depuis la Révolution qu'une association internationale se constituait en Europe et tenait son premier Congrès, à Genève,
{i) La Révolution et Vidée de Patrie^ dans le volume intitulé : Libres Opinions (Hachette).
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«n 1866, dateaussi importante que celle du serment du Jeu de Paume. En 1789, c'était l'élan idéal de la bourgeoisie réclamant l'égalité des droits : l'Internationale du quatrième Etat exige l'égalité des biens. Elle fait appel aux prolétaires de tous les pays, à cette classe nouvelle de salariés libres, créés et enrégimentés par la grande industrie, arrachés à la terre, à la famille, campés dans les grandes villes, transportés d'un lieu à un autre selon les besoins du marché, exposés à ses fluctuations et vivant dans l'incertitude du lendemain. A ces prolétaires, les internationalistes crientqu il n'y a plus de patrie, qu'il n'y a plus que deux partis en présence dans le monde entier : ceux qui possèdent en face de ceux qui ne disposent que de la force de leurs bras. Ceux-ci doivent donc s'unir par-delà les frontières, et substituer à la guerre des nations la lutte implacable des classes.
Certains internationalistes se proclament, il est vrai, patriotes; d'autres aiment la France parce qu'elle est le pays de la révolution cosmopolite. Mais beaucoup disent : « Que la patrie périsse et que la révolution soit sauvée ! » La patrie est à leurs yeux l'inverse de la civilisation. Il y a incompatibilité absolue entre l'armée et le peuple, entre le préjugé étroit de la patrie moderne et les intérêts des travailleurs (1).
C'est àleursactesqu'ilfautjugerlesinternationalistes. De la révolution qu'ils nous prédisent nous avons subi le prologue, la Commune de 1871. Bien qu'elle soit née dans un capharnaûm de passions et de doctrines, Tesprit antipatriotique s'en dégage avec éclat. Elle fusilla les prêtres, abolit la famille, en donnant aux enfants naturels les droits des enfants légitimes, et coucha sur un lit de fumier la colonne Vendôme, ce
(i) Lire dans Le Devenir social de novembre 1897 « La Crise du nationalisme », par P. et Ch. Bonnier.
monument de la guerre, en présence de Tarraée alf ^' mande, qui occupait quarante départements français-
Par une contradiction singulière, et qui prouve ^ quel point l'instinct de pairie hante Timagination d *^ peuple, la Commune, en dépit de son cosmopolitisme ^ fut, comme l'indique son nom même, un retour aU type communal primitif. Dès que la classe populaire^ remarque Montégut, s'est trouvée libre d'agir à sa guise, elle a renouvelé immédiatement l'histoire des Flandres et du moyen âge, et cherché, à rencontre de la Révolution, à recréer la petite patrie locale î
Acôtéde ce courant d'internationalisme, nous assistons au réveil général des nationalités. Partout les nations aspirent à leur autonomie. Les Etats tels que l'Autriche, formés de races disparates, semblent toujours à la veille de se disjoindre en autant de nationalités distinctes. Malgré le panslavisme. Tchèques, Serbes, Bulgares, revendiquent leur indépendance. Des peuples d'Extrême "Orient, qui semblaient à jamais momifiés dans la routine, rajeunis soudain par un patriotisme ardent, entrent en concurrence avec les grandes puissances. Les peuples asservis comme l'Irlande, démembrés comme la Pologne, témoignent d'une vitalité indomptable, et entretiennent dans leurs temples et à leurs foyers la flamme d'un patriotisme mystique.
Le trait le plus caractéristique nous est donné par le peuple juif, cet échantillon d'antiquité qui date d'avant les Pyramides. Jamais race d'hommes, quoique dispersés dans le monde entier, ne forma un faisceau aussi tenace., aussi opiniâtre, aussi patriote, aussi sépara/// des autres peuples, et en même temps ne contribua plus à la propagande internationale. C'est par les Communautés juives que le christianisme commença à se répandre. M. James Darmsteter a rattaché à Tesprit juif l'œuvre de Voltaire et de la Révo-
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lulion française, ce qui esl sans doute exagéré. Mais des juifs, à commencer par Karl Marx, qui a exercé sur le mouvement prolétarien une influence analogue à celle de Rousseau sur la Révolution française, sont, en Allemagne et en Autriche, à la tête de cette Internationale rouge qu'ils opposent à l'Internationale dorée des capitalistes où d'autres juifs jouent un rôle prédominant (1). — Or, voici que nous voyons poindre chez quelques-uns d'entre eux la velléité nostalgique d'entreprendre un nouvel exode vers leur pays d'origine, la Judée, de recouvrer la patrie perdue depuis leur dispersion. La Bible, la Synagogue, le Comptoir ne leur suffisent plus. Las de ses pérégrinations éternelles, Ahasvérus, le Jean-Sans-Terre entre tous les peuples, secoue de ses sandales la poussière des grands chemins, et ne veut plus fouler que le sol sacré de Sion. C'est qu'entre lui et les autres peuples, malgré les principes de 89, la tolérance, les lumières, il ne peut régner qu'une sympathie imparfaite : trop de siècles d'injure, de mépris et d'oppression, d'une part ; de haine, de dissimulation, de vengeance masquée, d'autre part, entre leurs pères et les nôtres, ontafïecté le sang des enfants (2). La brèche de mortelle inimitié est irréparable. De cette conviction est né le mouvement sioniste.
Ainsi, fait infiniment remarquable et sur lequel on ne saurait trop attirer l'attention, tandis que les doctrines, les découvertes, les institutions capables de rapprocher les hommes, se multiplient, par un phénomène concomitant les nations et les races tendent partout à accuser leur personnalité, à faire prévaloir leur
(i) "M. Vandérem a mis ce contraste en- relief dans ?.on roman : Les Deux Rives.
(2) Ch. Laud, Essais.
génie propre, leurs passions maîtresses, leurs aptitudes esthétiques, leur tour desprit, leur earactère moral, leurs qualités et leurs défauts. Un instinct invincible les pousse à la concurrence dans la conquête de la planète, à la lutte pour la prééminence dans Tœuvre de la civilisation.
La France, qui joua dans celte œuvre un rôle si glorieux, n'y renonce pas pour l'avenir. Un des chapitres les plus remarquables du livre de M. Legrand est consacré à la formation historique de la patrie française. Dans le présent nous avons à vaincre la tradition révolutionnaire, à contenir la djémocratie aventureuse par la dénjocratie laborieuse. A travers les épreuves la nation a donné de telles marques de vitalité qu'on ne doit pas désespérer de l'avenir. En même temps que l'expansion coloniale d^une plus grande France, un mouvement décentralisateur se propage en faveur des plus petites Frances, des patrieslocales, qui apprennent à chérir la grande (1). L'armée, c'est-à-dire la nation en armes, est devenue la plus haute expression de la patrie Intangible. L'armée prussienne a fait TAllemagne unie et forte : la flotte anglaise maintient la richesse et la puissance du Royaume-Uni. C'est sur l'armée que reposent nos espérances. Nous pourrions, à la rigueur, nous passer de professeurs de philosophie, de stylistes, d'ironistes,, de poruographes, de rhéteurs, de critiques, de grammairiens, de philologues, de paléographes et delexicographes, d'intellectuels et de déracinés, mais nous ne pourrions vivre indépendants sans soldats à nos frontières, sans chefs énergiques, habiles et respectés.
(c II n'est pas de plus beau spectacle, a écrit un his-
(i) La Décentralisai ion ^ par Cii. Maurras, brochure. [Revuer encyclopédique.)
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torien, M. Hanotaux, que celui de millioDs d'habitants d'une même terre, qui s'imposent pendant des siècles une même discipline pour créer une force supérieure, faîte du concours et du sacrifice de toutes les volontés. > Si ce concours, ce sacrifice viennent à manquer, la décadence est proche, et la verge de fer du conquérant n'est pas loin.
L EVOLUTION DE LA MORALE
Nul n'aurait songé, il y a quelques années, à entretenir le public de morale, à troubler de ces questions le lecteur frivole. Mais on s'étudie maintenant à réformer les mœurs; cela ne nous rappelle-t-il pas le goût du dix-huitième siècle finissant pour la sensibilité de la vertu?
Plût au ciel que ces polémiques retentissantes engagées sur la question sociale et la question morale se réduisissent à une querelle philosophique! Parmi les combattants, certains occupaient hier le pouvoir et conspirent par tous les moyens à s'en emparer demain : ils ne cachent pas leur volonté d'imposer des théories d'éducation et de gouvernement. Chacun de nous est menacé.
On se souvient encore du bruit que souleva naguère une brochure intitulée : le Devoir présent (1). Elle venait à l'heure propice : on était écœuré d'un naturalisme brutal. L'auteur, M. Paul Desjardins, inaugurait en France la prédication laïque à la manière anglaise, alliait l'esthétique à la morale. Son apostolat, plein de grâce littéraire et d'onction, non point naïve, mais sérieuse, s'est élargi, depuis, dans une « Union
(i) Paris, Armand Colin.
l'évolution de la morale 57
pour Taction morale (1) » et a dépassé la portée d'un changeraent de conversation dans la loquace société parisienne, toujours à Taffût des nouveautés.
M. Desjardins ne travaille qu'à nous persuader, à nous séduire. M. Léon Bourgeois, un politicien doublé d'un professeur d*altruisme, prétend nous contraindre. Il ne vise à rien moins qu'à supprimer Tégoïsme, refondre la nature humaine sur le type néo-jacobin. A la solidarité (2) obligatoire, il donne comme sanction non plus le couperet de la guillotine, mais les doigts crochus du fisc.
Dans cette œuvre d'intérêt social, M. Brunetière a plus confiance en l'Église qu'en l'État, en la foi qu'en la science (3). 11 revendique énergiquement (4) contre M. Berthelot (5) les droits de la croyance, parce qu'il estime que la société en retire d'immenses bienfaits.
Nous n'avons ni qualité, ni autorité qui nous permettent de nous mêler à ce débat. Avant de risquer une solution, nous aurions à chercher la bonne méthode qui nous y conduise. On n'est que trop porté, sur ces matières, à s'inspirer d'idées préconçues : on ramène l'humanité à un type abstrait, on se plaît à l'embellir ou à l'enlaidir d'une façon systématique. Les uns adoptent la théorie de Rousseau : l'homme est bon par nature, restituons-le à sa bonté native en atténuant ou en supprimant l'inégalité des conditions. Les autres, avec Joseph de Maistre, jugent les hommes incurablement viciés parla tare originelle, et ne voient
(i) Celte Union publie un BuUetin qui porte le môme titre.
(2) La Solidarité^ brochure; Paris, Armand Colin.
(3) La Renaissance de l'idéalisme^ brochure ; Paris, Didot.
(4) Préface au livre de M. Balfour, Les Bases de la croyance; Paris, Mongredien.
(5) Science et Morale^ par M. Berthelot; Paris, Calmann Lévy.
de remède possible que dans les disciplines religieuses. Les sceptiques, enfin, estiment que la plupart des humains témoignent de moins de folie et de méchanceté que de médiocrité foncière, parfois de bassesse et de platitude, et n'aperçoivent guère le moyen de les métamorphoser en vrais chrétiens ou en stoïciens, en serviteurs du devoir.
Le parti pris empêche d'ouvrir les yeux, de regarder autour de soi, de rectifier ses jugements, selon l'occurrence. Avant de se demander comment les hommes devraient agir, l'essentiel serait de pouvoir se rendre un compte assez exact de leur conduite véritable. La morale positive est une science d'observation. C'est bien ainsi que l'a comprise Herbert Spencer. Son dernier livre porte ce titre caractéristique : La Morale des différents peuples (1).
Spencer constate l'extrême variété des mœurs, aux diverses époques, sous les différentes latitudes. Ici, c'est une gloire de tuer son semblable: là, un crime ; une honte déposséder plusieurs femmes ou de ne jouir qued'une seule. La piété commande tantôt d'assommer ses parents, au premier signe de vieillesse; tantôt de prolonger leurs vieux jours. La pudeur exige que le visage soit couvert ou s'accommode de l'absence de tout voile. Des contradictions non moins flagrantes subsistent entre les peuples civilisés sur l'honneur, la justice, etc. Sous Tinfluence du préjugé national, Spencer lui-même envisage la perte de nos provinces comme le châtiment mérité de notre humeur agressive.
Il ne pousse pas l'analyse assez avant. Au sein d'une même nation, les mœurs et la morale se nuancent et se diversifient entre les classes, les groupes sociaux^
(i) Paris, Guillaumin.
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les conditions, les individus. Ici encore. Spencer nous en fournit à son insu un piquant exemple :il préconise, au nom de la morale, Thabilude anglaise de boire entre amis, « du vin même en grande quantité », coutume tenue en abomination par les Sociétés de tempérance. Aucune enquête méthodique n'a encore été conduite, au point de vue des mœurs, sur les différentes couches sociales. Nous ne connaissons rien d'analogue h l'œuvre économique de M. Booth sur le Peuple de Londres, sauf, dans le domaine du roman, la Comédie humaine, de Balzac, plus instructive peut être que tant de traités de sociologie dont on nous accable.
Nous y puisons la juste idée que tout état social se compose d'espèces aussi variées que le monde animal, ayant chacune des façons particulières de pourvoir à leur subsistance, de s'ébattre, de s'unir, de lutter contre les espèces voisines, et de formuler sur tous les actes des jugements conformes aux intérêts du groupe. Les mobiles, toujours les mêmes, poussent à agir, selon les circonstances, dans des directions très opposées. La confusion de la pensée morale provient de cette diversité des mœurs. Les types du bien et du mal, du juste et de l'injuste, ou, pour parler comme Nietzsche, la table des valeurs morales, se modifient avec les traditions, les usages, les nécessités. Les conditions sociales n'étant pas les mêmes, le bien-être social apparaît sous un jour chanc^eant. Chaque morale n'est que l'utilité sociale d'une pratique mise en maxime. En réalité il faut entendre par ce mot morale : les mœurs régnantes et l'opinion sur les mœurs, déterminée par le caractère de chacun et le milieu social où il vil.
Tant de morales de la vie quotidienne et de l'expérience ne s'accordent guère, il est vrai, avec la morale idéale, la morale de protestation contreles mœurs, une, absolue, universelle, des philosoplies et deslivres saints.
GO
On se conforme à la morale du dimanche, qui reçoit tant d'accrocs dans la semaine, en aimant le prochain in ahslraclo, et en le jugeant avec une alïreuse sévérité in concreio.
Kst-ce à dire que le niveau de la moralité générale demeure toujours aussi bas et qu'il faille désespérer de tout progrès ? Spencer rappelle que Thistoire de l'Europe fut remplie, pendant mille ans, de guerres perpétuelles, publiques et privées, de meurtres et de rapines. La paix est devenue plus longue et plus fréquente. L'idée de justice, avec des pénalités régulières et de plus en plus adoucies, s'est dégagée peu à peu de la vendetta farouche et aveugle. La générosité, le pardon jouissent de l'estime générale. La véracité même, qualité rare et précieuse, tend à s'accroître. D'après Spencer, les hommes d'État anglais se montrent aujourd'hui beaucoup moins faux qu'au temps de la reine Elisabeth ; et il déplore comme un fâcheux paradoxe, presque comme un scandale, l'engouement de M. Gladstone pour Homère et son héros Ulysse, le prince des menteurs.
Ces améliorations successives, dont chacun complétera aisément le tableau, à quelles causes, à quelles influences devons-nous les rapporter ? On comprendra sans peine l'importance capitale de la réponse: tout système d'éducation en dépend et en découle. L'école positiviste cherche les preuves d'un développement parallèle delà moralité et de la science. Buckle a soutenu qu'aucune découverte n'a été faite en morale depuis le temps de Confucius et de Hillel. L'institution religieuse contribue à maintenir la somme de moralité existante; elle ne peut Taccroître, car elle est soumise elle-même aux conditions supérieures qui déterminent l'État social. La science, au contraire, étend l'adoucissement des mœurs d'une part,
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en diminuant la folie des imaginations, Taveuglement des superstitions, d'autre part, en modifiant profondément par ses inventions les conditions de la vie, et, par suite, les rapports des hommes entre eux. Dans l'état de guerre absolu, les sociétés humaines ne pouvaient se maintenir, s'accroître que par la conquête : de là une morale de l'iDÎmitié au dehors, une coopération forcée, autrement dit le despotisme au dedans, l'esprit d'agression, de ruse et de mensonge. Au furet à mesure du développement industriel qui procure aux hommes le moyend'étendreindéfinimentleurbienêtre, la morale de la paix internationale gagne du terrain : les contrats sont mieux respectés, parce que chacun trouve son intérêt à leur observance; la coopération devenant volontaire, l'obéissance politique est restreinte. Les peuples se sentent plus libres et plus heureux.
Autant que la morale sociale, la morale individuelle tire profit de cette évolution. La sanction de la conduite tend à se dégager de l'autorité temporelle et spirituelle, à s'affranchir de l'idée de châtiment et de récompense, voire même des jugements de l'opinion, à se transporter dans la conscience. Ce n'est sans doute encore que le cas d'une élite restreinte. Mais, selon Spencer, cette élite ira toujours s'accroissant, à mesure que l'homme comprendra mieux son intérêt, qu'il verra dans l'honnêteté la meilleure des politiques, q^u'il éprouvera mieux l'avantage des sacrifices réciproques, qu'il rencontrera dans les sentiments ego-altruistes généralisés les meilleures conditions du bonheur. Dans son Essai d'une morale sans obligation ni sanction (1), M. Guyau a poussé ces raisonnements optimistes à leurs dernières conséquences. 11 prévoit un état de l'humanité où l'homme pourra se
(i) Paris, F. Alcan,
passer non seulement d'un Dieu et d'un maître, mais même d'une foi et d'une loi; parce qu'il sera devenu d'une bonté organique : la contrainte lui sera aussi étrangère que le repentir. Il fera de plus en plus son devoir, tout en ayant perdu la notion du devoir, parce qu'il l'aura dépassée. La conclusion de M. Berthelot couronne ces grandes espérances. Sur la terre, désormais riante et commode à tous, grâce aux progrès de la chimie, les hommes n'éprouveront plus ni douleurs morales, ni l'inquiétude du problème de leur destinée, ni l'effroi de la mort.
Partis de l'observation, nous aboutissons ainsi au pur prophétisme. Hâtons-nous de constater que, tout à Topposé de Tolstoï, Spencer est bien loin de croire que les temps sont proches. L'humanité accomplit son acheminement vers la perfection à pas de tortue boiteuse, parfois môme à pas d'écrevisse. Il lui faudra peut-être des milliers et encore des milliers d'années pour se rapprocher sensiblement de son idéal. Jetez quelques ombres sur le tableau enchanteur, considérez le revers de la tapisserie.
La civilisation par certains côtés ressemble fort à une maladie. Même pour ses privilégiés, elle distille un mécontentement sans fin, elle exaspère les désirs, elle affaiblit les volontés, et il semble que l'homme, à mesure qu'il gagne de Tempire sur la nature, soit exposé à en perdre sur lui-même.
Des fléaux ont disparu de la surface du çlobe; la peste et la lèpre ne seront bientôt plus qu'un souvenir; mais est-il un seul vice, orgueil, dureté, défaveur, cupidité, animosité, joie du mal, qui soit anéanti? Tous fleurissent, au contraire, au sein des sociétés avancées, avec plus d'éclat peut-être que chez les tribus primitives. La volonté mauvaise est seulement tempérée par la réflexion et la prudence. On n'assas-
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sine plus par le poigaard, mais par la calomnie. Une âpre concurrence a succédé à la guerre privée. Il est insensé de croire que l'ère des conquêtes va se clore. Nous ne sommes pas anthropophages, mais nous restons sociophages. Aux yeux de Spencer, les Anglais jouent en Afrique le rôle de sauvages vêtus de gros drap en face d'autres sauvages couverts de peaux de bêtes. Il citele sermon d'unévêque anglican sanctifiant la guerre. Une mince couche de christianisme et d'humanité, toujours prompte à s'écailler, recouvre ainsi un fond épais d'antique barbarie.
Gardons-nous donc de ces utopies dangereuses qui reçurent en France, à la fin du siècle dernier, un démenti si cruel et si imprévu.
théoricielXS socialistes
P.-J. PROUDHON (i).
Proudhon commença sa carrière d'écrivain socialiste, en 1840, par un Mémoire retentissant qui, à la façon du paradoxe de Rousseau, le tira soudain de l'obscurité. Le titre : Qu'est ce que la propriélé ? rappelait la brochure de Sieyès. Proudhon emprunte sa réponse à Brissot : la Propriété, c'est le vol, non sans se flatter qu'il donnait parla le signal de la révolution sociale, comme Sieyès avait donné le signal de la révolution politique.
D'après Proudhon, la société actuelle repose sur les trois colonnes du despotisme, de l'inégalité, de la propriété; au-dessus flotte la justice qui devrait être à la base. Les deux premières injustices sont les suites de la troisième, car la propriété crée l'inégalité, et le despotisme n'existe que pour la maintenir. Or^ justice est pour lui synoijyme d'égalité.
(i) P.'J. Proudhon, sa Vie, son Œuvre, sa Doctrine, par Artuuh Desjaroins; 2 vol. in-12, Paris, Perrin, 1896. M. Henry Michel [Vidée de VEtal), M. Flint (La Philosophie de V histoire en France) et surtout M. K. Hillebrand {Histoire de la monarchie de Juillet).
j. BOURDEAU — Socialistes. 5
Remarquez ici l'erreur fondamentale de Proudhon. L'idée de justice et Tidée d'égalité ne se pourraient concilier que si les hommes étaient égaux. Mais la physiologie, la psychologie et la simple observation nous révèlent que la nature, aristocrate incorrigible, établit entre les hommes des distances bien autrement grandes que celles de la fortune et du rang, des diflérences qui ne se laissent pas abolir. Dès lors la stricte justice exigerait que chacun fût traité selon ses capacités y et chaque capacité selon ses œuvres, Proudhon n'a pas assez de sarcasmes pour cette formule des saints-simoniens : « Qui jaugera les capacités? s'écrie-t-il : l'estimation des capacités est une oflense à la dignité personnelle. » Si tous les hommes ne sont pas identiques, tous les hommes se valent : « Il n'y a pas de supériorité réelle. Le plus beau génie est un enfant sublime. Le talent est l'attribut d'une âme disgracieuse. La part prélevée par le talent est une rapine. » Proudhon écarte môme la propriété littéraire.
Cette thèse aboutit donc à nier sinon le rôle de Tintelligence, du moins son droit à une rémunération. Trois facteurs concourent à la formation et à la distribution des richesses : Tintelligence, le travail et le capital. Pour Proudhon, comme pour la plupart des socialistes, il n'y a que le travail manuel qui compte. L'inventeur, l'entrepreneur, l'ingénieur, qui font mouvoir des milliers de bras, prélèvent, par le profit qu'ils se réservent, un tribut sur le salaire de l'ouvrier qui se trouve ainsi spolié. A fortiori l'intérêt du capital, malgré les risques qu'il court, ne se peut justifier.. Le propriétaire récolte, bien qu'il n'ait pas semé, consomme, bien qu'il ne produise pas, jouit, bien qu'il ne travaille pas. La propriété rend par conséquent le vol possible. C'est le dernier privilège, que la Révolution
a démasqué après avoir abattu tous les autres, le dernier des faux dieux.
Proudhon s'est attaché à réfuter les théories sur l'origine de la propriété, et il a lui-môme formulé à ce sujet trois théories successives. Nous renvoyons, sur ce point, le lecteur à M. Desjardins.
Aux. maux qui résultent de la propriété privée, Proudhon n oppose pas, comme les autres socialistes, le bienfait de la communauté des biens. Le remède serait pire que le mal. Prétendre enrichir tout le monde en dépossédant chacun, obvier aux inconvénients de la concentration de la richesse entre quelques mains en achevant de la concentrer entre les mains d'un propriétaire unique, TÉtat, lui semble de la dernière absurdité. Il combat par les mêmes arguments rimpôt progressif des radicaux. Tout communisme repose sur l'idée de la bonté naturelle de l'homme, sur nUusion monstrueuse que, par l'établissement de la communauté des biens, l'altruisme va prendre aussitôt la place de l'intérêt personnel dans l'organisme social, que nul ne songera plus à empiéter sur son voisin, à l'exploiter. Or, d'at)rès Proudhon, sur cent individus, on peutcompter quatre vingt-dix-sept coquins. L'idéal communiste, c'est l'humanité attachée comme des huîtres côte à côte sur le rocher de la fraternité, dans une uniformité béate et stupide : en réalité, le communisme aboutit, comme à Sparte et au Paraguay, à un joug de fer, à l'anéantissement de la personnalité insoumise de l'homme, de la libre activité, de la responaabilité ; et cela au profit des inertes, des paresseux et des incapables. La propriété privée conduit à l'exploitation des faibles par les forts, le communisme, à l'oppression des forts par les faibles. L'humanité ne progresse que par un éternel combat sous forme de concurrence ou de guerre. Proudhon est un
avocat de la guerre ; il va jusqu'à concilier le droit de conquête et la justice.
Il n'est pas plus tendre pour Téconomie politique que pour le communisme : il déclare que les solutions des économistes, leurs hypothèses, leurs lois de l'offre et de la demande, de la liberté du travail, organisent le privilège de la misère. Proudhon croit tenir la balance entre les traditions économistes et les utopistes. La vérité qu'il prétend démontrer n'est pas très convaincante pour les gens pratiques.
Il conserve la propriété privée sous forme de possession perpétuelle, môme l'héritage, ainsi que le mode de production privée ; il s'agit seulement d'en écarter le principal inconvénient, l'argent et l'intérêt qui créent l'inégalité, permettent au capitaliste de vivre sans rien faire. Pour cela, il suffirait de constituer des banques populaires d'échange. Le tailleur apporterait son habit à la banque et recevrait un bon de travail, qui lui permettrait de se procurer n'importe quel objet équivalent. Mais comment établir la valeur fixe de chaque objet ? Proudhon — l'anarchiste ! — en arrive à proposer un tarif général, un maximum ayant pour base la matière première et le temps de travail employé à façonner la marchandise, et il charge l'Académie des Sciences d'établir ce maximum. Les bons en papier seraient un succédané de la monnaie. Il ne songe pas que la spéculation pourrait s'en emparer et le crédit de l'ouvrier en souffrir, puisque celui-ci ne saurait vendre une promesse de travail. Il voit bien d'ailleurs ce qui échappe d'ordinaire aux socialistes, à savoir que, si son but était atteint, il ea résulterait non l'abondance mais la gène. 11 s'en félicite, car la pauvreté est la condition du travail. La mesure du progrès ne doit être cherchée ni dans les arts, ni dans le luxe
immoral et corrupteur, mais dans tout ce que l'individu gagne en virilité, en indépendance, en justice, en égalité.
Lorsque Proudhon tenta de passer de la théorie à l'application et d'organiser sa banque d'échange, il aboutit à un fiasco. La panacée du Matuellisme alla rejoindre le Phalanstère et Vlcarie.
La philosophie politique de Proudhon, Vanarchie, se rattache étroitement à sa doctrine économique. Les gouvernements ne sont là que pour maintenir au pouvoir les classes possédantes. Il combat donc le pouvoir, comme il a combattu la propriété. Ennemi juré de l'État, qu'elle qu'en soit l'étiquette, monarchique ou jacobine, il ne veut pas le réformer, mais le détruire. Plus d'Assemblées, plus de tribunaux, plus de diplomatie, plus d'armée, plus d'autorité quelconque. Van-archie ne doit cependant pas être confondue avec le désordre et le chaos. Elle représente, au contraire, la plus haute expression de l'ordre et se concilie avec l'égalité absolue. Absence de maître, de souverain, mais non absence de règle, d'organisation. La société se constitue elle-même par associations locales, professionnelles, par groupes corporatifs unis en de libres contrats, et avec leur police pour en assurer l'exécution. La production nationale et internationale sera réglée au moyen des statistiques que fournira l'Académie des Sciences. Au gouvernement des personnes, on substituera ainsi l'administration des choses. L'anarchie de Proudhon est la négation engendrée par le socialisme d'État de Louis Blanc.
Un régime anarchique ne peut évidemment s'établir avec de grandes nations. Aussi Proudhon élait-il violemment hostile au principe des nationalités. Il voulait voir les peuples se dissoudre en petites communautés. C'est ridée de la Commune. 11 dut reconnaître
finalement que Tanarchle est un idéal qui ne peut être atteint : Ton devait se contenter de la décentralisation sous forme de Fédération.
Ruiner Tautorité temporelle n'est rien, si on laisse debout Fautorité spirituelle. Proudhon s'attaque avec une égale furie à l'idée de Dieu et à TÉglise catholique. Dieu c'est le mal, Satan c'est le bien. Il reprochait presque à Renan de lui avoir volé son sujet, en écrivant la Vie de Jésus. Il oppose la justice à la piété, la moralité à la religion. Il est un des Pères de la morale indépendante.
L'influence de Proudhon se retrouve dans les écoles les plus opposées du socialisme contemporain. De Tanarchisme « scientifique «procède Tanarchisme mystique et destructeur de Bakounine. Proudhon s'était arrêté à mi-chemin. Mais, à quoi bon s'affranchir de la tyrannie extérieure d'un Dieu ou d'un Pape, si vous faites de votre conscience morale voire tyran? A quoi sert de crier : Ni Dieu, ni Maître, si vous n'ajoutez aussitôt : Ni foi, ni loi ?
Karl Marx a traité Proudhon du haut de sa grandeur. Le marxisme est une doctrine autoritaire, dictatoriale, aux antipodes de Tanarchisme. Marx se rit des idées romantiques d'égalité, de justice; il prétend fonder son collectivisme sur l'observation des faits, sur une évolution fatale. Mais la pierre angulaire de son système, la théorie de la valeur, de la plus-value dérobée par l'entrepreneur au travail de l'ouvrier, est identique à celle de Proudhon. Si Proudhon n'a point, comme Marx, systématisé la guerre des classes, il l'a violemment prêchée. Nul plus que lui n'a contribué à séparer la bourgeoisie et le prolétariat en deux camps irréconciliables, à donner à la République de 1848 u un masque de Gorgone ». « Ou la République, disait il, emportera la propriété, ou la propriété em-
portera la République . » La réaction césarienne n'a pas eu de meilleur allié.
Quand, à la suite de la liberté octroyée par l'empire, le mouvement ouvrier commence à renaître, à s'organiser, vers 1863, à la veille de la fondation de Tinternationale, les hommes modérés qui le dirigent sont des disciples de Proudhon. Son influence est sensible dans le manifeste des soixante, qui demandent que la classe ouvrière soit représentée au Parlement, qui ne veulent plus faire servir les soufirances du peuple à la rhétorique et à l'ambition des avocats et des journalistes que Proudhon traitait de pourceaux. Reléguant ses théories dans un lointain avenir, Proudhon recommandait aux travailleurs d'abandonner la politique aux politiciens, de faire passer au premier plan rémancipation économique. L'instrument des ré for m es sociales lui importait peu et il se fût accommodé de Napoléon III comme de Louis-Philippe. 11 jugeait bon de faire l'économie d'une révolution. Son cœur saigne pour les ouvriers, ses frères ; mais il ne les flatte pas comme les socialistes bourgeois tels que Louis Blanc ; il leur dit de dures vérités. « Sous la violence de ses formules, il cache la modération de ses conseils. » Point de cruautés, point de spoliations : qu'ouvriers et patrons se tendent la main. Il espère voir le patronat insensiblement remplacé par l'association; la participation aux bénéfices sera de môme un acheminement vers le mutualisme. L'esprit de révolution et l'esprit de réforme se contredisent et se combattent chez Proudhon, et le second parfois l'emporte.
La réfutation de Proudhon nous est fournie par Proudhon lui-même, par sa correspondance et par sa vie qu*ii faut prendre comme la contre-partie de son oeuvre, ainsi que l'a fait si judicieusement M. Desjardîns. Dans une lettre à Charles Edmond, écrite de
Sainte-Pélagie en J852, après des déceptions et des déboires qu'il prévoyait dès Je début de 1848, il renie sa théorie égaiitaire, il juge les hommes comme pourrait le faire le plus autocrate des esprits, un Renan, voire lin Nietzsche :
L'humanité, ce ne sont pas ces masses brutales, toujours prêtes à crier : « Vive le roi ! Vive la Ligue ! »
L'humanité, c'est cette élite, qui constitue le ferment des siècles et qui fait lever toute la pâte.
Dès lors tout le système proudhonien s'écroule comme un château de cartes. Sacrifier Télite à la foule serait un crime de lèse humanité.
Après avoir détruit théoriquement la propriété, illégitime dans son principe, il la rétablit pratiquement comme légitime dans son but, la constitution de la famille. Sur l'institution de la famille, Proudhon, homme de mœurs austères, cordiales et simples, n'a jamais varié. Il voudrait la voir constituée en patriarcat, avec Tautorité illimitée du père de famille. Cet égaiitaire farouche n'admettait point Tégalité des sexes. La femme, c'est la bête à gésine, la laitière de l'homme, créature passive ou lascive, ménagère ou courtisane. La femme devrait toujours dire à son mari « Monsieur ». Le divorce n'est qu'un encouragement au libertinage. Mieux vaudrait la femme recluse qu'émancipée, car son émancipation marque l'avènement de la Pornocralie,
A côté de la famille et de la propriété, il tolère enfin la religion. 11 lui est arrivé d'écrire que Rome est la seule garantie de la morale. Nous nous souvenons de l'ironie q u'inspirait à Mme Ackermann la vue d'un crucifix suspendu dans la chambre de Mme Proudhon.
On conçoit, après cela, que M. Paul Lafargue traite Proudhon de réactionnaire et qu'un autre socialiste
ait invité les filles des conservateurs à planter des rosiers sur son tombeau. Mais Proudhon a fait un grand mal. Talent supérieur, âme chaleureuse, orgueilleux sophiste, si épris qu'il fût de vérité, il a puissamment contribué à embrouiller les têtes, à enflammer les cœurs. Il a eu beau essayer de reprendre, d'atténuer ses idées, la flèche n'appartient plus à larcher dès qu'elle a quitté l'arc et ses flèches sont souvent empoisonnées.
Au pur point de vue doctrinal, et en écartant l'anarchisme, qui se subdivise en plusieurs sectes, il existe en France trois écoles socialistes. Le socialisme empirique de M. Brousse s'attache surtout à rechercher les applications possibles dans la commune, par l'organisation des services publics (1). L'école éclectique, dont il faut chercher l'expression dans le Socialisme intégral de M. Benoît Malon et dans la Bévue socialiste^ est un système assez flottant, qui prétend embrasser toutes les aspirations sociales du siècle. Avec le marxisme, au €ontraire,noussommesenprésenced'unecoaceptiondu monde à la fois très vaste et très liée, et qui exclut tout élément étranger. Nous ne possédons pas, il est vrai, sur Tœuvre de Marx et d'Engels une de ces belles synthèses (2) comme M. Faguet nous en a donné, par exemple, sur Saint-Simon et Auguste Comte. Mais on •en trouvera les éléments dans les brochures de M. Lafargue, dans le Capital, résumé par M. Deville, et son
(i) Voir La Propriété et les Services publics, brochure par Paul Brousse, i883, et la critique (le M. Guesde : Services publics et Socialisme, i883.
(2) Voir l'étude de M. W. Sombart sur Frédéric Engels; Berlin, 1895.
livre déjà cité Principes socialistes, enfin dans la revue intitulée Le Devenir social, fondée presque exclusivement, en 1895, pour Télucidation de la philosophie et de l'économie marxistes, et qui comptait parmi ses collaborateurs M. Kautsky, le dépositaire de la doctrine depuis la mort d'Engels.
Le système de Marx et d'Engels, malgré son unité, n'est pas sorti tout armé de leur cerveau. Il a ses origines dans la philosophie allemande, le socialisme français, et le mouvement ouvrier anglais au milieu du siècle. A Hegel, Marx a emprunté l'idée du perpétuel devenir; famille, propriété, religion, n'ont rien d'immuable, de sacré. Le matérialisme marxiste se rattache à celui de Feuerbach. L'idéal n'est que le reflet du réel dans l'esprit de l'homme. Toute la sociologie de Marx découle de sa psychologie, qui le rapproche de ce dédaigneux aristocrate La Rochefoucauld, et ne dilîère pas sensiblement decelledeséconomistesclassiques. Ce sont les mauvais instincts, c'est le Bœse, à quoi nous devons, comme le veut Hegel, la marche vers le progrès. Le marxisme n'est pas immoral, il est amoral. Les intérêts créent des groupes d'intéressés, c'est-àdire des classes sociales en lutte les unes avec les autres. Marx et Engels ont emprunté à Augustin Thierry, à Guizot, leur théorie de la lutte des classes : M. Plechanow le montre surabondamment dans un article du Devenir social. Depuis 1830, la bourgeoisie triomphante voit se dresser devant elle le prolétariat créé par la grande industrie; et cette transformation industrielle porte dans ses flancs une société nouvelle. 11 ne s'agit, en effet, dans toutes les luttes de l'histoire, que des intérêts matériels, le développement économique étant, d'après Marx, le fondement de toute vie sociale. C'est là le résumé trop succinct de sa conception matérialiste de l'histoire.
Toutes les sociologies se ramènent à un premier principe différent. Renan aperçoit surtout dans le développement de rhumanité l'aspect religieux. Buckle pose, en unique loi du progrès, Taccroissement de rintellîgence et de la science; et M. Tarde a repris cette thèse, en donnant un rôle prépondérant à Tinvention et à l'imitation. Marx ne voit à travers Thistoire que des transformations économiques, dominant la vie sociale, politique, religieuse, intellectuelle. Cette thèse n'est pas le dernier mot de la sociologie; mais elle jette des rayons de lumière sur des faits laissés dans Tombre par les historiens; elle éclaire l'histoire d'un nouveau jour.
On a comparé Marx à Darwin, on l'a rapproché de Balzac. Sous toutes les passions et les institutions humaines, Balzac dévoile le rôle, l'importance de la richesse, de la question d'argent.
Dans une étude sur les mœurs bourgeoises, publiée par le Devenir social, M. Boonier fait alterner les citations de Balzac avec celles de Marx. On a considéré l'évolution des genres littéraires au point de vue du darwinisme : M. Laf argue observe l'évolution de la langue, avant et après 1789, l'école romantique sous l'Empire et la Restauration, à la lumière de la théorie marxiste des classes, et se rencontre avec Mme de Staël, qu'il faudrait ainsi ranger parmi les précurseurs de Karl Marx.
A la philosophie marxiste de l'histoire se rattache étroitement le système d'économie socialiste de Marx. Autrefois, avec le système du petit atelier, la production était individuelle, ainsi que le profit. Les progrès du machinisme tendent de plus en plus à concentrer les capitaux entre quelques mains, et à prolétariser les masses ne vivant que de salaires, exposées aux crises et au paupérisme. La production est collective, la répar-
tition, individuelle. Le résultat est fatal :les expropriateurs seront expropriés. Ainsi, la société capitaliste fournit elle-même les instruments de sa ruine.
Dans son livre le Capital, Marx analyse cette évolution du capital. Il a un point de contact avec Proudhon, lorsqu'il prétend établir que les profits capitalistes sont faits de travail non payé, prélevés sur le salaire normal de l'ouvrier. Mais, dans son troisième volume, n'a t-il pas restreint au passé cette théorie qui n'est guère soutenable dans le présent ? On se souvient de la curieuse discussion qui s'est élevée à la Chambre sur ce sujet entre M. Deschanel et M. Guesde. M. Guesde contestait à M. Deschanel une citation empruntée à Engels lui-même dans le Devenir social, et lui reprochait, le premier jour, une coquille matérielle, et, le second jour, après vérification, une coquille intellectuelle; lorsqu'il semble bien, d après une note de la Société nouvelle, que c'est M. Guesde qui n'a pas compris Marx. D'ailleurs, le Capital, de l'aveu de Liebknecht, est comme la Bible : on lïnterprète dans tous les sens, en se dispensant souvent de le lire. La noix est si dure que lesexégètes risquent de s'y casser les dents.
La théorie marxiste, aussi bien historique qu'économique, a pour but principal d'animer les masses de l'esprit de lutte des classes et de leur donner une sécurité absoli^, quant au résultat de cette lutte, présenté comme une nécessité de nature.
Les marxistes ont fondé, dans tous les pays, des partis qui ont. leur centre de gravité en Allemagne. En France, le parti marxiste a commencé à s'organiser à partir de 1877, sous l'influence de M. Guesde, de M. Lafargue, de M. Deville.
Le marxisme porte l'empreinte indélébile du temps où il a été conçu. Au même titre que la philosophie
de Taine, Testhétique de Flaubert, la peinture de Courbet, il est une froide et dure réaction contre le spiritualisme et le romantisme révolutionnaires qui aboutirent à l'échec de 1850.
Mais on s'est également lassé du naturalisme. Vers 1885 un vent d'idéal s'est mis à souffler du ciel bleu. A l'école du plein air a succédé celle du clair-obscur, du symbolisme ; à la peinture de Courbet, celle de Carrière et de Puvis de Chavannes. Le petit monde socialiste n'a pas échappé à cette influence. Comme on a vu les disciples les plus fidèles de M. Zola publier un manifeste contre lui, MM. Malon, Rouanet, Fournière, Veber, se séparèrent avec éclat des marxistes en 1885, et en donnèrent les raisons dans la Revue socialiste. Sans répudier Marx, les idéalistes revendiquent, pour les socialistes français, la gloire d'avoir les premiers formulé les doctrines essentielles du collectivisme. Dans sa thèse latine pour le doctorat (1891), un néophyte, M. Jaurès, après avoir passé en revue la philosophie allemande et le socialisme allemand, concluait par un magnifique éloge du socialisme intégral de Benoît Malon : In eo socialismum,.. quasi ipsam humanitattm videmus. Il a soutenu contre M. Lafargue une conception idéaliste de l'histoire opposée au matérialisme.
Mais les marxistes ont toujours poursuivi par le fer et le feu les socialistes dissidents, non moins méprisés pat eux que les représentants de l'économie politique (( bourgeoise ». M. Deville a traité les broussistes de « clique »; quant au socialisme de Benoit Malon, dans lequel M. Jaurès voit « se refléter l'humanité tout entière )),M. Deville le juge tout au plus bon « pour les francs-maçons et les spirites ».
En réponse à M. Deville, M. Renard, dans la Revue socialiste, raille à son tour les marxistes, quiontintro-
nisé Marx Pape infaillible. Il fait remarquer que le premier volume du Capital est seul traduit en français, tout le reste est encore plongé dans Tombre du sanctuaire, en sorte que les fidèles sont obligés de suppléer par la foi à la familiarité du texte sacré.
Mais ce serait une grande erreur d'attacher à ces querelles théoriques plus d'importance qu'elles n'en ont en réalité. En dépit du désaccord sur Benoît Malon, M. Jaurès a fait un grand éloge du livre de M. Deville. Les sectes se divisent, non sur des questions de théorie, mais sur la tactique et la discipline, c'est-à-dire sur la meilleure méthode pour réaliser le premier but du socialisme, qui est de s'emparer du pouvoir. C'est sur ce point que les blanquistes, les syndicaux révolutionnaires, les anarchistes se séparent des marxistes.
En matière de tactique, les marxistes français et allemands ont eux-mêmes varié. Ils maintiennent intangible le principe de la lutte implacable des classes, jusqu'à l'expropriation définitive des capitalistes ; mais ils faisaient autrefois appel à la force, « accoucheuse des sociétés ». Aujourd'hui qu'ils pénètrent dans les corps élus grâce au suffrage universel, ils ne veulent plus entendre parler que de conquête légale du pouvoir par le bulletin de vote. Ils répudient la « grève générale » et mettent au second rang la lutte économique.
Enfin il' est une question sur laquelle les marxistes français, et une partie des Allemands, répudient absolument l'autorité de Marx et d'Engels. Ils corrigent la doctrine marxiste, ce que M. Deville reproche avec tant de sarcasme à Benoît Malon. La théorie fondamentale se transforme sous les nécessités de la tactique en matière de propagande agraire. Les formules d'expropriation .et de collectivisme n'inspireront jamais
aucun enthousiasme chez les petits propriétaires paysaias. Pour obtenir les voix paysannes, les marxistes sont obligés d'emprunter une partie du programme des réactionnaires : Eugels le leur a reproché amè rement. Dans l'introduction de son résumé du CapiU (1883), M. Deville voulait hâter la disparition inévi table de la petite propriété rurale. Dans ses Principes socialistes (1896), il ne veut plus « qu'où pousse à la roue de l'expropriation, de la prolétarisation des paysans, sans lesquels on ne peut rien ». En sorte que le titre de son livre. Principes socialistes, pourrait être pris dans un sens ironique, car le mot « principe » implique des vérités immuables ; l'auteur aurait dû ajouter : Tactique socialiste, la tactique étant, de sa nature, subordonnée aux circonstances.
Quant à la société de l'avenir, ce sera le communisme, tel qu'il existait à l'origine et qu'il a subsisté chez certaines tribus.
Les marxistes sont en général très sobres dans leurs descriptions de la société collectiviste. Fata viam invenient. Les idéalistes, aii contraire, donnent libre carrière à leur imagination. M. Jaurès nous a tracé un plan prophétique d'organisation future; mais il en est de la société de l'avenir comme du monde de Vaudelà : nul voyageur n'en reviendra jamais. L'avenir dépend non des vœux de M. Jaurès, mais de la volonté des dieux, c'est-à-dire de la nature des choses.
l'hérésie d'Edouard bernstein
Le socialisme, tel qu'il se développe dans chaque pays, reflète le caractère national. En Angleterre, aux Etats-Unis, en Australie plus que partout ailleurs, les classes ouvrières ne visent qu'à des résultats immédiats ou prochains, à une diminution du temps de travail, à une augmentation de salaire, obtenus soit par la puissance syndicale, soit grâce à l'intervention de l'État. Ce socialisme exclusivement réformiste, étranger à l'esprit révolutionnaire, ignore ou dédaigne les doctrines. Interrogé sur ce qu'il entendait par socialisme, un ouvrier de Melbourne faisait cette réponse typique à M. Métin : Socialism ? Sir^ ten shillings a day (i). Tout se réduisait pour lui à gagner ses douze francs par jour.
En France, le socialisme des sectes n'a pas dépouillé le verbiage et la tradition de 93. Les théories, depuis un demi-siècle, y jouent un rôle secondaire. Il vit d^ la pensée allemande, combinée à l'humanitarisme et à l'anticléricalisme jacobin et franc-maçon.
En Allemagne, le dogme socialiste se rattache à toute une conception du monde, à la philosophie de
(1) Le Socialisme sans doctrines ; Paris, F. Alcan, 1901. j. BOURDEAU — Socialistes. 6
rhistoire, à la sociologie, et Ton est étonné d'entendre traiter ces hautes questions à ses Congrès. Examinons en quoi consiste exactement cette critique savante de Bernstein qui a soulevé une tempête au Congrès de Lûbeck (1901).
Aucun nom n'est plus souvent cité que celui d'Edouard Bernstein. D'origine sémitique, comme Marx et Lassalle, Bernstein se montra d'abord marxiste orthodoxe des plus ardents. Chassé d'Allemagne par la loi contre les socialistes, il rédigeait à Zurich le Social demokrat, devenu Tunique organe du parti. On l'expulsa de Suisse et, en 1888, il allait rejoindre à Londres Marx et Engels. Mais le spectacle de la prospérité et de la puissance toujours croissante des classes ouvrières, et de l'esprit de réfdrme des classes dirigeantes, modifièrent insensiblement les idées de Bernstein et l'amenèrent à entreprendre une revision consciencieuse des théories officielles de son parti.
Bernstein n'est assurément pas le premier socialiste qui ait changé d'idées : c'est le cas de presque tous, sans excepter Marx lui-môme ; nous possédons en France de zélés socialistes ministériels qui prêchèrent autrefois l'émeute, et jusqu'à l'assassinat des tyrans et la propagande par le fait. Mais l'intérêt politique, sinon l'intérêt personnel, est en jeu dans leur conversion. L'originalité de Bernstein, c'est sa probité intellectuelle, sa parfaite bonne foi.
Dans sa première brochure, les Hypothèses du socia^ lisme et la tâche de la démocratie socialiste, Bernstein passe en revue les formules brèves et précises qui forment le programme des socialistes allemands : théorie de la valeur, de la plus-value et du surtravail, concentration des fortunes entre quelques mains, disparition des classes moyennes, paupérisation des masses prolétariennes, crises de surproduction et catastrophe der-
l'hérésie d'Edouard bernstein 88
nîère inévitable, — formules doo t quelques-unes ont été atténuées par Marx lui-môme ; et, s'appuyant sur des données certaines, il arrive à cette conclusion que ce, sont là non autant de lois générales, mais des vérités relatives. Un bouleversement prochain, qui amènerait au pouvoir le prolétariat des usines, n'est, d'après lui, ni probable ni souhaitable, surtout au point de vue socialiste, attendu que la classe ouvrière serait incapable de gouverner TÉtat et de diriger la production économique. Il s'agit donc de substituer une activité d'organisation ouvrière et de réformes démocratiques, à la propagande révolutionnaire, et au lieu de se laisser hypnotiser par des buts vagues et éloignés, de s'attacher à la tâche de chaque jour, en se persuadant qu'il ne peut y avoir de grands changements, qui transforment la face du monde, qu'il n'y en aura jamais, que la société de demain ne peut se distinguer de celle d'aujourd'hui qu'en degré, et non en nature.
Les économistes ont donné d'aussi forts coups de bélier dans l'édifice majestueux du marxisme officiel. Mais pour les socialistes ces réfutations n'existaient pas. Le bruit et le scandale causés par la brochure de Bernstein venaient de ce que l'auteur était un socialiste. Ce n'est pas la vérité qui frappe les hommes, ce sont ceux qui la disent.
Au Congrès de Hanovre, la brochure de Bernstein fut l'objet d'une discussion longue et orageuse. Un mot spirituel d'Auer exprime bien le genre de reproche qu'on adressait à l'hérésiarque : « Mon cher Edouard, lui écrivait-il, tu es un âne : on n'écrit pas ces choseslà, on les fait. » En d'autres termes, on doit se garder d'ériger l'opportunisme en principe, il faut abriter une politique de compromis sous le drapeau des principes immuables et intangibles.
Les portes de l'Allemagne se sont rouvertes pour
Bernstein. Une conférence faite par lui aux étudiants des sciences sociales à l'Université de Berlin qui la sollicitaient, et en présence du professeur Ad. Wagner, a rallumé les anciennes polémiques au sein du partie avec plus de violence encore.
Comment le socialisme scientifique est-il possible (1) ? Telle était la question posée par Bernstein dans sa conférence. Bernstein ne nie pas, comme on Ta répété bien à tort, qu'il ne puisse y avoir un socialisme fondé sur la science, mais il cherche quelles conditions ce socialisme doit remplir pour justifier ce caractère. Il constate que presque toutes les prétendues lois sur lesquelles se fondaitla certitude d'un avènement nécessaire du collectivisme, à commencer par la loi d'airain, ont été reconnues fausses et abandonnées, ou bien sont aujourd'hui discutées. Jamais, dit-il, le socialisme ne sera une science pure, car il renferme toujours un désir, une volonté, un idéal, un au-delà. Cet idéal n'est pas forcément en opposition avec la science, mais il doit s'éclairer, se limiter, se protéger par la science contre l'utopie fantastique. Le socialisme ne peut se développer de l'utopie à la science qu'en renonçant à la vérité dernière et définitive. Il doit se modifier à l'unisson des phénomènes sociaux, perpétuellement changeants. C'est là du marxisme pur ; car le marxisme consiste à ne refléter que la réalité des choses. Bernstein exige des sciences sociales qu'elles demeurent inébranlablement fidèles au criticisme de Kant, également éloigné du dogmatisme qui affirme et du septicisme qui nie, et qui fixe, avant toutes choses, les limites de la pensée humaine, lorsqu'elle est avido de preuve et de certitude.
(i) Wie ist wissenschafilicher Socialismus mœglich ; Berlin,
i/iiÉRÉsiE d'Edouard bernstein 8°
A ce point de vue, la sociologie, l'histoire ne présentent nullement le caractère des sciences exactes. 11 leur manque absolument la prévision. Les sociétés manifestent les développements les plus imprévus. Et nous ne parlons pas seulement des accidents particuliers, mais des faits réguliers, du mode de production, de celte infrastructure économique où Marx cherche la cause déterminante des luttes sociales et des changements sociaux. Car ces faits réguliers ont été la conséquence de découvertes, la poudre à canon, Timprimerie, la route des Indes, les machines, la vapeur, la grande industrie. Télectricité, demain, peut-être, la navigation aérienne, dont nul ne pouvait mesurer la portée.
Il suit de là que nous ne saurions nous faire aucune image de ce que sera dans un siècle, par exemple, l'organisation sociale, et que toute spéculation sur la société future est absolument vaine. Un professeur d'économie politique à l'Université de Paris, M. Bourguin(l), a dépensé beaucoup de science et de dialectiqueàréfuterles systèmes collectivistes les plusrécents, depuis celui de M. Jaurès, qui vient |d 'abdiquer, il est vrai, toute prétention au prophétisme, jusqu'à la naïve utopie de M. Brissac, sans oublier l'ingénieux essai de construction sociale dû à M. George Renard. Mais on peut dire de ces exercices ce que M. de Talleyrand disait de la théologie; ils servent surtout à donner de la subtilité ^àTesprit. La science historique les écarte a priori par une fin de non recevoir. C'est ce qu'indique, avec beaucoup de force, M. Bernstein.
Ce petit discours de la méthode en matière de sciences sociales excita parmi ïes socialistes allemands une émotion, une fureur plus grandes encore que la
(i) Revue poUlique ei parlementaire, .ivril, mai, juin 1901.
première brochure : il y av<îil récidive. Ces vues théoriques uiit une importance pratique. Dépouiller le socialisme du prestige de la science, c'est éteindre Tauréole d infaillibilité des chefs devant les masses urbaines, lorsqu'ils leur annoncent la révolution à brève échéance, voire même à date fixe, comme ils l'ont fait tant de fois. Ils se trompent, slls sont sincères, et ils trompent leurs auditeurs. La meilleure devise à inscrire au-dessus de toutes les autres, dans* les réunions socialistes, serait ce mot que nous entendîmes prononcer au Congrès de Lyon par un des plus brillants orateurs : << Qui trompe-t-on ici ? »
Quant au gros du public social-démocrate, ce qui le frappait tout d'abord dans l'hérésie de Bernstein, c'est celte ovation dont le socialisme incertain de l'ancien conlident de Marx et d'Engels fut Tobjet de la part des étudiants, cette approbation de la presse libérale, qu'il aurait dû repousser.
Au Congrès de Lûbeck, les autoritaires, tels que Singer, allèrent jusqu'à dénier tout droit de critique à regard du programme, sacré comme les tables de la Loi. Le grand-prétre du marxisme Kautsky, qui jadis encourageait Bernsttîin dans ses libres critiques, n'admet plus qu'on puisse exprimer publiquement ses doutes, jeter le trouble et rhésitation dans les consciences socialistes, si on n'a pas une solution nouvelle à leur offrir. Enfin Bebel, interprète de la majorité, reconnaissait le droit de critique, mais reprochait à Bernstein de s'y livrer d'une façon partiale, unilatérale, de diriger ses traits uniquement contre les socialistes, au lieu de s'attaquer à leurs adversaires.
Bernstein, qui avait pour lui les politiques Vollmar, David, Heine, Auer, les intellectuels, les Syndicats ouvriers, a déclaré qu'il tiendrait compte du désir exprimé par le Congrès, puisqu'il n'impliquait aucune
l'hérésie d'Edouard bernstein 87
défiance, mais que lui, Bernstein, ne pouvait changer ses convictions. En réalité, Bebel donnait inconsciemment la plus grande satisfaction possible à son contradicteur, puisqu'il annonçait que le programme du parti devait être modifié sur certains points ; mais cette modification ne pouvait appartenir à Tinitiative individuelle. Ce serait l'œuvre d'une commission, d'un collège de cardinaux rouges, nommé par le Congrès de Munich.
Ainsi, après le programme d'Eisenach, après celui de Gotha, après celui d'Erlurt, qui tous étaient censés exprimer la vérité révélée par la science, et dont les deux premiers sont déjà rejetés à la vieille ferraille, les social-démocrates allemands promulgueront un nouveau programme atténué, où, comme l'a annoncé Bebel, le dogme fondamental de la paupérisation des masses, condamnation du régime capitaliste, ne sera plus maintenu dans toute sa rigueur. De même les socialistes autrichiens éprouvent le besoin de reviser leur programme suranné d'Hainsfeld, sur la même question de la misère fatidique des classes ouvrières et de la concentration des fortunes.
Assurément cette transformation, cette mue, n'est pas l'œuvre exclusive de Bernstein, elle résulte de la force des choses. En devenant, d'insurrectionnel qu'il était au début, électoral, parlementaire, ministériel, voire monarchique, le socialisme ne peut plus maintenir sa doctrine d'incompatibilité absolue avec la société bourgeoise, d'antagonisme irréductible contre l'organisation capitaliste. Il s'y adapte et il l'exploite. Son Excellence, le camarade Millerand, s'est incliné devant l'autocrate russe. Turati, en Italie, renonce à la propagande républicaine, se rallie à la royauté. M. de Vollmar, à Munich, vide des bocks avec le premier ministre. Dans la Hesse, dansleduché de Bade, d'autres
camarades conversent avec les grands-ducs, vont leur présenter les hommages de fidélilé, avec les députations des Landtags, en un mot, ils deviennent Ao^A/gf : un jour ou l'autre on les rencontrera à la cour.
Mais, parti de réforme, le socialisme perd sa double raison d'être doctrinale et effective. Ne trouvant plus d'interprétation socialiste des faits contemporains qui fasse apparaître la révolution comme inéluctable, les socialistes ne jouent que le rôle de la mouche du coche, de la cinquième roue au carrosse de TÉtat ; ils ne donnent plus satisfaction au sentiment révolutionnaire des masses ouvrières, des ennemis de la société. Les intransigeants, dans tous les pays, les Hyndman, les Rosa Luxembourg, les Kautsky, les Guesde et les Vaillant comprennent fort bien ces conséauences logiques de l'opportunisme de principe, et c'est là le fond de leurs qlierelles toujours plus envenimées contre lesBernstein, les Vollmar, les Turati, les Millerand, les Jaurès. Toutefois, aux yeux de certaines gens, le socialisme tempéré de ces derniers, paraissant plus réalisable, présente plus de danger que celui des croque-mitaines.
LE SOCIALISME IDEALISTE
Partout, dans le monde civilisé, se produit une poussée vers le socialisme. L'agitation ne se borne pas aux classes ouvrières des grandes villes, elle commence à gagner les paysans. Les socialistes pénètrent en nombre croissant dans les Parlements, dans les municipalités. En môme temps l'esprit socialiste se répand par endosmose dans l'Église, l'Université, les chaires d'économie politique, jusque parmi les classes riches et cultivées.
C'est le point fort du socialisme. Son point faible, ce sont ses théories, ses systèmes.
Les masses populaires ont une conscience très nette de leurs maux, qu'elles ressentent d'autant plus vivement que leur condition s'améliore, mais elles n'ont qu'une idée très confuse des remèdes à y apporter. Ceux qui leur proposent des panacées leur signalent la richesse comme point de mire des réformes. Mais à quelles funestes perturbations, à quelle anarchie spontanée, à quelles calamités publiques aboutissent, quand on essaye de les appliquer, des théories essentiellement fondées sur des données métaphysiques, qui ne prennent en considération ni la nature humaine, ni le passé de l'humanité, ni les conditions nécessaires à
l'existence du corps social, — c'est ce que Taine a mis en lumière, avec une vérité efirayante, dans son Histoire de la Révolution française. Or, il semble que cette éclatante démonstration historique des dangers de l'idéalisme en matière de réformes sociales soit lettre morte pour la génération nouvelle, et cette réflexion nous a quelque peu gâté le plaisir d'assister à la soutenance de la thèse de M. Andler, qui a fait événement en Sorbonne (1).
Considérant à juste titre que les tendances générales au socialisme d'État constituent le phénomène le plus important de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, M. Andler s'est proposé d'étudier ses principaux théoriciens en Allemagne, Hegel, Kodbertus, Lassalle, List et Thûnen. La contexture de leurs idées sur le droit, la production des richesses et leur répartition, telle que nous la présente M. Andler, est une merveille de dialectique.
Mais M. Andler ne s'en tient pas à ce magistral exposé qu'on lira toujours avec fruit. Il cherche dans ces doctrines des vérités applicables : il prend parti pour une théorie contre une autre théorie, pour le socialisme idéaliste contre le socialiste matérialiste de Karl Marx. M. Andler s'est laissé entraîner par ce courant d'idéalisme renaissant que M. Brunetière, avec sa perspicacité habituelle, nous signalait (2) dans tous les domaines.
Le marxisme était lui-même une réaction contre le socialisme romantique d'avant 1848, avec lequel l'idéalisme d'aujourd'hui présente beaucoup d'affinités. La réaction de 1852 révélait l'inanité de cette croyance enthousiaste à la vertu des mots, des beaux sentiments
(i) Les Origines du socialisme d'État en Allemagne ; Paris, F. Alcan, 1897.
(2) La Renaissance de V idéalisme.
de justice, de fraternité, de liberté. Les marxistes se font fort d'établir que les idées ne sont que la déformation de la réalité dans l'esprit de Thomme, que la lutte des intérêts matériels domine l'activité humaine,, et qu'en matière sociale il s'agit non de poser des principes immuables^ mais d'observer des faits changeants. Ils colorent, il est vrai, ces faits à leur manière ; ils en tirent certaines conséquences absurdes, extravagantes. Mais de ce qu'ils appliquent mal leur méthode, il ne s'ensuit pas qu'elle soit mauvaise ; loin de là. Nous avons, au contraire, l'intime conviction qu'elle est la seule bonne, et qu'on ne peut les réfuter qu'en leur opposant cette même méthode, en démontrant que leur interprétation des faits est contredite par d'autres faits plus nombreux et plus probants.
M. Andler prépare un livre sur la Décomposition du marxisme ; sa thèse sur le Socialisme d'État en forme l'introduction. Mais il attribue moins d'importance à la constatation des faits qu'à la puissance des idées, des idées sentiments, des idées forces. Il écrit bien, il est vrai, en un endroit, que « les institutions de l'avenir seront désirables, à proportion de la connaissance exacte que nous aurons eue des faits sociaux », d'où la conclusion naturelle que nous devrions commencer par l'étude de ces faits, et constituer la physique sociale avant d'en esquisser la métaphysique. Mais M. Andler estime pourtant que la science sociale est une science déductive, qu'elle a pour mission de poser des principes sentimentaux dont il ne reste plus qu'à chercher l'application. Elle relève, selon lui, de la philosophie appelée à remplacer la religion dans la conduite de l'humanité. Professez une bonne philosophie d'État et vous obtiendrez une meilleure législation sociale. M. Élie Halévy exprime avec plus de relief encore la même opinion, lorsqu'il écrit que la
suprématie de TAllemagae sur la Frauce, en matière de réformes, est en raison directe de la supériorité de la philosophie de Hegel sur celle de Cousin (1).
11 reste à savoir si la philosophie est cause ou effet, signe ou agent, si c'est l'État prussien qui a pratiqué les maximes de Hegel, ou Hegel qui a maxime les pratiques de l'État prussien. M. Andler admet une influence réciproque, lorsqu'il reconnaît que Rodbertus représente la vraie tradition allemande conservatrice, mais qui se laisse pousser par les réformes. Dans sa tentation de fonder la royauté sociale, M. de Bismarck a bien pu s'inspirer des théoriciens, des socialistes de la chaire. Mais il avait l'exemple du socialisme impérial de Napoléon 111, de Disraeli, qui proclamait la sainte alliance du torysmeet de la démocratie. M. Andler remarque lui-même, mais plutôt comme une simple coïncidence, que les premières réformes ouvrières présentées au Reichstag ont été précédées par le discours de Gambettaà Belleville, le 12 juillet 1880, la proposition de M. Constans sur la journée normale de dix heures, et l'organisation de caisses de secours avec la garantie de l'État.
Ces hommes politiques jugeaient opportune, de la part des classes dirigeantes, cette satisfaction partielle donnée aux revendications des classes populaires armées du suffrage universel. L'empereur d'Allemagne, après s'être avancé très loin dans cette voie, est maiur tenant pressé de revenir sur ses pas. Une réaction violente se manifeste parmi les pouvoirs dirigeants contre le socialisme d'État, monarchique, autoritaire, con-
(i) C'est plutôt la philosophie de Comte qu'il faudrait opposer à celle de Hegel. Mais l'histoire du comtisme n'est pas encore écrite. Les lettres de Stuart Mill à Gustave d'Eichthal, publiées par la revue Cosmopolis (i6 avril, 17 mai 1897), sont une précieuse contribution /i cette histoire.
servateur, chrétien, aristocratique; on s'aperçoit tardivement qu'il ne fait qu aplanir la route au socialisme pur et simple.
Non content de chicaner M. Andler sur ses interprétations historiques, nous lui soumettrions encore quelques doutes sur la logique de ses raisoonements abstraits. Le point de départ d'une politique sociale qui puisse satisfaire l'idéal, c'est, d'après lui, qu'elle s'inspire du sentiment de justice, de liberté et d'égalité. Or, ces trois termes nous paraissent inconciliables. Etant donné les prodigieuses inégalités naturelles qui existent entre les hommes, si vous leur appliquez la justice, vous blessez l'égalité. M. Andler distingue, il est vrai, l'égalité brutale de l'égalité juste. Mais n'estce pas là l'inégalité ? Qui s'accommoderait de cette distinction ? Et, d'autre part, comment maintenir l'égalité sans porter atteinte à la liberté? Et M. Andler est si attaché à la liberté qu'à rencontre des velléités jacobines de M. Bourgeois, il s'intitule lui-môme socialiste libéral (1).
Notre scrupule le plus grave à admettre les généreuse? théories de M. Andler se rapporterait encore une fois à sa méthode, qui est la méthode déductive d'un Platon, d'un Campanella. Une législation suffirait, pense-t-il, à procurer à tous la liberté et la propriété, jusqu'ici l'apanage du moindre nombre. 11 croit que Ton pourrait « prouver scientifiquement (il veut dire, sans doute, logiquement) que certaines institutions supprimeraient la misère ».Maisqu'est-cequerégulariséria production et la répartition des richesses, sans régler au préalable l'esprit et le cœur de ceux qui auraient à produire et à employer cette richesse ? M. Andler pense-t-il qu'une loi de solidarité amène les mêmes
(i) Le Quasi-Contrnt social de M. Léon Bourgeois, Revu^i d^ métaphysique ei de morale, juillet 1897.
«fïets ea Corse et à Genève ? Non, assurément. Perfectionner les choses est une entreprise aisée : on fabrique de msilleures allumettes et de meilleures bottes. Mais perfectionner les hommes, c'est une autre affaire: « Quelque manteau qu'ils portent, etquelquerôie qu'ils jouent, ils risquent fort de vivre et de mourir hommes, •cest-à-dire singes, — plus la parole, dont ils abusent. »
Et c'est, en une certaine mesure, plus noblement exprimée, l'atténuation que M. Andler apporte à sa thèse. Rodbertus ajournaità500 ans, Lassalle à 300 ans la solution de la question sociale. M. de Sybei estimait qu'on ne peut étudier la question sociale avec fruit que si l'on se rend 'compte qu'elle est insoluble. M. Andler écrit dans le môme sens : « Elle n'est que l'inquiétude perpétuelle, le noble et insatiable tourment qui nous contraint de poursuivre un idéal à jamais irréalisable en son intégrité. » L*aveu de Benoît Malon est encore plus découragé (1). Il éprouve une tristesse profonde à constater combien peu de force expansive possèdent la solidarité et les préceptes moraux : après trente siècles de convulsions ethniques, de guerres, d'invasions, de destructions, de révolutions, d'enseignement religieux et de progrès de la science, « la morale pratique est demeurée la négation de la morale théorique » : la réalité n'a cessé de souffleter l'idéal.
Cette contradiction ironique, nous la rencontrons jusque chez les théoriciens eux mêmes. M. Andler ne nous a donné, dans son livre si caractéristique, que des monographies d'idées; mais il faut voir les êtres vivants. M. Seillière a publié une biographie de Lassalle (2), très développée à la manière anglaise,
[i] La Morale sociale, p. 96.
(2) Etudes sur Ferdinand Lassa! le, fondateur du parti socialiste allemand ; Parif-, Pion, 1897.
LE SOCIALISME IDEALISTE
captivante comme un roman. Lassalle est, pir certains côtés, un émule desRubempré et des Rastignac.
Tout adolescent, il écrivait : « Si j'étais né prince, j'aurais été aristocrate de cœjur; mais, fils de simple bourgeois, je dois être, avec mon époque, un démocrate. »
A ses débuts dans la vie politique, il songeait à se mettre à la tète de la bourgeoisie libérale. Ses talents ne furent pas appréciés à leur prix; aussitôt il passe au socialisme, sûr déjouer, parmi les ouvriers, le premier rôle. Et c'est là le secret mobile de bien des conversions aux partis extrêmes.
Opposant dans un de ses discours, la morale socialiste à la morale épicurienne, il s'écriait : « De deux choses l'une : ou buvons du vin de Chypre et donnons des baisers à de belles jeunes filles, c'est-à-dire sacrifions à régoïsme vulgaire ; — ou, si nous voulons parler d'État et de moralité, consacrons toutes nos forces à améliorer la sombre destinée de l'immense majorité •de l'espèce humaine. » En réalité, Lassalle pratiqua les deux morales. Il buvait du vin de Chypre, il donnait des baisers à de belles femmes et à de belles filles de la haute aristocratie, et l'une d'elles le conduisit à l'abîme. Dans la lutte mortelle où il s'engagea éperdument pour l'obtenir, il euvoyait la question sociale à tous les diables. Lassalle, ainsi que d'autres grands agitateurs, Mirabeau, Parnell, Gambetta, tomba victime de l'Eve séductrice.
Nous trouvons unis en Lassalle les sentiments si complexes de beaucoup d'hommes à la veille de la Révolution, et qui se rencontrent aussi parmi nos contemporains : le goût de tous les raffinements et de tous les plaisirs privilégiés, et l'intime satisfaction de se croire en même temps l'âme belle, fraternelle, compatissante des premiers chrétiens, et enfin un sport
9<î THÉORICIENS SOCIALISTES
méphistophélique qui consiste à ébranler cet état social dont on jouît avec volupté.
Le prince de Bismarck reconnaissait chez Lassalle une nature imp«^rieuse, despotique, césarienne. Lassalle rêvait d'entrer un jour à Berlin avec son Hélène dans un équipage attelé de six chevaux blancs, au milieu d'une foule en délire acclamant Ferdinand P^ empereur socialiste. M. Seillière remarque avec justesse que Lassalle avide de pouvoir et de domination est, par tempérament, un nietzschéen, ^ux antipodes du socialisme qu'il propagea avec tant d'ardeur et de succès.
Le mot socialisme est une expression très vague et qui comprend des systèmes contradictoires. D'habitude, socialisme et anarchisme s'opposent l'un et l'autre, comme l'antithèse deTautorité et delà liberté. Les « intellectuels » répandent aujourd'hui un socialisme philosophique et idéaliste assez en vogue, et cherchent à nous persuader que le socialisme n'est que le libéralisme vrai.
Une polémique très vive s'est engagée sur ce sujet entre un universitaire socialiste et un de nos confrères libéral. Que parlez-vous de liberté, s'écrie liiniversitaire, faux libéraux que vous êtes ! Dans notre société n'existe ni la liberté du travail, puisque le travail est asservi parle capital, ni la liberté d'enseignement, qui n'est que la liberté accordée à l'Eglise d'atrophier les cerveaux.
En matière d'enseignement, l'universitaire comprend la liberté à la façon des jacobins, liberté qui consiste à supprimer l'adversaire. Cet état d'esprit a été merveilleusement analysé par Taine. Dans son rapport sur la Liberté d'enseignement (1), M. Aynard en a fait bonne
(i) Chez Armand Colin, 1900, brochure.
j. BOURDEAU — Socialistes. 7
justice. Pour le plus grand bien de rUniversilé, ainsi que le constate M. Aynard, l'immense majorité de ses membres, entendus par la commission de la Chambre, ainsi que ses amis les plus ardents et les moins suspects de cléricalisme, M. Paul Bert, et récemment M. Louis liavet et M. Michel Bréal(l), ne réclament ni ne veulent de monopole et de persécution contre les adversaires. Il est vrai que ï universitaire qui, non contentde fermer les collèges libres, exigerait encore qu'on épurât le personnel laïque de l'enseignement officiel, nous promet « une nouvelle génération,- dans TUniversité, qui nous causera quelque surprise ». C'est alors que les professeurs eux-mêmes, sous la tyrannie des socialistes, goûteront les doux fruits de la liberté.
Une fois maître du pouvoir, V universitaire se fait fort de concilier la liberté et l'égalité. Il s'agira, selon lui, de substituer à l'inégalité actuelle, œuvre art)itraire du capital et des hasards de la naissance, une inégalité con- * forme à la justice humaine, traduisant le plus fidèlement possible ï inégalité naturelle des tempéraments et des cerveaux. « Dans son essence, direz-vous, cette inégalité naturelle est injuste ; mais nous n'y pouvons rien. Tout ce que nous pouvons, c'est réserver aux faibles le minimum que leur refuse la société capitaliste. Ainsi deux fatalités pèsent sur les cerveaux, l'une naturelle, l'autre humaine. Nous atténuerons les rigueurs de la première et nous supprimerons la seconde. »
« Nous ferons ceci, nous ferons cela. » On fait non ce qu'on veut, mais ce qu'on peut. L'universitaire ne prend même pas la peine de préciser les moyens qu'il emploiera pour réaliser la justice telle qu'il la comprend. La suppression de l'héritage apparaît d'abord comme condition essentielle. Il préconise la gratuité
(i) Dans deux lettres publiées parla Bévue bleue.
de rinstruction , unique moyeu de permettre à toutes les capacités de se produire, et ces capacités» constatées par des examens, recevraient sans doute une rémunération proportionnelle à leurs œuvres. Mais on peut se demander si le suffrage universel, qui nomme les dirigeants dont on ne peut se passer, reconnaîtrait ces capacités et s'il n'exercerait pas plutôt une sélection à rebours.
Dans le socialisme, qui prétend substituer à Taristocratie artificielle de la naissance ou de la fortune l'aristocratie naturelle des capacités (monopole non moins grand que le capital), vous reconnaissez les traits essentiels du socialisme de Saint-Simon. C'est encore Tidée de M. Sidney Webb et de M. Gabriel Deville. Il s'agirait A' handicaper la société, d'établir l'égalité aw départ. M. Brunetière voit là une idée chère à la démocratie, qui, d'après lui, s'accommode des supériorités conquises, mais non des supériorités acquises (1), Doit-on toutefois assimiler au socialisme ce démocratisme de bourgeois gentilshommes, et le confondre avec lui ?
Il existe un matérialisme égalitaire des petites gens, que V universitaire oublie, et auquel le communisne de Babeuf a donné la plus saisissante expression. Bien loin d'accepter les supériorités, ce communisne prétend les soumettre au même niveau, en sorte que nul ne puisse blesser et opprimer son voisin par un plus haut degré de culture, voire même de moralité. C'est là le socialisme des instituteurs et des officiers de santé, fort différent de celui des professeurs de Faculté.
A vrai dire, quand on considère le socialisme autrement que comme un état d'âme qui se manifeste et se réalise chaque jour, dans la vie des classes ouvrières, sous forme de solidarité effective [±), — quand on nous
(i) La Question du latin,
(• ) C'est la conception de M. G. Sorel.
le présente comme une doctrine hermétique et une image de la société future, on ne sait plus où le prendre. Où est le bon, où est le vrai socialisme ? Chez Babeuf, ou chez Saint-Simon, qui le contredit ? Chez Fourier qui repousse les hiérarchies autoritaires de Saint- Simon, ou chez Louis Blanc, ou chez Proudhon qui verse le sarcasme aussi bien sur Tétatisme jacobin de Louis Blanc que sur tous les communistes. Et vous ne trouverez pas plus d'entente chez les contemporains. Les marxistes bafouent l'idéalisme des théoriciens maionistes. Bernstein soumet Marx à une critique rigoureuse. Dans le môme journal où V universitaire dénonce l'oppression qui pèse sur les travailleurs, et à quelques jours de distance, M. Jaurès constate que les socialistes ne sont môme pas d'accord dans leur critique de la société actuelle. Pour les uns, la situation des ouvriers empire; pour les autres, elle s'améliore sans cesse.
Et voici main tenant le propre gendre de Marx, M. Paul Lafargue, qui dénie aux intellectuels de l'Ecole normale et de la Sorbonne Tintelligence vraie du socialisme (1). « Dernièrement, écrit-il, les intellectuels faisaient bande à part avec les politiciens radicaux qui avaient perdu leurs troupes ouvrières. Ils ont envahi le parti socialiste. Leur àme déborde des intentions les plus pures. Ils condescendent à nous enseigner la morale, à nous décrasser de notre ignorance, à nous apprendre à penser. Modestement, ils s'offrent à nous comme chefs de file... » Et, tandis que M. Jaurès célèbre Liebknecht pour son enthousiasme des grandes individualités, M. Lafargue et M. Guesde invitent ou plutôt somment les grandes individualités de rentrer dans le rang.
Cette liberté que V universitaire prétend répandre sur le monde entier, les chefs socialistes ne peuvent la
(i) Le Socialisme et les Inlellecluels, chez Giard, brochure.
faire régner dans leur chambre rouge. M. Jaurès, M. Rouanel (1) et leurs amis se plaignent amèrement des despotes du Comité général et de la secte guésdiste ; M. Dejeante et M. Groussier ont dû secouer le joug intolérable que la secte allemaniste leur imposait. Non moins que le bâton de commandement de M. Guesde, M. Ponard redoute la férule de M. Jaurès (2).
Avant de discuter les opinions de Y universitaire, il faut attendre qu'un Concile ait fixé le dogme et que les socialistes réussissent à faire régner parmi eux la liberté, Tégalité, la solidarité quMls arborent sur leur drapeau.
Nous trouvons une thèse analogue à celle de Vuniversiiaire exposée dans le livre fort intéressant que M. Ossip Lourié a consacré à la Philosophie sociale dans le théâtre d'Ibsen (3). M. Ossip Lourié est convaincu que la religion définitive de l'humanité sera la conscience individuelle, sans nul besoin de gouvernement ni d'État. Et c'est bien là aussi la croyance et l'idéal des anarchistes théoriques. L'originalité de sa thèse, si nous l'avons bien comprise, consiste en ceci : qu'il faudra traverser le socialisme pour atteindre un état final de liberté bienheureuse.
Il s'agit de définir les mots qu'on emploie. Le socialisme est individualiste, en ce sens quïl n'exige nullement le sacrifice ascétique de Tindividu à la cité, comme dans le monde antique, ou à l'Église, comme au moyen âge. Bien au contraire, c'est la cité qui se met au service de la prospérité individuelle en échange d'un travail forcé. Le socialisme ne signifie pas autre
(i) Voir la Revue sodaliste de septembre ic,oo.
(2) Éclaireur de rAiriy 3 juin 1900.
(3) Paris, F. Alcan.
chose. Mais à mesure que de nobles individualités se développeront, elles ne sépareront plus, grâce aux habitudes prises, leur prospérité individuelle de celle de Vensemble et Tobligation deviendra superflue. L'essentiel est que de hautes individunliiés se produisent, qui, parce qu'elles sont hautes, cesseront d'être mdividualistes, dans le sens d'égoïstes, 11 faut se posséder pour se donner. Donc, Ibsen qui exalte le culte du moi moral, c'est-à-dire du moi social, est un socialiste, sans qu'il s'en doute.
(Ju'on le rattache ou non aux romanliques. Ibsen est avant tout un démolisseur convaincu de la société présente, au nom de l'individualisme, de la révolte de la conscience individuelle.
H nous fait toucher du doigt toutes les plaies sociales. Plaie religieuse : s'il faut en croire Ibsen, le puritanisme des protestants du Nord ne le cède en rien à l'hypocrisie imputée aux jésuites. A côté de Daudet, dans son Evangéliste, du Peksniffôe Dickens, de la Meta Holdenis de Gherbuliez, l'auteur de Brand est un peintre magistral de la tartufferie luthérienne. 11 ne se montre pas plus tendre pour les capitalistes, les politiciens, les journalistes, les maris et les femmes. La famille n'est pas moins pourrie que le reste. La femme doit cesser de jouer le rôle d'esclave ou de poupée. Cette petite entêtée de Nora, parce que son mari a blessé sa conscience, abandonne ses enfants, auxquels elle a pourtant infligé la vie, pour conquérir son individualité : elle n'aura de valeur sociale qu'une fois qu'elle se sera donné une âme. Point d'autre remède à la décadence et à la décomposition de nos institutions que le culte de la volonté au service de la vérité.
Mais est-ce là du socialisme? D'autant qu'Ibsen s'insurge contre la souveraineté du nombre. La mino-
rite a toujours raison contre la majorité, Tindividu contre la foule. Le moi des individualités supérieures lui paraît jnfaillible. Et cela n'est même pas démocratique.
Notez enfin que certains goûts, chez Ibsen, se trouvent en parlait contraste avec la prédication de ses personnages. Cet ennemi de la famille ne mène que la vie de famille. Ce critique mordant des vanités mondaines est grand-croix de Saint-Olaf . Cet ami du peuple ne peut supporter un instant le contact du peuple. M. Ossip Lourié en convient lui-même et il excuse son modèle par l'exemple d'Horace qui chantait le vin, mais ne buvait que de l'eau ; d'Epicure, qui, professant le culte des plaisirs, vivait en ascète. C'est ainsi qu'Ibsen, tout en ébranlant les colonnes du capital, mène l'existence retirée d'un bourgeois bien rente, assez indifférent au reste du monde, tandis que /Mme Ibsen, comme la comtesse Tolstoï, surveille les droits d'auteur et tient les livres et la caisse, diligente ménagère...
En réalité, le socialisme, ce sont les socialistes euxmêmes. Afin de comprendre celui-ci, il faut connaître ceux-là. Il ne saurait présenter un caractère uniforme ; car il est un composé d'états mentaux collectifs qui se forment naturellement dans les différentes couches sociales, ouvriers de la grande et de la petite industrie, petits patrons, petits paysans, petits employés, petits bourgeois, d'une part, et, de l'autre, intellectuels des professions libérales, dont la culture, les visées, les habitudes diffèrent si profondément. Les socialistes n'ont qu'un trait commun : s'insurger contre l'ordre présent dont ils souffrent ou dont ils bénélicient d'une façon insuffisante et, partant, injuste au gré de leurs désirs. Ces différences, jointes aux jalousies naturelles, expliquent les divergences de vues et les
antipathies de personnes qui se produisent à eurs Congrès. I
Si nous possédions des monographies exactes de 1 tous ces militants politiciens des Congrès socialistesi nous jugerions, avec Vollmar, combien est erronée, *^ môme ridicule, Tappellation qu'ils se donnent depr*^' létaires révolutionnaires^ et nous serions sans don ^^ surpris du rôle au'y jouent les lettrés et les franco ^ maçons de la bourgeoise petite et moyenne.
A mesure que le socialisme se répand dans le corps électoral, pénètre dans les assemblées, force la porte des ministères, ses doctrines deviennent de plus en plus vagues et confuses.
De sectes révolutionnaires, les socialistes ont transformé leurs organisations en partis politiques visant à la conquête des pouvoirs publics. Il s'agit donc pour eux de capter le plus grand nombre de voix électorales, dans les villes et les campagnes, de conclure des alliances avec les autres partis. Dès lors, les socialistes transigeants et opportunistes — et tous le sont à des degrés divers — durent tenir compte de la complexité des intérêts sociaux. Il leur fallut modifier la tactique et les programmes, imaginer un socialisme qui satisfasse à la fois les ouvriers oon possédants, les paysans propriétaires, la petite bourgeoisie rurale et urbaine, les intellectuels et les décadents, les fonctionnaires et les ambitieux. Dès lors, on inventa de fuyants collectivismes, depuis le collectivisme intégral jusqu'au collectivisme ministériel qui se perd dans les lointains brumeux à mesure que les socialistes ac-
106 THÉORICIEXS SOCIALISTES
quièrent les moyens de les réaliser (1). Nous avons eu le ministère partiellement socialiste de M. Millerand, et il semble bien que w l'intérêt supérieur » de ce ministère n'ait pas été précisément de mettre en pratique le programme de Tours ou de Saint- Mandé. Les socialistes ont dominé le ministère de M. Combes, l'exécuteur de leurs volontés, et la chasse aux moines en a été le grand œuvre... Aux antipodes, un ministère australien fut composé de purs socialistes. Ceux-ci, remarque M. Vilfredo Pareto, n'ont rien de plus pressé que de faire savoir « qu'ils n'ont nullement l'intention de socialiser les moyens de production », et se contentent de proposer les réformes bourgeoises, telles que l'établissement de pensions de retraite et l'arbitrage obligatoire pour la fixation des salaires. Quel aveu éclatant que les socialistes trompent le peuple, lorsqu'ils prétendent le conduire à la Cité collectiviste où « trônera la meilleure Humanité, entourée de la Justice sociale, et de la Vérité, non moins sociale ».
On ne saurait se lasser de les suivre dans leurs prudentes et savantes évolutions. Les socialistes se moquent fort des u tombeurs du socialisme » qui se natteraient d'arrêter avec des raisonnements le mouvement de la démocratie ouvrière. Il ne s'agit pas de l'arrêter, mais de l'éclairer, tout au moins d'obliger les socialistes eux-mêmes à reconnaître l'erreur de leurs doctrines.
Cet effort n'a pas été infructueux, et ce n'est pas un faible succès pour les économistes de l'école libérale que de voir leurs adversaires céder à leurs critiques, et tenir eux-mêmes sur plus d'un point essentiel,
(i. Voirie livre de M. de Seiliiac, Le Monde socialisle \ Paris, Lecoffre, içp'i.
pour peu qu'ils soient sincères, le langage de l'économie politique « bourgeoise ». Bien avant Edouard Bernstein, M. Paul Leroy-Beaulieu avait soumis le coliejHivisme à l'examen le plus rigoureux, et Bernstein ne fait que répéter, sous une forme nouvelle, les objections depuis longtemps faites par l'économie politique au collectivisme. A la 4® édition de son livre désormais classique (1), M. Paul Leroy-Beaulieu a ajouté un nouveau chapitre sur les transformations les plus récentes du socialisme depuis 1895, que Ton ne saurait assez signaler à l'attention du lecteur. On y trouvera exposées toutes les nouvelles modes en matière de socialisme, et le dernier ou Tavant-dernier cri, le socialisme réformiste et le solidarisme « et autres visages nouveaux, adoucis et insinuants, qui ne sont que des formes atténuées du collectivisme ». L'auteur estime <c que le danger de ces nouvelles doctrines est peut-être plus grand, en tout cas plus instant que celui du collectivisme ». Telle était aussi l'opinion de M. Vilfredo Pareto dans ses Systèmes socialistes dont on trouvera plus loin une analyse succincte (2).
M. Bourguin, sous un titre analogue (3), reprend à son tour l'étude du collectivisme, intégral ou partiel, du socialisme d'État, du socialisme communal, du socialisme corporatif et coopératif. 11 r'eclierche quel serait le fonctionnement hypothétique de ces systèmes, et s'ils favoriseraient à la fois la production et la liberté. Il examine ensuite, d'après les dernières données de la statistique, si l'évolution économique jus-
(i) Le Collecliuisme; Paris, Guillaumin, iyo3.
(2) Giard et Brière, 1902.
(3) Les systèmes socialistes et révolution économique \ Paris, A. Colin, 1904.
tifie les prédictions socialistes. II écarte à la fois l'individualisme de Spencer et le collectivisme intégral ou partiel, comme des sollitions simplistes, en désaccord avec l'organisme de plus en plus complexe delà vie sociale. En réalité, d'après M. Bourguin, si Ton s'en tient aux faits, on constate, dans tous les pays industriels, une extension du capitalisme et une organisation croissante des forces collectives, de Tarmée du travail et de l'armée du capital. Il en résulte pour la classe ouvrière un accroissement évident de bienêtre et de puissance. Mais cette évolution fatale n'exclut pas la poursuite volontaire d'un idéal social el démocratique, du libre développement de la personnalité pour tous. Et M. Bourguin estime que, dans l'ordre économique, ce progrès se réalise sous l'effort des organisations ouvrières et des législations qui tendent à faire du salariat un régime équilibré.
M. Bourguin est, on le voit, très optimiste pour l'eusemble. On le serait peut-être moins à examiner les choses dans le détail, car il s'en faut que le progrès soit partout identique et qu'il agisse par lui-même en dehors de la qualité des individus.
M. Jaurès a fait du livre de M. Bourguin un éloge presque compromettant pour lui-même. M. Bourguin se classe cependant parmi les adversaires déterminés du collectivisme, dont M. Jaurès, de crainte sans doute d'être confondu avec M. Léon Bourgeois, maintiendra toujours la bannière. D'après M. Bourguin, le collectivisme, s'il parvenait jamais à s'établir, aurait pour conséquence « le détraquement des rapports économiques, le gaspillage, la laogueur de la production, le règne universel de la compression et de la contrainte ». M. Bourguin s'est attaché à démontrer qu'un collectivisme partiel, laissant subsister la petite propriété, était de même impraticable. Mais il n'est
pas un adversaire déterminé des grandes entreprises gérées par TÉtat, bien qu'il en signale les inconvénients, et il donne des gages à l'idéalisme. 11 a fait à M. Jaurès Thonneur de discuter un plan improvisé de la société future ; il a pris la peine d'en relever « les contradictions et Tincohérence ». M. Jaurès ne reconnaît-il pas qu'à l'heure présente les doctrines socialistes, affirmées hier encore comme des panacées, ont besoin « d'un vaste renouvellement théorique » ?
Dans le pullulement de ces théories socialistes, on peut discerner trois phases distinctes.
Jusque vers le milieli du dernier siècle, les théoriciens socialistes, à partir de Saint-Simon et de Fourier, en réaction contre l'individualisme du dix-huitième siècle, ne font qu'employer la méthode des fabricants de Constitution soir table rase de l'école de Montesquieu. Ils reconstruisent la société d'après certains principes appelés à guérir tous les maux résultant du nouveau régime industriel. Bien qu'essentiellement pacifiques, humanitaires, ces systèmes étaient loin de n'offrir aycun danger. Les ateliers nationaux aboutirent aux jouriiées de Juin.
Au socialisme utopique de ses prédécesseurs, Karl Marx prétendit substituer un socialisme scientifique fondé non sur des théories, mais sur l'observation des faits. Il appliquait au socialisme la méthode baconienne, grâce à laquelle la chimie s'est dégagée de l'alchimie.
Le socialisme, d'après Karl Marx, bien loin de refléter une théorie, repose sur la constatation des faits. C'est un darwinisme avant Darwin. La lutte pour la vie règne entre les classes de la société comme entre les espèces animales. Les classes ouvrières, enrégimentées dans lagrande industrie par le grand capital, finiront par s'emparer du pouvoir et supplanter îa
bourgeoisie, comme la bourgeoisie a supplanté la noblesse. La structure et le développement dessocîétés sont déterminés non par la volonté de quelques-uns, mais d'une façon inconsciente, par le mode de production. Le mode de production capitaliste, fondé sur la concurrence, a pour conséquence fatale la concentration des capitaux et des entreprises, la ruine des petits ateliers, la disparition des classes moyennes, Tenrichissement croissant d'un nombre toujours plus restreint de capitalistes, grâce à la plus-value résultant du surtravail, la paupérisation des masses et les crises de surproduction. La société, fondée sur la grande industrie, marche de la sorte vers une catastrophe inévitable, prochaine même, qui donnera le pouvoir aux prolétaires, amènera l'expropriation des expropriateurs et l'organisation d'An État social collectiviste, dont Marx s'est abstenu prudemment de tracer l'architecture.
Cette utopie dernière, que Ton peut qualifier de monstrueuse, ne doit pas faire perdre de vue les mérites des observations de Karl Marx. Mais il avait surtout consulté les documents relatifs à la période chaotique de la grande industrie. Nombre de ses prévisions ont été démenties par les faits ultérieurs. La concentration des industries s'accomplit, il est vrai, dans des proportions gigantesques, mais à côté se manitient, se perpétue et se renouvelle la petite industrie. D'énormes fortunes se fondent, mais les fortunes moyennes s'accroissent. Le nombre des situations indépendantes diminue, mais les salaires augmentent. Les crises de surproduction deviennent moins fréquentes, et l'organisation, le si rapide développement des trusts, des cartells, des Syndicats patronaux, à côté de beaucoup d'inconvénients et d'abus, qui tiennent à l'intrusion de la politique^ présentent
SOCIALISME B(iURGE01S ET SOCIALISME OUVRIER Hl
de grands avantages, comme l'établit M. Paul de Rousiers, l'écrivain qui a étudié de plus près les questions ouvrières, d'après nature et avec l'esprit le plus perspicace, le plus étranger aux formules de secte* et d'école (i). Les trusts ont pour elïet de régulariser la production, de diminuer le chômage, d'unifier les salaires et de développer les Associations ouvrières.
Pour ce qui est de l'agriculture, la loi de concentration de Marx n'est nullement vérifiée. Môme aux États-Unis, les exploitations moyennes dominent. La classe paysanne, qui forme en tout pays la majorité de la population, devient de plus en plus prospère et indépendante.
Est-ce à dire que les socialistes renoncent à leurs espérances? Bien loin de là. Ils trouvent un meilleur gage de succès dans l'amélioration du sort des classes populaires que dans leur appauvrissement. C'est quand une classe se rapproche de la classe dominante par le bien-être, qu'elle est en mesure de la supplanter. Mais alors la lutte de classes se peut traduire sous forme d'évolution plutôt que de révolution et de révolte ; et, d'autre part, étant donné le nombre croissant des propriétaires, cette lutte ne peut viser à une suppression pure et simple de la propriété individuelle. Même les marxistes orthodoxes et impénitents, tels que M. Kautsky (2), ne parlent plus que d'un collectivisme partiel et successif.
(i) Les Syndicals industriels ; Paris, A. Colin, 1901.
(2) Voir rexcellente brochure de M. d'Eichthal put Le Lendemain de la Révolution sociale^ de M. Kautsky ; Paris, Chaix,. iyo3.
112 THÉORiaENS SOCIALISTES
Cette sorte de faillite du socialisme scientifique, qui n'est à vrai dire que la faillite des conclusions de Marx, mais non de sa méthode, cette décomposition du marxisme a eu pour conséquence une renaissance du socialisme idéaliste et utopique d'avant 1848. Ce néo-socialisme, qui n'est en partie qu'un néo-saintsimonisme, et dont la vogue s'explique par des causes que nous indiquerons plus loia, a trouvé sa dernière expression dans le livre récent de M. Antoine Menger, die Neiie Siaalslehre (1).
Nous regrettons que M. Bourguin n'ait parlé de l'œuvre de Menger qu'incidemment. On y trouve résumées avec ordre, concision et clarté, toutes les solutions proposées par les théoriciens antérieurs aux problèmes sociaux, non seulement aux problèmes de l'ordre économique, mais aussi aux questions qui touchent à l'ordre politique, moral et religieux, à la société en général. De plus, Antoine Menger a donné la dernière expression, la plus saisissable et la plus étudiée du socialisme idéaliste, étatiste, hiérarchique, cher aux socialistes bourgeois. M. Menger ne dissimule pas son mépris pour les socialistes tels que Marx et FroudhoQ, qui se sont placés exclusivement au point de vue ouvrier.
Le socialisme de M. Antoine Menger se fonde sur l'idée de force, unie à l'idée de droit. M. Menger pourrait prendre pour devise : « le Droit par la Force ». L'auteur prétend s'appuyer, comme Karl Marx, sur une conception de l'histoire également vérifiée par les faits, car il se trouve toujours des faits pour vérifier
(i) Traduit sous ce titre L'État socialiste, avec une préface (le M. Andler ; Paris, Bellais, iqo/'i.
les thèses les plus contraires. D'après M. Menger, avec une armée sûre Bt une bonne police, on peut établir les lois que l'on veut et les imposer aussi longtemps que Ton dispose de la puissance publique. 11 n'admet pas Id thèse, plus soutenable historiquement, de M. Jellinck [i ), et qui est aussi celle de Karl Marx, que l'État, en apparence souverain, est en réalité Tesclave de ï forces sociales puissantes, qui n'agissent pas sous [ forme de volonté consciente, et que ces forces, d'après Marx, dérivent, avant tout, du mode de production économique. M. Menger professe cette doctrine dange- ? reuse que TÉtat, en appliquant la force brutale, peut arriver à réaliser une organisation sociale bien déterminée. Sans doute la Convention a obtenu ce résultat, avec le secours de la Terreur, mais pour combien de temps? Jusqu'à présent, écrit M. Menger, la minorité privilégiée qui dispose de la force a établi des lois à son profit exclusif. Cette force passe maintenant au service des masses populaires, moins possédantes ou non possédantes, qui en disposeront à leur avantage.
Les signes certains de l'accroissement de puissance du peuple sont, d'après M. Menger, les suivants :
La solidité juridique de l'État actuel a été ébranlée par les révolutions et les coups d'État.
Les convictions religieuses des masses, qui leur inspiraient le respect de l'ordre établi, sont affaiblies par les progrès de la science.
La concentration des forces ouvrières, le suffrage universel et le service militaire universel, deviennent des instruments formidables entre les mains du peuple : celui qui tient l'épée dispose du pouvoir.
Enfin l'instruction populaire rend les masses accès sibles aux théories socialistes.
(i) LÉlal moderne et son droit ; Paris, Fontemoin^, ic)(/|. j. BOURDE AU — Socialistes 8
IH THÉORICIENS SOCIAUSTES
Le sociali3me est ainsi présenté, non comme le terme inévitable d un développement nécessaire, mais comme 1 expression de ce que Nietzsche appelle « la volonté de puissance ».
Jusqu'ici, on le voit, M. Menger prétend s'appuyer sur l'observation des faits. Mais il change de méthode, et s'élance en pleine utopie, lorsqu'il s'efforce de construire le Code de V État populaire du travail, que les masses substitueront à YÉtat patriotique existant, et dont il cherche les germes dans la société présente. Toutes les exigences juridiques des classes inférieures se déduiront de la conviction qu'elles ont du droite l'existence. Ce Code de l'avenir, qu'esquisse M. Menger, s'étend à la vie publique et privée.
Le seul chapitre un peu plaisant concerne les ra{>ports des sexes. M. Menger conds^mne l'amour libre, le collectivisme matrimonial, le mariage d'État et maintient le mariage individualiste, pour des raisons assez singulières. Dans le domaine économique, il écarte la valeur de travail, généralement abandonnée des socialistes, supprime la liberté des contrats et soustrait en partie l'administration de l'État futur au contrôle politique. 11 estime que l'État populaire du travail pourra se fonder dans le cadre de la monarchie Iradilionnelle, de même le christianisme a fini par s'imposer sans secousse à l'empire romain.
Tout ce rêve d'opium d'un professeur de droit, ce retour au saint-simonisme, à une conception hiérarchique de l'organisation sociale, a reçu en France le meilleur accueil. Les intellectuels inféodés au socialisme n'ont guère trouvé à reprocher au professeur viennois que son esprit monarchique. Cet engouement s'explique. Songez-y donc ! ï État populaire du travail de M. Menger serait le paradis des fonctionnaires dirigeants : ils y joueraient le rôle de mandarins ou, comme
on l'a dit, de clergé laïque. Il n'y a qu'une objection, c'est que cette conception autoritaire de l'organisation du travail est contraire à la fois à l'évolution du régime industriel et aux aspirations des ouvriers (il.
Les marxistes, qui justement prétendent représenter ces aspirations, se moquent (2) fort du socialisme de juriste exprimé par M. Menger. Sans doute, disent-ils avec Engels, toute classe qui lutte doit transformer ses intérêts en revendications juridiques. Mais cellesci ne peuvent être uniformes : elles varient en chaque pays, suivant le degré d'évolution sociale; le-caractère particulier de chaque peuple. La meilleure critique de ce socialisme de professeurs, de ce socialisme petit-bourgeois, étatiste, soi-disant pacifique et justicier, nous est fournie par M. G. Sorel.
iNul, sans excepter le grand pontife du marxisme officiel, M. Kautsky, n'a pénétré plus avant dans la pensée de Marx que M. G. Sorel (3) ; nul n'en connaît mieux les détours. Mais, critique indépendant plutôt que disciple, M. Sorel est étranger à la cuisine des programmes et des partis politiques. C'est un « sauvage ». M. G. Sorel est allé jusqu'à se demander si le marxisme n'était pas « une simple phase de développement » avec accompagnement obligé de mythes. Mais il est resté inébranlablement fidèle à la méthode marxiste qui consiste à se placer en pleine réalité, et à cette pensée fondamentale de Karl Marx que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes; que c'est par l'autonomie, par le self-government et non par la tutelle de l'État, c'est-àdire parla tutelle des politiciens corrompus et corrup-
(i) M. Ch. RizT, Revue d'économie poliiique^ décembre 1908.
(2) Mouvement socialiste, i5 mai 1904. LUtopie du professeur Menger, par E. Berth.
(3) Saggi di critlca del marxismo ; Milan, Sandron, 1908.
leurs, substituée à celle des patrons, que les classes ouvrières gagneront en liberté, en bien-être et en puissance.
Dans son dernier ouvrage : Introduction à réconomie moderne (1), M. G. Sorel ne voit dans l'œuvre des socialistes étatistes et idéalistes, dans leur religion du devoir social et leur messianisme laïque, que mensonge et duperie. Il signale le vice de leur méthode, qui consiste « à expliquer le présent au moyen d'hypothèses faites sur l'avenir, et ensuite à soutenir que ces hypothèses sont justifiées par l'explication qu'ils ont fournie ». Il ne croit pas qu' « une déclaration des droits, ou même une législation nouvelle opèrent infailliblement une transmutation miraculeuse de la société ». « On peut, dit-il encore, appliquer à l'histoire ce que Lieblg disait de la nature, quelle ne suit jamais des voies simples et semble souvent dépourvue de sens commun. »
Qu'y a-t-il derrière cette théorie de l'État idéaliste, de l'État chargé de réaliser la justice ? La domination d'un groupe d'hommes, d'une minorité qui, à l'aide d'une organisation électorale perfectionnée, et en flattant les instincts populaires, est parvenue à s'emparer du pouvoir et qui l'exploite à son caprice et à son profit. Plus on assigne à l'État une tâche éducatrice, moralisatrice, plus le personnel qui dirige devient de qualité inférieure, suspect à l'opinion, trop souvent d'une probité politique au-dessous de la moyenne, comme en témoignent tant de scandales qui se déroulent chaque jour sous nos yeux.
L'étatisme démocratique n'est au fond qu'une réédition du jacobinisme inquisiteur et policier. C'est l'expression politique delà petite bourgeoisie, en con-
(i Paris, Jacques, i^o'j.
tradiction avecle socialisme ouvrier. Les ouvriers ontà le combattre un intérêt égal, sinon supérieur, à celui de toutes les autres classes de la société.
Ce qui distingue Marx des précédents utopistes, remarque M. G. Sorel, c'est qu'il se place, avec les^ économistes, au point de vue de la production des richesses, plutôt qu'au point de vue de la consommation et de la distribution. La grande production est la condition indispensable à l'enrichissement général. Or, l'expérience prouve que l'État s'entend à consommer les richesses et non à les créer.
Nous trouvons, sous la plume de M. Sorel, une critique fort judicieuse de l'impôt progressif sur le revenu tel que les socialistes entendent l'appliquer : l'Étal jacobin, écrit-il, « avertit les riches qu'il n'est pas convenable qu'il y ait de trop grandes inégalités dans une démocratie, et leur impose des amendes, pour leur faire comprendre que leur fortune ne satisfaisait pas son idéal ». Et c'est bien là le véritable sens que les socialistes donnent à cet impôt, merveilleux instrument de confiscation, de spoliatiim sous couleur de justice: M.Jaurès a pris soin de nous en prévenir.
On voit avec quell) liberté M. Sorel juge le socialisme bourgeois, en opposition au socialisme ouvrier. Nous n'avons de préférence pour aucune de ces deux doctrines. La richesse nationale et les classes possé dantes sont également menacées par les deux socialismes, par les Syndicats ouvriers d'une part, lorsqu'ils sont accessibles à la propagande révolutionnaire et anarchiste, comme le prouvent les grèves de plus en plus violentes ; par le jacobinisme d'autre part, dès qu'il disposera de l'impôt progressif sur le revenu et pourra en user à sa guise. 11 ne faut pas être grand prophète pour prévoir que les deux socialisraes, asso-
ciés dans une action parallèle de destniction, se trouveront un jour aux prises. Les ouvriers des villes se lasseront peut-être de faire la courte écbelle aux politiciens et de se courber sous leur férule. Les jacobins, après les avoir déchaînés, n'auront ni le pouvoir de réaliser leurs promesses, ni la force de les contenir.
Le grand mouvement de réforme du dix-huitième siècle, qui devait aboutir à l'émancipation de la bourgeoisie et des paysans, à la conquête du pouvoir par la bourgeoisie, s est accompli d'une façon graduelle et pacifique, hormis en France, où la Révolution fut une cause de ralentissement et de réaction. La France, le pays politiquement le plus avancé, reste socialement le plus en retard, si on la compare aux Etats-Unis, à l'Angleterre et à TAUemagne. Les classes ouvrières n'ont pas atteint chez nous le même degré d'organisation, de bien-être relatif, d'éducation pratique. La liberté des citoyens est menacée par la tyrannie jacobine, en même tempsque Tindisciplineetle désordre gagnent les services publics les plus importants, l'armée et la marine. Tandis que dans les autres pays de grande industrie, le maintien de la liberté et de l'ordre favorisent l'affranchissement de la classe ouvrière, il n'est pas impossible qu'en France, s*il faut en croire de bons observateurs, les prétendus amis du peuple ne nous mènent à un État jacobin, puis anarchique, suivi d'un ralentissement et d'un recul.
Le socialisme n^eçt pas seulement un mouvement des classes ouvrières : il prétend démontrer une coaception nouvelle de révolution des sociétés, interpréter l'histoire en même temps qu'il l'accomplit.
Avec des tendances, des aspirations communes, les socialistes ne sont pourtant pas arrivés jusqu'ici à constituer l'unité de doctrine, caractère d« la science. Les théories de Karl Marx, dominantes en Allemagne, sont battues en brèche par les uns, interprétées par les autres de la façon la plus opposée. Un Bossuet aurait fort à faire pour débrouiller ces variations.
L'ouvrage de M. Labriola, professeur à l'Université de Rome : Essais sur la conception matérialiste de l'histoire (1), marque une date importante : c'est la première fois qu'un écrivain de langue latine approfondit la pensée de Marx. A défaut de troupes nombreuses, le socialisme italien compte un état-major de professeurs et de publicistes (2), bien qu'à vrai dire, de l'aveu de Marx lui-même, le moindre mouvement
(i) Paris, Giard et Brière, 1897, avec une préface de M. (1. Sorel.
(2) M. Enrico Ferri, Socialisme et Science positive ; Paris, 1897.
vaille mieux qu'une douzaine de théories et de programaies'(l).
Bien loin de faire appel, comme nombre de ses prédécesseurs, aux sentiments altruistes, d'invoquer la Justice, la Paix sociale, Marx aperçoit dans l'avènement du socialisme l'aboutissant inéluctable des transformations sociales produites par la grande industrie, et des luttes de classes qui en résultent. A sa thèse il donne pour arrière-fond cette « loi », d'après lui fondamentale, qu<i toute l'évolution historique dépend des modifications dans la structure économique des sociétés et du conflit des intérêts qu'elles déterminent.
C'est à Saint-Simon que remonte cette thèse originale. Reléguant au second plan les faits et accidents particuliers, et l'action des grands hommes, il signala comme agents de l'histoire les idées du temps communes à une société, combinées avec l'état économique et les rapports des classes, suite de la production et de la distribution des richesses: théologieet système féodal ; métaphysique et Révolution française ; science positive et régime parlementaire. Auguste Comte ne retient que le côté purement intellectualiste de la doctrine. Au contraire, Louis Blanc écarte l'influence des idées, cherche dans l'organisation économique la cause première des événements politiques et formule la « loi » de la lutte des classes.
Marx et Engels reprennent, amplifient la thèse exclusive de Louis Blanc. Ils naturalisent l'histoire comme Balzac a naturalisé le roman. « Avec son profond instinct de la réalité, écrit Théophile Gautier, Balzac comprit que la vie moderne était dominée par
(i) Sur la Conception matérialiste de Vhisloire, on lira avec intérêt les articles de M. Andler [Revue de métaphysique, 1897), de M. Durkheim {Revue philosophique, décembre 1897), et l'article du docteur P. Barth, Jahrbiicher, de Conrad, janvier, 1896.
un grand fait, — Targent, — et, dans la Peau de chagrin, il eut le courage de représenter un amant inquiet non seulement de savoir s'il a touché le cœur de celle qu'il aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour payer le fiacre dans lequel il la reconduit. Cette audace est peut-être une des plus grandes qui existent en littérature, et, seule, elle suffirait pour immortaliser Balzac. » La Comédie humaine est en quelque sorte l'épopée de l'argent, des affaires, du capital, des drames qu'il suscite entre les diverses espèces sociales et jusqu'au sein des familles. Marx portait Balzac aux nues.
Sa conception de l'histoire est matérialiste en ce sens qu'il écarte de l'histoire toute intervention providentielle. 11 juge avec Feuerbach que l'homme projette son ombre dans le ciel : ce n'est pas la religion qui fait l'homme, c'est l'homme qui fait la religion. Il admet aussi peu que le progrès soit l'œuvre de la Raison, comme le voulaient les philosophes du dixhuitième siècle, de Vidée absolue, disait Hegel, qui l'incarnait dans l'État : les idées ne sont que le reflet, le vêlement des faits réels dans l'esprit de l'homme ;il croit queles idées le mènent, lorsque, inconsciemment, il est poussé par les exigences de son caractère, de son tempérament. Les vrais mobiles de nos actes nous échappent. Nous pouvons toutefois constater à quel point les soucis quotidiens, les intérêts matériels sont puissants pour tenir l'idéal en échec dans les bornes étroites que la cruelle réalité lui assigne. Les déesses de la Justice et de l'Egalité fout triste figure dans la vie journalière des individus et des peuples.
De même, en histoire, le rôle de l'Inconscient est immense. On doit chercher au delà du mouvement des idées, des institutions et des événements de surface. Les grandes lignes de l'organisation sociale et des phéno-
mènes qui s'y rattachent dépendent avant tout des principaux besoins du groupe humain dans un milieu donné, et des moyens naturels et artificiels que Tinstinct et l'intelligence lui fournissent pour y subvenir- Or, le premier besoin, c'est l'existence même : c'est là l'influence maîtresse, et il est facile d'en donner des preuves. Les phases essentielles de la civilisation se caractérisent par des faits économiques : états chasseur,pastoral, commercial, industriel. Ces états forment V infrastructure de la société surlaquelle repose tout un ensemble d'institutions qui embrassent la famille, la propriété, le droit, les mœurs, l'art, la religion. Cette infrastructure vient-elle à être ébranlée, tout chancelle et menace ruine.
Les révolutions profondes, au sein des sociétés, sont déterminées, non par le progrèsdes idées, mais par des modifications de l'infrastructure économique, dues au perfectionnement de la production qui altère les rapports des classes en modifiant la force dont elles disposent. La dissolution des idées suit pas à pas celle des anciens procédés techniques.
Prouver cette thèse serait passer en revue l'histoire entière. Bornons-nous à l'illustrer par quelques exemples.
« Si la population des villes, remarque Renan, fût restée pauvre et attachée à un travail sans relâche, comme les paysans, la science serait encore le monopole de la classe sacerdotale. » La Renaissance, la Réforme eussent été impossibles sans la formation dii capital. Luther ne se doutait pas qu'il travaillait à l'avènement de la bourgeoisie. Toutes les révolutions modernes, d'après Schmoller, tous les efforts pour constituer un droit de plus en plus égalitaire, sont les suites de la révolution économique qui, à partir du treizième siècle, et principalement au seizième, grâce
aux progrès de la navigation, à la découverte de T Amérique et de la route des Indes, à Tinvention de la poudre à canon, à Tessor du commerce, brisa la puissance de la noblesse au profit de la royauté. L'emploi des machines a détruit le régime féodal, anéanti la petite boutique palriarcale, amené le triomphe du Tiers- Etat. Mais la vapeur, la grande industrie divise les producteurs en deux classes séparée? de patrons et d'ouvriers libres salariés, et les oppose l'une à l'autre^ comme jadis la bourgeoisie à la noblesse. C'est toujours la classe la mieux adaptée, la plus nécessaire au nouveau genre de production, qui finit par s'emparer de rÉtat et en fait la cuirasse de ses intérêts.
Marx conclut à la nécessité d'étudier l'évolution du Capital, la production capitaliste, infrastructure de la société présente, — et les phénomènes sociaux qui raccompagnent : production socialiste, attribution capitaliste, concentration des richesses, prolétarisation croissante des masses, crises, chômage, paupérisme, organisation du prolétariat, suffrage universel, internationalisme. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. » Devenue florissante par Tindustrie, la bourgeoisie périra par elle : la bourgeoisie enrégimente l'armée de ses fossoyeurs. Toute la théorie matérialiste de l'histoire semble construite pour aboutir à ce cri de guerre civile, à justifier ce De profundis.
Cette théorie se trouve condensée dans le Manifeste communiste, sorte de pronunciamiento que Marx et Engels lancèrent en février 1848 et qui est devenu, sauf dans certaines parties caduques, le Discours de la méthode, voire le Sermon sur la montagne du socialisme allemand. Elle est complétée ou corrigée par des passages et des aphorismes épars à travers l'œuvre touffue de ces Dioscures, interprétés par les disciples avec la vénération des textes sacrés.
1^^ TilKORICIEXS SOCIALISTES
A force d'exagérer, les exégètes de Marx en ont fait la meilleure critique. Au lieu de considérer le point de vue u matérialiste », comme un élément de complexité de plus dans l'enchevêtrement des faits historiques, ils y ont découvert la clef universelle : ils ont réduit l'histoire humaine à celJe des instruments de travail; ils ont transformé la pensée en une simple fonction de l'économie, et l'homme, non plus, comme le voulait Malebranche, en automate spirituel, mais en automate économique, en une sorte de canard de Vaucanson désintérêts matériels. Dans un Essai, d'ailleurs fort spirituel, M. Kautsky déduit, par exemple, toute la philosophie pessimiste de Schopenhauer de sa condition de rentier inquiet et poltron. M. Lafargue démêle, avec non moins de subtilité, l'infrastructure économique du dogme de l'immaculée conception. Ce ne sont point des jeux d'esprit. Le but des marxistes est de faire entendre par là à quel point la question sociale est aisée à résoudre. La révolution économique étant accomplie, l'industrie étant socialisée, il ne s'agit plus, pour les prolétaires, que de s'emparer du pouvoir: organisation politique, famille, morale, tout le reste sera donné par surcroît.
Les choses ne sout pas aussi simples : les mêmes iiistrumeals de travail se soat accommodés de régimes très différents, la même charrue a été poussée dans le sillon par des mains de serfs et de paysans libres. Les besoins de l'agriculture naissante ont sauvé la vie aux prisonniers en les transformant en esclaves; niais, au dix-huitième siècle, la réforme du droit pénal, l'abolition delà torture ne se rattachent à aucune technologie. Le christianisme à son berceau fut une religion d'esclaves; mais il a survécu à l'esclavage. Lee milliers d'hommes, qui, durant les guerres de religion, se laissèrent massacrer plutôt que d'abjurer
LE SOCIALISME ET l'hISTOIRE 125
leur foi, allaient à rencontre de tout intérêt économique. La vapeur, loin de détruire le catholicisme, permet aux pèlerins de se transporter plus rapidement à Lourdes et, grâce à Télectricité, le Pape fait connaître instantanément ses Encycliques urbi et orhi,
Marx admet que les hommes n'obéissent guère qu'à des mobiles égoïstes. Avec Kant, avec Hegel, il assigne un rôle considérable à la méchanceté dans l'œuvre du progrès social. Sa mauvaise opinion de la nature humaine devait, semble-t-il, aboutir logiquement, comme celle de Hobbes et de Balzac, à l'absolutisme.
Une réaction contre le marxisme s'est produite parmi les socialistes eux-mêmes. Dans son Socialisme intégral Benoît Malon fait appel, non à l'égoïsme d'une classe, mais à Taltruisme de toutes les classes. M. Rouanet, M. Jaurès s'efforcent sans succès, comme le prouve M. Sorel, de concilier le matérialisme et l'idéalisme. Un dernier venu, M. Andler, est allé chercher en Allemagne les théories déjà surannées du socialisme d'Etat idéaliste pour les opposer, avec une remarquable force de dialectique, au marxisme « en décomposition ». M. Andler, sans se soucier beaucoup de l'infrastructure économique, se fait fort de créer la justice à coup de décrets, et nous voilà revenus aux vieilles utopies de 1848.
Enfin, les marxistes doués de sens critique, M. G. Sorel, M. Labriola, estiment que les pensées de Marx ont besoin d'être élucidées, qu'on doit y chercher non un sijslème, mais une méthode^ un procédé d'investigation, et, commeil le recommandait lui-même, « un fil conducteur ». M. Sorel, M. Labriola ont une psychologie qui dépasse Yhomo economicus, reconnaissent rimportance des facteurs moraux, dont les marxistes en France avaient pris parti de se moquer. La mornlité n'e«t nullement indifférente à la prospérité
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<3conomiqu3 : Inorganisation des Trade-Unions eu fournil la preuve éclatante. 11 n'y aura de société libre qu'avec des hommes capables de self government, et c'est encore le bien petit nombre.
Sur d'autres points, le marxisme a besoin d'être renouvelé. Taillé sur mesure pour les ouvriers de la grande industrie, il ne s*adapte ni aux petits bourgeois, ni aux petits paysans propriétaires dont les socialistes ne peuvent se passer. Mais comment résoudre l'antinomie de l'industrie socialiste et de l'agriculture individualiste? M. Deville, dans son discours sur la question agraire, l'a vainement tenté, au dire des marxistes du Vorwœrts, dépositaires de la doctrine.
La partie la plus faible de la théorie marxiste, c'est sa conclusion communiste, et cette conclusion nous a gâté certaines pages de M. Labriola. De l'aveu d'un admirateur de Marx, M. Sombart, la thèse du retour au communisme primitif n'est plus du matérialisme historique, c'est du prophétisme pur, le rêve d'un Paradis perdu et retrouvé, en contradiction absolue avec la méthode et les données historiques, mises en relief par Karl Marx. Si le moulin à eau nous a donné la société féodale, le moulin à vapeur la société capitaliste, il nous est impossible de prévoir quelle forme de société nous donnera le moulin à électricité, et le moulin qui succédera à ce moulin : les futures découvertes de la science, et leurs répercussions sur l'organisation sociale restent pour nous la livre aux sept sceaux. Et comment concevoir une société future sans antagonisme de classes, lorsque tous les progrès sociaux résultent d'après Marx et M. Labriola de cet antagonisme même? La contradiction est énorme. Le marxisme fiait en queue de chimère.