L AME DES FOULES
Dans Taticieiiiie tragédie de Thistoire, c'étaient les rois, les empereurs, les ministres, qui occupaient le devant de la scène; leurs rivalités, leurs alliances, leur humeur déterminaient la politique des États; la foule obscure et confuse se mouvait à Tarrière-plan. Aujourd'hui c'est ce chœur qui remplit le premier rôle; les protagonistes d'autrefois se trouvent désormais réduits âux humbles fonctions de comparses et de figurants. Par le suffrage universel, les classes gouvernées deviennent les classes gouvernantes et leurs préjugés lont loi. Nous entrons dans Tère des foules.
Il est donc urgent de connaître l'âme des foules. Qui s'occupe de nos ministres ? Qui les nommerait seulement? La nomenclature d'une quarantaine de Cabinets qui se sont succédé aux affaires, depuis 1870, serait plus malaisée à retenir que les dynasties des rois d'Elgypte. A peine un ou deux noms surnagentils, et les Présidents de République tomberont de même dans un rapide oubli, si quelque sanglante catastrophe ne les en sauve. Mais ce qui nous inquiète,
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ce sont les pensées des foules, ce qu'elles souffrent, ce qu'elles désirent, ce qu'elles rêvent. Déjà des romanciers, assez bons observateurs de la nature humaine, cherchent à nous en instruire. L'originalité de l'auteur de Germinal consiste surtout en ceci qu'un des premiers il s'est attaché à peindre le conflit des passions collectives : paysans, soldats, employés, ouvriers, pèlerins, ses personnages sont des masses populaires, et non plus des individus. M. Zola procède par enquête et par intuition. Les sociologues emploient des méthodes plus rigoureuses. Dans un volume très substantiel, en son petit format, sur la Psychologie des foules, M. Gustave Le Bon a délimité le champ si vaste à explorer (1). Avant lui, M. Tarde avait publié un remarquable essai sur les Foules criminelles (2). Si jamais nous sommes assommés, fusillés, dynamités, nous devrons à M. Tarde la satisfaction suprême d'en connaître les raisons profondes.
Qu'est-ce qu'une foule psychologique? On ne donnera point ce nom à une agglomération fortuite de personnes sur la place publique, dans un hôtel, sur un paquebot, à moins qu'un événement ne vienne à se produire, qui procure à ces éléments hétérogènes une sorte d'unilé mentale. Celte unité se trouve constituée d'une manière permanente dans les groupes organisés, disciplinés, tels que les Ordres religieux, les armées, etc.. Dès qu'il y a unité mentale, on voit aussitôt se produire un phénomène très remarquable : quelles que soient les différences de caractère, de situation entre les individus qui forment le groupe durable ou accidentel, ceux-ci, par le fait seul d'être réunis et soumis aux mêmes impressions, aux mêmes excitants,
(i) Paris, F. Alcan, i8o5.
(2) Rehue des Deux-Mondes du i5 novembre i8<j3.
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dépouillent en quelque sorte leur personnalité propre, et se trouvent comme envahis par une âme collective, qui les fait penser, sentir et agir d'une façon toute différente de celle dont chacun penserait, sentirait et agirait isolément. Les qualités dont est doué cet être nouveau, ce monstre, la foule, ne représentent point l'addition ou la moyenne des capacités de chaque membre en particulier :1e rapprochement de ces âmes disparates opère non un simple mélange, mais une combinaison chimique, avec des propriétés imprévues.
L'exemple le plus simple est celui d'une salle de spectacle. Quoi de plus hétérogène que le public qui la remplit? Pourtant il vibre à l'unisson. Il est des mots, des situations qui choquent au théâtre, et qu'un auteur ne peut oser, même devant un auditoire composé en majorité, comme il arrive parfois, dit-on, de drôles et de drôlesses, transformés pour quelques heures en gens honnêtes et pudibonds. Et leurs protestations indignées ne sont point hypocrisie pure : il leur suffit d'être assemblés, pour sentir d'instinct quels actes les hommes réunis en société ont intérêt à blâmer, bien qu'ils ne se privent pas de les commettre dans le secret de leur vie intime. Inversement, tels individus, de probité ordinaire, succomberont, dans un corps politique, à une épidémie de vénalité; ou encore un jeune paysan gauche et timide, ayant quitté sa blouse bleue pour l'uniforme, et une fois encadré au régiment, sent gronder et grandir en lui l'âme belliqueuse des armées.
Ces métamorphoses des êtres isolés aux mêmes êtres réunis nous prouvent que le caractère n'est pas un. Il n'y a que dans les romans où Ton voit des hommes traverser les épreuves de la vie sans jamais se démentir. L'uniformité apparente des natures ne provient que de l'uniformité des milieux. Il existe en
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nous une possibilité, une virtualité de caractère beaucoup plus étendue qu'on ne l'imagine communément. Sans la tourmente révolutionnaire, tant de brillants généraux, les Desaix, les Kléber, n'eussent déployé que des qualités secondaires dans des carrières obscures. De petits employés d'ancien régime, des avocats de province, se révélèrent à la Convention hommes d'Etat et tyrans, etdevinrent, aprèsTorage, les dociles, les dévoués serviteurs de Napoléon. Dans le notaire le plus placide, qui sait? il y a peut-être TétolSe d'un Caligula.
Nous gardons la meilleure opinion de nous-mêmes, et cependant nous ne savons pas de quoi nous serions capables à un moment donné, et cela devrait nous rendre indulgents. On ne peut se connaître que par ses actes, et nos actes sont inconscients. Au delà des mobiles que nous dissimulons à autrui, il y a ceux qui se dérobent à nous-mêmes, fussions-nous des analystes subtils et pénétrants. La part de l'inconscient est énorme, non seulement dans la vie organique, mais dans rintelligence même. Ces forces intimes et instinctives qui nous poussent à notre insu déterminent l'âme des races, et par elle lame des foules. La communauté des instincts ignorés et des passions aveugles rapproche les hommes les plus dissemblables par l'intelligence, les plus éloignés par la culture de l'esprit. Entre un savant et son bottier, la différence de caractère sera peut-être insignifiante. La foule opère la mise en commun de tous ces éléments inférieurs, et les porte à leur plus haut degré d'intensité, en les rendant contagieux.
Cette contagion, d'après M. Le Bon, est un phénomène hypnotique. Tout le monde connaît cette importante découverte de la psychologie contemporaine : sous l'influence d'un opérateur, tels individus nerveux