LAME DES FOULES
deviennent susceptibles de perdre, momentanément, leur personnalité consciente, d'accomplir des actes tout à fait contraires à leur manière d'être habituelle, et dont ils s'abstiendraient s'ils étaient encore en possession d'eux-mêmes ; ils se trouvent privés à la fois de volonté propre et de discernement. Un phénomène analogue se produit dans les foules; certains eheis, certains discours, certaines idées les fascinent, les entraînent ou les arrêtent. 11 suffira de l'éloquence et du prestige d'un Lamartine pour apaiser l'émeute en fureur.
Prédominance de la personnalité inconsciente, orientée, par voie de suggestion et de contagion des senti ments et des idées, dans un même sens, voilà, selon M. Le Bon, la définition d'une foule psychologique.
L'inconscient domine dans les foules, aux dépens de l'intelligence réfléchie, du raisonnement, de l'esprit critique. Tout acte de passion est très simple, tout acte de raison très complexe; aussi les foules en sontelles incapables. Ce n'est pas l'esprit, c'est la bêtise qui s'y accumule. « Tout le monde, dit le proverbe, a plus d'esprit que Voltaire »; tous les gens d'esprit isolés, peut-être, mais point assemblés. S'il faut croire M. Le Bon, il suffirait de réunir des hommes supérieurs pour que le niveau de leur entendement baisse d'une manière sensible. C'est ce qui explique que les corps savants, composée pourtant de l'élite, se montrent parfois si routiniers. Jamais le travail commun de quarante académiciens, triés sur le volet, n'a pu aboutir à composer un dictionnaire qui vaille celui du seul Littré. Ce sont les foules qui font les langues, mais cette œuvre merveilleuse est la création de l'inconscient. Les grandes floraisons de l'art sont bien en une certaine mesure les produits de la société, des milieux, des antécédents, de la- race, mais fondues dans
le creuset d'un esprit unique. A Texception des farces et des vaudevilles, nous ne connaissons guère de chef-d'œuvre qui soil le résultat d'une collaboration. Wolf a soutenu que le nom d'Homère devait être considéré comme une raison sociale, que les poèmes homériques surgirent spontanément de l'inspiration commune d'aèdes populaires. Une hypothèse si flatteuse pour l'esprit démocratique inspirait à Sainte- Beuve cette spirituelle boutade : Ah ! oui, Homère, par une Société de gens de lettres. Jamais un état-major, — à plus forte raison une armée, — n'a été capable de concevoir un plan de bataille, de suppléer au génie d'un grand capitaine. C'est à lui qu'appartient la pensée directrice : aux soldats revient l'honneur de la discipline et de la bravoure.
Les foules n'ont pas d'idées, ou plutôt elles sont la proie d'idées fixes. Selon le mot si juste de M. Clemenceau, elles ne comprennent les choses qu'en bloc. L'histoire, pour elles, c'est la légende. Au lendemain de la Restauration, Bonaparte apparaît comme la Providence incarnée sous le chapeau du Petit Caporal : son image orne chaque chaumière. Pendant la Commune, le héfos providentiel se change en tyran sanguinaire, et la foule délirante brise son piédestal.
Par delà ces impressions mot)iles, ces fantômes grotesques ou menaçants, ces ombres chinoises que la folle opinion publique crée et détruit avec une rapidité vertigineuse, se déroale une toile du fond, sorte de canevas élaboré par les siècles, lent à se former, lent à disparaître. Ce sont les croyances permanentes des foules, nées de leurs besoins, de leurs aspirations, de leurs espérances. Par elles, les civilisations se fondent et se maintiennent. Dès qu'elles se modifient, tout menace ruine.
Qu'elles soient chrétiennes et féodales ou démocra-