L* AME DES FOULES
tiques et athéistes, ces croyances des foules présentent le caractère reUgieux. Elles résultent de la /b/, c'est àdire d'une certitude sans preuve, et cette foi forme le lien des cœurs. 11 en est des foules comme de ce nihiliste, dans un roman du profond Dostoievski. Éclairé par les lumières de la raison, il éteint les cierges qui brûlent devant l'icône sainte, remplace cette icône par les ouvrages de Moleschott et de Bûchner, et rallume la cire sacrée. Un soir de 14 Juillet, nous vîmes, dans un faubourg de Paris, le buste de la Marianne dressé sur des autels qui rappelaient, à s'y méprendre, ceux du mois de Marie.
La moralité des foules découle de leur constitution psychologique. Avec la foule, on descend de plusieurs degrés l'échelle de la civilisation. Tout ce qui fait la. supériorité de l'homme civilisé, et parfois aussi sa faiblesse et son impuissance d'agir, la réflexion, la raison, la prudence, disparaît. Semblable à l'être primitif, au sauvage, à l'enfant, spontanée, impulsive, irritable, crédule, la foule passe rapidement de l'idée à l'acte. Le faible, l'ignorant, limbécile, 1 envieux, le lâche s'y trouvent libérés du sentiment de leur nullité, de la crainte des conséquences de leurs actes : ils cèdent à des instincts que, livrés à eux-mêmes, ils eussent réfrénés. La foule sait qu'elle est puissante, mais elle adore celui qui la dompte: elle témoigne plus d'amour à son tyran qu'à son bienfaiteur. Elle est susceptible de transformer le sceptique en croyant, l'honnête homme en criminel, le poltron en brave, l'égoïste en désintéressé, l'être intelligent en une brute. Elle est infiniment mieux douée que l'individu pour le mal comme pour le bien. Il y a des foules criminelles et des foules magnanimes, et parfois la même foule passera avec une rapidité foudroyante de la férocité à la clémence. Révoltes patriotiques, épidémies de mar-
tyre, charges de soldats héroïques, nuit du 4 août, journées de septembre, est-il besoin de rappeler tant d'exemples dont Thistoire est pleine? ,
L'âme des fouies n'est que le reflet de l'âme des races, telle que l'ont formée les lentes accumulations héréditaires, les croisements, le sol et le climat. Dans une foule de Londres, de Berlin, de Paris, vous voyez, à côté de quelques traits communs, éclater le contraste entre le tempérament froid, le caractère positif des Anglais, l'esprit de discipline des Allemands, la nature mobile et agitée des Français. Comparez les idées politiques et sociales dominantes parmi les foules, des deux côtés du détroit. Sous le couvert de la monarchie, l'Angleterre est le pays le plus libre qui soit au monde. Avec l'étiquette de République, nous restons toujours soumis à la centralisation napoléonienne, respectée par tous les régimes qui se sont succédé depuis le commencement du siècle. La souveraineté du peuple, aussi peu soutenable, au point de vue philosophique, que les dogmes religieux du moyen âge, et dont il faut lire riiistoire dans le livre de M. d'Eichthal (1), n'est qu'une forme adoucie du Faustrecht, du droit du plus fort, et aboutit à la tyrannie des majorités changeantes. Au nom de la fraternité^ les jacobins installèrent un despotisme digne du Dahomey. La liberté est inconciliable avec Y égalité, telle du moins que nous la concevons. Les hommes étant inégalement doués par la nature, si vous leur laissez la liberté, ils ne deviendront jamais égaux : l'égalité exige qu'on empêche l'homme probe, capable, laborieux, cultivé, de l'emporter sur l'imbécile, le paresseux, le vaurien ; ce serait un privilège exorbitant reconstitué au profit de la canaille. Le mot socialisme représente deux sens bien
(i) Paris, F. Alcan, i895.