‹ Socialistes et sociologuesChapitre 8 sur 42 · LAME DES FOULES · texte numérisé non relu

LAME DES FOULES

différents, qui peignent les tendances opposées des races anglo-saxonnes et des races latines. Les ouvriers anglais et américains s'accommoderaient d'une société organisée comme une sorte de handicap, c'est-à-dire où les chances seraient égalisées au départ, où l'un ne serait pas plus allégé que l'autre, mais où le prix de cette course ardente qu'on appelle la vie appartiendrait au meilleur coureur, au mieux entraîné, au plus généreux; en d'autres termes, les distinclions de naissance, de faveur et de fortune s'effaceraient, et chacun obtiendrait le fruit de ses capacités, de ses œuvres et de son mérite. Au contraire, les socialistes français ou du moins les ouvriers prétendent empocher que nul ne dépasse son voisin : ils favoriseraient la haridelle aux dépens du pur-sang, nous attelleraient tous aux mômes carrioles sous le fouet des fonctionnaires, nous mesureraient la même ration de foin démocratique. Joignez à cela qu'il n'est pire aristocrate que le niveleur le plus acharné : l'ouvrier hait le bourgeois, mais il méprise le simple manœuvre et maltraite parfois l'apprenti. Pour le triomphe de ces fausses idées d'égalité nos masses ouvrières ont fait des émeutes, des révolutions, des sacrifices héroïques. Plus émancipées politiquement que les ouvriers anglais, elles le sont beaucoup moins au point de vue économique qui importerait avant tout. Possédant plus d'individualité que le Français, l'ouvrier anglais ne se laisse pas aussi facilement entraîner à agir en masse : il se défie de l'opinion de sa caste et songe à ses intérêts plutôt qu'à ses haines.

Ce que devient la politique, avec la domination des foules, nous le constatons chaque jour. A mesure que celles-ci prennent conscience de leur force, elles choisissent à leur image des représentants de plus en plus insuffisants, et on peut prédire d'une façon mathéma-

tique, comme le remarque M. d'Eichthal, le moment où, entre le Palais-Bourbon et un club de Belleville, il n'y aura plus qu'une différence de local. Toutefois, les Parlements gardent sur les réunions publiques le grand avantage de former, selon l'expression de M. Tarde, des monstres doubles. Les partis, les intérêts, les amours-propres irréconciliables s'y heurtent en un conflit perpétuel, et c'est là notre sauvegarde. Ces assemblées ne peuvent atteindre qu'exceptionnellement la dangereuse unanimité des foules. Occupés à se quereller, à échanger de violentes injures et de faibles raisonnements, nos législateurs disposent de moins de temps pour nous fabriquer de mauvaises lois. C'est toujours cela de gagné.

M. Le Bon ne compte guère sur l'éducation des masses en vue d'améliorer cet état de choses. Il juge notre système d'éducation déplorable. Au lieu d'armer Thomme pour la lutte indépendante, de développer les énergies individuelles, nous ne formons que des administrés ou des réfractaires. Quant à l'instruction populaire, elle aide puissamment à la propagande des utopies ; car le peuple lit non les vérités désagréables, mais les mensonges qui flattent ses préjugés et ses passions.

Une étude sur les foules ne serait pas complète s'il n'y était question des meneurs. Dans toute association à deux, dit M. Tarde, conjugale, amoureuse, amicale, criminelle, il y a toujours un associé qui suggestionne l'autre et le marque de son empreinte; gare au ménage où il n'y a ni meneur ni mené : le divorce n'est pas loin. C'est pourquoi l'idéal anarchiste nous paraît une pure chimère, la passion de l'obéissance étant aussi naturelle à l'homme que le goût de la liberté.

Les foules sont donc conduites, mais par des conducteurs faits à leur image. La force et la durée de l'empire qu'ils exercent dépendent de cette ressem-

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blance même. Au premier rang se dressent les fondateurs de religion. Ceux-làannoncèrent à l'heure propice la bonne parole que les nations attendaient du fond de leur misère. Puis viennent les conquérants, les législateurs. Le peuple aime à se contempler lui-môme dans César. La France acclamait en Napoléon l'organisateur de sa Révolution, l'homme qui empêchait, contre l'Europe coalisée, le retour de l'ancien régime, et assurait aux paysans affranchis la jouissance paisible des biens nationaux. Lesseps fut de même un meneur de foules, qui lui confièrent leurs intérêts temporels, et le payèrent d'ingratitude, après la dernière entreprise où il échoua. 11 y a enfin les meneurs éphémères, politiciens, chefs de parti, dont l'autorité, presque toujours précaire, reste subordonnée aux circonstances qui l'ont fait naître.

Pour agir sur les foules, il faut être hypnotisé soimême par ridée qui sert à hypnotiser les autres : ainsi Jeanne d'Arc fit passer sur la patrie sa vision de délivrance; ainsi Robespierre fut le possédé de Rousseau.

L'affirmation, la répétition et surtout le prestige indéfinissable, sont les moyens d'action du meneur. Bonaparte avait dans son regard, dans toute sa personne, un don de fasciner, par lequel il en imposa dès le premier jour. Parfois ce prestige n'est qu'apparent, ne résiste pas à un échec. M. Le Bon cite le cas du député X... qui exerça sur la Chambre un terrorisme inconcevable, fit et surtout défit les ministères, pesa de la façon la plus funeste sur la politique extérieure, mais qui, compromis dans de louches affaires, n'effrayait plus personne.

On rencontre parmi les meneurs des névrosés^ des demi-fous, des enthousiastes, des fanatiques, et aussi d'habiles charlatans, de rusés démagogues; quelquesuns même réunissent en eux toutes ces manières

d'être. Spéculer sur la bêtise, sur l'envie, sur la crédulité, n'a jamais été un mauvais calcul : aussi trouvet-on nombre de gens iort habiles à ce métier lucratif. Mais ici encore les foules anglaises se montrent les mieux avisées. Elles se servent des agitateurs comme d'instruments utiles dans leurs querelles avec les patrons, mais elles hésitent à les envoyer siéger au Parlement. Une fois en passe de devenir ministre, le radical s'attiédit : ayant résolu la question sociale pour lui-même, il ne songe guère à ses anciens clients.

Plus puissante encore que l'action des meneurs, celle des sectes, des comités, forme le levain qui fait lever la pâte. Syndicats, Bourses du Travail, voilà les maîtres de l'avenir ; devant ces puissances anonymes, irresponsables, qui se font obéir des masses ouvrières les plus turbulentes, qui arment en guerre les plus pacifiques, nos pouvoirs publics tremblent et capitulent. Et d'après M. Le Bon, nous ne sommes encore qu'au prologue.

Le spectre roiige a traversé notre horizon deux fois en ce siècle, aux journées de Juin et sous la Commune. Sa première apparition date de la fin du siècle dernier. 11 s'incarne en Gracchus Babeuf, le premier socialiste ou, plus exactement, le premier communiste français qui, par sa « conjuration des Egaux », tenta de passer de la théorie à la pratique.

M. Espinas a consacré à Babeuf la moitié de sa substantielle, et instructive étude sur la Philosophie sociale du dix-huitième siècle et la Révolution (1). Il discute la question si controversée de savoir si la Révolution française accusa des tendances socialistes. Tout dépend du sens attribué à ce mot ; il s'agit de distinguer ce qui est socialiste de ce qui ne Test pas.

La question sociale au dix-huitième siècle, c'était la destruction du mode de propriété féodale qui existait depuis l'invasion des barbares. La question sociale, au dix-neuvième, c'est, selon l'idée des socialistes, la réforme ou la suppression du droit de propriété créé par la Révolution.

Les théoriciens utopistes du dix- septième et du dix-huitième siècle, le curé Meslier, Rousseau avec

(ly Paris, F. Alcan, I898.

des restrictions. Mably, Morelly, prêchent Tégalité des conditions sociales, préconisent l'abolition du droit de propriété. Brissot de Wanille donne, avant Proudhon, la formule : « La propriété, c'est le vol. » Mais, remarque M. Lichtenberger (1). le caractère superficiel de la littérature pseudo-socialiste du dixhuitième siècle est prouvé par «ce fait qu'on en trouve à peine trace dans les Cahiers de 1789. L'idée de l'impùt progressif sur le revenu, chère aux philosophes du dix-huitième siècle, y est à peine indiquée.

L'œuvre delà Révolution fut, non pas une suppression, mais une translation de propriété. La Convention fit une guerre acharnée, impitoyable, à certaines classes de propriétaires ; eîle les dépouilla de leurs biens. Mais, quant au principe même de la propriété, elle le proclama intangible; elle le grava sur le frontispice de nos lois. Ni Danton, ni Robespierre n'ont parlé d'un État propriétaire, niveleur. Une Convention socialiste, une Montagne communiste, ce sont là, d'après Quinet, autant d'anachronismes : ni le mot, nila chose n'existaient alors.

La Révolution ouvrait, toutefois, les voies au socialisme. D'une part, elle montrait comment une classe pouvait en exproprierune autrede ce qui avaitété considéré jusque-là comme sa propriété légitime. D'autre part, en abolissant tous les privilèges, elle démasquait le plus important de tous, la propriété. La distinction entre nobles et roturiers une fois supprimée, il restait celle entre riches et pauvres, portés vers des conceptions économiques absolument opposées.

L'égalité fondée par la Révolution était négative. Elle supprimait certaines inégalités artificielles et laissait libre jeu aux inégalités naturelles. Il fallait

(i) « S'il y eut du socialisme dans les cahiers et les brochures de 1789 », Revue socialisiez iuin 1898.

que, désormais, le mérite pût se faire sa place au soleil sans être gêné par les privilèges de caste, de corporation. Cette conception de l'égalité, de la liberté politique, domine la Constituante girondine. Mais qu'importe la liberté de s'élever, de faire fortune, pour ceux qui n'en ont pas le pouvoir, pour ceux qu'une infériorité économique insurmontable écrase de son poids ? C'est à l'égalité positive des conditions que tendaient les Jacobins extrêmes. Saint-Just et son groupe croyaient à une application possible du droit antique, à l'universalisation de la propriété fragmentée. Babeuf pousse le principe du matérialisme égalitaire des petites gens et des sans-culottes à ses dernières conséquences. Il assigne à la Révolution un sens moins politique que social ; il lui donne pour mission d'établir un nivellement systématique, universel, et tente lui-môme l'entreprise. C'est la conjuration la plus originale et la plus subversive de la Révolution : son auteur, si médiocre d'esprit qu'il fût, mérite une place à part (1).

Babeuf naquit en 1760 à Saint Quentin dune famille pauvre dont il a exagéré le dénuement. Il prétend qu'il ne put être baptisé faute d'argent; mais on a retrouvé son acte de baptême. 11 était fils d'un père calviniste, qui avait déserté et pris du service en Autriche, qui fut ensuite amnistié, fonctionnaire, destitué et finalement misérable. Babeuf fut d'abord clerc arpenteur, puis domestique. Il se maria, étant en service, avec une femme illettrée, mais bonne et dévouée. Il obtint la place de commissaire terrier ; et il dérouillait en cette qualité les vieilles armes féodales des prêtres et des nobles contre les paysans. Il perdit un procès injustement, paraît-il. Fonctionnaire pendant

(i) Voir la biographie de M. Aulard.

la Révolution, il fut accusé de faux pour avoir substitué un nom à un autre, dans une vente de biens nationaux. Il semble qu'il y eut plutôt de sa part négligence quimprobité. On l'emprisonna ; puis sa condamnation fut annulée par le tribunal de cassation.

Très activement mêlé aux luttes des factions, c'est après la chuta de Robespierre qu'il passe sur le devant de 1^ scène. Il publie le Tribun du Peuple^ réclame la Constitution de 1793, et organise itne conspiration pour la rétablir.

Les apologistes de Gracchus Babeuf le représentent comme un caractère ardent, généreux, héroïque, prêt à se sacrifier lui-môme, enthousiaste de la philosophie du dix-huitième siècle et de la Révolution, ne rêvant que le bonheur des hommes. Bon fils, humain au début, il gémit sur le meurtre de Foulon et de Berthier. Il s'endurcira bientôt dans la lutte, et écrit de sa prison à sa femme, privée de tout, qui lui parlait de mourir : « Étant toujours franc, je t'avouerai que nous autres, Jacobins et enragés, nous ne sommes plus tendres du tout, mais tout au contraire durs en diable. C'est, d'après cela, que sur ce que tu me marques que tu es tout à fait décidée à mourir, je ne puis que te répondre : — Meurs, si c'est ton bon plaisir. »

Babeuf était en réalité un de ces hommes qui promènent leur orgueil et leurs déceptions sur le pavé des grandes villes ; un écrivassier intarissable : sa conjuration fut paperassière au delà de ce qu'on peut imaginer. C'est une pauvre cervelle abstraite sans vraie instruction ni jugement C'est un logicien qui s'imagine que ses syllogismes vont changer la face du monde. Il ne doit plus y avoir ni riches ni pauvres ; car il y a oppression quand l'un s'épuise et manque de tout, et que l'autre nage dans Tabondance. Plus de propriété individuelle. Quiconque prononce ce mot doit être en-

GRAGCHUS BABEUF 143

fermé comme un fou furieux. La terre devient indivisible : elle n'appartient à personne, les fruits sont à tout le monde : tout le monde travaille à les produire. Les fonctions incommodes et répugnantes devront être exercées à tour de rôle. Mais ce n'est pas assez d'effacer les distinctions extérieures entre les hommes, de leur donner même vêtement, même nourriture. Il faut que l'éducation, que Finstruction soient les mêmes pour tous, et ne dépassent pas le niveau que tous puissent atteindre. Il faut limiter les connaissances humaines, bâillonner la presse. Babeuf prend à la lettre le paradoxe de Rousseau contre la philosophie et les arts. L'égalité intellectuelle ne lui suffit pas ; toute prééminence morale est une offense à la communauté.

Le communisme de Babeuf est agraire et national. Les grandes villes forment le principal obstacle à l'égalité. On y rencontre des domestiques, des femmes débordées, des écrivains faméliques, des poètes, des musiciens, des peintres, des beaux esprits, des comédiens, des danseuses, des prêtres, des entremetteurs, des baladins de toute espèce, en un mot la pire engeance. Il faut donc les détruire. Ce sera aussi le vœu, dans l'intérêt de la morale, des conservateurs chrétiens, Bonald et Bismarck.

Pour prouver que son système est praticable, Babeuf montre que le régime communiste existe dans les casernes et dans les couvents. Ne l'avons-nous pas éprouvé dans les lycées, ces tristes geôles de la jeunesse captive, sous le régime du dortoir, du réfectoire et du tambour? Seulement, le communisme implique le célibat. Il exige la disparition de la famille.

Il est censé mettre fin à Tinjuste répartition des avantages sociaux. Mais, si Ton ne permettait pas aux hommes de garder et de transmettre à leur famille, à

leur postérité les produits accumulés de leur travail ou les doQs de Theureuse fortuue, ils cesseraient de produire, ou, au moins, ils cesseraient d'épargner.

Cet idéal de prison, né dans les prisons delà Terreur, cette débauche d'administration, ce rêve de pion, d'adjudant, de bureaucrate, d'instituteur en délire, Babeuf compte le réaliser en six mois. Il supprime régoïsme par décret, et appuie son décret par la guillotine en permanence. Les principaux conjurés de la Société des Egaux se réunissaient au café des Bains chinois. Une jolie chanteuse, Sophie Lapierre, déclamait ces couplets :

Tribun courageux, hâte-toi, Nous t'attendons, trace la loi

De légalité sainte...

La guillotine vous attend.

Nous vous raccourcirons.

Vos tètes tomberont.

Dansons la Carmagnole,

Les babouvistes, qui avaient rallié les débris de. vieux Jacobins, comptaient à Paris une quinzaine d mille de partisans, dont un certain nombre parmi troupe. Au signal donné, le peuple devait s'empai de la Trésorerie nationale; car on n*avait que de? cent cinquante francs en caisse, somme insuffisant pour boulever5?er la société. On mettrait la main sula Monnaie, la Poste aux lettres. Un comité babou' viste remplacerait aussitôt le Directoire.

Un traître avertit Carnot et le ministre de la police*, Cochon de Lapparent. Babeuf, dans sa naïveté, essaya de convertir le commissaire venu pour l'arrêter. Les conjurés furent traduits devant la haute Cour de justice, qui siégea à Vendôme par précaution. Babeuf déclara que son procès était celui de la Révolution

française. Toutefois, à la fin des débats, il se donne pour un ami du Directoire, ce qui manque de noblesse chez un homme qui se comparait tantôt à Jésus, tantôt à Socrate. Il était de mode, dans le parti montagnard, depuis Thermidor, de chercher à échapper à l'échafaud par le suicide. Lorsqu'on lut la sentence de mort, Babeuf et Darthé se poignardèrent; mais le couteau n'était pas suffisamment aiguisé ; on ne leur laissa pas le temps de s'achever et ils furent traînés, tout sanglants à la guillotine.

Le moment pour établir une société communiste se trouvait on ne peut plus mal choisi. La société française, qui venait de secouer l'ancien régime, ne iemblait pas disposée à subir un joug cent fois pire. )uoi de plus ridicule que de persuader aux paysans, ésormais affranchis, d'abattre les clôtures et les haies : de supprimer les serrures des portes ? Bonaparte étournait l'ardeur de pillage en fureur de conquête, j vertus républicaines n'étaient plus l'égalité ni la iternité, mais l'héroïsme guerrier.

'Les Jacobins eux-mêmes avaient suivi cette évolua de l'esprit public. Après Thermidor, ils commen- ; ,^at à mettre de l'eau dans leur « sang ». Nous en • ouverons un grand nombre parmi les fonctionvres, voire les grands dignitaires du premier Emre. Les babouvistes imitèrent cet exemple. Ces (aux, prêts à tout massacrer en 1796, deviendront i sous-préfet, qui chef de division ! Le fils de Babeuf -même, cet Emile nommé tel en l'honneur de Rousiau, camelot chargé de crier dans les rues de Paris le fribiin du Peuple^ se montra fanatique de Napoléon, t courut à l'île d'Elbe se mettre aux pieds de son idole. Presque seul, Buonarotti, le plus intelligent des jabouvistes, demeura fidèle à ses anciennes convictions. Affilié au carbonarisme, rentré en France j. BOURDEAU — Socialistes lo

vers 1828, salu^ comme le patriarche de la démagogifli en reiations avec d'Argenson, Pierre Leroux, Barkèii BlaiK[ui, Hippolyte Carnot, il remit en honneur Ifl écrits de Babeuf, contribua à la canonisation de Saiit JusL, de Marat, de Robespierre. Ces stupides valetsé bourreau, qui inspirèrent un si profond dégoûta leur conteifiporains ; — « ces charognes jacobines », coai les appelle Macaulay, furent descendus de leurs gibe et inscrits au martyrologe de la Révolution- C'est grâ à Buonarotti, « grâce au babouvisme, écrit M. Rai que, pendant le premier Empiré et la Restauration, tradition révolutionnaire ne fut pas un seul instc interrompue et que, dès les premiers jours de 1830, parti républicain se trouva constitué », — le parti de République jacobine et sectaire.

La supériorité de Buonarotti sur Babeuf^ c'est q a le sens de l'évolution. 11 juge qu'on nepeutarri au communisme égalitaire que par étapes. La premi de ces étapes, c'est le radicalisme, l'impôt progre sur le revenu. Au lieu de chasser violemment les \ priëiaires, qu'on les dépouille légalement de le rentes p%r l'impôt, et qu'on leur rende, par toi sortes de tracasseries, la vie intenable.

Babeuf et Buonarotti «ont des bourgeois. Ce prouve une fois de plus le caractère non sociali essentiellejnent petit bourgeois, delà Révolution mé daus ses partis extrêmes, c'est qu'aucun proléta aucun homme du peuple, nul Masaniello n'y eut seul jour le pouvoir. La Terreur fut l'oeuvre de petite bourgeoisie, rongée d'envie, mauvaise et 1 corruptiMe, Cette elasse est aujourd'hui battue brèche par leseou-ches sociales ouvrières, qui repo sent sa direction. Que Je spectre rouge vienne ene à surgir, les radicaux et les socialistes bourgeois seraient les premi'ères victimes.

A travers l'histoire, comme à travers l'histoire naturelle, les individus et les groupes, les classes sociales comme les espèces animales, se trouvent en lutte, en concurrence perpétuelle ; chaque groupe, chaque classe est menée par une élite, élite de brigands ou élite de saints, qui comprend les mieux adaptés, les plus énergiques et les plus habiles, et tire à elle le profit principal; le conflit des élites et leur succession rapide constitue le drame de l'histoire. Ce combat éternel qui a créé la civilisation, et par lequel la civilisation se développe ou se ralentit, varie en degré, en intensité, en complexité, mais ne s'arrête pas un seul instant, et nous ne pouvons prévoir qu'il cessera dans l'avenir, étant donné la stabilité du caractère humain. Les groupes les plus forts opprimeront toujours les groupes les plus faibles, s'ils sont incapables de se défendre, de tenir leurs adversaires en respect, et le inonde idéal de justice et de paix ne convient qu'à une inscription de cimetière.

Prenons comme illustration decettethèsedeM. Vilefredo Pareto, la partie de son ouvrage (i) qui traite de

(i) Les syslèmes soc/a//sfes ; Paris, Giard et Brière, 1902, 2 vol.

l'histoire présente, celle où il examine quelle force de résistance, très inégale, avec des succès très divers, les forces conservatrices opposent au flot montant de' rinvasion socialiste.

L'Allemagne est devenue, depuis 1870, le foyer du socialisme international. La démocratie socialiste, abandonnant de plus en plus les théories pour la pratique, est parvenue à former au Parlement un grand parti d'opposition toujours croissant, mais qui n'a pu entamer le Centre catholique. Môme s'ils obtenaient la majorité au Reichstag, les socialistes auraient en face d'eux la puissance impériale encore intacte, appuyée sur l'armée, et ils savent que le suffrage universel, octroyé par le prince de Bismarck, est une concession précaire. En Autriche, en Hollande, en Belgique, en Espagne môme, les partis conservateurs n'offrent pas moins de résistance. En Italie, les socialistes doivent compter avec la monarchie populaire, en Suisse avee \t référendum. Aux États-Unis, les ouvriers industriels sont encore bien éloignés de pouvoir lutter avec la puissance formidable des Trusts.

C'est en Angleterre que les classes ouvrières ont atteint le plus haut degré de richesse et de bien-être au moyen de l'association. Les vieilles unions et leurs chefs forment une sélection, une élite, qui a toujours repoussé les théories et les mots d'ordre du socialisme continental. Elles ont écarté dédaigneusement tons les politiciens bourgeois qui s'offraient pour prendre, au Parlement, leur cause en main, et se faire ainsi, à leurs dépens, une carrière. Elles ont suivi avec les classes possédantes et dirigeantes une politique de compromis et de transactions, dont elles ont tiré jusqu'à présent de grands avantages. L'Angleterre est le pays où Ton se rend le mieux compte qu'une classe n'est respectée qu'en raison de la force qu'elle possède. Aussi les

classes possédantes opposent-elles la plus énergique ■résistance aux exigences des Unions, quand ces exigences deviennent excessives. En s'unissant, les patrons ont eu raison, en 1897, des mécaniciens qui prétendaient devenir les maîtres dans les usines. Par des décisions récentes, la Chambre des Lords a tenté d'entraver les grèves, en rendant les Unions responsables des dommages illégaux causés à autrui. L'impérialisme est venu arrêter l'œuvre de dissolution sociale ^qui commençait à s'accomplir en Angleterre, en persuadant aux classes populaires, comme jadis Napoléon aux Français, qu'une spoliation de leurs concitoyens - les enrichirait infiniment moins que la conquête d'un rV immense empire.

p. La France est la seule nation où les socialistes tou- '. chent au pouvoir, et les causes de ce progrès tiennent moins peut-être à leur force propre qu'à l'afïaiblisse- ; ment des classes supérieures, à un commencement de • décadence de l'ancienne élite. Les révolutions et les réactions sucessives ont perpétué d'irrémédiables divisions dans les partis bourgeois qui, rivaux entre eux, voire même ennemis, cherchent parfois l'appui des partis subversifs, afin de réduire à néant leurs adversaires politiques et religieux. Par-dessus tout le suffrage universel, sans contrepoids, livre à ces majorités de coalition un merveilleux instrument de règne.

Ces majorités n'ont guère à compter avec l'opinion. L'état des esprits en France présente des analogies frappantes avec celui des anciens Romains vers la fin de l'Empire, et de l'aristocratie française à la veille de la Révolution. Un signe qui annonce presque toujours l'affaiblissement d'une classe, dit M. Vilfredo Pareto, c'est l'invasion des sentiments humanitaires, la mièvrerie sentimentale, qui rendent incapable de défendre ses positions. Renan remarque que, dans la décadence

du monde romain, tout le monde s'améliorait, les gens de bien se multipliaient, la force et la hauteur do monde antique se perdaient; on devenait bon, doux, patient, humain. Comme il arrive toujours, les idées socialistes profitaient de cette largeur d'idées et faisaient leur apparition. Taine constate de même qu'à la fin de l'ancien régime, dans la classe élevée, même dans la classe moyenne, on avait horreur du sang; la douceur des mœurs avait détrempé la volonté militante. Partout les magistrats oubliaient que le maiotien de la société et de la civilisation est un bien infi-, niment supérieur à la vie d'une poignée de malfaiteurs et de fous, que l'objet primordial du gouvernement est de préserver l'ordre par la force. — Dans sa Psychologie du socialisme^ le docteur Le Bon fait une observation analogue, et le rapprochement des trois citations ne manque pas d'être frappant; les adversaires des nouveaux barbares ne songent qu'à parlementer avec eux et à prolonger leur existence par une série de concessions qui ne servent qu'à encourager les assaillants et à provoquer leur mépris.

Cette philanthropie malsaine s'étale partout aujourd'hui. Si un individu en tue ou en vole un autre, la pitié se tourne vers l'assassin ou le voleur. Le juge persécute le pauvre cher homme, lui fait endurer des tortures morales. Une de nos meilleures lois criminelles, la loi de sursis, tout en laissant subsister le délit, permet d'ajourner la peine jusqu'à une récidive. Cela ne suffit point à nos humanitaires. La Chambre a été saisie d'un projet de « loi de pardon » rédigée sous l'influence du Grand-Orient de Paris, qui permette au juge d'absoudre le coupable. Mais nul ne songe à prendre des mesures destiné3s à alléger les souffrances des victimes de ces chers et excellents coupables, lesquelles se trouvent ainsi exclues de la « re-

ligian et de la souffrance humaine ». Sans attendre ta transiormalion du Code en faveur des djélinquants, certains magistrats s'improvisent législateurs, et jouissent d'une gtorieose popularité.

[T Des sentiments si extraordinaires exigent pour les l exprimer un vocabulaire nouveau. Le mot charité ; exhale une affreuse odeur d'oppression cléricale, la i fraternité est usée jusqu'à la corde : on a inventé la solidarité, « Ayons la folie de la solidarité, s'écrie un philanthrope, comme d'autres ont eu la folie de la Croix. » L'apôtre de la solidarité, M. Léon Bourgeois, l'inventeur du quasi-contrat social, a réuni comme en un concile les philosophes les plus érainents, afin d'élaborer le concept de solidarité. M. d'Eichthal a percé à jour le sophisme de M. Léon Bourgeois (1), il prouve qu'autant la solidarité volontaire est un sentiment recommandable, autant la solidarité imposée, bientôt tarifée par M. Léon Bourgeois et ses amis, conduit à la servitude d'Etat ; le soiidarisme n'est que l'expression du socialisme mitigé des radicaux. Karl Marx, qui professait l'horreur de la phraséologie sentimentale des révolutionnaires romantiques, remarque que la fraternité fait fureur dans le langage en temps de guerre civile. La solidarité fleurit de même en temps de persécution. On n'a jamais autant parlé de solidarité que sous le ministère de M. Combes dont M. Léon Bourgeois est l'éditeur responsable. La solidarité de M. Léon Bourgeois, c'est l'alliance des majorités triomphantes et tyranniques contre les minorités désarmées.

Des membres des hautes classes se livrent en même temps à un sport socialiste des plus dangereux. La no-

(1) La Solidarité sociale et ses Nouvelles formules, brochure ; Paris, Picard, 1908.

l'ii LE SOCIALISME EN ACTION

blesse, au siècle dernier, applaudissait Beaumarchais qui la bafouait. De môme on court aujourd'hui aux spectacles, on achète et on prône les livres qui insultent et salissent tout ce qui fait la force d'une société. Les gens riches entretiennent de leur bourse des cours où Ton enseigne que le bien des bourgeois est mal acquis. Les jeunes gens de la haute bourgeoisie fréquentent les Congrès socialistes qui préparent Tabolition de la propriété privée. En un mot, le socialisme et ses coryphées sont à la dernière mode. On s'y jette par snobisme, par imitation, par intérêt, car le socialisme conduit à tout, aux honneurs et au pouvoir; c'est dans la bourgeoisie qu il recrute ses principaux meneurs.

Le sentiment qui porte les hommes à compatir aux maux de leurs semblables est un de ceux qu'il faut le plus admirer et encourager. Mais, si elle veut échapper à l'oppression, chaque classe doit défendre les droits et les libertés qu'elle a conquis, sans prétendre supprimer ceux des autres classes : l'expérience ppjuve, au contraire, que le meilleur moyen de défendre ses intérêts consiste à tenir compte avec justice, équité, bienveillance même, de ceux des autres. Mais, ajoute M. Vilf redo Pareto, c'est une pure rêverie de la part d'uneélite, quand elle s'imagine que les principes humanitaires qu'elle a proclamés lui seront appliqués, si elle n'est jv^s prête à livrer bataille pour la défense de SOS biens les plus précieux. Les vainqueurs feront résonner à lour< oreîMes limplacable : Var rîciis:

Los rvsuUaîs no so font jn^int allmdre. Le ministère lie doienso prétendue républicaine a oie un ministère do conquête soci,Uislo, qui. sans îouci du péril extéri-^iîr. oî ^voc une lixin-nît^ pjirîAite. ses: attaqué tout c'jïJ>v>rJ 3i U forco jriiti'à^îuo. à i';irmtî>e. La vîcJence, si ^'lo vïoiî; d;? ir.^upoîi ï:onibr*'^x. o$l de>ii>rtnais ac-

ceptée. Les grévistes, quand il leur plaît, saccagent impunément les propriétés privées, blessent les gendarmes, qui ne peuvent se défendre, sous peine de passer en conseil de guerre. Les minorités de syndiqués font la loi à. la majorité des ouvriers libres. L'indépendance morale et religieuse des citoyens n'est pas mieux sauvegardée que leur liberté matérielle. Quant à leurs biens, ils ont tout à craindre d'une fiscalité savante qui prépare la spoliation, but suprême de tout le mouvement socialiste.

Les chefs y trouvent leur profit. Quant aux classes ouvrières, les chances de gain paraissent plus incertaines. Parallèlement aux agitations de la politique s'accomplit l'évolution silencieuse. L'accroissement énorme des capitaux mobiliers, les entreprises industrielles, les inventions, produisent dans toutes les classes une augmentation de bien-être considérable. Ce mouvement est entravé par les gaspillages du fonctionnarisme, du socialisme d'Etat. 11 exige pour se développer la sécurité des biens, l'ordre dans la cité. Dès que les capitaux sont menacés, l'industrie est en souffrance, l'esprit d'initiative est paralysé; les classes ouvrières sont les premières à souffrir, pour le plus grand bénéfice des nations rivales. Ce bonheur final que doit leur apporter la révolution sociale fuit devant elles comme un décevant mirage.

Nous réunissons sous ce titre quelques notes qui n'ont d'autre mérite que d'avoir été prises d'après nature, à divers Congrès ouvriers, sur des personnalités marquantes que nous y avons rencontrées. Nous ne changeons dans ce récit que les circonstances extérieures : les traits essentiels restent exacts.

La séparation des classss est aujourd'hui aussi grande qu'elle le fut autrefois, si elle ne l'est plus: l'égalité proclamée devant la loi ne régnera jamais dans les mœurs. Parqués par les transformations industrielles dans leurs villes, leurs quartiers, leurs usines, leurs cités ouvrières, les travailleurs vivent dans un cercle d'habitudes et d'idées qu'on ne peut concevoir si on ne les a point fréquentés. Bourgeoisie et prolétariat forment, en quelque sorte, deux nations i is'ignorent réciproquement. Il était bien plus aisé m aristocrate, au siècle dernier, de comprendre les pirations réformatrices de la bourgeoisie, parce ;U*entre bourgeois et gentilhomme, dans la manière de penser et de vivre, il y avait une différence de degré, non de nature. Entre le petit rentier, s'il est un homme cultivé, et M. de Rothschild, la distance est

moins grande qu'entre le même rentier et le prolétaire, qui n'a que son salaire quotidien, et qui est exposé à toutes les mauvaises chances de maladie et de chômage. Ce serait cependant une grande erreur de se représenter la classe ouvrière comme ^homogène. Elle se compose d'une foule de couches sociales superposées, dont la plus élevée confine de bien près à la bourgeoisie et lui envoie sans cesse des recrues. Les présentes notes n'ont d'autre but que de laisser entrevoir cette diversité et, comme^conséquence, de laisser soupçonner la complexité des questions sociales.

Le Congrès qui nous a fourni le sujet principal de ces notes était purement ouvrier, il se composait de 150 membres venus de tous les coins de la France, et appartenant aux professions les plus variées. Il n y manquait que les travailleurs des champs. On n'y apercevait pas une seule blouse. Presque tous les délégués portaient des vêtements bourgeois, jusqu'à des redingotes, voire un chapeau à haute forme. Cela môme est caractéristique. Un peintre célèbre, en quête de modèles authentiques pour un tableau représentant une grève, nous disait qu'il ne savait où trouver à Paris des ouvriers qui n'eussent pas l'allure, l'apparence et le costume de petits bourgeois. C'est en cela que la blouse du député Thivrier était ridicule : les ouvriers ne songent qu'à la quitter. Bien loin de prétendre rabaisser les bourgeois à leur niveau, leur rêve c'est de devenir bourgeois à leur tour, d'éliminer la classe possédante pour se substituer à elle. Nous avons constaté la même tendance dans notre village. La noce de la filledu menuisier y fit l'an passé sensation : pour la première fois, de mémoire de paysan, on vit une mariée quitter la coiffe traditionnelle, s'avancer vers l'autel en robe blanche à longue traîne, avec la couronne de fleurs d'oranger, posée sur le voile de mousseline.

Au Congrès ouvrier, auquel nous faisons allusion, la plupart des membres avaient Tapparence de bourgeois, quelques-uns en poss(^daient Tinstruction. C'était d'abord un délégué des employés de commerce. Une certaine corpulence et la pâleur de son visage indiquaient sa profession sédentaire. Il appartenait à la fraction socialiste diie broussiste, très restreinte» mais très Choisie, comme ces corps délite qui ne sont recrutés que parmi les sous-officiers. M. Brousse, ancien étudiant en médecine de Montpellier, puis anarchiste, « régicide en chambre », comme le lui reproche ironiquement son mortel ennemi, M. Lafargue (1), M. Paul Brousse, un vrai personnage de Balzac, s'est assagi au point de ne s'occuper plus que de questions municipales, d'extension des services publics, etc.. Son disciple au Congrès avait été chargé de rédiger et de discuter le rapport dune commission, et il s'en tirait en avocat d'allaires consommé; et il y a certainement de plus mauvais rapporteurs à la Chambre.

Plus modérés encore et non moins instruits étaient les deux membres de l'école positiviste, MM. Finance et Keûfer : en qualité de typographes ils appartiennent à Taristocratie ouvrière. Ils ont voyagé à 1 étranger, savent ce qui se passe, connaissent les résultats des réformes qui ont été tentées; ce sont des hommes pleins d'expérience, qui prêchent les réformes et dissuadent des utopies. On les écoutait avec égards, paais ils n'étaient guère influents.

Les doctrines purement révolutionnaires étaient en faveur dans ce milieu. Il est intéressant de connaître ceux qui les propagent. X... est un ouvrier parisien très habile, il travaille en petit atelier et gagne de 10 à li francs par jour. Cette année, il a déjà changé

(i) Voir la A^ewc Zeii.

quatre fois de patrons. Son amie, qui l'accompagne au Congrès, était d'abord ouvrière en bijoux. Elle a appris la sténographie et est entrée dans une maison de commerce où le patron lui dicte le matin la correspondance qu'elle transcrit l'après-midi avec la machine à écrire. Elle se loue beaucoup de ce patron, qui la paye 150 francs par mois; elle compte atteindre bientôt le chiffre de 250 francs quand elle saura suffisamment l'anglais, qu'elle apprend le soir au cours gratuit de la mairie de son arrondissement. Voilà un pseudo-ménage dont le budget égale presque celui d'un sous-préfet et dont la besogne est plus utile. Ils ne réalisent guère d'économies, l'homme aime à vivre largement, il est généreux pour les autres et pour luimême. La femme fait deux toilettes par jour, une pour la bicyclette le matin, l'autre pour le Congrès. L'homme est un révolutionnaire allemaniste enragé : « Lesguesdistes, dit-il, le feraient guillotiner. »

Il n'est pas très ferré sur la théorie. Son amie et lui ont vainement tenté de mordre conjointement à Karl Marx et n'ont pu dépasser les premières pages. Madame trouve ricarie de « M. Cabet » bien plus facile à comprendre. Elle est d'ailleurs plus modérée que son ami qui lui reproche d'être associée à « un Syndicat dont des patrons sont membres honoraires » et lui fait un grief d'avoir consenti autrefois à servir de marraine à deux enfants, car, selon ses idées, « le baptême est une violation de la liberté de conscience ». Tout cela dit sur un ton moitié taquin, moitié fâché. Lui, est un intransigeant, un exalté. Il assiste à toutes les réunions de son quartier, il est de tous les comités, se soutient avec du café et rentre au domicile commun à deux heures du matin, ce qui n'est guère agréable, remarque-t-il, pour une jeune femme de vingt-trois ans. Au début de leur liaison, elle l'adorait au point d'être

li>*< LE SOCIALISME EN ACTION

prête, s'il l'eût quittée, à se jeter par la fenêtre. X... est un agité bien plus qu*un féroce. La violence alterne en lui avec la bonne camaraderie. C'est être égoïste, pense-t-il, de ne songer qu'aux intérêts de sa corporation, il faut penser à tous, et jusqu'à ces pauvres b... de nègres africains. Vous reconnaissez, à ces traits, le révolutionnaire romantique.

Voici maintenant un spécialiste de la grève générale : pour esquisser sa silhouette, il nous faudrait emprunter la plume de M. Alphonse Daudet. Ce mot de grève générale évoque une idée de bouleversement universel. Pour vaincre la bourgeoisie, il ne s'agit plus de se faire fusiller comme pendant la Commune, il suffira de se croiser pacifiquement les bras. Par ce fait seul, toute la vie civilisée se trouve suspendue : les boulangers ne cuisent plus de pain, les bouchers ne coupent plus de viande, les cuisinières restent assises devant leurs fourneaux éteints, les immondices encombrent la ville, les cadavres dénués de cercueils, abandonnés par les croque-morts et privés de sépulture, empuantent l'air. La bourgeoisie est obligée de se rendre à discrétion. L'homme qui travaille à déchaîner ce lléau vous apparaît, n'est ce pas? sous les traits d'un Jupiter armé de sa foudre, et dont le froncement des sourcils fait trembler l'Olympe. Et vous n'avez devant vous qu'un petit employé grisonnant, encombré de paperasses, à la voix douce et voilée, de l'aspect du monde le plus inofïensif. Tandis que, d'une part, il songe à casser la société présente en mille morceaux, il remet d'autre part à neuf les bronzes détériorés, il est marchand de bric-à-brac, c'est son métier, et sa carte porte cette mention « prix modérés ». 11 nous explique que la grève générale ne se produira peut-être jamiais, comme aussi elle peut éclater dans six mois. Elle est une menace pour les pouvoirs publics. L'apôtre de la grève

SILHOUETTES lUÉVOLUTIONNAIRES 169

générale préconise aussi 1^ grèves partielles- 11 voudrait voir s'organiser et se produire des grèves corporatives. Les verriers de CarmauK eussent triomphé ^i tous les verriers de France s^étaient mis de la partie... Ce grève-génëralisie nous rappelait Toncte Toby dans Tristram Shandy. L'oncle belliqueux ne rêvait que sièges et batailles, c'était son dada, son hobby horse, mais il n'avait pas assez de cruauté pour écraser une mouche. Notre bonhommet^ avec sa grève générale, qui le console sans doute de toutes ses épreuves et de tous ses déboires, et qui lui vaut dans le parti un petit traitement de caissier, bien que la caisse soit à peu près vide, et des frais de bureau, nous inspirait plus de commisération que d'efiroi.

11 y avait encore au Congrès un loustic qui, semblable au gracioso de l'ancienne comédie italienne, égayait les intermèdes des séances par ses saillies. Méridional au teint bistré, les yeux pétillants de malice, ii avait été délégué du lond de l'Algérie par une foule de Syndicats aussi invraisemblables que les marchands de (50C0 du Sahara ou la Bourse du Travail de Tombouctou. 11 disait qu'au prochain Congrès il amènerait avec lui deux Arabes- « Parlez-moi des Arabes, ajoutait-t-il, voilà des grévistes ! Ils s'étendent tranquillement au soleil, et un corps d'armée ne les ferait pas remuer. » Tout en fumant une admirable pipe, qui contrastait avec les brûle- gueule démocratiques de ses camarades, il nous expliquait son système avec sa bonne humeur habituelle, il comparait la Constitution républicaine qui nous régit à deux locomotives de force égale et attelées en sens inverse, en sorte que rien ne bouge : l'une est la Chambre des Députés, l'autre le Sénat. Parmi les sénateurs, il en voulait surtout aux inamovibles. Son organisation de la société de l'avenir se réduisait à ia commune libre et auto-

î*»^* LE SOCIALISME EN ACTION

nome, et toutes les communes seraient reliées en fédération ainsi que des cellules d'abeilles. De la sorte, on ^se passerait de fonctionnaires. Vous reconnaissez les théories de Proudhon et de Bakounine.

Un autre délégué était un grotesque inconscient, ' toujours en fureur, et qui ne cessait de soulever les rires unanimes de rassemblée. On nomme les commissions : il veut faire partie de toutes. On lui objecte (|u'il ne saurait être compétent sur tous les sujets. Il répond qu'il possède l'entière compétence, puisque son Stjndicat lui a donné mandat à cet effet. Il exprimait naïvement le préjugé populaire, fondement même du suffrage universel, à savoir que Téleclion, comme l'huile sainte, ou la lumière du Saint-Esprit, confère à l'élu toute capacité.

Le citoyen V..., très correct dans sa mise, avec une santé délabrée, esprit persuasif plus qu'autoritaire, exerce sur ses camarades un certain ascendant. Il a des dons d'organisateur. On sent qu'il est dévoué à la cause corps et âme. il dit des patrons avec le plus grand sang-froid : « Puisque nous ne pouvons pas les tuer... » Il gagne 7 francs par jour, il a trois enfants, et, vu la cherté de toutes choses à Paris, il parvient à peine à joindre les deux bouts. Sa conclusion c'est que « l'ouvrier ne devrait pas faire d'enfants ».

Cet autre est une nature à peine dégrossie, son crâne élroit ne renferme qu'une seule idée. La sombre flamme du fanatisme brille dans ses regards. Il a été renvoyé de son usine pour fait de grève; il s'agissait, selon lui, d'une question de conscience. 11 peut à peine nourrir sa famille. Mais il n'est sacrifice qu'il ne soit prêt à faire pour la cause du prolétariat. 11 vivrait de pain et d'eau s'il pouvait par là avancer d'une heure le moment de la délivrance. Il faut entendre de quel accent il s'écrie : « Nous sommes exploités, bafoués ! »

Un jeune serrurier de Paris, très actif dans sa corporation, fondait ses principes d'égalité sur un raisonnement analogue à celui de Rousseau. Etant égaux dans la naissance et dans la mort, nous devons l'être aussi dans la vie.

C'était un disciple inconscient d'Hugo que le député « syndiqué » qu'il nous a été donné d'entendre dans une réunion publique, il rappelle aussi parfois Coppée dans ses poésies intimes. Tantôt pathétique et tantôt familier, il peint la corruption bourgeoise et la dureté de cœur propre à cette classe. L'ouvrier ne peut seulement pas le dimanche réunir ses pauvres petits enfants autour d'un poulet rôti. Son éloquence faubourienne est loin de la correction de M. Jaurès. L'ouvrier député parle avec mépris des ministres, des « plénipotentiaires », une espèce d'hommes particulièrement répréhensible, qu'Userait peut-être embarrassé de définir. Au dernier cercle de son enfer il place ceux qui louchent des « t/e^videndes », mais il dit bien ce qu'il veut dire, avec un accent de sincérité. Sla structure mentale est des plus simples. Les Pères jésuites, d'après les règles de leur Ordre, exigent de leurs novices qu'ils aient sans cesse devant les yeux les souffrances du Christ, et que le mondo leur apparaisse comme séparé en deux camps, celui des élus, et celui des ennemis du Sauveur. C'est d'une vision analogue que les socialistes s'inspirent. Le pauvre peuple est là exploité, martyrisé, à droite ses amis les révolutionnaires, à gauche ses bourreaux, les bourgeois. Les choses ne sont pourtant pas aussi simples. L'orateur raconte qu'il vit à la Chambre dans une caverne de voleurs. A la corruption bourgeoise il oppose la probité des prolétaires. On aurait pu lui rappeler que la Bourse du Travail de Paris, dotée par le Conseil municipal d'un budget s'élevant à une cinquantaine de mille francs, avait eu, elle aussi,

j. oouRDEAU — Socialistes. ii

son petit Panama. Une enquête sur des dilapidations de fonds dut être faite, et nous en possédons un exemplaire. L'assemblée ouvrière contenait des membres aussi gangrenés que le Parlement bourgeois. Plus exposés à la tentation que les, capitalistes, les prolétaires ne sont pas nécessairement plus honnêtes. Parmi eux aussi, il y a des fôteurs, des oisifs, qui s'accommoderaient fort bien de vivre aux dépens de leurs camarades. En un mot, tous les partis participent aux faiblesses de rhumaine nature.

Les ouvriers s'en rendent si bien compte que dans la secte allemanijîte ils prétendaient soustraire leurs députés à toutes les tentations. Ils les choisissaient dans leur propre clan, confisquaient leur indemnité, ne leur allouaient qu'un faible traitement mensuel et leur dictaient d'avance les votes. Le patron le plus dur envers ses travailleurs est moins exigeant que les aUemanistes à l'égard des mandataires qu'ils envoient siéger à la Chambre. Cela modérait les compétitions électorales. C'était parfois avec un soupir de soulagement que l'élu du peuple quittait son écharpe et revenait à son atelier, comme Cincinnatus à sa charrue.

Les rapports entre les délégués ouvriers et les représentants de la presse nous ont paru fort intéressants à noter. Les orateurs se souciaient fort de ce que Ton écrivait sur eux. Ils n'aimaient pas à être injuriés. Un journal conservateur de la localité, ayant jugé è propos de leur souhaiter la bienvenue en les traitant d'ivrognes et de faux ouvriers, faillit s'attirer des représailles; rien, d'ailleurs, n'était plus injuste. Nous ne vîmes qu'un seul délégué pour lequel, le premier soir, socialisme semblât synonyme d'alcoolisme. Quelques séances un peu prolongées chez le marchan^l de vin retardaient parfois les débats; les bouteilles d'absinthe ornaient la table autour de laquelle délibéraient les

SILHOUETTES REVOLUTIONNAIRES l<>i^

commissions. Mais la chaleur était extrême et les cafés de la ville regorgeaient pareillement de monde. Ces accusations les avaient mal disposés à l'égard des journaux. « La presse, nous nous en... moquons, s'écriait l'un d'eux, celui-là même qui venait le lendemain prier qu'on rectifiât- soigneusement dans le compte rendu l'orthographe de son nom : car ils aimaient beaucoup à être cités, et s'accusaient parfois réciproquement de rechercher ce genre de réclame. « Je ne suis « pas comme les camarades, s'écriait l'un d'eux, qui « demandent à chaque instant la parole pour que « leurs noms soient imprimés. » On voulait envoyer une dépêche comminatoire à un journal socialiste de Paris, parce qu'il tardait à insérer les procès-verbaux qu'on lui transmettait.

Un trait à relever encore chez ces ouvriers des villes, c'est leur extrême ignorance des choses de la campagne. Quel contraste entre leur tournure d'esprit et le caractère du paysan isolé, patient, courbé vers la terre, en lutte quotidienne avec les éléments naturels, avec des forces inéluctables I Les travailleurs citadins ignorent que les ouvriers des champs ne font pas grève, que la journée de huit heures est pour eux nulle et non avenue, qu'ils ne seront jamais collectivistes, que les socialistes ont toujours été battus en France par les votes ou par l'armée des paysans. Il y a entre ces deux classes antipathie, incompatibilité d'humeur. Un ouvrier parisien nous contait que, parti pour faire son tour de France, dans la première auberge rustique où il s'était arrêté on l'avait traité d'anarchiste.

A part quelques figures qui ne nous revenaient guère, ces ouvriers militants, en dehors de leurs coteries, nous ont laissé l'impression de braves gens, aspirant à monter, à s'instruire, au milieu de circonstances très difficiles, et par là ils ne peuvent être que sympathi-

ques. On souhaiterait qu'un vin clair et généreux vienne un jour à sortir de toute cette fermentation. Mais ils mettent la passion au service d'idées chimériques et ils sont dangereux par là. Isolés, ils semblent inofïensifs ; assemblés, ils deviennent redoutables. Pour atteindre leur millénium, les plus ardents seraient disposés à casser des têtes et à se faire assommer. De cette fréquentation nous avons retiré un autre enseignement : combien, nous tous qui nous occupons de questions socialistes, nous faisons œuvre insuffisante, lorsque nous nous bornons à exposer, à réfuter des théories abstraites, que la plupart des ouvriers ignorent, ou dont ils se soucient médiocrement ! Les idées chez les gens du peuple viennent de leurs sentiments, les sentiments de leurs sensations, et leurs sensations elles-mêmes découlent de leur genre de vie, de la nature, de la durée et des profits de leur travail. Ils aspirent à travailler moins et à gagner plus, à se proléger contre le chômage, les accidents, la maladie et la vieillesse. Mais ces questions changent d'aspect et de remède selon qu'il s'agit de la grande industrie ou du petit atelier, de la ville ou de la campagne : elles ne comportent pas de solution uniforme et simple, parce que les circonstances qui les ont produites offrent une grande complexité. Ce sont donc ces circonstances qu'il s'agit de classer et d'analyser d'après nature. En conséquence, au lieu de s'enfermer dans les bibliothèques et d'y faire des extraits de livres, d'abstraire artificiellement les théories socialistes des milieux qui les ont produites, il faut observer les faits sociaux, se plonger dans la réalité vivante, voir des êtres de chair et d'os en leur extrême diversité, aller parmi le peuple, non pour l'évangéliser, comme le voulaient les sectaires russes, ce serait peine inutile, mais pour le connaître. Rien n'est plus instructif , plus

utaire que ces bains de foules. La société présente aspect tout différent selon qu'on la regarde de haut bas ou de bas en haut : les uns n'en connaissent que idroit, et tout leur paraît pour le mieux, les autres : de bonnes raisons pour se dire moins satisfaits.

A côté du mouvement socialiste, commun à tous les pays civilisés, se produit un mouvement anarchiste qui a infiniment moins de force et de portée, mais plus d'ardeur sauvage. Le point de départ de TanarcJiisme révolutionnaire est le môme que celui du socialisme démocratique. Il étale avec le même pessimisme les soufirances de la classe ouvrière, dont il rend la société actuelle responsable; il s'accorde de même à voir dans l'antagonisme du travail et du capital, du dividende et du salaire, dans la surproduction et les crises qui en résultent, les causes de Tappauvrissement des masses, lésées contre toute justice, à l'avantage du petit nombre. Il s'accorde à affirmer que la société actuelle ne peut être améliorée sur la base de la propriété privée, qu'il faut la détruire radicalement, et lui substituer un ordre nouveau. Mais il diffère du tout au tout sur la méthode de bouleversement et sur l'organisation de la société future.

Le mouvement socialiste et le mouvement anarchiste reflètent et expriment, en les poussant jusqu'à l'absurde, deux tendances opposées dans la théorie et la pratique de l'État moderne, représentées. Tune par l'école autoritaire, Taùtre par Técole libérale. Lesocia-

lisme prétend augmenter indéfiaim en t les attributions de l'État et réduire de plus en plus la sphère d'action de l'individu. L'anarchisme, au contraire, revendique l'entière indépendance de la personne, l'absence de toute organisation obligatoire, l'abolition de toute loi, et prétend régénérer le monde par l'atomisme du bon plaisir individuel.

Le socialisme est la critique de la société actuelle. L'anarchisme est la critique du socialisme, c'est-à-dire la critique de la critique, la négation de la négation.

Le collectivisme marxiste, disent les anarchistes, ce serait l'esclavage, « le bagne industriel ». « On est effrayé, écrit l'anarchiste Malato, de ce que serait un communisme codifié, ordonnancé, où la passion et le tempérament de chaque citoyen ne compteraient pas... et qui amènerait la constitution d'un fonctionnarisme oligarchique et d'un despotisme plus dangereux que le despotisme monarchique, parce qu'il serait insaisissable et impersonnel, celui de la loi... »

« Ces idées malsaines de couvent et de caserne, d'après Kropotkine, sont nées dans des cerveaux pervertis par le commandement ou déformés par une éducation religieuse. »

Mais les théoriciens anarchistes ne se bornent pas, comme l'école libérale, à limiter l'État, à le réduire à ses deux fonctions indispensables, la défense de l'extérieur, l'administration de la justice. Ils se proclament athées de l'État. Plus d'autorité dynastique ou temporaire, élue ou non élue ; plus de pouvoir obéi; plus de lois respectées; ni juges, ni employés, ni policiers, ni impôts, ni peines. — Dès lors, au lieu d'être asservis aux majorité?, les individus se groupent à leur gré, suivant leurs affinités, comme ils le l'ont aujourd'hui en sociétés de peintres, de gymnastes, etc., sans qu'il soit besoin de la cravache de

l'État. Les groupes s'unissent en Fédérations. Selon le paradoxe de Proudhon, V anarchie cesi V ordre \ c'est, d'après Ranc, la dissolution du gouvernement dans un organisme naturel, le contrat substitué à la souveraineté, l'arbitrage au pouvoir judiciaire, le travail qui s'organise lui-même librement.

Telle est la philosophie politique deTanarchie; mais, pour les anarchistes individualistes, cette philosophie exprime un idéal fort éloigné vers lequel il faut marcher sans jamais employer de moyens violents, en propageant l'esprit d'association, de coopération, en favorisant toute résistance passive à l'ingérance gouvernementale; tandis que pour les anarchistes communistes et révolutionnaires, cet idéal, il s'agit de le réaliser dès aujourd'hui par le fer et par le feu.

En quoi Yanarchisme communiste difïère-t-il ducoilectivisme"! En ceci, que dans le système collectiviste chacun recevra une rémunération proportionnelle aux heures de travail constatée par des bons, tandis que, dans le système communiste, on jouira, en commun, des fruits du labeur commun : chacun prendra dans le tas^ pour ce qui est en abondance, et ne sera rationné que pour ce qui est produit restreint, en faveur des enfants et des vieillards. Et chacun fera sa cuisine séparément. Ce n'est plus la formule collectiviste : à chacun selon ses œuvres; c'est : à chacun selon ses besoins.

On produira assez de richesses pour créer l'aisance universelle. 11 y aura production zélée, et pourtant nul ne sera obligé de travailler, en vertu du premier principe anarchiste : Fais ce que voudras. Comment va s'opérer ce miracle ? Kropotkine répond : Par la morale anarchiste, qui rendra les hommes intelligents, libres, laborieux, justes et bons.

La plupart des crimes commis le sont contre la propriété. Supprimez la cause, vous faites disparaître

Teffet. On verra toujours, dites-vous, des hommes crueîs, vindicatifs. La nouvelle école anthropologique vous prouve que ce sont des fous. Traitez-les comme tels. Au lieu d'achever de les pervertir dans les prisons, appliquez-leur un traitement fraternel ; ne les enfermez même pas.

L'anarchie sera non seulement organisatrice, mais moralisatrice de sa nature. Elle donnera libre essor à rinstinct de l'appui mutueL que Ton constate même chez les animaux et que Kropotkine oppose à la lulle pour la vie de Hobbes et de Darwin, et place à la base de la société future. Vous avez peine à concilier cette morale et la justification de l'assassinat. Kropotkine ne s'embarrasse pas pour si peu. Il pose le principe : <' Faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent. » Eh bien! nous tuons les exploiteurs. Mais si nous, anarchistes, nous exploitions le peuple, nous consentirions à être tués.

Aux antipodes de la morale de Kropotkiue, il y a une autre morale anarchiste, celle de Stirner, qui complète la devise : Aï Dieu, ni matlre, par celle-ci : Ni foi, ni loi. Pour Stirner, un Robespierre, un Saint- Just, Proudhon lui-môiue, et quiconque combat régoïsme, prêche ledévouement,lesacrifice,nestqu'un cafard .

Dans le paradis anarchiste de Kropotkine, l'homme est un ange pour l'homme; dans celui de Stirner, rhomme est un loup pour l'homme. Ce serait le paradis des vauriens les plus entrepreuants et les plus hardis.

Pour nous faciliter l'entrée de ces Edens de l'avenir, les sectateurs de Kropotkine, comme ceux de Stirner, amoncellent cadavres sur cadavres.

L'anarchisme révolutionnaire est avant tout un parti de violence. C'est un tempérament, pourrait-on dire, encore plus qu'un système.

Les politiciens socialistes blâment remploi de la force, parce qu'ils le trouvent inutile, ou prématuré, et qu'ils redoutent les représailles. D'après eux, l'essentiel pour la classe ouvrière, c'est de s'organiser, afin de s'emparer un jour du pouvoir par le bulletin de vote : l'évolution économique et démocratique assure leur triomphe. Les anarchistes prêchent au contraire l'action directe; la révolution se confond pour eux avec l'évolution; ils flétrissent le parlementarisme. Le peuple, en nommant des mandataires, ne fait que se donner des maîtres. Autant vaudrait dire que le bœuf est libre parce qu'il élit son boucher. « Tout député, écrit Elisée Reclus, est un Judas, qui se sert des revendications des travailleurs, pour se tailler une place dans les rangs des exploiteurs. » Au congrès anarchiste de Zurich, en août 1893, le docteur Gumplowicz disait de même : « Le socialisme actuel a abandonné ses principes révolutionnaires et s'en trouve très bien; ses chefs veulent fonder une aristocratie ou une bureaucratie socialiste. Il n'y aurait aucune différence entre un gouvernement Bebel-Liebknecht et le régime actuel. »

11 faut détruire ce régime par la force et ne pas attendre qu'on ait achevé, selon la méthode socialiste, la lente éducation systématique des masses à la haine et au mépris de ce qui est. D'accord avec le caractère individualiste de la doctrine, l'anarchisme était au début une théorie de l'action révolutionnaire personnelle. La propagande par le fait est une conséquence logique du système. L'individu affirme ainsi sa souveraineté, sa rébellion sans bornes. L'exemple d un Orsini, d'un Mazzini, d'un Garibaldi prouve que quelques hommes, par des actes splendides d'audace, peuvent hâter l'émancipation de tout un peuple. Les hauts faits de quelques-uns, en apparence sans but et

sans plan, attirent l'attention des masses, les font réfléchir sur leur misère et finiront par secouer leur torpeur.

Le temps des tirades philosophiques et des bavardages politiques est désormais passé. Pour les héros de la dynamite, les Bakounine, les Kropotkine, les Elisée Reclus sont presque des réactionnaires. Notez ici la gradation : la révolution sur sa pente doit toujours aller plus loin. Marx en veut au capital, mais non aux capitalistes. Bakounine est hostile à l'assassinat. Kropotkine comprend les vengeances du peuple et s'abstient de les juger. Le Congrès anarchiste de Londres (juillet 1881) considère comme légitime tout moyen d'anéantir les représentants de l'ordre actuel : souverains, ministres, clergé, policiers, grands capitalistes et autres exploiteurs. Les plus sauvages ne reculent pas devant 1 extermination même des innocents. Mais ce n'est pas seulement aux bourgeois qu'ils se proposent « d'appliquer quelques petites marmites ». Leur but est aussi « de détruire ce socialisme qui serait plus dangereux encore que toutes les organisations autoritaires dont nous avons souffert jusqu'à ce jour ». {Bévolte du A avril! 893.)

Leurs journaux sont très explicites. Most voudrait exterminer en x\llemagne un vingtième des habitants, soit deux millions d'hommes à massacrer. L'anarchiste autrichien Peukert ne sera satisfait que lorsqu'il entendra des hurlements et des grincements de dents dans dix familles bourgeoises, pour une seule larme répandue dans une famille d'ouvriers. Quant aux moyens : que la ruse, Thypocrisie, la fraude et le vol s'ajoutent à la violence, au poignard et au poison. La Freiheit en Amérique fournissait aux domestiques des indications pour empoisonner les souliers de leurs maîtres, et aux cuisinières des receltes pour se trans-

former en Lucrèces Borgias. VIndicateur anarchisle, imprimé à Londres, donne plus de cent formules pour fabriquer des engins explosifs. « De même que l'invention de la poudre et des armes à feu, lit-on dans un de leurs poèmes, en brisant la féodalité a émancipé la bourgeoisie, de même la dynamite sera THercule qui fera tomber les chaînes du quatrième État. Hurrah! pourla dynamite, hurrahî pour la science... »

Le parti anarchiste a mis autant qu'il l'a pu ces principes en action. Quoique de création récente, son histoire dans tous les pays est déjà sanglante.

Ce parti, ou plutôt cette secte, est une excroissance de l'Association internationale des ouvriers, fondée en 1864 à Londres par Karl Marx. Dès le début le socialisme a produit son contraire, Tanarchisme. Et l'opposition des doctrines s'est traduite par l'antagonisme de deux hommes, Marx etBakounine. Bakounine, qui fut cause de la dissolution de l'Internationale, àla suitedu Congrès de la Haye, en 1872, répudiait l'organisation de l'Internationale, qui était celle d'un gouvernement centralisé entre les mains d'un conseil général investi d'unpou voir directorial, sansautonomiedessections particulières. Conformément aux principes anarchistes, la nouvelle Société qu'il organisa se composait de groupes indépendants, sans autorité centrale, sans pouvoir exécutif, deux choses que les anarchistes détestent. Point de mot d'ordre venu d'en haut et auquel il faille obéir, mais une fédération des Associations libres, entre lesquelles un bureau intermédiaire des sections devait servir de centre de correspondance. Au Congrès anarchisteinternational de Londres (juillet 1881) notamment, on tenta de constituer une grande Société anarchiste sous le titre : « Association internationale des ouvriers socialistes-révolutionnaires », avec un comité principal à Londres, dessous-comitésà Paris, Genève, New-York,

et des sections partout où il y aurait un nombre suffisant d'adeptes. Rien sans doute ne subsiste de cette organisation. Les anarchistes forment un parti sans chef, sans discipline, sans consigne, sans limites arrêtées, se composant dans tous les pays d'un grand nombre de petits groupes qui « se soudent silencieusement entre eux comme les cellules d'un nid de guêpes », chaqueatome individuel, chaque organisme local étant libre de conduire l'agitatioa à son gré, devant même s'aider soi-même, comme exercice préparatoire à la Société future. Le lien commun est dans leurs idées communes, leurpresse,lesànniversairesdeleurs«martyrs » qu'ils célèbrent parfois de San-Francisco à Alexandrie. Leur caractère international est bien plus marqué que celui des socialistes. On voit en outre combien leur organisation ditîére de celle du parti socialiste qui cherche ses cadres dans les unions de métiers, les syndicats.

La secte anarchiste s'est inégalement développée dans les différents pays, selon les circonstances politiques et économiques et conformément au caractère national.

Bien que les principaux doctrinaires de l'anarchie, Bakounineet Kropotkine soient Russes, ce n'est qu'au début, sous rinlluence de Netschaïeff, émissaire de Bakounine, que le mouvement nihiliste a pris le caractère anarchiste.

Les premiers foyers de propagande anarchiste ont été la France, l'Espagne et l'Italie. En septembre 1870, Bakounine et ses amis tentèrent un coup de main à Lyon. L'insurrection du 18 mars a été revendiquée à la fois par les marxistesetles anarchistes : «La Commune, d'après Kropotkine, marque une ère nouvelle... son erreur fut d'organiser un gouvernement représentatif dès le début. Ses représentants se distinguèrent par un amour immodéré du panache et du galon ; mais la pro-

chaine révolution sera pareillement communaliste. » En 1879, les troubles de Montceau-les-Mines aboutirent au procès de Lyon où 66 personnes furent impliquées. Depuis, il n'y a eu en France que des attentats isolés.

En Espagne, grâce à l'ardeur du tempérament et à l'attachement aux idées traditionnelles de fédération, les anarchistes prennent le pas sur les socialistes. Alliés en 1873 aux intransigeants, ils soulevèrent Cadix et Garthagène, et s'emparèrent d'une partie de la flotte. Ils suscitèrent les attentats de la Mano Nera, et, en 1887, les émeutes de Valence.

En Allemagne, où le plus importantde leurs complots fut celui du Niederwald (1884), lors de Tinauguration de la Germania, ils se sont heurtés à l'esprit de discipline de la classe ouvrière, et ont été définitivement chassés du parti socialiste. Un des plus furieux propagateurs de l'anarchisme, Most, n'a exercé aucune action dans son pays d'origine. ,

Une répression draconienne a enrayé, en Autriche, le mouvement anarchiste qui, dès 1882, se signalait par des vols, des assassinats. Quiconque répandait le journal de Most encourait une condamnation à quinze années de prison. Le sectaire le plus intelligent et le plus ardent, le peintre Peukert, dut se réfugier à Londres où les violentes querelles qui éclataient entre meneurs laissaient mal augurer de cette harmonie qui doit présider à la société de l'avenir.

Bien que la Suisse et l'Angleterre aient servi de refuge aux anarchistes, ni l'un ni l'autre pays n'a été très atteint par la contagion. Le caractère froid et pratique des prolétaires anglais les attache surtout aux reformes économiques. Mais aux États-Unis ces doctrines s'adaptent assez bien avec la nature de l'ouvrier américain, singulièrement individualiste, goûtant peu le socialisme d'État, dressé dans le Far West à la

justice expéditive de la loi de Lynch, et auquel le gouvernement laisse toute liberté, môme celle de s'armer. Aussi la propagande effrénée des anarchistes aile-, mands exilés de leurs pays, et en particulier de Most, aboutit-elle à Téchauffourée de Chicago en 1886, où il y eut nombre de morts et de blessés. Sept des principaux anarchistes, dont cinq étaient . Allemands, furent condamnés à être pendus.

Dans tous les pays, l'anarchisme qui représente Télément le plus ardent, le plus indiscipliné de la classe ouvrière, est en lutte avec les politiques du parti socialiste, qui prétendent que parmi ces individus compromettants il n'y a que des agents provocateurs ou des fous. Ils considèrent l'anarchisme comme l'effervescence naturelle du bourgeoisisme, « l'extrême individualisme économique conduisant à cet autre extrême, l'anarchie ». Kropotkine traite, à son tour, Karl Marx « d'économiste bourgeois ». Au Congrès international de Zurich, en août 1893, les anarchistes ont été exclus à une grande majorité.

!1 est impossible d'évaluer leurs forces en chaque pays. Les ressources dont ils disposent paraissent restreintes. Ils publient des journaux dans toutes les langues. Mais combien ont-ils d'abonnés ? Le nombre des énergumèues qui partagent leurs haines et applaudissent à leurs atteutats est probablement très variable. A certains moments dans l'excitation des grèves, lorsqu'il s'agit d'assommer un ingénieur, un patron, ou de faire sauter un contremaître, les ouvriers les plus exaltés se livrent, eux aussi, à la propagande par le fait (1).

(i) De même que les socialistes, les anarchistes ont évolué ; s'il en est qui restent fidèles à l'assassinat politique, à la propagande par le fait, d'autres pénètrent dans les syndicats, les Bourses du Travail. Ils poussent aux grèves insurrectionnelles, comme exercice préparatoire à la grève générale. C'est

A défaut du nombre des anarchistes militants, on peut essayer de se rendre compte de leur caractère. Chez les anarchistes, les individus jouent le premier rôle et, pour bien connaître la secte, il faudrait posséder quelques centaines de biographies.

De Proudhon, que le prince Kropotkine proclame solennellement « le père immortel de l'anarchisme », il suffira de rappeler ce fait, qu'après les déception^ de 1848 il était, vers la fin de sa vie, en correspondandrf suivie avec le prince Napoléon : il disait un jour à M. de Persigny qu'il aurait accepté une place de sénateur si on la lui avait offerte. Il était ainsi sur le point d'accomplir lui-même l'évolution naturelle que Ton constate dans l'histoire, de l'anarchie au césarisme.

Bakounine et Kropotkine appartiennent l'un et lautre aux sommets les plus élevés de la société. Ce sont de ces natures qui s'élancent du premier bond jusqu'aux extrêmes conséquences logiques de leurs sentiments et de leurs idées, ultras dans le sens de la révolte, quand ils ne le sont pas dans celui de la réaction. 11 y a en eux de l'illuminé qui voit son règne de mille ans près de se réaliser. Une philanthropie exaltée se traduit chez Kropotkine par cette sensibilité dislinctive que le poète Gilbert flétrissait chez les grands seigneurs de son temps, lorsqu'il les accusait de ne plaindre que les gens de leur caste. Au rebours,

le cas en Espagne et en France. Le suffrage universel, disentils, ne peut donner la domination qu'aux représentants des masses ignorantes, retardataires, non organisées, au lieu que dans les syndicats, qui seuls présentent le caractère de classe, les militants forment une élite, toujours persécutée par les patrons, et qui, grAce aux grèves de plus en plus généralisées, linira par émanciper la masse ouvrière en quelque sorte malgré elle. Comme le remarque M. G. Deville, ces anarchistes professent la théorie du despotisme éclairé. On peut estimer à une vingtaine de mille le nombre de ceux qui préconisent en France cette tactique.

le prince n'a d'entrailles que pour le forçat et la prostituée. Ne lui parlez pas des douleurs en redingote, des souffrances en robe de soie. A ses yeux, un propriétaire est aussi coupable que Jack TÉventreur.

Le cas de M. Elisée Reclus offre un intérêt psychologique par Talliance qui s'est faite dans son esprit entre la science positive, dont il est un des maîtres, ^t l'utopie pure. M. Reclus est un idéaliste déçu, mais icin d'illusfons renaissantes. Il s'est aperçu un beau jour avec stupeur que République, Socialisme, n'étaient pour les fripons et les fourbes qu'un instrument de fortune et de règne. Et cela ne lui la pas ouvert les yeux I Il ne soupçonne pas que ce serait pire encore en anarchie, que, libres désormais de toute entrave, les forbans pourraient à cœur-joie détrousser les bons et les faibles.

C'est une figure de terroriste brutale et grossière que celle de l'anarchiste Most. Défiguré par une opération à la joue qui Tempêcha de se faire acteur, il devint journaliste, orateur fougueux, poussant au meurtre sans passer lui-même à l'acte et soupçonné de lâcheté. Le professeur Lombroso prétend constater chez lui les stigmates du type criminel.

Le même Lombroso s'est livré à une étude anthropologique sur les 43 anarchistes de Chicago. L'anarchisme, d'après lui, est un cas morbide, une incapacité d'adaptation à l'état social. Il a noté, chez certains, des traits d'insensibilité morale, tels qu'on en a relevé chez certains chefs de la Commune, un Féré, un Vallès. Quelques-uns sont de purs criminels ; d'autres, comme Pearson, des mystiques religieux. La plupart appartiennent à la famille des meurtriers philanthropes.

Il est très beau d'être philanthrope, écrit M. de Moli nari, d'éprouver un sentiment de pitié et de révolte au spectacle quotidien des iniquités du monde; mais,

j. BOURDEAu — Socialistes. 12

lorsque ce sentiment se joint à Tignorance de la nature humaine, et à la certitude de Tinfaillibilité du philanthrope, il est particulièrement malfaisant. La philanthropie religieuse a dressé ses bûchers et raffiné ses tortures pour préserver de Thérésie la multitude des ignorants et des simples. La philanthropie politique des Robespierre et des Couthon a dû céder à la nécessité de faire monter sur ses échafauds femmes, enfants, vieillards, afin d'imposer au peuple sa panacée. L'anarchiste qui se flatte d'arracher l'humanité entière à la misère et àl'oppression jette ses bombes, tue et mutile au hasard... Les maux causés par la philanthropie sectaire sont pires que ceux qu'enfante la simple perversité des méchants.

LES PROPHÉTIES d'hENRI HEINE

On aime Henri Heine en France, on cite à satiété ses mots d'esprit, mais on ne le lit guère : la nouvellegénération en Allemagne affecte de le dédaigner, à cause de son origine juive, de son cosmopolitisme, de ses sympathies françaises, mais elle sait ses vers par cœur. Pour en goûter tout le charme, pour les comprendre dans leur plénitude, la possession de la langue ne suffit point, il faut encore être familier avec la pensée ondoyante du poète, les circonstances publiques ou intimes de sa vie tourmentée, peu favorable au développement d'un art pur et tranquille. C'est cette connaissance approfondie que nous procure l'étude si élégante de M. Jules Legras sur Henri Heine poète (i). Sous la diversité de rœuvre, M. Legras suit l'évolution naturelle de l'esprit d'Henri Heine, dans la conception de l'amour, de la société, de la religion. Nous détachons de son étude ce qui a trait aux idées sociales du poète (2), qui, par moments, touche au prophète.

Tout en épanchant la mélancolie d'un amour dédaigné en des vers tendres, désespérés, ironiques, Henri Heine, dès sa première jeunesse, se jette avec ardeur dans les combats du temps. Il attaque chez Gœthe le principe de l'égoïsme et de l'impassibilité de Tart; chez son premier maître Schlegel, le romantisme réactionnaire. De littéraire, la lutte devient politique à partir

(i) Paris, Calraann Lévy, 1897.

(2) Voir Henri Lichtenbergeb, Henri Heine ^ penseur ; Paris, F. Àlcan, 1905.

de 1830. Henri Heine se mêle au groupe de la Jeune Allemagne.

Il avait cherché vainement, même au prix d'une conversion, à sf^ créer une carrière libérale dans son pays. Ses échecs à Munich, à Berlin le rejettent dans l'opposition radicale. La révolution de 1830 l'attire à Paris. L'Allemagne a besoin du secours de la France, de la contagion des idées révolutionnaires, pour se délivrer du joug de l'ancien régime, de son aristocratie et de ses monarchies rétrogrades.

Nous trouvons d'abord Henri Heine dans le clan des radicaux qui, tels que Bœrne, s'inspiraient du républicanisme et du jacobinisme français. Mais il ne tarda pas à se brouiller avec Bœrne dont l'esprit sectaire et puritain lui était profondément antipathique. 11 s'aperçut que les radicaux étaient creux et vides. L'austérité des principes, sous les pompes de la rhétorique, ne masquaient qu'une comique impuissance. L'agitation des radicaux n'était qu'un exercice préparatoire à celle des socialistes. Les deux partis commencent à se différencier à partir de 1844. Henri Heine a le pressentiment très net que les questions sociales vont rejeter les querelles politiques à l'arrière-plan.

Les souffrances du peuple lui inspirent une vive compassion. Mais par quels remèdes les supprimer, les alléger ? Heine préconise d'abord avec enthousiasme la panacéede Saint-Simon, fort àla mode dansles premières années qui suivent la révolution de Juillet : organiser un État social où chacun reçoive selon ses capacités, chaque capacité selon ses œuvres. N'était-ce point la devise de Napoléon P% l'exécuteur testamentaire de la Révolution française, le grand Empereur saint-simonien, pour lequel le poète professe un culte exalté. Avec l'Empereur, plus de privilèges. Le seul mérite obtenait l'avancement, la récompense. Voilà ce qu'il

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