A LA TRAGÉDIENNE LA COMÉDIE
L'autre, sur un fond de roses blanches, disait une sympathie de convention :
A notre chère camarade, les Pensionnaires.
Les comédiens écoutaient la messe dans un recueillement profond...
Tout à coup, il se fit une légère rumeur parmi le grand silence où coulaient les prières murmu-
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rées: Lucinde, arrivée en retard, se glissait dans la chapelle; toutes les tètes se tournèrent; des étonnements, des colères se dessinèrent sur les faces onctueuses; et les dames qui occupaient la travée où Lucinde prit place se reculèrent vivement, se tassèrent, brebis fuyant la louve.
Lucinde, très correcte dans un costume noir d'une rare élégance, sans un trouble des lèvres ou des yeux devant ces fureurs muettes, croisa les mains, parut prier; Spire, cependant, la tète mitournée ne la quittait pas du regard et Zézette Lambel parlait bas à la grosse Labarre.
Mais le Suisse ayant, d'une chute de sa hallebarde, indiqué l'instant de se lever, le calme parut revenir, toute apparence de passion^disparut, la parfaite convenance resta seule, vivante protestation de tous ces comédiens contre la réprobation qui avait si longtemps pesé sur leurs devanciers.
Et, la messe dite, quand le défilé bénisseur commença devant le cercueil, le goupillon passant de main en main, dessina dans l'air de larges signes croix, semblant dire au nom de tous ces affamés de considération, de « comme il faut »:
— Voilà comme nous sommes, nous, dans cette
Église dont on nous refusait autrefois l'entrée!...
Les porteurs reprirent la bière, l'emportèrent vers la sortie ; les assistants suivirent, vinrent serrer la main à la mère, affaissée près de la porte, anéantie, secouée de si lamentables sanglots qu'on se demandait si elle pourrait jusqu'au bout supporter ce spectacle, ets'il n'eût pas mieux valu qu'elle écoutât les voisines qui, chez elle, voulaient la retenir, lui épargner ce long calvaire.
Mais, à la réflexion, sa douleur faisait en somme très bien , dans ce cinquième acte de drame, en complétait la vivante vérité ; comédiens et comédiennes la trouvaient parfaitement au point, et Faber, l'acteur écrivain, dit le mot de la situation, peignit la scène en homme du métier:
— L'apothéose de la douleur!...
Spire, pendant ce piétinement surplace, avait trouvé moyen de se rapprocher de Lucinde, sans être vu; il lui causa bas quelques secondes:
— Il faut que je te parle !
— Ah!
— Oui, oùpuis-je te voir?
— Chez moi, quand tu voudras.
Ils se séparèrent vite, Spire ne voulant pas être vu en ce compromettant tête à tète...
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Dehors, on fut saisi tout de suite, glacé par la pluie qui tombait plus serrée, froide comme du grésil. On hésitait devant ce pavé boueux, un mot d'ordre courut, on avait assez paradé, on ne suivrait certes pas le cercueil à Ivry, à travers tout Paris ; mieux valait partir tout de suite, qu'en être réduit aux sournoises défections, au détour des rues, le long de la route. Mme Spire passait dans les groupes, jetait un mot de rendez-vous :
— Vous venez tous chez moi, c'est mon jour, et d'ailleurs, nous avons à causer!
Et l'on acquiesçait d'un signe de tête, on laissait passer les rares vaillants qui s'obstinaient à cette longue marche funèbre.
Le corbillard démarré, Tune après l'autre, les voitures luxueuses s'emplirent, s'éloignèrent au trot tandis que, dans la rue des Batignolles, le ; cortège réduit à rien, cahotait lentement.
Il n'y avait plus autour de la mère pleurante, que quelques cabotins râpés ; puis, derrière, dans son coupé, Lucindequi voulait aller jusqu'au bout, I par protestation.
Même, cette maigre assistance se fondit petit à petit sous la pluie, se délesta à chaque carrefour, finalement se réduisit à rien, à la mère seule, mar-
: chant toujours, d'un pas d'hallucinée, sans rien voir, derrière le cercueil abandonné.
Alors, comme près de la gare Saint-Lazard un embarras de voitures immobilisait le char, Lucinde descendit, s'en fût vers la vieille femme, l'entraîna doucement jusqu'à son coupé, où elle la fit monter ; et, pendant que le pas cadencé des cheveaux berçait les sanglots de la vieille, des gens sur le parcours s'arrêtaient devant l'ironie de ce cortège disparate : la misère du char, entre le fiacre des prêtres et le somptueux attelage de Lucinde, — ambulante image de ce qu'avait été la vie de la morte, toute de déceptions, de duretés, entre le faux clinquant du théâtre et la légende de vie luxueuse que le public a faite à toutes les artistes..,
... Chez Mmc Spire, on causait.
Tout le monde, à deux heures, s'était retrouvé dans le salon de la rue de Friedland, cadre digne de toutes ces vanités sanglées de bon ton.
C'était le classique salon de peluche rouge, l'idéal réalisé du commerçant qui songe au jour où il se retirera des affaires, dans un nid cossu, payé de ses laborieuses rapines.
Les fauteuils, les sièges, correctement cambrés,
avaient des raideurs officielles ; le tapis étouffait le bruit des pas, enfermait les pieds comme dans une chancelière ; et sur les murs, les tableaux, entre les larges bordures d'or passé s'effaçaient, timides, pour ne choquer aucun regard.
Seules, deux grandes toiles sollicitaient la vue : le portrait de Spire et celui de sa femme en leurs deux principaux rôles ; mais, cela même, complétait la bourgoisie du lieu, semblait un pieux souvenir conservé d'aïeux séculaires portraiturés en leurs costumes d'apparat.
Quelques politesses échangées, une assiette correcte prise sur les sièges, tout de suite la conversation tomba sur ce qui les préoccupait tous et toutes :
— Vous l'avez vue ? demanda Zézette Lambel.
— Comment ne pas la voir? exclama la grosse Labarre, elle a su se ménager une entrée!
— Il faut qu'elle pose même à un enterrement! dit Mme Spire.
— Et cette façon de suivre le cortège, seule,* quand tout le monde reculait devant le trajet ! minauda la petite Meunier, la mignonne « cruche cassée » de la Comédie, la sociétaire de vingttrois ans qui avait coupé, hôtel et le reste,
depuis sa seconde année de Conservatoire.
De cet instant on ne tarit plus sur la pauvre Lucinde ; les griefs furent exposés ; ces dames s'en donnèrent à cœur joie, se débarrassèrent de toute leur bile, versèrent en commun leurs rancunes et leurs jalousies ; les hommes vinrent à la rescousse, enragés contre celle qui n'avait pas payé tribut à leur omnipotence, qui s'était imposée à eux de telle façon, aTrec de tels appuis, qu'ils avaient dû céder, sous peine de voir à jamais sombrer leurs espérances de distinctions nouvelles. On examinait les moyens à employer pour arrêter ce nouveau fléau ; on mettait en regard les forces de l'ennemi et celles dont on pouvait disposer. Et quiconque eût assisté à ce conciliabule eût cru, certes, qu'il s'agissait là d'une affaire d'Etat, d'une révolution qu'il fallaitarrêter avant qu'elle eût sapé les bases de la société, d'un spectre rouge ou noir qu'on devait chassera toutprix.
Spire seul se taisait ; les yeux mi-clos, il rêvait, à Lucinde sans doute ; et un sourire errait sur ses lèvres, sourire amusé de l'homme qui eût su combien il était facile de faire taire toutes ces indignations, de museler toutes ces colères, de limer toutes ces griffes.
Mais sa femme menait ferme la croisade, poussée qu'elle était par sa haine de Lucinde dont le cynisme effarait son hypocrite vénalité, et par le désir de se mettre en avant, d'éclipser Zézette Lambel, d'être, à son tour, le porte drapeau des mécontents comme Zézette l'avait été la veille, au Foyer.
Elle résuma enfin la discussion :
— Vous l'avez entendu hier ; le ministre se désintéresse de l'affaire ; et, dans le fond, je -suis persuadée qu'on l'a déjà gagné ; donc, c'est à nous seuls de nous défendre : on a dit : vous avez le Comité. Eh bien, que le Comité agisse ! Messieurs, nous comptons sur vous !
Alors, ce fut presqu'une réédition du serment du jeu de paume; des mains se levèrent comme pour jurer ; les hommes arborèrent leurs airs les plus farouches, souvenirs des pannes tragiques qu'ils avaientjouéesàleurs débuts : et les femmes soutenaient leur ardeur, leur insufflaient une flamme généreuse, telles les nobles dames animant les nouveaux chevaliers avant le combat.
On servit une tasse de thé, un five o'clock tout indiqué en cette réunion mondaine ; l'infusion fut sirotée lentement, les croquettes mangées du bout
des lèvres ; puis, un à un, chacun prit congé, disant selon qu'il était ou non de la pièce du soir :
— A tout à heure !
— A bientôt!
Quand Spire resta seul, il haussa les épaules, enveloppa tous les absents d'un geste de dédain, laissa en une phrase exhaler combien il se croyait indispensable à tous ces cabotins:
— Si Lucinde marche, ils la nommeront, ou je les lâche ! et ils verront bien comment la Maison ira, quand je n'y serai plus !
M,le Louisette Lambel, tôt levée, selon soninvariable coutume, apprenait un rôle.
Son texte à la main — un petit cahier ouvert d'une belle écriture ronde, où des traits rouges soulignaient les répliques, les jeux de scène, tout ce qu'elle n'avait pas à dire, — elle se promenait dans une vaste pièce tendue de drap garance qu'elle appelait son atelier.
Le qualificatif était bien donné : un coup d'œil faisait voir tous les accessoires du « métier », tous les outils qui pouvaient aider à mettre debout, pièce à pièce, et d'après les règles savantes, un personnage :
Partout, des miroirs de toute taille, de toute inclinaison, reflétant les objets sous toutes les faces] des plâtres, tètes d'études à l'usage des ra-
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pins, fixant dans une immuable rigidité, des expressions de visage particulières, classiques : la joie, le rire, le sourire, la peur, la douleur, la désolation, l'étonnement, le plaisir; des photographies de l'artiste en ses rôles principaux ; des estampes rappelant les grands rôles de ses devancières, figées en des gestes conservés par la tradition ; tout un attirail pour esquisser une tète, une coiffure ; des bouts d'étoffe, des parties de costume, pour essaver l'effet d'un accoutrement ; et même, en un coin, une petite scène avec un jeu de poupées, pour se rendre compte de l'effet d'une entrée, déterminer l'envergure d'une passade.
C'est là que Louisette préparait tous ses rôles, minutieusement, les bâtissait d'un effort continu, surhumain, se livrait à un travail de mosaïste pour corriger, par cent petites trouvailles, les défauts qu'elle devait à la nature.
Elle avait, au théâtre, une réputation de « piocheuse », et c'était bien la réputation la mieux méritée qui fût.
Même pour une bluette de paravent, à l'usage dessalons, comme celle qu'elle répétait ce matinlà, elle peinait à force ; et, si elle n'arrivait pas à être le petit génie que certains admirateurs fai-
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saient d'elle, ce n'était certes pas sa faute.
— Xon ! ce n'est pas ça! fit-elle avec rage, interrompant net une banalité, qu'elle avait lue devant un miroir.
Et elle reprit toute la scène, jouant à elle seule les trois personnages, imaginant leurs attitudes, leurs intonations et s'évertuaiit à être dans la note admirablement ; car elle voulait, comme toujours, arriver aux répétitions avec la joie d'étonner ses partenaires par la parfaite « mise au point » de son rôle.
Elle prit une glace à main pour étudier un sourire, une œillade jetée de coin; elle recommença dix fois, torturant ses muscles faciaux de toute manière ; et quand elle crut avoir trouvé, elle s'extasia :
— Bon ! ça marche ! avec un peu de rouge aux lèvres, et beaucoup de noir pour allonger les veux ce sera parfait !
Elle joignait le geste à la parole, jouait du pinceau, du bâton de rouge, de la patte de lièvre, comme si elle eût été dans sa loge ; sa tète faite, enfin, elle se laissa aller sur un divan, se reposa un instant, sans songer à la comique figure qu'elle avait, avec son négligé du matin, si simple, et
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son visage tout brillant de peinture, prêt pour l'entrée en scène.
Maïs sa flânerie ne fût pas longue ; vite, elle se releva, reprit son cahier, continua son étude ; et elle fit un geste de colère quand une femme de chambre entra, sur la pointe des pieds.
— J'avais dit qu'on ne me dérangeât pas ! Que me voulez-vous ?
— C'est une corbeille de fleurs qu'on vient d'apporter pour remettre à mademoiselle dès que mademoiselle serait levée.
— Ah ! bien ! donne-moi ça.
La femme de chambre déposa au milieu de l'atelier une magnifique gerbe de fleurs, des lilas blancs énormes, qui faisaient, dans la pièce tendue derouge,une tache virginale;et Louisetle s'accroupit, pour les mieux voir, joignit les mains, le visage irradié de cette joie enfantine qu'aimaient tant ses vieux admirateurs.
Puis, ayant aperçu quelque chose qui se dissimulait parmi les fleurs, elle allongea les doigts d'un geste de chatte, ramena sous ses yeux un écrin de satin blanc, et s'extasia devant une toute petite broche, or et perles, dessinant une couronne de marquise.
— Oh! que c'est joli! Regarde donc, Marie, mais regarde donc comme c'est joli.
Toutes deux, l'actrice et la femme de chambre, contemplaient le bijou, celle-ci penchée sur l'épaule de celle-là.
Puis, l'écrin enfin refermé, Louisette congédia Marie, lui fit cette recommandation:
— Si le marquis vient, tu le recevras. Mais je n'y suis pour personne autre!
Seule, elle reprit l'écrin, épingla la broche sur son peignoir, continua son étude avec une ardeur nouvelle, comme si le contact du bijou eut mis plus de feu encore dans ses veines.
Entre deux répliques, elle s'interrompait parfois pour murmurer :
— Marquise ! . . . Pourquoi pas ?
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, que la femme de chambre rentrait, annonçait joyeusement:
— Mademoiselle ! c'est monsieur le marquis!
— Dis que j'y vais de suite!
Elle se précipita dans son cabinet de toilette, jeta en un tour de main son peignoir modeste, se fit une figure fraîche, jeune, un peu alanguie et triste.
Cinq minutes après, elle entrait au salon, vêtue d'un déshabillé du matin exquis, dont la savante ampleur donnait à sa maigre personne une souplesse savoureuse. Le marquis de La Roche Belval courut à elle, saisit ses mains, y déposa deux baisers respectueux : puis apercevant au cou de Louisette la broche à peine reçue, il délira de joie reconnaissante:
— Ah! comme vous êtes bonne! Et comme vous me rendez heureux !
Elle sourit, ses yeux brillèrent ; et elle prit place sur un fauteuil, indiquant au marquis un coussin à ses pieds.
Il s'y laissa choir, rouge de bonheur.
— Que vous êtes belle ! disait-il. Et que je vous aime !
Elle souriait toujours, les yeux perdus dans le vague, l'attitude si parfaite que, sur la scène, elle eût soulevé des tonnerres d'applaudissements.
— Vous êtes triste, ce matin ? continua La Roche. Vous ne me parlez pas ! Vous aurais-je déplu, vous aurais-je froissée ?
— Vous?... aucunement! Mais comment ne serais-je pas triste ? Pourquoi ne serais-je pas triste? Vous savez bien que je le suis toujours !
— Hélas !
— Ne me plaignez pas, mon ami» ce n'est que juste! Ah! pourquoi ai-je voulu monter sur la scène, pourquoi me suis-je laissé séduire par l'éclat du théâtre !... Je l'ai voulu!.. Eh bien, tant pis pour moi. J'ai ma joie le soir, il faut bien que je sois triste le matin.
— Je voudrais tant vous voir heureuse!
— Heureuse! est-ce que nous pouvons l'être, nous autres, artistes,... nous autres, irrégulières?
Le marquis la regardait, de ses yeux de gros bon chien dévoué ; il ne comprenait pas cette tristesse, réelle ou feinte, lia qui, en s'engluant d'elle, avait été pris surtout au mirage de la rampe.
Et elle répéta son dernier mot, d'un ton d'invincible amertume :
— Irrégulières!...
Irrégulière, si elle Tétait, pourtant, c'est qu'elle avait voulu l'être, c'est qu'elle' avait jugé que c'était là le plus sûr moyen de se faire « une position » ! Sa mère, une fille de Lorraine, née d'une I servante de ferme, venue à Paris pour être cuisinière dans une maison bourgeoise, n'avait, elle aussi, qu'un but : « se faire une position » ; et elle avait infusé àLouisette, avec le lait, l'âpre désir
de s'élever, ce besoin de progresser, de gagner un échelon à chaque génération, qui les tient toutes en Lorraine.
Quand Louisette était née, sa mère se trouvait en service chez une actrice ; toute jeune, l'enfant eût sous les yeux cette vie de triomphes faciles, de fêtes et de luxe; silencieuse, couvant l'ambition héréditaire, elle fit peut-être dès ses premières années, la comparaison de la vie de la servante et de la vie de la maîtresse; et peut-être, dès lors, avec cet instinct muet des enfants, se traça-t-elle le chemin à suivre, le calvaire laborieux vers un degré nouveau.
Ce fut elle seule, qui, sans conseil, sans maître, sans guide, trouva moyen d'attirer l'attention de l'actrice sur sa mémoire, sa précoce intelligence, et ses enfantines singeries qui révélaient la vocation. Et elle travailla à se tuer, une fois que l'artiste l'eût prise sous son aile; elle se gava de tirades, de rôles, de pièces entières, elle se fit ellemême enfant prodige, étonna le Conservatoire, la critique, les auteurs, à l'âge où d'autres jouent encore à la poupée.
Ses débuts faits, son pied posé dans l'étrier, ce fut un nouveau travail de forçat, pour ne pas se
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laisser oublier, pour affirmer les talents qu'on lui avait accordés. Elle avait alors seize ans, sa nature ingrate s'affirmait ; elle s'apercevait que toujours elle serait laide, maigre, presque contrefaite et il lui fallut dès lors inventer cette collection d'adroites coquetteries, cette panoplie de grâces spéciales qui devaient quand même séduire les hommes, lui faire des adorateurs. Elle avait voulu être actrice; mais ce n'était pour l'amour ni de l'art, ni de la gloire; elle voulait avoir, en même temps que les triomphes du théâtre, la vie facile, luxueuse, qui lui ferait oublier ses premières années passées dans une mansarde ou une cuisine. Et elle ne céda jamais à nul entraînement, elle fut« irrégulière » mathématiquement, parce qu'il était de son intérêt de ne pas s'embourber, artiste pauvre, dans l'ornière de la vie bourgeoise, si elle voulait asseoir solidement sa fortune, sa « position ».
Maintenant, elle était au premier rang, applaudie encore qu'elle dût tous ses moyens à son ». labeur de fourmi infatigable, aimée et riche, encore qu'elle n'eût jamais été jolie.
Et elle aspirait à un couronnement de son œuvre, à un nouveau pas en avant qui la fit passer,
de la vie irrégulière dont elle n'avait plus rien à tirer, dans la vie régulière, qui tit de ses enfants, — deux petits êtres venus bien par hasard — des bourgeois reçus en égaux chez ces bourgeois que leur grand-mère avait humblement servis.
Elle se garda bien de dire tout cela au marquis, ce gros provincial qu'elle menait au bout d'un fil, depuis trois mois bientôt, sans lui rien céder, sans lui rien promettre, jugeant qu'elle pouvait avec ce manège, en courant seulement le risque de casser le fil, le conduire où elle voudrait. Devant son air ahuri, elle lui expliqua seulement:
— Hélas! mon ami, vous savez bien que pour un, comme vous, qui nous témoigne de l'affection, du respect, mille n'ont pour nous que du mépris!
— Qu'importerait ceux-là, si un seul des autres vous suffisait!...
— Mais vous ne comprenez donc pas ce que nous souffrons ! Vous ne savez donc pas que nous avons beau ne prêter à aucune médisance, être les plus chastes, les plus pures, les plus honnêtes, le monde nous jette toujours la pierre, nous croit toujours des vicieuses, des dévergondées, avec qui il n'est besoin que de vouloir ! Vous m'aimez, vous me le dites depuis trois mois, et vous faites tout
au monde pour que je le croie. Mais, voyons, soyez sincère! Oseriez-vous affirmer que, si vous m'aimez, ce n'est pas parce que vous avez crû qu'il était facile de se faire aimer de moi, actrice, et ne m'auriez-vous pas dédaignée si je n'avais pas pour moi cet attrait : la facilité qu'on croit régner derrière le théâtre ?
Le marquis se taisait; au fond, Louisette avait frappé juste, et, dans son inexpérience, il ne savait cpie répondre. Certes, il avait été séduit par l'actrice et non parla femme; certes, s'il avait osé se déclarer, poursuivre Louisette, c'est qu'il la croyait de mœurs légères, alors qu'il n'aurait jamais pu vaincre sa timidité devant une femme honnête; il était arrivé tout feu, tout flamme, comme s'il eût eu encore affaire à une de ces pauvres filles des bsuglants de Nancy, qu'il était accoutumé à honorer de ses faveurs ; et ce qui l'avait retenu, emballé, féru d'une passion toujours plus ardente, c'était la résistance qu'il avait rencontrée, la déconcertants correction de Louisette, toute cette rigàdité de mœurs qu'elle avait su lui mettre sous les yeux.
Maintenant que, depuis deux mois, elle l'avait accepté comme un camarade, un ami, il était ar-
rivé à une telle violence de désir, qu'il était prêt pour vaincre à donner sa fortune, plus encore même, à entrer en lutte avec sa mère, la terrible et tyrannique dévote qu'il avait laissée derrière lui à Nancy, dont il avait pour la première fois quitté le giron à quarante ans...
Il n'osa dire cela franchement; il se sauva par la tangente :
— Mais je vous aime trop, pour pouvoir répondre, pour être capable d'analyser à ce point mon amour !
Elle continua, comme si elle n'eût point entendu, paraissant se parler à elle-même :
— Oh! le théâtre! mon supplice de tous les jours, de tous les instants!... Vous ne savez pas, vous, ce que j'endure, quels coudoiements, quelles promiscuités il faut supporter... Le public nous accuse ; mais combien il en est qui justifient son mépris... Et c'est nous, les honnêtes, qui payons pour elles ! Tenez, vous l'avez entendu avant-hier? Vous savez quelle souillure on veut nous imposer : cette Lucinde, cette fille, on veut qu'elle soit notre égale, qu'elle prenne rang parmi nous, elle dont tout Paris fréquente l'alcôve... Eh bien, ne croyez-vous pas que j'ai le droit d'être triste, de
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pleurer même en songeant que cela encore, peutêtre, il me faudra l'accepter?
Et elle laissa tomber sa tète dans ses mains avec un sanglot si vrai que le marquis sentit des larmes lui mouiller les yeux. Il n'y tint plus alors ; le désir, l'amour, la pitié l'entraînèrent, l'amenèrent enfin à formuler cette offre qu'il préparait et retardait depuis des jours ; mais il n'osa même pas le faire directement, il prit un détour, ridicule, surané. Il frôla de la main la gorge de Louisette où la couronne de perles brillait et tout bas:
— Louisette !... dit-il, cette couronne-là, que vous avez sur la poitrine, voulez-vous que je vous la mette sur la tête? Louisette! .. voulez-vous que personne ne puisse plus médire de vous, vous confondre avec les Lucinde Noirmont et consorts. Voulez-vous être marquise de la Roche Belval, voulez-vous être ma femme?
Elle releva la tête, d'un admirable mouvement, plein d'étonnement et de chagrin :
— Que dites-vous!... moi, marquise de?... mais non, vous aussi, vous plaisantez, vous croyez avoir le droit de me railler !
— Louisette, je vous aime, je ne vis plus que
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pour vous ! Si vous me repoussez encore, il ne me restera qu'à mourir!
— Est-ce qu'on meurt pour une actrice!...
— ■ Louisette, pour moi, vous n'êtes pas une actrice; vous êtes celle que je veux pour femme, vous êtes la plus belle, la meilleure, la plus pure ..
Et, prosterné, le front dans les mains de Louisette, le marquis s'immobilisait en une suppliante adoration...
Alors elle se pencha vers lui, admirablement douce après les caprices, les railleries, les duretés, les longues indifférences dont, pendant deux mois, elle avait chaque jour tissé le lien qui liait le marquis à elle, et tout bas, à l'oreille :
— Moi aussi, Georges, je vous aime! murmura t-elle.
Il se leva d'un bond, se crut enfin arrivé à cette heure tant attendue, voulut — rouge, les yeux en feu — la prendredans ses bras, brutalement. Mais elle, d'un regard, le glaça, si froide, si digne qu'il s'arrêta, pâle de honte :
— Eh bien ! est-ce là ce que vous me disiez toutà-1'heure. Vous voyez bien que, vous aussi, vous me prenez pour une autre...
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— Oh ! pardon, pardon ! pleura le marquis, retombé à genoux, baisant le pan de sa robe...
La femme de chambre vint troubler ce théâtral tête-à-tète.
— Qu'est-ce encore ?
— Mademoiselle, c'est monsieur Ferville, du Barbier...
— Vous savez bien que je ne reçois pas !
— Mais ce monsieur insiste. Il dit que c'est pour un article, un renseignement à vous demander, pour demain...
— Eh bien ! qu'il vienne ce soir, au théâtre, dans ma loge. Je pourrai lui donner quelques minutes.
Et la femme de chambre sortit.
— Ah! tenez, mon ami, voilà encore un de nos supplices! parce que nous sommes actrice s, on croit que notre porte doit toujours être ouverte, qu'on peut venir nous déranger à tout heure, tout cela pour renseigner ce grand imbécile, le public, qui perd son temps à lire les journaux, comme s'il »J n'avait rien de mieux à faire.
Cette boutade plut au marquis, incapable toute sa vie de lire un journal sans bailler, et ayant comme tel les journalistes en sainte horreur.
— Les folliculaires, déclama-t-il, n'embêteront jamais la marquise de la Roche Belval !
C'était un de ces beaux jours d'hiver, que la clémence des saisons nous ménage assez souvent depuis quelques années.
L'air était sec, à peine assez piquant pour accrocher aux joues des femmes une rougeur légère, sous le réseau protecteur des voilettes.
Pas de vent. Un ciel uniformément gris, d'une mélancolie si charmante, après les éclats de gaîté de l'été.
Dans le bois, des voitures découvertes roulaient avec de joyeux claquements de sabots sur la terre dure. Même, des promeneurs, des promeneuses avaient mis pied à terre, erraient, d'une lenteur lassée, comme en pleine canicule. Les cavaliers, cambrés sur leurs chevaux, faisaient des effets de taille en leurs vestons serrés aux hanches ; et, devant le lac à peine effleuré d'une imperceptible couche de glace, des sportsmen déçus supputaient leurs chances de patinage pour l'année.
Par moments, quelques rayons d'un timide soleil jetaient un éclat passager, d'une blancheur pâle comme des rayons de lune ; les arbres alors
s'animaient, tendaient vers cette chaleur le capricieux enchevêtrement de leurs branches dénudées ; et l'on eût dit, cette myriade de filets d'ombre bizarrement découpés sur le gris du ciel et qu'une lueur plus vive nimbait par instant, d'une immense toile d'araig'néeoùdes g'outtelettes d'eau eussent posé leurs fluides diamants.
Dans sa Victoria, Louisette,bien emmitouflée de fourrures, riait d'un rire ingénu, près du marquis, plus enluminé que jamais sous la chaleur de sa joie récente. Elle lui laissait, sous la lourde couverture qui emprisonnait leurs jambes à tous deux, serrer longuement ses doigts maigres ; et elle écoutait, avec une complaisance charmante, l'échafaudage de bonheur à deux qu'il bâtissait depuis une demi-heure.
Il lui avait proposé, comme en un jour de printemps, un déjeuner au bois, en amoureux; et il se promettait une joie intense de leur solitude, dans un des restaurants délaissés en hiver, avec la gaîté, près d'eux, des grands braseros aux flammes chantantes.
— Si nous marchions un peu! proposa-t-elle.
— Je veux bien, dit-il, j'ai les jambes engourdies.
A terre, Louisette prit son bras, et il se redressa d'une fierté superbe, sous cette familiarité que la petite femme savait enfreindre d'une teinte de tendresse.
Il la couvait des yeux, du haut en bas, séduit par sa délicatesse frêle de porcelaine japonaise ; elle était charmante ainsi, dans le fouillis soyeux d'un boa qui lui montait aux oreilles, sous l'ombre d'un grand chapeau qui dérobait la dureté de ses traits ; l'air aigu avait donné à son visage d'habitude jaune, presque terreux, une fraîcheur habilement avivée de quelques teintes artificielles ; et, grâce à l'adresse de son english tailor, la cambrure de sa jaquette de loutre faisait paraître parfaites sa taille mince, ses épaules inégales, et ses hanches si plates. Près d'elle, le marquis avait l'air d'un lourdaud de campagne, qu'il était, et ce voisinage la faisait plus mignonne encore, vraiment séduisante même, malgré toutes les imperfections de sa malingre personne.
Ils marchaient vite, pressés, le marquis surtout, d'avoir, pour causer à loisir, l'intimité d'une table servie de choses délicates ; et la Roche, d'avance, jubilait à l'idée de toutes les petites privautés que ce tète-à-tête l'autoriserait à prendre
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en à-compte sur la grande échéance prochaine, le mariage.
Mais ils eurent une déception, en arrivant au pavillon où ils comptaient déjeuner ; dix couples avaient eu la même pensée qu'eux, séduits aussi par l'invitante douceur du ciel de velours gris ; et ils durent s'attabler dans une salle déjà pleine, silencieuse pourtant, comme si tous ceux qui étaient là eussent trouvé la même déception et s'en fussent gardé, les uns aux autres, une rancune muette.
Louisette fit le menu, plein de chatteries pour elle, pour le marquis, relevé d'une solide tranche de rostbeef à 1 anglaise, nécessaire à sa robuste constitution.
Et ils mangèrent d'abord en silence, l'appétit aiguisé par leur promenade, songeant tous deux au changement que cette matinée avait apporté en leur existence.
Elle surtout, surprise presque de ce résultat inespéré, à peine souhaité en ses rêves les plus orgueilleux : ce mariage tombant du ciel, avec un nom superbe, une fortune sans doute fort ronde, et même, si, sur le retour, des besoins de plaisirs la prenaient, un mari solide, dont nulles précé-
dentés débauches n'avaient entamé la vigueur. Elle ne se disait même pas que ce mari, elle le connaissait à peine ; qu'elle l'avait conquis seulement par les sens, en exacerbant son désir sous une série de refus ; elle était toute à la joie de cette subite fortune, au petit plaisir qu'elle aurait le soir même à éblouir les camarades du Foyer avec cette annonce :
— Dans deux mois, je serai madame la marquise de La Roche Belval !
Le marquis, elle ne le regardait même pas, ne trouvait pas, hors les obligées démonstrations extérieures, une tendresse, une piété vraies pour cet espèce d'être primitif, ce campagnard demi sauvage, jeté tout à coup dans Paris, avec une ignorance telle de la vie qu'il lui avait suffi de deux mois pour s'engluer d'elle, et se déclarer prêt à l'épouser malgré le secret de Polichinelle de ses cent liaisons antérieures, et ce double lest humain qu'elle traînait après elle, ces deux enfants faits, comme disait un mauvais plaisant, de pièces et de morceaux.
— Qu'importe! tant pis pour lui! Pourquoi est-il si bète.
Mais des murmures autour d'eux, s'élevèrent,
I I 8 SOCIETAIRE
rapide crescendo de dix conversations s'animant peu à peu. Et, se sentant plus seuls dans ce léger brouhaha que dans le grand silence de tout à l'heure, ils se mirent à causer, à se dire les mille choses que doivent se dire les gens de leur âge — le marquis, quadragénaire, elle, avouant trentecinq étés — le jour où ils viennent de décider de s'unir dans les formes légales.
Après la dignité que Louisette lui avait montrée le matin même, le marquis se croyait forcé d'être sentimental, et il courait des madrigaux aux épithalames d'une main lourde dont les tâtonnements amusaient l'actrice.
Puis, la chaleur du bourgogne qu'il buvait à larges lampées l'attendrit véritablement, il se sentit un besoin de s'épancher, de mettre à nu son cœur, son âme, il conta sa vie, un long martyre, et dont un écrivain eût pu faire indifféremment un roman ou un vaudeville.
Un détail fit rire aux éclats Louisette :
— Non ! vrai, jusqu'à trente ans!... exclama-telle.
Et elle dût se pincer les lèvres pour retenir la fin d'une phrase ainsi commencée :
— Ah ! moi, je n'ai pas attendu si longtemps!
LES FIANÇAILLES DE ZEZETTE Iig
Mais le marquis n'y prit pas garde, empêtré à dévider l'éeheveau de sa confession :
— Oui, répéta-t-il, oui, jusqu'à trente ans, je suis resté ignorant du bonheur, muet devant une femme comme un chercheur devant une énigme, mené à la baguette par ma mère qui prétendait me garder pur comme un lys pour je ne sais quelle future offrande.
Et, éprouvant le besoin de se montrer « Parisien », il ajouta, se croyant fort spirituel :
— Ah! ma mère, si vous la connaissiez, quel type!...
— Chut! ne parlez pas ainsi ! ordonna Louisette, très digne.
Mais il insista, voulut expliquer à fond sa mère, un type, un vrai type, comme il le répéta encore deux ou trois fois.
Et il dessina à gros traits lourds leur vieille maison de Xançy, endormie dans ses murs de pierre datant du grand siècle ; les fenêtres toujours closes, même en été, malgré que le parc de la Pépinière, d'un côté, et les jardins particuliers de l'autre étendissent tout auprès leurs tapis enluminés de fleurs. Puis, dans cette maison, il montra sa mère, vieillissant lentement entre les
bras d'un grand fauteuil historié, la mine pâle, creusée de rides, sous les boucles blanches de ses anglaises poudrées, et les brides violettes de son bonnet de tulle noir.
Ce fauteuil, elle y vivait depuis quarante années. Aussi loin que sa mémoire pouvait remonter, il voyait sa mère ainsi assise dès le jour, aussitôt son retour de la messe de 6 heures, à 1 église Saint-Evre, où elle se rendait dans le lourd carrosse de la famille.
Interminablement, elle brodait des nappes d'autel, des chasubles, toute une lingerie bizarre qui mettait dans la maison une odeur de sacristie. Personne ne venait la visiter, sinon quelques hommes d'église et quelques dévotes sans âge, leur habituel cortège. Et ces quelques vieillards formaient ainsi dans ce Nancy, qui a gardé comme un vag-ue souvenir de 1 élégante cour de Lorraine, un besoin de fêtes, de luxe, de plaisir, une petite société perdue, ignorée, ignorante de toute vie qui n'était pas consacrée au Dieu de la dévotion et du sacrifice.
Pourquoi cet isolement, cet enlisement. Il le savait depuis peu de temps; son père, son grandpère avaient été de grands viveurs ; le grand père
avait fini gâteux, tombé à des vices ignobles ; un coup de sang avait foudroyé le père au milieu d'un souper joyeux. Et un frère du marquis, encore enfant, était mort peu de jours après.
La mère alors, déjà fort dévote, avait vu là une vengeance du ciel, une punition abattue sur cette famille maudite. Elle avait du coup sombré dans le mysticisme, et elle s'était juré que son dernier fils ne suivrait pas la voie criminelle.
Elle s'était enfermée, ne gardant qu'une vieille domestique, aussi dévote qu'elle, et un cocher à tout faire recommandé par un chanoine de la cathédrale.
Elle avait elle-même élevé son dernier fils, préférant le voir ignorant que livré aux mauvaises fréquentations de l'école.
Et elle avait réalisé ce miracle de le garder près d'elle, dans ses jupes, sous une domination de tous les instants, sous un joug- qu'il ne pouvait, ignorant de tout au-delà, songer à soulever.
Elle disait :
— Je ne veux pas en faire un homme d'église, il n'est pas de souche assez pure pour cela. Mais quand le moment sera venu, je le marierai, je lui donnerai une femme que je choisirai moi-même
et dont il aura des enfants capables de racheter les fautes de leurs ancêtres.
A trente ans, il était encore l'innocent dont Louisette avait tant ri tout à l'heure.
Elle en rit encore une fois, puis, plaisantant doucement, demanda :
— Mais, enfin, comment cela vous est-il venu?
Il dit la chose, très simplement : une conversation surprise par hasard entre une des vieilles dévotes et un des prêtres qui fréquentaient chez sa mère. Le prêtre contant à la dévote qui se scandalisait, la découverte qu'on avait faite d'une maison mal famée, dans une rue voisine de la cathédrale. Il donnait des détails; la dame levait les bras, parlait de malédiction divine; et, tout de suite, Georges sentit un immense besoin de savoir, de sonder cet inconnu qui venait de se révéler à ses oreilles, de connaître le sens de ces mots qu'il ne comprenait pas.
Le soir, il s'échappa facilement, car sa mère, confiante en l'éducation qu'elle lui avait donnée, avait peu à peu relâché sa surveillance ; il s'en fût rôder aux abords de la maison inconnue. Et, là, sans aucune poésie, brutalement, à l'appel d'un ^s/Z/raccoleur, il connut le doux mystère.
Ce fut en lui une transformation ; toutes les ardeurs si longtemps ignorées, tous les désirs incompris qui l'avaient souvent assaillis, se réveillèrent en foule; et, dès lors, il mena une vie en partie double, dans le jour, silencieux comme une jeune fille sous les yeux de sa mère et, le soir s'échappant, courant à des amours viles, faisant, pour rentrer avant le jour, l'escalade d'une muraille.
Il se saoulait d'une basse débauche, trop timide pour chercher à se lie--, en ses plaisirs, à des hommes de son monde qui l'eussent initié aux raffinements. Il allait seul, fréquentait les centres de satisfaction facile, s'enivrait par les yeux, longtemps, puis, vite, son choix fait, s'en allait vainqueur, grâce à l'argent qu'il avait facilement.
Une attirance, née peut-être d'un atavisme, le ramenait surtout vers les syrènes pailletées qui faisaient la joie des obscurs beuglants, et il connut toutes celles de Nancy, l'une après l'autre, poussé par un tel désir qu'il les eût volontiers, parfois, saisies sur la scène étroite, emportées au milieu d'un refrain crapuleux, ou possédées là, sous l'œil de tous les spectateurs.
Cela dura dix ans ; et, de toutes ces obscures satisfactions, il ne rapportait que la conscience qu'il était des plaisirs plus complets ; peu à peu, un insatiable désir l'avait envahi de voir ce Paris qu'il s'imaginait un Palais de fêtes éternelles, peuplé d'un monde de femmes aux faciles amours, aux savantes caresses, et il eut fait tout au monde pour y passer, ne fut-ce qu'une nuit !
— J'y suis venu enfin, j'ai trouvé un prétexte : ma mère voulait me marier ; j'ai parlé..,de pèlerinage à faire au Sacré-Cœur pour me purifier avant cet acte décisif. Et elle a consenti, m'a laissé partir, muni d'un tas de lettres pour tous les prêtres d'ici. J'en ai porté quelques-unes. J'ai été fort bien reçu partout; j'ai fait, chez ces bons curés, la connaissance de gens du monde qui se sont extasiés sur mon inexpérience, et se sont mis en tète de m'initier à la vie. Ils m'ont mené partout: au théâtre et ailleurs. C'est ainsi que je vous ai rencontrée : et, depuis le soir où, pour la première fois, je vous ai vue sur la scène, je ne vis plus que pour vous, je n'aspire plus qu'à vous ! Ah ! pardonnez-moi si, un instant, j'ai osé vous poursuivre d'un amour indigne ; je sais si peu de la vie ! aujourd'hui, je vous connais. Et vous voyez
que je vous aime comme vous devez être aimée. Elle dit simplement :
— Merci !
Puis, très mélancolique :
— Comme c'est bon de s'entendre parler ainsi. On oublie tout, alors, les hontes, les cruautés, les calomnies du théâtre !... Si vous saviez, mon ami, combien j'ai souffert par ce théâtre que j'aimais tant !... Un jour, j'ai rencontré sur ma route un homme, bon comme vous, pur comme vous ; nous nous aimâmes; et quand, â cause de ma faiblesse, je me trouvai mère, sa famille nous sépara, l'envoya au loin, me laissa sans appui, sans autre consolation que le double fruit de notre amour!... Ah! dites, mon ami, vous ne m'abandonnerez jamais, n'est-ce pas ?
Elle avait débité cette longue tirade copiée sur un rôle de l'Ambigu d'un son de voix alanguie, tremblotante, coupée de courts sanglots.
Des larmes en vinrent aux yeux du marquis; presque haut, il jura :
— Jamais ! • Il y eut un silence. La Roche Belval la contemplait, ivre de joie ; elle, revenant vite aux choses sérieuses :
— Mais votre mère, mon ami, croyez-vous qu'elle consente jamais...
— Oh ! elle consentira !
Et, rageusement, avec une brutalité de timide, volontaire par accès, comme pour défier tous les obstacles que la vieille dévote pourrait mettre à son bonheur, il répéta :
— Il faudra bien qu'elle consente !
Ferville avait eu une idée qu'en son for intétérieur, il n'hésitait pas à qualifier de géniale.
Débutant à peine, mais point du tout imbu de grandes théories littéraires, n'ayant comme il disait d'autre ambition que « se tailler un fromage » en une profession où le capital intellectuel suffit, il tarabustait Bouchu pour être introduit dans le monde des théâtres et trouver des débouchés aux monologues et saynètes qu'il avait en portefeuille; il accumulait les manuscrits à l'usage des éditeurs futurs ; il courait les journaux en quête de quelque colonne où déposer de la copie, sur n'importe qui, sur n'importe quoi, à n'importe combien la ligne.
Jusqu'alors, tout cela ne produisait pas grand chose ; mais il ne désespérait pas, persuadé que
la veine se montrerait fatalement un jour et sûr qu'alors il saurait bien la saisir.
Or, l'autre soir, devant cette tempête, qui s'était subitement abattue sur le foyer, il s'était écrié, in petto :
— Mais la voilà, la veine! la voilà bien, comme dirait Dupuis. Je les interviewe l'une après l'autre, je ramasse une jolie petite collection de potins sur cette pauvre Xoirmont, j'en fais une salade sous la rubrique: Lucinde à la Comédie et le diable m'emporte s'ils ne me prennent pas ça au Barbier, où ils me disent toujours: Apportez-nous des reportages intéressants.
En quête dès le lendemain, partout il trouvait porte close : ces dames étaient à l'enterrement d'Amra. Mais il ne se rebuta pas.
Le surlendemain, il recommença sa tournée, en fiacre, afin d'arriver très correct chez les reines de la rampe ; même insuccès : il n osait se recommander du Barbier et, sur le simple vu de son nom aux syllabes inconnues, on s'empressait de réconduire.
— Madame est absente ! Madame ne peut vous recevoir qu'au théâtre !
Seule, Mlle Bertal l'accueillit et fort bien, en
INTERVIEWS I2g
son appartement où l'on croit voir revivre le siècle des bonbonnières de Boucher, des nudités de Clodion ; elle fut charmante ; et il en resta très flatté au fond, quoique furieux. Mlle Bertal, très peu cabotine, ne fréquentant pas les camarades, point médisante, lui ayant déclaré qu'elle se désintéressait absolument de la question, la présence de Lucinde n'ayant rien à lui enlever de son propre talent.
Il pensa se rattraper le soir.
Justement on donnait une pièce du répertoire, intéressante seulement parce qu'elle réunit sur la scène presque toutes les étoiles de la Maison. Il était donc assuré de trouver toutes ces dames soit au foyer, soit dans leurs loges ; la seule difficulté était de forcer la consigne.
— Mais, bast ! se disait-il. Je brûle mes vaisseaux. Je me présente carrément comme envoyé par le Barbier. Advienne que pourra !
Il frappa d'abord à la porte de Zézette Lambel, — premier étage, au bout du couloir, à gauche.
Une grosse dame, en robe noire, tablier blanc, figure de vieille sous-maîtresse correcte, vint parlementer avec lui. Il exposa le but de sa visite,
dut attendre encore quelques instants, pendant que l'habilleuse allait consulter l'actrice, fut enfin introduit. Il franchit une antichambre d'un mètre carré, limitée par des portières d'étoffe, et se trouva dans la loge.
— Une seconde, lui dit une voix, et je suis à vous !
Dans un retrait, formant à gauche comme une seconde pièce, Louisette était assise devant sa table de toilette, le dos tourné, le visagre reflété par une de ces glaces à trois pans, se fermant comme un livre, que les miroitiers intelligentsont inventées en ces dernières années. A l'autre bout de la loge, sur un tabouret, le marquis, la dévorant des yeux, suçait la pomme de sa canne.
Et, sous la lumière vive des petites lampes électriques, Ferville pût à loisir donner un coup d'œil au sanctuaire, froid, correct, riche, tendu d'andrinople rouge que des bandes d'étoffe claire découpaient en panneaux, avec un plafond semé d'innombrables étoiles d'or, et un tapis d'Orient enharmonie avec la couleur générale.
Des sièges s'espaçaient, où traînaient une demidouzaine de bouquets ; sur une cheminée, entre deux lampes magnifiques, Molière souriait d'un
sourire de bronze ; et des cadres s'accrochaient aux murailles, reproduisant dix fois en dix rôles les traits de l'artiste, ex-votos offerts par de braves peintres que le théâtre attire invinciblement, étant une bonne école de réclame et de cabotinage.
Sur un mannequin, le costume que Louisette allait endosser, déformait des plis de soie rose tendre ; et, en belle place, enfoncée en un fauteuil proportionné à sa taille, une poupée colossale, déshabillée et rhabillée chaque soir, étalait en réduction les falbalas dont l'actrice s'allait parer.
— Oh! maman Pompon, maman Pompon ! c'est trop chaud, ça brûle ! minauda Louisette d'une petite voix enfantine, en trempant ses mains dans une cuvette que son habilleuse venait d'emplir d'eau tiède...
Son visage était fait. Elle se retourna :
— Je n'ai qu'un instant, monsieur...
— Ferville !
— Monsieur Ferville, dites-moi vite ce que veut le Barbier !
— Nous avons appris que MUe Lucinde Noirmont pose sa candidature au Sociétariat. Cette prétention nous a étonnés...
— Il y a de quoi !
— Et je viens vous demander ce que vous en pensez. Y a-t-il indiscrétion? Ou bien consentezvous à me dire nettement votre opinion ?
Louisette, pour la forme, hésitait. Ferville la décida tout à fait en ajoutant :
— Nous croyons qu'il y a là une question qui intéresse tous les vraisamisde la Comédie. Et nous voudrions y consacrer un grand article de tète.
Alors, ce fut une confession complète. Elle n'aimait pas la réclame, elle ne tenait pas à voir son nom dans les journaux, en dehors des questions artistiques. Mais, cette fois, il s'agissait, pour la Comédie, d'une affaire de dignité, et elle croyait de son devoir, à elle, la « petite première », de faire taire ses répugnances personnelles et de prendre bien haut la défense de sa chère Maison.
Pouvait-on imaginer semblable outrecuidance? Quoi!... cette... fille se croyait-elle tout permis? Jugeait-elle tout le monde à son niveau. Pensaitelle donc qu'il n'y avait plus sur la terre d'honnêtes femmes que son contact, son voisinage seul, fissent reculer d'horreur!
Et — sans vouloir appuyer — elle dévida le chapelet des cent aventures « honteuses » mises
au compte de Lucindp, cent petites calomnies que sa langue de vipère aiguisait à merveille.
Ferville en avait assez entendu. Il jugea bon de l'arrêter :
— D"autant plus qu'elle ne rachète guère tout cela par le talent, insinua-t-il !
Mais elle mit à nu le fond de son cœur, laissa voir en un élan de franchise et le véritable esprit de la Maison, et son caractère à elle-même.
— Oh ! ce ne serait pas encore cela ! 11 y en a bien d'autres ici que le talent n'étouffe pas!...
Elle englobait d'un geste toutes ses camarades, ses rivales. Et elle conclut :
— Du reste, je l'ai dit au Ministre, si cette infamie était commise, je prendrais ma retraite !...
Ferville remerciait, saluait. Elle le retint encore un peu, départie de son accoutumée raideur par le besoin de crier sa joie du matin :
— Au fond, j'ai bien tort de prendre feu. C'est tout platonique, en somme!... Car, maintenant, s'il n'y avait la question morale, je serais absolument désintéressée, puisque très probablement je quitterai le théâtre bientôt...
Et, se tournant vers le marquis toujours absorbé en sa contemplation :
— M. le marquis de la Roche-Belval, mon fiancé !
Ferville s'inclinait, cherchant un compliment ; maman Pompon lui évita la peine de trouver. Elle tendait une carte à Louisette.
— Oh ! mon Dieu ! c'est le général ! J'oubliais totalement qu'il devait venir ce soir !... Monsieur, je vous demande pardon !.. . Georges, une minute, vous permettez, n'est-ce-pas?
Et, penchée vers le marquis un peu inquiet :
— Je veux qu'il soit mon témoin ! lui soufflat-elle en le poussant vers la porte.
Les deux hommes sortirent, croisant à l'entrée un personnage très coquettement vêtu, dont la barbe châtain clair attirait tout d'abord le regard.
Et Eerville s'en alla vers une autre loge, avec un sourire de pitié narquoise à l'adresse de cet excellent marquis.
— Diable ! pensait-il, elle le mène grand train, ce bon La Roche machin !
Chez la petite Meunier, « ce bijou dessiné
parGreuze, modelé en Saxe ».
Un étage plus haut que chez Zézette ; une grande loge où Eerville fut introduit non par une bonne,
mais par la propre mère du jeune phénomène, une femme tournée en marchande à la toilette cossue, qui se confondit en amabilités au seul nom du Barbier que Ferville invoquait :
— Monsieur, je vous demande padon... Si nous avions pu prévoir... j'aurais fait enlever les housses !
Meunier qui n'avait été que du lever de rideau, achevait de coiffer une imperceptible capote de vingt-cinq louis — cinq louis le centimètre — prête à s'en retourner sagement au grand trot de ses cobs, vers l'hôtel où son vieil adorateur l'encageait depuis ses premières années de Conservatoire.
Elle salua, d'un signe de tête timide; Ferville exposa le but de sa visite, le plan qu'il prêtait au journal ; et tout de suite, Mme Meunier s'emballa, ravie :
— Ah ! c'est une bonne idée que le Barbier a eue là ! C'est si bon de voir que, dans les journaux, on sait prendre la défense des honnêtes femmes!... Quelle honte, monsieur, si cette fille triomphait. Ce serait à douter de tout sur la terre !...
Elle allait, allait, dévidant un interminable écheveau de sottises, à phrases pressées, comme
une leçon apprise d'avance. De grands mots : honnêteté, vertu, modestie, revenaient sans cesse sur ses lèvres. Et, avec moins de délicatesse que Zézette, elle accumulait, accumulait, sans tarir, les racontars, fielleux, abjects, telles les médisances d'une prostituée délaissée à l'égard d'une camarade qui a « étrenné ».
Ferville la laissait aller, sans l'interrompre, les oreilles bercées par le refrain déjà entendu ; il trouvait dans la sévère housse blanche des fauteuils et des chaises un malicieux sujet de réflexions; la prévoyance dune mère sautait aux yeux dans cette loge, salon de bourgeoise seulement ouvert le dimanche, somptueuse d'ailleurs, malgré cette apparence d'économie, d'une somptuosité sévère bonne à servir de tarif aux nigauds, d'épouvantail aux chercheurs d'aventures gratuites ; point de colifichets ; de bons meubles dont on peut toujours « trouver de l'argent » ; et, pour toute étiquette artistique, dans un coin, ce portrait d'actrice du dernier siècle que l'administration accroche dans chaque loge, une M"° Dubois ou Duclos quelconque, qui, sous le fard pâli du pastel, semblait sourire railleusement de l'intronisation de cette correction mercantile.
A la fin, M'lc Meunier se décida à interrompre sa mère :
— Mais, enfin, maman, ce n'est pas toi qu'on interroge, c'est moi !
Mmc Meunier jeta à sa fille, coupable d'une telle hardiesse, un regard furibond.
Elle se tut pourtant, après cette réflexion :
— Eh bien, parle, mon enfant, mais ne crains pas de tout dire ce que tu as sur le cœur, sans cependant te compromettre.
M"e Meunier ne se compromit pas. Elle susurra doucereusement quelques vagues méchancetés, parla beaucoup de ses amis, de sa position, de l'org-ueil qu'elle avait d'être si jeune à la Comédie et du chagrin que lui causerait l'approche de cettp Lucindequi déshonorait « le métier ».
Le métier, elle ne dit pas lequel, celui dont elle vivait ou celui dont elle se parait.
Mais Mmc Meunier se chargea de faire la lumière, reprenant la parole tout à coup :
— Enfin, Monsieur, vous comprenez ce que doit souffrir une mère qui a tout fait pour élever sa fille, qui s'est, on peut le dire, sacrifiée pour elle, et qui croit avoir assuré son avenir, en la vo}-ant tout à coup exposée à de pareils contacts.
Mais, monsieur, que ferait-elle, mon enfant, si la bonne renommée de la Maison était compromise? Vous le savez, ce qu'on aime avant tout, chez les jeunes femmes, c'est la tenue, l'air comme il faut. Or, comment croirait-on que ma fille est une femme comme il faut, si on la voyait sur une affiche aux côtés de M"e Lucinde Noirmont?...
Ferville, édifié, descendait l'escalier devant les deux femmes, et il entendit la mère qui disait à la fille :
— Eh bien, tu es encore étourdie. Tu laissais là-haut le bracelet que le comte t'a envoyé ce soir.
— Mais, maman, jevoulais le renvoyer, puisque tu me dis de ne pas encourager ce monsieur!...
— Ce n'est pas une raison pour le décourager, cet homme. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et puis, c'est toujours un bijou de valeur et ça n'enlace à rien !
... Près du foyer, Ferville trouva Bouchu, qui, tous les jours fourré à la Comédie, déposait ce soir-là des potées d'encens aux pieds de la grosse Labarre, cette myope à la gorge débordante qui, l' avant-veille, avait la première apporté à Zézette la terrible nouvelle.
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L'éternelle rieuse jouait à toute vapeur de la langue et de la face à main, causait, riait, lorgnait comme si elle eût été à la tâche ; et dans sa robe toute blanche, outrageusement décolletée, sa gorge sautillait prête à franchir l'obstacle du corsage, avec ces interminables trépidations qui secouent, au passage des lourdes voitures, les terrines de gelée des devantures de charcuterie.
Ferville ne laissa pas au gros bénisseur le temps de trouver une échappatoire ; tout de suite, il l'obligea à une présentation, et sans même permettre à la trépidante actrice de le lorgner à l'aise, posa pour la troisième fois sa question.
— Lucinde?... Sociétaire !... Ah! oui, c'est vrai! je n'y pensais plus!... Je suis si étourdie ! J'ai tant à faire, tant à penser!... Mes enfants, mes chevaux, mon mari, mon théâtre, mes parents, mes répétitions! Eh bien, monsieur, puisque vous voulez mon opinion sur l'outrecuidance de cette demoiselle, vous pouvez prévenir carrément le public, et le ministère, et le Comité. Elle ou moi, qu'ils choisissent!... Je n'ai pas besoin, moi, d'accepter cette souillure!... Est-ce que c'est pour moi que je fais du théâtre, est-ce que c'est pour m'amuser que je joue trente fois le même rôle.
Ah! s'il n'y avait pas l'Art, et ces pauvres auteurs qui ne peuvent se passer de moi!... Est-ce que la fortune de mon mari ne me suffirait pas, largement!... Mais je n'accepterai jamais une semblable honte... Voyons, à ma place, Bouchu, l'accepteriez-vous ! . . .
Moi qui ne vais pas dans le monde pour ne pas quitter mes enfants et pour éviter qu'on se permette des libertés à mon égard, moi qui ne vais pas à la campagne, à mon gré, pour ne pas laisser le théâtre dans l'embarras, vous pensez bien que, si une telle ignominie s'accomplissait, j'en aurais assez une bonne fois de me sacrifier pour tout le monde. Je m'en irais. Ils se tireraient de là comme ils pourraient. Et on verrait bien si une Noirmont peut faire oublier une honnête femme !...
... La sonnette tintait. L'avertisseur parcourait les couloirs supérieurs, appelant les retardaires.
Ferville s'en fut, avec Bouchu, écouter un acte dans la salle.
— Je vous retrouverai à la sortie! lui dit-il au baisser du rideau.
Et il courut frapper à la loge de Mm" Dangeau. Spire, la dernière dont il voulait avoir l'opinion,
estimant que ce quatuor — Zézette, Meunier, Labarre, Dangeau — formerait un chœur d'injures bien suffisant.
Mme Spire l'accueillit avec une grâce nonchalante. Elle était enveloppée d'un long peignoir ruche de dentelles, assise à sa table de toilette, et, avant de se rhabiller, elle s'occupait à l'aide d'une batiste trempée d'alcool, à débarrasser son visage de la poudre, du rouge et du noir qui en variaient l'éclat.
Elle indiqua un siège d'un geste charmant d'abandon et se tourna à demi pour écouter, pendant que sa main, continuant la besogne commencée, épongeait doucement sa figure. Une merveille, cette main, blanche, potelée, mignonne, attachée à un bras dont la peau avait la fraîcheur du satin. — Elle ne regardait pas Ferville, mais ce bras, qui la plongeait toujours en une extase. Et ses yeux très doux, à l'abri de leurs longs cils, semblaient dire :
— Peut-on voir un bras pareil?...
Des bagues étincelaient à tous les doigts, et Ferville en retrouvait trois fois les feux, dans les trois pans de la glace devant laquelle Mme Spire procédait à sa toilette.
Elle parlait doucement, d'une voix de miel, rasante. Et, tandis que sa main évoluait eomplaisamment au bout du bras que la large manche, tombée en arrière, découvrait jusqu'au coude, elle disait :
— Monsieur, moi je pourrais être bien désintéressée. Je suis mariée, mon mari vient au théâtre avec moi, et personne n'a jamais osé médire de notre ménag'e. Nous sommes connus. ]\lais je ne saurais abandonner mes camarades en cette pénible occurrence...
La main jouait, tournait, semblait dire :
— Qu'importe Lucinde, avec une telle main! Mme Spire continuait :
— Voyez, monsieur, comme mon sort est malheureux. Il y a un an à peine je perdais mon père... combien je l'ai pleuré, vous le savez, puisque je suis restée dix mois éloignée du théâtre...
La main portée à l'œil où pointait une larme eût encore l'occasion de se faire voir...
— Je rentre, et à peine remise dans le courant, voilà que j'apprends cette nouvelle. Cette... je ne sais comment la nommer, prétend être des nôtres! Je ne pouvais y croire, d'abord. Je pensais, c'est
une raillerie, une fausse nouvelle, lancée par un mauvais plaisant... Mais non!...
Elle aperçut un point terni dans le poli d'un ongle. Elle prit un petit outil d'ivoire, un peu de pâte, frotta longuement l'ongle coupable.
Et ellâ parlait toujours, de son ton calme de bonne diseuse, indiquant les nuances sans y appuyer, avec cette finesse que vantait toute la critique.
Derrière elle, dans un cadre de peluche, le portrait de celle qui l'avait protégée dans sa jeunesse, — la grande poétesse du siècle — la couvait de ses yeux noirs ; et, sur tous les murs, les souvenirs signés de ceux qui lui avaient facilité la route, les lettres encadrées des Maîtres qu'elle avait interprétés ou charmés, semblaient lui donner un certificat de bonne vie et mœurs, parapher de leur témoignage les phrases émues en lesquelles sa vertu outragée exhalait ses plaintes.
— Mon cœur saigne, monsieur, à l'idée de quitter ce théitre à qui je dois d'être ce que je suis. Sans le théâtre, que serais-je aujourd'hui? Mais, je vous le jure, je n'y resterais pas un instant de plus le jour où M"e Lucinde Noirmont y entrerait.
Et sa main, étendue pour le serment, trouva une fois de plus le moyen de faire admirer la finesse, la matité de la peau, le fuselé des doigts, l'harmonieux contour des paumes.
— Madame, vint murmurer une femme de chambre, classique comme une soubrette de théâtre, Monsieur fait prévenir Madame qu'il est habillé ; Monsieur demande si Madame peut le recevoir.
— Bien ! Dites à Monsieur que je vais être prête dans un instant.
Et elle activa sa toitette, après avoir rangé dans un coquet portefeuille une carte qui traînait sur la cheminée et où Ferville pût entr'apercevoir quelques lignes manuscrites...
Ferville s'en alla.
Il en avait assez vu. Il tenait son article. Il était sûr que le Barbier le prendrait. Quelle jolie page de sous-entendus il allait écrire. Ah ! comme il allait leur faire payer, à coups d'encensoir, les courses inutiles qu'elles lui avaient fait faire, et les heures d'antichambre qu'il avait, pour elles, accumulées.
Elles lui avaient montré leur cœur; il avait vu jusqu'au fond. Et comme il saurait, tout en sténo-
graphiant ses quatre interviews, y semer les épines sous les roses !
— C'est Lucinde que je mets sur la sellette, se disait-il, avec le sourire heureux qu'inspire une bonne raillerie. Mais pour ceux qui savent lire, ce sont ces dames qui seront à la barre !
.,- Au foyer, il retrouva Bouchu.
— Eh bien ! dit celui-ci qu'il avait tout à l'heure mis au courant. Vous les avez toutes vues ?...
— Oui...
— Sont-ellescharmantes, hein ! Parions qu'elles vous ont étonné, que vous ne les croyiez pas aussi exquises !... Ah! mon cher, c'est que la Comédie, c'est la Maison unique, le Temple... Pensez-vous qu'on puisse, en d'autres théâtres, trouver pareille réunion de jolies femmes, avec autant de talent, et de cœur, et d'esprit?...
Et Bouchu, transporté d'admiration, ne tarissait pas, exaspérait Ferville de ses louanges dont l'autre venait de toucher du doigt le mal fondé.
Il répétait, sans trêve, comme une oraison:
— Quelle Maison, mon cher, quelle Maison ! Il n'y en a qu'une, vous dis-je !
Ferville, simplement, répondit:
— 11 n'y manque que Bordenave !