ES INTERVIEWS SE SUIVENT ET NE SE RESSEMBLENT PAS
Ferville eut la joie, le lendemain, de lire son article à la première page, quatrième colonne, du Barbier. Et il ne se dissimula pis que cette tartine était vraiment bien tournée, fine, spirituelle, avec des pointes à deux tranchants et une foule de sous-entendus à faire la joie de ceux, qui prétendent savoir « lire entre les lignes ».
Ce qui donnait encore plus de portée à sa petite production, c'est qu'elle tombait en plein potin du moment; tous les journaux dits Parisiens et même quelques-uns des journaux graves, consacrés à la politique, s'étaient abattus sur la question comme des corbeaux sur un cadavre; et c'était, ce même matin, un prodigieux concert d'invectives à l'adresse de Lucinde, d'innombrables
hoquets d'indignation, des prises de cilices désespérées devant cette suprême souillure qu'on voulait imposer à la Comédie.
On sentait que toutes ces dames et tous ces messieurs sVtatent mis en campagne; que le mot d'ordre avait été universellement donné : et qu'on avait su faire comprendre à toutes les grosses plumes que leur intérêt d'auteurs, de « bons caman:d3S » ou de simples quémandeurs de loges était directement en jeu.
Le lendemain, sûr, le mouvement s'étendrait; la tourbe des sous-or Jres prendrait l'indignation des Maîtres pour pan bénit, et s'ind'gner ait comme eux, mais avec plus de bête sincérité.
Et Ferville jubilait: seul, il donnait la note railleuse, même un peu discordante du concert; et il se voyait, le lendemain, visé par dix po'émiques dont, d'avance, il supputait tout le proit.
— Allons, pensait-il, je l'avais bien dit: c'est la veine. A moi de savoir en profiter.
Il s'en fût tout droit avenue Kléber, frnpper à la porte de Lucinde, afin de faire la contre partie de son article du matin, la réponse de Lucinde à ses accusatrices.
Comme il l'espérait, el'.e le reçut tout de suite,
avec une amabilité à laquelle il s'attendait, mais qui le surprit, pourtant, après les vanités qu'il avait rencontrées la veille.
— Ah! M. Ferville... vous venez me voir à mon tour... Alors, soyez le bienvenu, car je ne crois pas me tromper, vous êtes le seul de toute la presse qui me soit sympathique.
Elle était dans un pïtit boudoir aux sisg^es bas, pleins d'invitante mollesse ; et elle montrait d'un geste un éparpillement de feuilles blanches autour d'elle, toute la collection des journaux qui, le matin même, s'étaient servis de son nom et de sa vie pour emplir leurs colonnes.
Son déshabillé du matin, de satin noir aux arachnéines dentelles, faisait, sous cette avalanche, une plaisante tache, avivée par l'or de la chevelure.
— Asseyez-vous donc, monsieur, et excusezmoi si je vous reçois en ce costume mais je n'ai pas encore eu le temps de m'habiller : j'ai passé toute la matinée à lire les amabilités de ces messieurs!
Elle éclata de rire :
— Ah! qu'ils sont amusants!... Ils se jettent sur moi comme s'il s'agissait d'une question
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d'honneur national!... J'aurais vendu de la poudre sans fumée au roi de Prusse qu'ils ne s'acharneraient pas avec plus de férocité!... Et pourquoi, mon Dieu? parce que je veux entrer à la Comédie, c'est-à-dire dans une maison où il est de règle de n'avoir pas de talent, et d'être hypocrite
Ferville ne pouvait la quitter des yeux, tant il la voyait charmante, séduisante, digne de toutes les passions qu'elle avait inspirées.
Elle continuait:
— Vous venez m'interviewer? Que voulez-vous que je vous réponde? Vous pensez bien que je ne vais pas imiter ces dames, et faire des cancans. Ce que je pourrais dire, vous le savez aussi bien que moi. Et vous vous amusez autant que moi de leur indignation.
Ferville sourit.
■ — Vous voulez m'interroger?...
— Mon Dieu, après ce que vous venez de me dire!...
— Eh bien, alors, faites mieux, restez ici une heure ou deux. Causons de n'importe quoi. Jetons ensemble un coup d'oeil sur ces journaux. Et je suis bien sûre que vous trouverez pendant ce
tem s-là de quoi fa:r^ v >tre article. Vous y mettrez ce que vous voudrez. J'approuve tout d'à" vance.
— Vous me comblez, madame, et je suis confus...
— Bah ! laissez donc. J'ai toujours été ainsi avec tous mes ami-, et c'est précisément ce qu'on me reproche .. La question est que vous ne vous ennuyiez pas.
Et elle se mit à passer en revue les colonnes où il était question d'elle. Elle ne discutait pas les faits, habituée depuis long-temps à servir de cible aux chroniqueurs à court de copie. Elle se contentait de relever les noms, les soulignant presque tous d'un souvenir.
— Tiens! Vilcoq qui me traite de femme facile... Il en sait quelque chose, je lui ai fait l'aumône d'une minute il y a quinze ans!... Et Regnard qui me reproche d'avoir entretenu des Alphonse. Il se souvient du temps où il ne mangeait que ies jours où je l'invitais à dîner... Et Bellanger !... Et le petit Carmignon ! Tous! Il parait que mon Champagne leur est resté sur le cœur. Bah ! ils en reboiront quand même, et à ma santé encore !
Une feuille, plus longtemps que les autres, la retint : la Voix du Boulevard.
— Ah ! Bèrard, j'en étais sûre ! En voilà un qui ne me lâchera jamais !... Il est vrai de dire qu'il n'a pas tant d'idées que ça pour qu'il puisse en changer tous les jours!
— Qu'est-ce qu'il a donc contre vous, ce fort à la halle du journalisme? demanda Ferville.
— Lui. rien ou presque! Il a surtout contre moi de n'avoir jamais pu réussir qu'en tapant sur ceux qui ne lui disent rien, et comme il est b'e 1 sûr que je ne répondrai pas, il s'en donne à cœur joie. Mais je lui ai déjà joué un bon tour!...
— Ah?...
— Vous ne connaissez pas l'histoire?... Oh ! ce n'est pas long-. Je vais vous la raconter en deux mots, ça pourra vous servir pour votre article... Vous vous rappelez, il y a deux ans, ce pétard qui a éclaté sur mon nom à propos d'une aventure ridicule quoique bien triste: Un gamin de dix-huit ans qui tournait autour de moi depuis longtemps, sans rien demander,sans rien dire, se contentant de m' offrir chaque soir un bouquet, un bijou, vint un matin se tuer devant la porte de ma chambre. Là-dessus, clameurs!... Remarquez que je n'y
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pouvais rien, que ce petit m'avait été amené par un de mes bons camarades, et que je ne m'étais jamais doutée qu'il avait envie de moi... Si c'était à ce point là, que ne parlait-il? Ça me coûtait si peu! Il était gentil d'ailleurs et ne me déplaisait pas. Mais non, il éprouve le besoin de jouer le mélodrame... et c'est sur moi qu'on tombe. Sa mère, une vieille bourgeoise grotesque, vient faire une scène chez moi. Je l'avais d'abord bien reçue, comprenant sa douleur, la plaignant le plus sincèrement du monde. Mais voilà qu'elle m'accable d'injures, me traite de damnée, de maudite, que sais-je; me dit que j'abrutissais le petit de caresses— moi qui ne l'avait jamais touché ! — que je le poussais à la ruine, au vol, au crime — pauvre femme ! si elle avait su comme la ruine du petit m'aurait peu enrichie, comme son obole eût fait peu de chose dans la masse de mon budget !... J'essaie en vain de la calmer, elle criait de plus en plus fort, devenait grossière, ameutait mes domestiques, touchait à la folie. Je dus me décider à la faire mettre à la porte. Mais cette affaire-là n'était pas finie. Tous les sacristains du journalisme collet-monté me jetaient la pierre : on me traitait comme une criminelle. Et c'est alors que
Bérard se mit de la partie, biva sur moi pour la première fois... Vous le connaissez, cette espèce de colosse à tête d'oiseau qui, n'ayant jamais eu de talent ni d'esprit, s'est avisé d'avoir des griffes et cogne à droite, à gauche, comme un sourd, sur tout ce qui n'est pas à son niveau... Ilparaitque je ne lui. plaisais pas! Et, pour l'édification des lecteurs de la Voix du Boulevard, il me mit sur la claie. Tenez, j'ai encore l'article sous la main... Elle ouvrit un petit meuble où des papiers s'amoncelaient, trouva un vieux journal qu'elle tendit à Ferville.
— Là... ça s'appelle « La Goule » et la goule, c'est moi...
Ferville lut l'article, boursouflé, d'une indignation creuse, écrit en style de pédant qui voudrait être original et avec de gros mots, par ci par là, en guise de hardiesses. Çà finissait sur cette haute pensée:
« Nott e or ne lui su ffit plus! artistes, il lui » faut notre cerveau! travailleurs obscurs, » notre sang! »
— C'est beau, ça, n'est-ce pas? reprit Lucinde, surtout quand on pense que ça parait dans un journal qui consacre la moitié de ses colonnes aux
faits et gestes de toutes les grues assez bêtes pour payer cette réclame en nature ou en argent!... Et ce Bérard qui se donnait à lui-même un brevet d'artiste, qui parlait de son cerveau !... Ça, c'était trop fort... Je ne me rebiffe pas, en général, contre les petites saletés qu'on me fait. C'est l'envers de la médaille, et ça m'amuse... Mais de ce Bérard que je n'avais jamais vu, que je savais idiot, et qui avait la prétention de me portraicturer ainsi, ça me mit en colère. Et je me vengeai quelques jours après, comme vous allez voir. J'étais dans ma loge à l'Opéra. Un de mes amis me dit: — Tiens! voici votre Juvénal, là-bas, à l'orchestre! — Gui ça?... — Bérard, parbleu ! — Ah ! eh bien, amenez-le moi! Et je me le fis présenter, et je le reçus à bras ouverts, et je lui fis mille compliments sur son article comme si je l'avais crû adressé à quelque rivale... Je vous jure qu'il ne savait plus où se mettre!...
— Il devait faire la roue de toutes ses plumes d'oie !
— Oui !... il balbutiait des sottises, et il me regardait d'un air fin comme si mon erreur l'eût amusé extrêmement. Je trouvai moyen de le re- ' tenir jusqu'à la fin de la soirée; nous restions
seuls, il devint entreprenant, j'acceptai à souper, puis je le reconduisis chez lui, fort amusée de voir les airs vainqueurs qu'il prenait devant cette bonne fortune... Mais, le matin, tandis qu'il ronflait encore comme un orgue, je m'enfuis sans bruit après avoir laissé une enveloppe sur la cheminée. Et dans l'enveloppe, j'avais mis un billet de cinq louis, une pièce de cinq francs et un bout de papier où j'avais écrit:
Pour l'or 100 francs
Pour le cerveau . . . 100 sous
Signé: La Goule
Vous voyez d'ici la tête qu'il a dû faire en trouvant ça !
Ferville sourit complaisamment : au fond, il trouvait la vengeance assez douce.
— Bah! il n'aura pas compris! dit-il, et il ajouta:
— Vous vous vengez royalement ; mais combien voudraient de tout cœur que vous ayez à vous venger ainsi d'eux!
— Croyez-vous?.... Mais que ne parlent-ils, alors.
• Ferville allait risquer une galanterie. Il n'en n'eut pas le temps. Un domestique vint annoncer:
— Madame, M. Spire demande à parler à Madame.
— Spire!...
Le domestique s'inclina :
— Bien, faites entrer! ordonna-t-elle. Et, se tournant vers Ferville :
— Nous allons rire. Tenez, entrez-là, dans le salon, et regardez de tous vos yeux. Voilà pour votre article-
Spire entra dans le boudoir, d'un pas de conquérant. Il avait des étinceliements vainqueurs dans les yeux, et sa touche lippue frémissait à l'avant-saveur d'une volupté certaine.
D'un geste de la main, Lucinde lui indiqua un siège, loin d'elle.
Il se précipita sur cette main, y appuya ses lèvres, longuement, comme s'il eût voulu, du sceau de sa bouche, marquer sa prise de possession.
— Eh bien! qu'est-ce qui te prend? demanda Lucinde. Je pense que tu n'es pas venu ici pour jouer les talons-rouges.
Spire était déjà près d'elle, invinciblement attiré par les fauves reflets de ses cheveux, la blancheur satinée de sa peau.
Et il étendait les bras, pour la prendre.
• • Mais elle se dégagea, fronça le sourcil, le repoussa d'un mot :
— Allons, voyons, assieds-toi et dis-moi pourquoi tu as voulu me voir. Nous ne sommes plus des enfants.
Il obéit, d'une soumission rageuse.
— Tu sais bien ce que je veux! dit-il enfin. Tu l'as compris depuis longtemps, depuis la première fois que je t'ai rencontrée à la Comédie.
— Mais tu sais bien aussi que, moi, je ne veux plus de toi !
— Sornettes!...
— Tu dis?
— Je dis : Sornettes! et je prouve que je dis bien. Voyons, raisonne un peu. Te voilà à la Comédie, mais ta situation n'y est guère aisée. Tout le monde est contre toi; on retarde tes débuts, on te fait toutes les petites misères imaginables. Moi seul pourrais être ton ami, t'aider; pourquoi me repousses-tu?
— Par ce que je n'ai pas besoin de toi !
— Allons donc!
— J'ai bien été engagée sans toi !
— Eh! parce que ton engagement dépendait beaucoup des influences extérieures. Mais, main-
tenant, tu veux être Sociétaire, et qui est-ce qui nomme les Sociétaires. Le Comité! Or, tout le Comité t'est hostile.
— Et bien, te crois-tu de force à lui imposer ta volonté ?
— S'ils ne m'écoutaient pas, je quitterais la Maison !
Lucinde ne fit nul effort pour retenir un éclat de gaité.
■ — Ils sont tous comme ça. Parole! ils se croient tous indispensables. Ils ne s'aperçoivent pas que la Comédie, grâce à la routine du public, marcherait tout aussi bien avec les derniers des pitres !
Spire pâlit, sous cette botte portée tout droit à son amour-propre de comédien .
Il se contint, cependant :
— Eh bien, alors, tu ne seras jamais élue. Lucinde rit de plus belle :
— Mais regarde-moi donc, dit-elle, regardemoi! Et elle se mettait bien en lumière, s'allongeait voluptueusement sur son fauteuil, cambrait sa taille, ses seins, sa croupe, sous les plis indiscrets de son long vêtement noir, ceinturé d'or. Et, de la voir si admirablement belle, si irrésistiblement désirable, Spire sentait lui monter au
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cerveau des fumées de rut testial, comme autrefois lorsqu'il l'avait prise de force, comme depuis, chaque fois qu'il avait tenté de la surprendre.
Ecucement, d'une voix chantante, les yeux mi-clos, elle lui enfonçait dans le cœur, dans la peau, des aiguilles acc'rees.
— A ton tour, raisonne un peu. Qu'es-tu venu faire ici? Tu es venu parce que tu veux me posséder, parce que tu es fou de moi, parce que tu ne peux plus te passer de moi. Et pourtant, je n'ai même plus pour toi le charme de l'inconnu. Pour toi, je dois être vieille aujourd'hui, puisque tu m'as connue il y a vingt ans. Alors, quand j'étais toute jeune, toute fraîche, toute neuve, tu as joui de moi à loisir. Tu as pu te rassasier, car, tu te rappelles, je ne te refusais rien; je crois même que j'étais plus offrante encore que tu n'étais preneur. Tout cela ne t'empêche pas, maintenant que j'ai quarante ans sonnés, que j'ai appartenu à plus d'hommes que tu n'as possédé de femmes, de vouloir encore de moi, d'être prêt à me sacrifier tout, jusqu'à ta position au théâtre... Imagine alors ce que j'obtiendrai des autres, ceux pour qui je suis le fruit nouveau, si je veux m'en donner la peine...
UN COMÉDIEN AMOUREUX loi
Elle ne put continuer. Spire s'était élancé, l'avait saisie d'un enveloppement de fauve, la renversait brutalement sur le fauteuil — ivre, les yeux fous, la bouche baveuse.
Elle le regarda en face, froidement, ne se débattit même pas, lui dit seulement :
— A bas !... Tu sais bien qu'on ne prend pas de force une femme telle que moi!
Il lutta encore un instant, les dents serrées, le souffle rauque. Mais elle se raidissait, lui échappait, avec des souplesses de couleuvre ; et il retomba à ses pieds, vaincu, haletant, n'ayant plus la force que d'implorer :
— Tu aimais tant ça, autrefois!... Te rappelles-tu, le premier soir, au théâtre?... C'est à peine si tu as résisté...
— Oh! dans le fond j'en avais envie, alors...
— Eh bien, maintenant, pourquoi ne veux-tu plus...
Il avait saisi ses mains, se reprenant à espérer; lentement, il relevait le visage vers elle, l'enveloppait de la caresse chaude de ses paroles, épiait dans ses yeux, aux commissures de ses lèvres, le fugace frisson d'un désir, réveillé soudain aux souvenirs des voluptés lointaines :
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— Sois franche; as-tu jamais retrouvé mon pareil, dis? Rappelle-toi les nuits où nous ne songions même pas à dormir, les journées où nous ne pensions même pas à nous lever, et les longues heures où nous restions étendus côte à côte, si épuisés, d'un épuisement si doux, que nous aurions voulu mourir ainsi, sans bouger, sans remuer... Et puis, comme le réveil était bon, quand, tout à coup, les forces nous revenaient. Rappelletoi, tu criais de plaisir, tu m'appelais et me repoussais à la fois. Tes os craquaient, tes dents s'entrechoquaient, et tu fermais les yeux avec des larmes d'extase... As-tu jamais vibré ainsi, depuis moi... Dis?... Et ne crois-tu pas que maintenant, nous retrouverions des nuits cent fois plus heureuses encore?
Lucinde l'enveloppait d'un regard qui glissait sous ses cils de velours avec un éclat de passion ; ses lèvres, entrouvertes, s'humectaient, pareilles à deux fraises qu'on eut écrasées l'une contre l'autre ; et, invinciblement attiré par ce bulbe savoureux, Spire crût qu'elle consentait, qu'il l'avait reconquise ; il tendit sa bouche, prête à un baiser de feu. Mais Eucinde l'arrêta encore ;
— Tu m'amuses ! dit-elle.
Alors, il se roula par terre, priant, suppliant humblement, avec des abaissements de repenti devant le Dieu de justice.
— Si tu savais comme jeté veux! Si tu savais ce que je souffre ! Je ne suis plus un homme. Je suis une fournaise, je brûle, je deviens fou!... Vo}*ons ! sois bonne!... On dit que tu es si clémente à tous !... Fais-moi l'aumône!... Dis! Si ce n'e^t pour ton plaisir, fais-le par charité !... Une fois, seulement, une fois !... Je te jure que je ne te demanderai plus rien!... Tiens, veux-tu de l'argent... Tout ce que j'ai, je te le donne, tout!...
Il tendait les mains, il suppliait.
Elle répéta encore :
— Tu m'amuses :
Cette fois, il se redressa, la prit à la gorge, leva une main comme pour menacer :
— Mais tu ne vois donc pas que j'en suis à ce point où on ne pèse plus rien, où on est prêt à tout... Tu ne vois donc pas que, si tu refuses encore, si tu railles plus longtemps, je suis capable de te tuer pour te posséder ensuite... Prends garde !... Tu me connais pourtant ! Prends garde! Cède! C'est prudent, ou je ne réponds plus de moi...
— Allons, voilà le mélodrame ! dit-elle.
Il la lâcha ; il marcha par le salon, d'un pas de lion en cage, les poings crispés, le visage injecté de sang.
— Je te tuerai ! répétait-il. Je te tuerai !...
— Ces choses-là, on les fait, on ne les dit pas.
Et, jugeant qu'elle l'avait assez raillé maintenant, que tirer davantage sur la corde pourrait être dangereux, elle le rappela, d'un geste adouci :
— Gros serin ! Pourquoi te mets-tu dans un état pareil... Tu es ridicule, vraiment!... Pourquoi diable veux-tu que je cède d'abord ?... Tu sais bien que, maintenant, je ne me donne plus, je me vends... Pourquoi aurais-je confiance en toi, te connaissant comme je te connais... Paie d'abord, nous verrons après.
— Mais, comment payer?...
— Eh bien, le Comité...
— Vrai, si je te fais nommer, tu consentiras...
— Agis toujours...
Et elle lui montra la porte, souverainement.
Il s'en alla, tête basse, les jambes veules, les reins plus courtaitus qu'après une nuit de possession.
Lucinde rappela Ferville.
— Vous avez vu, vous avez entendu. N'est-ce pas que c'est drôle?...
— Au possible !
— Pensez-vous maintenant qu'ils me nommeront.
— Je n'en ai pas douté un instant !... Et vou verrez mon article de demain.
Il s'apprêtait à prendre congé. Mais elle le retint, très aimable :
— Il faut que vous fassiez votre copie avant diner?...
— Non, pour minuit, il est temps. On me réserve la place.
— Eh bien, restez encore un instant. Causons. Si ça ne vous ennuie pas, dînez avec moi. Justement, le duc doit venir. Je vous présenterai, il est charmant. Il pourra vous êtes fort utile, et bien que les Bérard et consorts le traitent de ganache par ce qu'il est de l'Institut, vous verrez qu'il est très spirituel !...
Ferville se confondit en remerciements. Et ils passèrent encore deux bonnes heures à causer, à deshabiller à belles dents, acteurs, actrices, journalistes, auteurs. Ils faisaient d'un mot sauter les
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enveloppes de vanité, d'hypocrisie, de pose ; et ils trouvaient vite la nullité réelle, la dépravation cachée, l'impuissance profonde.
Tous deux aussi positifs l'un que l'autre, aussi parfaitement cyniques, ils s'entendaient à merveille; et Ferville étonnait Lucinde par le mince bagage d'illusions qui lui restaient encore.
— Bah! expliqua-t-il, quand on a mangé son pain noir d'abord, on trouve vite les ficelles qu'il y a dans le pain blanc des autres !...
— Vous êtes pressé d'arriver ?
— Je suis pressé surtout de gagner de l'argent !
... Le duc, sur la présentation de Lucinde, fit charmant accueil au petit reporter.
— Ah ! Monsieur, vous avez interviewé toutes ces princesses ? Vous avez dû bien vous amuser ! . . .
— Énormément, d'autant plus que c'était ma première visite dans la Maison.
— Oui?... et vous avez tout de suife trouvé le défaut de la cuirasse ! Voilà qui ne leur ferait guère plaisir, à toutes, si vous le leur disiez; elles qui secroientsi fortes, si impénétrables... Heureusement qu'elles ne le sauront pas!...
— Mon article, peut-être...
— Bah ! elles n'y comprendront rien. Elles aiment tant l'encens, qu'elles n'en discernent pas la qualité. Plus il y en a, mieux ça leur va. Elles sont tout à fait incapables d'apercevoir ce qu'il y a sous les louanges ! . . .
Le dîner fut très gai ; le duc se montra charmant, fit des mots, ravit Ferville par son indifférence de grand seigneur qui voit bien les défauts des autres hommes, mais ne se donne même pas la peine de les condamner, se contente de railler, de sourire.
Il revint encore à la Comédie, parla des mâles cette fois.
— Et ces messieurs, les connaissez-vous?
— A peine !
— Vous perdez, certes. Ils sont à peindre ,. Trouvez moyen de les étudier, sous prétexte d'articles à faire, vous verrez. Ils se disent artistes ; ce sont des fonctionnaires, les ronds de cuir du théâtre. Ils ont des idées de chefs de bureau et ils font du théâtre comme un gâcheur d'encre fait de la paperasserie Quand celui-ci a tracé vingt-cinq lignes dans sa journée, il croit avoir fait marcher le char de l'Etat. Eux, quand ils ont
dit: « Sire, voici la reine! » ils sont persuadé qu'ils ont augmenté la gloire de la France I
Ferville écoutait, enchanté.
Et, quand il partit, ce fut avec des regrets, un peu adoucis par l'invitation de revenir qui lui avait été fort gracieusement faite.
En route, il passait en revue sa journée, s'en félicitait; il se remémorait les mots de Lucinde, ceux du duc, s'extasiait :
— Quelle femme ! disait-il.
Et encore :
— Les ronds de cuir du théâtre!... Comme c'est ça !